Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques

Part 11

Chapter 114,005 wordsPublic domain

MADAME DE M***.--Ah! mon ami, si vous disiez vrai...

RODOLPHE.--Eh bien!

MADAME DE M***.--Je suis une folle... La porte est-elle bien fermée?

RODOLPHE.--Au verrou.

MADAME DE M***.--Non, je ne veux pas; lâchez-moi, ou je ne vous revois de ma vie.

RODOLPHE.--Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux d'obtenir.

MADAME DE M***.--Rodolphe! que faites-vous là? Ah! oh!

(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n'y a que les femmes pour en faire de pareilles; certainement personne au monde n'était à même de savoir mieux que madame de M*** ce que faisait Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui demandait. Rodolphe ne répondit pas; et fit bien.)

MADAME DE M***.--Qu'allez-vous penser de moi, à présent? Ah! j'en mourrai de honte!

RODOLPHE.--Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes toute belle et que rien au monde n'est plus charmant?

MADAME DE M***.--Tu me perds, mon ange, mais je t'aime! Mon Dieu, mon Dieu! qui aurait dit cela?

Ici madame de M*** pencha la tête et cacha son visage entre l'épaule et le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en pareille occurrence; la grisette et la grande dame la prennent également; est-ce pour pleurer ou pour rire? Je pencherais à croire que c'est pour rire; du reste, cette position développe le cou et les épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses; c'est peut-être là le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment.

Toute cette scène, bien qu'assez inconvenante, n'en est pas plus passionnée pour cela, et il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est à cent mille lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère songé, et qu'il s'est laissé aller bêtement et bourgeoisement à l'impression du moment; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout. Madame de M*** est à peu de chose près dans le même cas; le sang-froid et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d'autre, l'expérience la plus consommée.

Madame de M*** avait toujours sa tête sur l'épaule de Rodolphe, et celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion judicieuse qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame, elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville; il s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné.

Comme madame de M*** était une très-jolie femme, et qu'elle méritait indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution subite d'essayer un autre ton et de s'élever tout d'un coup aux sommités les plus inaccessibles de la passion délirante.

Il la saisit à bras-le-corps, d'une telle force, qu'il lui fit presque ployer les côtes.

--Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aimée! c'est le plus beau de tous!

(Voir _Hernani ou l'Honneur castillan_, drame en cinq actes et en vers.)

Madame de M*** passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et croisa ses petites mains derrière sa nuque.

--Encore, ainsi, toujours!

(_Antony_, drame en cinq actes et en prose.)

MADAME DE M***.--Mon ami, tu m'as toute décoiffée, et tu emmêles tellement mes cheveux avec tes doigts, qu'il me faudra une heure pour les débrouiller.

RODOLPHE.--Idolo dello mio cuore (couleur locale), oh! laisse-moi passer la main dans tes cheveux!

(Consulter, pour ce goût romantique, les _Contes d'Espagne et d'Italie_:

Beaux cheveux qu'on rassemble Les matins, et qu'ensemble Nous défaisons les soirs;

dans les chansons à mettre en musique et la scène d'adieu de don Paëz, et _passim_, plusieurs autres vers non moins passionnés.)

_En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de madame de M***, qui tomba à terre et se brisa en mille morceaux._

MADAME DE M***.--Étourdi! oh! mon beau peigne d'écaille, vous l'avez cassé.

RODOLPHE.--Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un pareil moment?

MADAME DE M***.--C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je ne pourrai que très-difficilement en avoir un semblable.

RODOLPHE.--Que tes cheveux sont d'une belle nuance! on dirait une rivière d'ébène qui coule sur tes épaules.

En effet, les cheveux de madame de M***, délivrés de la morsure du peigne, tombaient presque sur ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait pas mal à l'image de l'huile incomparable de Macassar.

Rodolphe grimaçait d'une manière épileptique, à la façon de Firmin, et les pieds de Mme de M*** qui était beaucoup plus petite que lui, touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour du col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne, d'un galbe infiniment érotique et d'une tournure on ne peut plus artiste.

(Voir en général la vignette des _Intimes_, et en particulier celle de tous les romans possibles; voir aussi toutes les fins d'actes où les femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait exécuter honnêtement sur la scène, de même qu'une redingote ouverte et un mouchoir de baptiste à la main signifient, en langue théâtrale, demoiselle enceinte.)

RODOLPHE.--Oh! mon ange! tu es d'un calme désespérant; lorsque tout mon sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu restes là, muette, inanimée, et tu as plutôt l'air de subir mes caresses que de les recevoir!

MADAME DE M***.--Que veux-tu que je dise et que je fasse? Je te dis que je t'aime, et je me livre à toi.

RODOLPHE.--Je voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres blanches, serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus.

MADAME DE M***.--C'est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je suis; en vérité, c'est un peu tôt.

RODOLPHE.--Méchante, tu sais bien que je te trouve adorable; mais il faudrait te tordre, te crisper, râler, m'égratigner, et avoir de petits mouvements convulsifs, ainsi qu'il convient à une femme passionnée.

MADAME DE M***.--Tout cela est fort joli; en honneur, Rodolphe, vous n'avez pas le sens commun.

(_Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens commun, il rachète ce léger défaut par les plus brillantes qualités._)

MADAME DE M***, _tout émue et bégayant_.--Ah! Rodolphe! si vous vouliez être comme tout le monde, vous seriez charmant.

RODOLPHE, _ne perdant pas de vue son idée_.--Cyprienne, je t'en supplie, mords-moi!

(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poëme d'_Albertus_, et autres poésies transcendantes, que les amants romantiques se mangent à belles dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks qu'ils se prélèvent l'un sur l'autre, dans les moments de passion. Je hasarderai pourtant cette observation à messieurs les poëtes et prosateurs de la nouvelle école, que rien n'est plus classique au monde que cela; on connaît le _memorem dente notam_ du sieur Horace, et, si l'on ne craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents passages de poëtes latins et grecs, où il est question de morsures et d'égratignures.)

MADAME DE M***.--Je vais t'embrasser, si tu veux (_elle l'embrasse_), mais je ne te mordrai pas, je t'aime trop pour te faire du mal.

RODOLPHE.--Du mal! _Ah! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!_ Voyons, mords-moi; qu'est-ce que cela te fait?

MADAME DE M***.--S'il ne faut que cela pour te contenter, c'est facile, mon amour: approche ta tête.

RODOLPHE, _au comble de la joie_.--Je donnerais ma vie en ce monde et dans l'autre pour satisfaire le moindre de tes caprices.

MADAME DE M***.--Pauvre ami!

(_Elle appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe et la pince légèrement dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête, en riant comme une folle et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses dents ont laissée._)

RODOLPHE.--Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour!

(_Il la mord au cou et pour tout de bon._)

MADAME DE M***.--Aie! aie! Rodolphe! monsieur, finissez donc, vous êtes enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d'une manière... J'en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas aller décolletée de la semaine, et j'ai trois soirées!

RODOLPHE.--On pensera que c'est monsieur votre mari qui a fait le coup.

MADAME DE M***.--Allons donc, ce que vous dites là est extrêmement ridicule et de la dernière improbabilité; on sait bien que ces façons ne sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce genre. Je suis très-fâchée de ce que vous avez fait; cela est vraiment inqualifiable.

(_Rodolphe, atterré de cette sortie, prodigue à madame de M*** les caresses les plus tendres et tâche de réparer son manque de convenance par la plus grande des inconvenances._)

MADAME DE M***, _un peu radoucie_.--Bah! je mettrai mon collier de topazes; la monture est large et les anneaux sont serrés; on n'y verra que du feu.

(_Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les mignardises imaginables, et conserve cependant un air dolent et mortifié, capable d'apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme assez compatissante de son naturel._)

MADAME DE M***.--Ne crois pas que je t'en veuille, mon ami; je ne puis rester fâchée avec toi. (_Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et considérablement augmenté._) Voilà la signature de ta grâce.

Kling, kling, drelin, drelin!

RODOLPHE, _effaré_.--Qu'est-ce?

MADAME DE M***, _du ton le plus tranquille_.--Je crois que c'est mon mari qui rentre.

RODOLPHE.--Votre mari! Damnation! enfer! où me cacher? N'y a-t-il pas ici quelque armoire? Y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre? Si j'avais ma bonne dague. (_Fouillant dans sa poche._) Ah! parbleu, la voilà! Je vais le tuer, votre mari.

MADAME DE M***, _qui se recoiffe devant sa glace_.--Il n'y a pas besoin de le tuer: aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset m'empêche de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, il cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le verrou, cela aurait l'air singulier d'être enfermés ensemble.

RODOLPHE, _lui obéissant de point en point_.--Le verrou est tiré, madame.

MADAME DE M***.--Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et tâchez d'avoir l'air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce nouvelle était mauvaise.

RODOLPHE, _vivement_.--Moi, je ne disais pas cela; je ne disais rien du tout, je la trouve fort bonne.

MADAME DE M***, _bas_.--En vérité, pour un poëte, vous n'êtes guère spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient? Il faut bien avoir l'air de parler de quelque chose.

(_Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et réjouissante à voir._)

LE MARI.--Ah! vous voilà, monsieur Rodolphe! il y a une éternité que l'on ne vous a vu: vous devenez d'un rare, et vous nous négligez furieusement; ce n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu dîner l'autre jour avec nous?

RODOLPHE, _à part_.--A-t-il l'air stupide celui-là! (_Haut._) Monsieur, vous m'en voyez au désespoir; une affaire de la dernière importance... Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (_A part._) Est-ce que je serai comme cela quand je serai marié? Oh! la bonne et honnête chose qu'un mari!

LE MARI.--Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n'êtes pas déjà engagé. J'ai précisément une loge pour une première représentation. L'auteur est fort de mes amis... Nous irons tous ensemble.

MADAME DE M***.--Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous faire le sacrifice de votre soirée.

RODOLPHE.--Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice! Où donc la pourrais-je passer plus agréablement?

MADAME DE M***, _minaudant_.--Vous diriez cela à une autre comme à moi; c'est une simple politesse.

RODOLPHE.--Ce n'est qu'une vérité.

LE MARI.--Ainsi vous acceptez?

RODOLPHE.--Vous pouvez compter sur moi.

LE MARI.--Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez l'air d'avoir une conversation fort intéressante.

RODOLPHE, _à lui-même_.--Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante.

MADAME DE M***, _aussi à elle-même_.--Oui, plus intéressante que la vôtre, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique que j'en suis honteuse pour vous.

LE MARI.--Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle.

MADAME DE M***.--Oui, et monsieur m'en disait tout le mal du monde.

LE MARI.--Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments plus raisonnables; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et la langue de Racine est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la pièce qui a remporté le prix aux Jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français? Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais ses ouvrages comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans préventions, moi.

RODOLPHE, _bleu de colère, et souriant avec une grâce inexprimable_.--Certainement, M. Hugo a des défauts. (_A part._) Vieil as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la fenêtre, et sans l'ouvrir encore! Dans quel guêpier me suis-je fourré! (_Haut._) Mais qui n'a pas les siens? (_A part._) Coquine de Cyprienne!

LE MARI.--Oui, tout le monde a les siens; on ne peut pas être parfait.

MADAME DE M***, _à part_.--Il n'y a rien de plus réjouissant au monde que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité, les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb, et la moindre chose les démonte: les femmes leur sont bien supérieures en cela.

RODOLPHE.--Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise, a du succès: c'est une chose qui, je crois, ne peut être contestée.

MADAME DE M***.--C'est une fureur; on s'y porte. Madame de Cercey, qui voulait la voir, n'a pu se procurer une loge que pour la troisième représentation.

RODOLPHE.--On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever.

LE MARI.--Qu'est-ce que cela prouve? _Athalie_ n'a pas eu de succès. Et d'ailleurs, il n'est pas difficile d'attirer le public en ne se refusant aucun moyen, en n'observant aucune règle; je ferais une tragédie, moi, si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau: tout le monde pourra s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite: vous suivez bien mon raisonnement?

RODOLPHE.--Oui, monsieur, parfaitement.

MADAME DE M***.--Il est fort simple.

LE MARI.--Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez, allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de M. de Jouy, la belle expression?

RODOLPHE, _apoplectique et se coupant la langue avec les dents_.--Je ne sais pas au juste; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, à moins cependant qu'elle ne soit de M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien d'improbable.

LE MARI.--Hé! hâ! hihi! vous en voulez furieusement à ces messieurs, vous avez une vieille dent contre eux; mais vous deviendrez sage en prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tête comme huit ou dix ans de plus, et vous finirez par être de l'Institut, comme un autre.

RODOLPHE.--Ainsi soit-il!

LE MARI.--Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs sont toujours bons à prendre.

RODOLPHE.--Ceci est vrai comme de l'algèbre.

LE MARI.--Et les jetons de séance, qui sont très-commodes pour jouer aux cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? Que vous en semble, Rodolphe?

RODOLPHE, _la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur_.--Mais je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.

MADAME DE M***, _ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de contrarier son mari en rendant service à son amant_.--Fi donc! messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien dire!

LE MARI, _du ton le plus obséquieux_.--Ma toute bonne, je te ferai observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

RODOLPHE, _d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre comme celle de l'ombre dans_ Hamlet.--Certainement, je meurs d'envie de faire une partie avec vous.

Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge son frein et n'ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain.

Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et se frotte les mains de l'air le plus triomphal; Rodolphe a la physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour un _Ecce homo_. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à faire pour attraper l'X. Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette phrase courte, mais significative:--A demain, mon ange, et de bonne heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car, en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé.

Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent pas le diable; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade et d'un banal à vous donner des nausées: on dirait d'une comédie de M. Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au feu.

Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la faute n'en est peut-être pas entièrement à l'auteur, et que, voulant retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d'être banal; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il hait le commun autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe.

Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder sous sa plume, et qu'un individu muni de barbe, de moustaches, de cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d'un cœur d'homme et d'une peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu'un épicier gros, gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de chemise.

O Rodolphe! ô Rodolphe!! ô Rodolphe!!! tu te vautres dans la prose comme un porc dans un bourbier.

Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne fortune, et tu as joué aux cartes, et, pour mettre le comble à ces monstruosités, tu as dit du mal d'une pièce romantique!

Repasse dans ta tête toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir encore!

Tu es entré par la porte comme un homme, tu t'es assis sur la causeuse comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d'huissier.

Pourtant c'était là une belle occasion de te servir de ton échelle de soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d'un foulard. Et tu n'as pas pris l'occasion aux cheveux, passionné Rodolphe! Tu n'aurais eu ensuite qu'à pousser ta belle dans un cabinet, où tu l'aurais violée avec tout l'agrément possible. Tu n'avais qu'à vouloir pour faire de l'Antonysme première qualité, mais tu n'as pas voulu: c'est pourquoi je te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant l'éternité!

Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en s'en revenant chez lui.

--Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, beau garçon; moi, poëte; avec une femme qu'un Italien prendrait pour une Italienne, une femme ornée d'un mari et de tout ce qu'il faut pour établir une scène; avec une dague de Tolède ou peu s'en faut, et le plus grand désir d'en faire usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le plus petit incident dramatique! c'est à en mourir de honte et de dépit!

J'ai beau faire, tout s'emboîte le plus naturellement du monde. J'attaque la femme, elle ne me résiste pas; je veux entrer par la fenêtre, on me donne la clef de la porte. Le mari, au lieu d'être jaloux de moi, me donnerait sa femme à garder; il tombe du ciel et me prend presque sur le fait, il s'obstine à ne pas voir ce qui lui crève les yeux, et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute blanche, et moi dans l'état physique et moral le plus équivoque; il ne tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter par la croisée, comme la décence l'exigeait, au lieu de traîner sa femme par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu'un mari dramatique doit faire, il me propose de jouer à l'écarté, et me gagne plus d'argent qu'il ne m'en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis intimes!

Je vois décidément que je suis né pour être un marchand de chandelles, et non pour être un second tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais c'est la vérité.

Oh! mon Dieu! que faire de cette poésie qui bouillonne dans mon sein et qui dévore mon existence? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un cœur qui réponde à mon cœur?

Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient du ton le plus piteux du monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte blanche en contralto, et son chat angora avec une voix de ténor qu'eût enviée Rubini.

Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisant chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent.

Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe, après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps.

Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient d'avoir une bonne fortune.

Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua des porcelaines, ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager à rester; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien faire. Voyant qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard plein d'amour et de colère.

Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner, Rodolphe fit cette remarque qu'elle avait les yeux rouges.

RODOLPHE.--Comme vous avez les yeux rouges, Mariette!

MARIETTE.--Moi, monsieur?

RODOLPHE.--Oui, vous.