Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques

Part 10

Chapter 104,002 wordsPublic domain

L'épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d'excentricité dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de l'épidémie régnante; des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin, et si, à cet instant, on lui avait chaussé la tête d'un bonnet de garde national, et affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour être caporal, et se serait incontinent mis à crier: «Vive l'ordre de choses et son auguste famille!» aussi bien que le digne M. Joseph Prudhomme.

Le calembour, colporté par l'agent de change, s'infiltra dans tous les groupes, et y excita un petit frémissement d'admiration qui se termina par un éclat de rire universel.

Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d'envie, et toutes les femmes d'un air de bienveillance marqué: décidément, Rodolphe avait les honneurs de la soirée.

Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire.

M. de M*** lui prit la main, et l'engagea à revenir le plus souvent qu'il pourrait.

Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme, au moyen d'un calembour! _O altitudo!_

La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lui avait fait faire un pas énorme dans l'esprit de madame de M***. Mais son calembour lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que le premier; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même chose ou sont-ce deux choses?), le premier pas n'est absolument qu'un pas et ne vous conduit qu'au seuil de son âme; le second, déjà plus allongé, vous met au plein milieu, et le troisième, véritable pas fait avec des bottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait toucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dès la première séance. Infortuné jeune homme!

Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à deux battants, toutes les facilités du monde! Faites-moi donc quelque chose de forcené et d'énergique avec une pareille situation!

On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s'il n'était ni poëte, ni Jeune-France, ni passionné. Mon Dieu non! il y mit toute la grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, et madame de M*** avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui dansât le galop d'une façon plus convenante.

Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'idée la plus favorable; il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne pouvait lui servir ne fût venue traverser sa béatitude, comme une ligne de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais, il ne put rien trouver, et, de guerre lasse, il résolut de tenir son douzain en portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la fenêtre.

Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il entendit une de ses amies qui l'appelait par son nom de baptême: ce nom de baptême était Cyprienne. Rodolphe fit un bon d'un demi-pied de haut sur son fauteuil, et bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient innocemment eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom trisyllabique et rimant en _ienne_.

O reine de mon cœur! ô brune Cyprienne! Quelle beauté peut-on comparer à la tienne?

Cela allait tout seul.

Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un de soulagé d'un grand poids, comme une femme dont le mari s'en va et qui peut enfin aller ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire ou comme un mari dont la femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne.

L'amie de madame de M*** sortit après quelques propos de femmes, et Rodolphe resta seul avec elle; au lieu de profiter de ce tête-à-tête fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand des entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons; Rodolphe, se comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une épithète à l'épithète trop locale de _romain_ dont il avait affublé le soleil dans son élucubration primitive, et perdait ainsi un temps bien plus précieux que celui d'Annibal à Capoue.

Enfin il réussit tant bien que mal à rapiécer le tout et à mettre son douzain dans un état assez présentable. On se doute bien que sa conversation devait en souffrir un peu, et que madame de M*** dut le trouver singulièrement distrait; il est vrai qu'elle attribuait ses distractions à un tout autre motif.

--Vous êtes un méchant de ne m'avoir pas encore écrit de vers sur mon album: vous en faites pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et d'ailleurs j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C***; ils étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier, écrivez-m'en quelques-uns pendant que je vous tiens, fit madame de M***, en lui posant l'album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se fit pas prier; il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât, qu'il la prit aux cheveux, à pleins doigts, et l'écrivit de sa plus belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier, un grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible, témoin Napoléon.

Dès qu'il eut fini, madame de M***, se penchant curieusement, reprit l'album, et se mit à lire les vers à demi-voix, et toute rougissante de plaisir, car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons, même quand ils sont romantiques et que l'on est classique, et ainsi réciproquement.

--Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être prévenu d'avance; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c'est qu'ils sont vraiment très-bien ces vers; le second, surtout, est charmant; j'aime aussi beaucoup la fin: il y a peut-être un peu d'exagération, et mes yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un pareil pouvoir; mais c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si c'était vrai; heureusement que cela n'est pas, fit madame de M***, en minaudant un peu.

--Pardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe, comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il dit, et qui est prêt à se désister de son opinion.

--Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez, répliqua madame de M*** en écartant un peu la dentelle noire qui voilait sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albâtre, ni de l'ivoire, et cependant ce n'est pas un zeste d'orange. En vérité, messieurs les romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous êtes de grands fous.

Rodolphe souscrivit de bon cœur à cette proposition, quelque peu hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant, et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, dans le goût de Dorat et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une moustache et une royale de 1830.

Madame de M*** l'écoutait avec un sérieux qu'elle eût assurément refusé à des choses sérieuses. Il n'y a en général que les futilités et les niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi je n'en sais rien; et vous?

Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime.

La main de madame de M*** était posée à demi ouverte sur sa cuisse gauche.

La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse droite, ce qui est une très-jolie position pour quelqu'un qui a de l'intelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait à lui seul plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.

La main de madame de M*** était faite à ravir, les doigts effilés et menus, l'ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes. Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu maigre, une véritable main de patricien. C'étaient assurément deux mains bien faites pour être l'une dans l'autre; cela parut démontré à notre héros, après une rapide inspection.

Il ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour parvenir à cet important résultat.

Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M***: ce mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de soie; il ne restait plus que deux pouces.

Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste véhément, il la débita avec une chaleur très-confortable, et, le geste fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main même de madame de M***, qui était tournée la paume en l'air, comme nous avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut.

Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, à mon avis, notre Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée.

Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir rétracter si elle s'avisait d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu arriver: les femmes sont quelquefois si étranges!

Madame de M***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci:

--Monsieur, vous me tenez la main.

A quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui signifiait:

--Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le moindre doute, et mon bonheur sera au comble si...

Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M***, puis elle ouvrit l'œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses narines en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte. Traduction: Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très-vertueuse; ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien; dirigez vos attaques d'un autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il s'acquitte assez mal, comme un vrai mari qu'il est et qu'il sera toujours; donc laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer cette porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons.

Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans sa version.

--Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes! si vous permettez, je l'irai fermer.

Madame de M*** inclina doucement la tête, et Rodolphe, repoussant délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la porte.

--Elle joint fort mal, et le vent y passe comme par un crible: si je poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le verrou.

Madame de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il reprit la main de madame de M***, non avec sa main droite, comme auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les ignorants.

Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos de la couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle, et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la causeuse, sans que madame de M*** eût été obligée de s'en apercevoir, tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse.

Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas une haute opinion de la perspicacité de mon héros.

Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du nez d'une de ses amies intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille autres choses également intéressantes, à quoi madame de M*** prenait un singulier plaisir.

De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la mettre sur ses gardes. Cela eût été par trop naïf. Parler d'amour à une femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son stylet:--Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je vais prendre la liberté grande de vous assassiner.

Ouverture des hostilités.

--Il y avait sous la Régence une habitude charmante que l'on a laissé perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans transition aucune.

--Les petits soupers, n'est-ce pas? répliqua madame de M*** avec un clignement d'œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots: Monstrueux libertin!

--J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les petites choses de la Régence. C'était le bon temps! il n'y avait alors que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire sérieuse.

--Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M***.

--Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je veux dire l'habitude de baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa bouche la petite main de madame de M***, repliée et cachée dans la sienne; cela était à la fois galant et respectueux... Quel est votre avis là-dessus? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa peau blanche et douce.

--Mon avis là-dessus? Quelle singulière question me faites-vous là, Rodolphe! vous m'avez mise dans une situation à ne vous pouvoir répondre: si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en même temps la liberté que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie assez peu.

--Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y aurait aucun risque à dire le contraire: mon respect pour vous doit vous rassurer là-dessus... C'est tout bonnement une dissertation historique, de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de componction.

--Eh bien! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M*** toute rose, d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible.

--Et moi aussi, répondit Rodolphe, d'un air libre et dégagé, quoique toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un dossier, il fit une écharpe autour de madame de M***, et l'enlaça de façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se touchaient presque.

Madame de M***, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre.

Madame de M*** aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et qu'elle n'y eût rien gagné; d'ailleurs, elle était maintenue étroitement par la main du jeune scélérat.

La position topographique de cette main mérite une description particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce mirifique ouvrage.

En général, on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aux épaules par derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-lombaires, les fausses côtes et quelques-unes des véritables.

Avant et depuis le déluge, ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture.

Il paraît que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c'était un homme excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous laisse à choisir entre ces trois suppositions.

Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son adorable; le médius, l'annulaire et le petit doigt posaient honnêtement sur l'étoffe de la robe; mais le pouce et l'index touchaient à la place que madame de M*** avait découverte pour montrer qu'elle n'était pas couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir.

Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone allaitant l'Enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin d'être aussi virginale.

D'ailleurs, madame de M***, toute émue du baiser sensuel et recherché de Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond, elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu étrangement; malgré sa moustache et sa royale, c'était un joli garçon, et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement spirituel; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n'était pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce mot, qu'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives; bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami Rodolphe la matière d'un amant très-confortable.

Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité, en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne demande pas mieux que d'être vaincue.

J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une infinité d'autres choses, singulièrement instructives, que la bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points.

Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter pour le public.

J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse qu'elle fût, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et que, pour vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en étaient servis s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues.

J'en aurais appelé à vous, Molière, la Fontaine, Rabelais, Béroald de Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.

Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami, pour me soustraire aux: «Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me croire,» dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré s'attirait l'animadversion de la critique.

D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose de restituer tous les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les éditions _ad usum Delphini_, afin que les dames n'aient pas la peine de lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits intéressants.

Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux réponses.

MADAME DE M***.--Laissez-moi, monsieur; cela n'a pas de nom.

RODOLPHE.--Vous laisser! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là; et, quoique vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez est précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame, que je vous désobéisse.

MADAME DE M***.--Allons, Rodolphe... mon ami, vous n'êtes pas raisonnable.

RODOLPHE.--Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas tout profit que d'être jolie femme.

MADAME DE M***.--Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d'en user de la sorte avec moi. Ah! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me faites!

RODOLPHE.--Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez comme je vous aime!

MADAME DE M***.--Je ne veux pas le savoir; je ne le puis ni ne le dois.

RODOLPHE.--Et pourtant vous le savez.

MADAME DE M***.--Voilà bientôt une heure que vous me le dites.

RODOLPHE.--Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si facile à croire; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de suite.

MADAME DE M***.--Et que risqueriez-vous à le croire?

RODOLPHE.--Ni plus ni moins que vous à le dire.

MADAME DE M***.--Il n'y a pas moyen de parler avec vous.

RODOLPHE.--Vous voyez bien que si, puisque vous parlez. Toutefois, si vous le préférez, je m'en vais me taire. (_Silence._)

MADAME DE M***.--Il va faire nuit, on n'y voit presque plus; monsieur Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la lumière? Cette chambre est d'un triste!

RODOLPHE.--Est-ce que vous voulez lire ou travailler? Cette chambre n'est pas triste; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (_Ici la pantomime aiderait considérablement à l'intelligence du texte, qui paraît assez insignifiant, mais mon ami a biffé ce passage sous une triple ligne d'encre._)

MADAME DE M***.--Rodolphe... monsieur... je vous...

RODOLPHE.--Je t'aime et je n'ai jamais aimé que toi.