Les Jeudis de Madame Charbonneau

Part 8

Chapter 83,487 wordsPublic domain

Cette promenade me rasséréna: la nuit vint; des milliers de lumières jaillissaient, de moment en moment, dans cette immensité, et me faisaient l'effet d'étoiles terrestres: nous marchions côte à côte, échangeant une phrase entre deux bouffées de cigare. A neuf heures, nous arrivions rue de Chaillot, dans une espèce de temple grec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau de la chaussée, et où il fallait descendre comme dans une cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni tableaux, ni candélabres, ni valets de chambre en habit noir et en culottes courtes; mais tout cela avait un air accidentel et provisoire que le comte de Saint-Brice, un très-spirituel habitué de la maison, expliquait en ces termes: «Chaque fois que j'y retourne, je crains toujours de trouver les chevaux vendus, les domestiques renvoyés, le mari parti, le salon fermé et la maison rasée.» M. de Saint-Brice avait dû se rassurer, au moins pour ce jour-là: le salon était au complet. Marphise, en grande tenue, son manuscrit sur ses genoux; Olympio, Raphaël et Falconey, les trois astres de notre ciel poétique; puis les planètes secondaires, Polychrome, Bourimald, Caméléo; Lélia, le grand romancier amazone; des médecins, des artistes, deux ou trois sociétaires du Théâtre-Français et quelques hommes du monde.

Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs parlaient encore de sa beauté. Sa conversation était éblouissante, mais manquait de charme: son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut. Chez elle, la force avait fini par dominer la grâce: deux heures de causerie avec Marphise équivalaient à une courbature ou à une migraine. Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs avait dit à son sujet ce singulier paradoxe: «Elle serait la première femme de son siècle, si elle avait toujours causé, jamais écrit.»

Son mari, pâle, le teint lymphatique, l'œil vitreux, le front découpé en cœur par une mèche prétentieuse, était déjà et est resté la personnification la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre, illuminé par deux quinquets de théâtre.

Il y avait en lui du dandy, du sophiste et de l'agitateur. Son talent était de faire croire à des idées absentes, comme les spéculateurs accréditent des capitaux imaginaires. Il commençait ce que d'autres ont achevé depuis: il faisait de l'industrie et de l'annonce les souveraines de la littérature et de la presse. Secondé par l'esprit de son temps, il introduisait dans le monde intellectuel les hasards et l'imprévu du monde de la finance.

Il devait gagner à ce métier beaucoup d'argent, le plaisir de faire du bruit, de renverser des gouvernements, de rêver un portefeuille, et la chance d'être premier ministre, le jour où il s'agirait de mettre la raison publique au défi et la France en faillite.

Tout le monde, autour de lui, paraissait prendre sa supériorité au sérieux, même sa femme. Ce n'était pas assurément un ménage, dans ce sens d'affectueuse et fidèle tendresse que comporte le mariage pour les petites gens, mais l'association de deux intelligences servies par deux paquets de plumes. Ils faisaient profession de s'admirer l'un l'autre avec un luxe d'étalage qui donnait envie de douter et de sourire.

Eutidème m'avait annoncé: il déclina mon nom; je ne sais comment Marphise avait appris depuis la veille que je possédais, en plein faubourg Saint-Germain, une vieille tante, duchesse _pour de vrai_, acceptée comme une autorité sans réplique depuis le quai Voltaire jusqu'à la rue de Babylone, et admirablement posée pour ouvrir à certaines vanités la porte de certains hôtels, que le talent et la célébrité ne réussissaient pas à forcer. Or c'était là la monomanie de Marphise: être reçue dans le noble faubourg, y vivre de plain-pied comme dans sa sphère naturelle; pouvoir dire: «Mon amie la petite marquise!»--ou: «Je sors de chez notre chère Jeanne; vous savez? ma charmante comtesse! sa névralgie la fait bien souffrir!» Ce triomphe lui semblait mille fois préférable aux applaudissements de ses lecteurs et de ses amis. Toutes les plaisanteries médiocres dont elle émaillait ses trop vantés _Courriers de Paris_ avaient pour cause unique le refus très-net opposé par deux ou trois courageuses maîtresses de maison à des tentatives de Marphise pour arriver chez elles avec effraction et escalade. Aussi m'accueillit-elle avec une grâce toute particulière, que j'eus la naïveté d'attribuer à mon mérite. Au reste, je n'eus pas le temps de me mettre en frais d'analyse: la lecture allait commencer.

C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée en homme, décidée à faire quelque chose de bien viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, artificiel et convenu, depuis le premier hémistiche jusqu'au dernier. Shakspeare y tendait la main à Campistron; Théophile Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque s'y combinait avec le _Journal des modes_, Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la vertu; Antoine y commettait des _concetti_ dans le goût de Sénèque; Octavie s'y exprimait comme une Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de ses enfants et leur cache les désordres de leur père; ce n'était ni antique, ni romain, ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais; c'était une gageure tragique, gagnée par une femme d'esprit aux dépens de ceux qui l'écoutaient. Ceux-ci pourtant firent bravement leur devoir. Jamais le _Cid_, _Polyeucte_, _Andromaque_ et _Athalie_ n'avaient soulevé de pareils transports. Bourimald improvisait et accentuait en marseillais des paradoxes admiratifs auxquels il ne manquait que la rime riche. Polychrome, semblable à un gros Turc vêtu à l'européenne, sortait de sa placidité musulmane pour crier au miracle; Falconey, à demi couché sur son fauteuil, dans une pose mitoyenne entre l'assoupissement et le _kief_, souriait de béatitude. Olympio déclarait qu'on n'avait jamais rien écrit d'aussi beau en aucun siècle, dans aucun pays, dans aucune langue, et exceptait tout bas les _Burgraves_. Raphaël, pareil à un dieu descendu sur la terre et tout étonné de s'y trouver chez soi, laissait tomber de ses lèvres divines des compliments parfumés d'ambroisie, éclatants de poésie et ruisselants d'indifférence. Sapho applaudissait d'autant plus qu'ayant assez de génie pour se passer d'esprit, ce genre de littérature lui était plus complétement antipathique. Enfin, Caméléo, le petit Caméléo, la mouche du coche politique et littéraire, allait de l'un à l'autre, son lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, se haussant dans sa taille exiguë, faisant résonner ses bottes à talons, portant au vent sa figure bouffie et tranchante, suant sang et eau pour se donner de l'importance, visant à devenir chef d'emploi et fort mortifié de voir son enthousiasme réduit à chanter dans les chœurs: on eût dit qu'il présentait ses extases sur un plateau, comme on présente les glaces et les petits-fours.

La tragédie m'avait ennuyé: cette comédie d'adulations me révolta. Je ressentis un désir d'autant plus vif de faire acte de franchise et d'indépendance, que je me voyais plus humble et plus obscur au milieu de tous ces illustres actionnaires de la société d'assurance mutuelle, organisée par la vanité de tous au profit de la vanité de chacun. Je murmurai, assez haut pour être entendu de mes voisins:

--Décidément la _Muse de la patrie_ ne s'appelle pas Melpomène.

Marphise, vingt ans auparavant, dans le plus vif éclat de sa poétique jeunesse, s'était décerné ce titre de _Muse de la patrie_, que ses admirateurs lui avaient maintenu et qui lui restait. Le mot était donc, sinon très-piquant, au moins fort intelligible et assez juste: il ne tarda pas à faire le tour du salon, comme toutes les malices que l'on est enchanté d'emprunter à son voisin sans en payer les frais. Bientôt je vis un intime parler à l'oreille de Marphise: elle rougit; ses lèvres minces se pincèrent; son nez et son menton se menacèrent plus que jamais; ses yeux vifs et clairs se détournèrent de son interlocuteur et me lancèrent un regard plus tragique que les cinq actes de sa tragédie. Je compris que le mot venait de lui être répété en toute confidence, et que l'anathème universel planait sur le provincial, sur le Huron, sur le barbare assez osé pour faire des mots à côté de Bourimald et pour affecter de rester insensible aux sublimes beautés de _Cléopâtre_. Cependant tout n'était pas perdu encore; à mon insu, j'avais en réserve un moyen de rentrer en grâce auprès de Marphise. Son visage reprit une expression souriante; elle s'approcha de moi, et me dit d'un ton câlin:

--Eh bien, monsieur le comte, donnez-moi donc des nouvelles de notre excellente duchesse de C..., votre tante, je crois?

Dans la disposition d'esprit où j'étais alors, rien ne pouvait m'être plus désagréable que cette façon de me rappeler mes titres aristocratiques, au moment où je ne voulais être que littéraire. Je répondis d'un petit air de bohème parfaitement détaché des vanités nobiliaires:

--La duchesse de C...! je ne la vois jamais, et j'ignore comment et pourquoi nous sommes parents... Son salon était décidément trop ennuyeux: on y jouait le whist à dix centimes, et il y avait des bourrelets à toutes les portes pour empêcher les idées d'entrer. J'ai cessé d'y aller dans le temps, et maintenant je n'oserais plus y retourner.

--Très-joli! on a de l'esprit en province, me dit Marphise sèchement.

C'en était fait, mon compte se réglait ainsi: une méchanceté en plus, une duchesse en moins; j'étais toisé.

Un quart d'heure après, nous prenions congé de Marphise: elle donna à Eutidème une fraternelle et virile poignée de main, _à l'anglaise_; moi, je n'obtins en partage qu'un petit salut bien sec et bien froid, qui voulait dire en bon français:

--Vous êtes un malappris et un sot; vous m'avez déplu; ne revenez que le moins possible.

Quand nous nous retrouvâmes sur la chaussée des Champs-Élysées et que nous eûmes allumé de nouveaux cigares, Eutidême me dit brusquement:

--Mon cher, il me semble que, pour un ancien premier prix d'histoire au concours général, vous commettez de furieux anachronismes.

--Comment cela?

--Oui... vous n'avez pas eu encore de succès, et vous vous faites déjà des ennemis!

VIII

Jeudi, mars 186...

Bientôt, grâce à d'amicales indiscrétions d'Eutidème, le bruit se répandit dans la république des lettres qu'un jeune homme du monde, passionné pour la littérature, auteur de quelques esquisses _remarquées_ dans les journaux et les revues, allait offrir aux livres, aux poésies, aux romans, cette hospitalité hebdomadaire, cette publicité à jour fixe, dont jouissaient, de temps immémorial, les pièces de théâtre. Un mois plus tard, en effet, on put lire ma signature au bas d'un feuilleton de quinze colonnes, dans un journal dont il sied de dire ici quelques mots. En un moment de crise imminente et de frayeur générale, ce journal avait rendu d'éminents services et acquis une grande célébrité; mais depuis, par suite de circonstances singulières, ce même journal, si dévoué à la cause de l'ordre, devint tout à la fois suspect au pouvoir et odieux au parti de la révolution. Notez bien, mesdames, cette bizarrerie: vous y trouverez, en temps et lieu, l'explication d'une partie de mes malheurs.

Vers la même époque je publiai, chez un éditeur à la mode, un volume de romans. Ce fut là ma lune de miel littéraire. Je fus étonné de la quantité d'amis et d'admirateurs qui m'arrivaient de toutes parts. J'aurais dit volontiers, en parodiant le mot d'Alceste: «Parbleu! messieurs, je ne croyais pas être si spirituel que je suis!»--Mais, de toutes les surprises, c'est celle à laquelle le cœur humain s'accoutume le plus aisément et le plus vite. Je ne tardai pas à trouver tout simple que l'on me regardât comme un génie, et je me reprochai naïvement de ne pas m'en être aperçu plus tôt. Chacun vantait mon petit bouquin comme s'il se fût agi d'un chef-d'œuvre. C'était élégant, fin, ingénieux, d'une distinction parfaite!... On voyait bien que l'auteur appartenait à la société polie, à cette société d'élite dont les parfums exquis sont trop souvent remplacés dans la littérature moderne par une odeur de musc et de cigare! Tout le monde fit _chorus_, Caméléo et Victorinet, Polychrome et Julio, Présalé et Colbach, Duclinquant et Delatente. J'aurais pu faire un volume avec les paquets de louanges qui m'étaient adressés: mais je dois ajouter, pour être véridique, que la plupart de mes panégyristes avaient soin de glisser dans le même paquet quelque volume de leur cru, accompagné d'épîtres-dédicaces et de cordiales instances. J'en ai conservé trois ou quatre, que je vous livre comme échantillons: on ne rencontrerait pas mieux chez les compagnies d'assurances.

«Monsieur, me disait Sosthènes, votre apparition parmi nous est un honneur dont nous avons tous pris notre part. Vous régénérez la critique, comme vous purifiez le roman. On devient meilleur en vous lisant, et l'on se sent une irrésistible envie de mieux faire, pour être plus digne de votre estime. Les jours où paraissent vos articles sont des jours de fête, et chaque ligne que vous accordez à nos pauvres petits livres se traduit, chez nos libraires, par une vente de cent exemplaires. Voici un humble volume que je prends la liberté de vous envoyer: vous y trouverez peut-être quelques tons un peu vifs, quelques nuances un peu jeunes; ne me ménagez pas, monsieur; je me soumets d'avance à vos reproches, à vos réserves: être grondé par vous est encore une bonne fortune; vous y mettez tant de courtoisie et de grâce!»

Suivait un roman de l'école de Balzac ou de George Sand, moins le génie de George Sand et de Balzac.

«Monsieur, m'écrivait Edmond, je vous admire d'autant plus que nos opinions ne sont pas les mêmes; on pourrait dire qu'elles sont contraires; mais les extrêmes se touchent, et nous nous touchons par bien des points: ne sommes-nous pas tous deux des vaincus? Chateaubriand sympathisait, que dis-je? fraternisait avec Armand Carrel. Je ne suis pas Carrel; mais vous pourriez bien, avant peu, être Chateaubriand (_sic_). Quoi qu'il en soit, voici un livre que je vous offre; quelques passages blesseront peut-être vos honorables regrets, vos respects chevaleresques: ils ont au moins le mérite de la sincérité, et cette sincérité, je ne l'ai jamais mieux comprise et mieux pratiquée qu'en me disant votre lecteur le plus assidu, votre plus fervent admirateur...»

«Monsieur, m'écrivait Jacques, ne me jugez pas, je vous en conjure, d'après les journaux dont je suis, à mon vif regret, le collaborateur: des circonstances impérieuses, d'anciennes camaraderies, et, pourquoi ne l'avouerais-je pas? les nécessités de la vie parisienne, m'ont forcé de me ranger, en apparence, du côté des gros bataillons; mais j'ai, en province, une bonne vieille mère qui ne lit pas d'autre journal que le vôtre; un de mes oncles est chevalier de Saint-Louis; un autre a servi dans l'armée de Condé; enfin, ma tante Véronique est une dévote dont vous pourriez m'assurer pour toujours les bonnes grâces, si elle avait un jour le bonheur d'apercevoir à travers ses lunettes le nom de son neveu suivi d'un éloge signé de vous. Car je n'ai pas besoin d'ajouter que vous êtes son auteur favori; et de qui ne le seriez-vous pas? qui pourrait rester insensible à ces trésors de..., de... et de... (ici ma modestie se refuse à transcrire). Là-dessus il n'y a qu'une opinion. Royalistes et démocrates, disciples de la tradition ou amants de la fantaisie, voltigeurs de l'ancien régime ou réformateurs de l'avenir, tous sont unanimes pour saluer d'avance, comme une des gloires prochaines de notre littérature, le pur et noble talent qui... et que... (Nouveaux scrupules de ma modestie).

«P. S.--Ci-joint deux exemplaires de mes œuvres, que je soumets à votre spirituelle et bienveillante critique.»

Quelle fut ma réponse à toutes ces séduisantes avances? Hélas! je voudrais pouvoir affirmer qu'elle fut héroïque, que j'immolai, séance tenante, tous ces thuriféraires sur l'autel même où ils faisaient fumer leur encens. Mais la vérité me force à reconnaître que je ne fus pas un héros. Ce grand nom de Chateaubriand, habilement présenté à mon orgueil par un de ces quêteurs de louanges, me mit en goût. Je fouillai dans ma bibliothèque, et je trouvai, en tête de la traduction du _Paradis perdu_, par l'illustre poëte des _Martyrs_, une préface où tous les nouveaux venus en littérature, poétereaux et petits critiques, romanciers et fantaisistes, membres de la société des Droits de l'homme et comparses de l'antichambre de madame Récamier, étaient complaisamment passés en revue par le _grand connétable_, et recevaient la croix d'honneur de ses mains sexagénaires. Cet exemple m'encouragea... à manquer de courage. Je me dis qu'un pauvre débutant, ayant sa fortune littéraire à faire, pouvait bien se permettre quelques concessions, puisque j'en rencontrais de si larges sous la plume de l'immortel auteur du _Génie du christianisme_, de l'infatigable athlète monarchique, assez gorgé de gloire pour pouvoir se passer de pareils stratagèmes. Je ne désertais pas, d'ailleurs, la cause de la vérité sociale, morale et religieuse. Je faisais pour elle ce qu'avaient fait les Chambres pour la nationalité de la Pologne sous le gouvernement de 1830. Je réservais en quelques mots _bien sentis_ ses droits imprescriptibles. Puis, une fois en paix avec ma conscience, je donnais à tous mes admirateurs du galon de même qualité que le leur, sans lésiner sur la quantité. Tous eurent part à la distribution, les beaux esprits de la _Presse_, les esprits forts du _Siècle_, les mousquetaires rouges de la _Revue de Paris_, les loustics du petit journal et du roman bohème. Après avoir bien constaté ma persistance à croire tout ce que niaient ces messieurs, à respecter tout ce qu'ils offensaient, à aimer tout ce qu'ils haïssaient et à haïr tout ce qu'ils aimaient, je me hâtais de faire ressortir à quel point ils étaient distingués, persuasifs, éloquents, spirituels, sincères, irrésistibles, charmants.

Ce n'est pas tout. Au-dessus de cette sphère il en existait une autre, plus pure assurément et plus sérieuse. Ici je touche à des parages très-dangereux; je me tirerai d'embarras en me transportant à Bagdad. Veuillez donc vous figurer, mesdames et messieurs, qu'à une époque quelconque de l'hégyre, un vieux calife trop débonnaire avait été étranglé par un de ses cousins[3], qui était devenu calife à son tour. Cela se fait dans les meilleures sociétés... turques et persanes. Le nouveau calife avait eu pour vizirs et pour ministres, non pas Giafar et Mesrour, mais des hommes d'un esprit supérieur, d'une science consommée, littérateurs parfaits, philosophes sublimes, historiens incomparables, qui avaient passé leur vie à formuler des maximes politiques et à s'étonner que les Persans eussent la tête trop dure ou l'humeur trop mobile pour se conduire d'après ces maximes savantes, méditées, pesées et équilibrées dans le silence du cabinet. Quoi qu'il en soit, au bout de dix-huit ans, quelques Persans, mécontents de ne pas percer assez vite, étranglèrent le nouveau calife au moyen d'une seconde révolution, qui, pour être sûre de réussir, n'eut rien de mieux à faire qu'à copier la première. Quant aux vizirs et aux ministres, ils donnèrent un noble exemple, qui mérita d'obtenir grâce pour leurs illusions politiques. Sortis des affaires publiques sans avoir emporté un seul des diamants ou des rubis qui ruissellent dans les _Mille et Une Nuits_, rentrant pauvres dans la vie privée, ils se remirent vaillamment au travail, et produisirent de nouveaux ouvrages dignes d'enchanter tous les lettrés de Bagdad et de Bassora. Mais, comme le cœur humain, même chez les meilleurs, garde toujours son coin pour les petites faiblesses, ces vizirs en retraite, qui ne pouvaient douter ni de leur talent, ni de leur succès, ni de l'admiration universelle, aimèrent un peu trop à s'entendre dire ces vérités agréables dans des articles spéciaux, dont les auteurs, stagiaires de la bonne littérature, se chargeaient de traduire, d'expliquer et de surexciter de leur mieux l'enthousiasme du public. Or, afin de réchauffer le zèle de ceux qui leur procuraient, tous les trois mois, cette honnête jouissance, nos illustres Persans possédaient un moyen qui semblait infaillible. En se démettant de toutes leurs autres charges, ils en avaient conservé une, purement honorifique, qui consistait à se réunir, au nombre de quarante, dans un bel édifice à minarets et à coupole, pour y discuter des questions de grammaire, y juger des concours de belles-lettres et y distribuer des prix de vertu. Comme ces quarante pontifes du beau s'asseyaient sur des bancs, la chose s'appelait un fauteuil. Fauteuil ou banc, c'était là l'objet des ambitions les plus ardentes, les plus acharnées. A peine un des quarante avait-il fermé les yeux, aussitôt vingt candidats en perdaient le boire, le manger et le sommeil. Quelquefois même on faisait passer le moribond pour mort afin de commencer plus tôt les démarches et les visites. On citait de riches seigneurs qui entretenaient à grands frais des cuisiniers célèbres et donnaient des dîners hebdomadaires, uniquement pour parvenir à ce banc, à ce fauteuil et à cette coupole.

[3] Ceci est un odieux mensonge: tout le monde sait que Louis-Philippe n'a jamais étranglé Charles X.

(_Note de l'auteur._)

Eh bien, nos vizirs émérites, qui se trouvaient tout naturellement à la tête de la docte _quarantaine_, employaient à coup sûr le procédé suivant. Ils prenaient gracieusement à part les distributeurs de célébrité, et, sans contracter d'engagement positif, ils leur faisaient clairement entendre (à bon entendeur, salut!) qu'après quelques années de ces bons et utiles services ils auraient droit à ce fauteuil tant convoité. Maintenant, mesdames et messieurs, revenez de Bagdad à Paris; acceptez mon histoire comme une allégorie, et vous comprendrez à quel genre de séduction je fus exposé pendant cette courte et brillante période de ma vie littéraire.

Le tout me paraissait charmant, et je contemplais d'avance, entre deux bouffées d'encens, ce rayon naissant de ma gloire, comme un propriétaire contemple en idée la cueillette de ses amandiers en fleur,--quand je rencontrai Théodecte.