Les Jeudis de Madame Charbonneau
Part 4
Madame Bringuet, minaudant.--Je l'aimais mieux dans _Galathée_. Tu sais, monsieur Bringuet? (Fredonnant.) _Verse! verse! verse! verse!_...
M. Bringuet, fronçant le sourcil.--Vous connaissez, Malvina, mon opinion sur _Galathée!_... c'est nu, voluptueux, indécent et risqué, et j'ai appris avec beaucoup de peine que notre Élodie l'avait chantée dans son pensionnat. Il faudra que je dise là-dessus un mot d'avertissement à madame Gavinat, sa maîtresse de pension. Ces coupables tolérances ne peuvent que troubler le repos des familles et amener tôt ou tard dans la société des perturbations...
M. Dupochet, timidement.--Mais, mon voisin, la société ne craint rien pour ce soir... Si nous écoutions Mozart?...
Madame Dupochet, illuminée.--L'affiche a peut-être estropié son nom: ne serait-ce pas Musard?...
M. Bringuet, furieux.--Alexandrine!!!»
--Est-ce la peine, dites-moi, d'avoir tant d'esprit pour écrire ou pour applaudir de pareilles choses?
--Assez! assez! s'écrièrent en chœur les invités de madame Charbonneau.
--Oh! par grâce, mesdames, permettez-moi d'extraire encore de mon portefeuille la petite photographie ci-jointe, tombée de la poche d'un Parisien de mauvaise humeur:
L'HOMME BIEN INFORMÉ
La vogue niaise du _courrier de Paris_, de la chronique et du chroniqueur, a créé, par contre-coup, l'homme bien informé. L'homme bien informé est au chroniqueur ce que le mélomane est à l'artiste, ce que l'ombre est au corps, ce que le lierre est à l'ormeau, ce que Maquet est à Dumas.
Voici, par exemple, une pièce nouvelle, une de ces pièces qui passionnent la curiosité publique. Autrefois, dans les temps de barbarie, pendant l'enfance de l'art, l'essentiel eût été d'abord de voir si elle est bonne et bien jouée, puis de tâcher de s'en rendre un compte exact, ensuite de l'analyser fidèlement pour les lecteurs, et enfin de revêtir cette analyse de toutes les élégances d'une forme spirituelle et piquante. Aujourd'hui nous avons changé tout cela: la forme, à quoi bon? Le style, fi donc! Le style, dans la chronique, ne serait qu'un excédant de bagages. Vous voilà gagnant modestement votre place, comme un profane ou un béotien que vous êtes. Arrive l'homme bien informé: poignées de mains à droite et à gauche; il s'assied à vos côtés, et il vous récite à sa façon son cours de littérature dramatique. La pièce a été retardée de quatre jours, parce que le troisième enfant de l'ingénue a eu une fièvre catarrhale, parce que le père noble donnait hier une soirée, parce que le jeune premier chassait à courre, et parce que la grande coquette avait commandé et décommandé cinq fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au quatrième acte, une robe rose avec des nœuds lilas; mais elle a su, par des indiscrétions de couturière, que mademoiselle M... en aurait une pareille, et, au moment où l'auteur lui faisait répéter pour la vingtième fois ces mots du cœur, qui doivent emporter le succès de la scène capitale: «Ah! oui, je suis une pauvre femme, une faible créature que l'on opprime et que l'on déchire; oui, une fatale influence m'a enlevé le cœur de mon Ernest; mais je vaincrai ses dédains à force de résignation et de douceur...» madame F... a eu une attaque de nerfs, et n'en est sortie que pour traiter mademoiselle M... de _girafe_ et de _chipie_; ce qui a suspendu la répétition, ces dames devant, en cet instant même, tomber dans les bras l'une de l'autre.
Puis l'homme bien informé s'arme de sa gigantesque lorgnette, tourne le dos à la rampe qu'on allume, et parcourt la salle d'un regard de connaisseur. «Ah! voilà madame R... qui entre dans sa loge... Jules doit être au balcon: justement.--Tiens! c'est singulier, le ministre plénipotentiaire du Chili n'est pas encore arrivé, et cependant il sait bien que la petite Clara ne paraît que dans le prologue.--La loge de madame de S... est vide... Ah! je sais pourquoi: elle avait reçu une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que sa belle-sœur était à l'agonie, et elle l'avait supprimée pour ne pas perdre sa première représentation; mais son mari, qui est très-jaloux, a cru que la lettre était d'Albéric, le jeune auditeur au conseil d'État; il a fallu la lui montrer, et ce qu'il y a de bon, c'est que, pendant qu'il la lisait, Albéric était caché dans un placard: ce soir, le couple est dans les larmes, bien que cette sœur n'ait pas d'enfant et laisse trente mille livres de rente...» Ainsi de suite. Voilà le feuilleton dramatique de l'homme bien informé.
Vous lisez un roman nouveau: il vous plaît ou il vous déplaît, ceci n'est pas la question. Vous vous demandez, avant de fixer votre jugement, si les caractères sont vrais, si la donnée est originale, si les situations sont pathétiques, si le récit est intéressant, si les descriptions sont belles, en un mot si le roman est bon ou mauvais. Patience! voici l'homme bien informé qui frappe à votre porte; il entre, il jette les yeux sur le livre ouvert; il vous raconte comme quoi l'héroïne est cette dame que vous avez rencontrée à Trouville l'été dernier; l'auteur lui avait demandé la main de sa nièce, cette jolie blonde qui dansait si bien la polka; le mariage a manqué, et c'est pour cela que la nièce et la tante figurent dans le roman. Vous aurez peut-être aussi remarqué, dans ce livre, l'odieux personnage de V... C'est, trait pour trait, un créancier de l'auteur, que vous avez dû voir à la Bourse, le banquier T... Et G..., ce type de vieil avare, hargneux et grotesque! vous savez sans doute qu'il n'est autre que le propre oncle de l'auteur, le notaire P..., qui avait déshérité son neveu, parce qu'il détestait les gens de lettres. Quant à l'épisode tant soit peu risqué de l'enlèvement de la jeune Emma, c'est une histoire vraie qui a fort diverti, l'an passé, tous les baigneurs de Carlsbad; George, le ravisseur, s'appelle, en réalité, Gustave; il est très-lié avec l'auteur, à qui il a naturellement tout raconté. Aussi ce roman fait-il un bruit d'enfer en Bourgogne, où la famille de la jeune personne compte beaucoup de parents et d'amis. Le libraire de Dijon, à lui tout seul, en a vendu cent cinquante-cinq exemplaires...
--Mais que pensez-vous de l'œuvre en elle-même? il me semble que les caractères sont un peu forcés, les incidents invraisemblables, les descriptions oiseuses, le style à la fois prétentieux et incorrect...
--Je l'ignore et ceci importe peu, vous répond l'homme bien informé: ce qu'il y a de pire, c'est que l'auteur n'avait pas de traité avec B... son libraire. B... a perdu beaucoup d'argent dans l'affaire des _Petites Voitures_, où il s'était mis, comme vous savez, à l'instigation de X..., un de ses bailleurs de fonds, et maintenant il est possible que ce roman qui a été tiré à douze mille, ne rapporte rien de plus que les cinq cents francs touchés contre livraison du manuscrit... etc., etc., etc.» Voilà comment l'homme bien informé entend et pratique le feuilleton littéraire.
Passons maintenant à la politique: nous sommes ici sur un terrain glissant; tâchons de ne pas tomber. Vous êtes inquiet (simple conjecture) de la tournure que prennent les événements: vous vous demandez avec angoisse si la société sera assez forte pour résister à cette propagande des mauvaises doctrines, favorisée par la connivence ou la faiblesse des honnêtes gens. Il est question d'une guerre avec une des puissances du Nord et peut-être avec l'Angleterre. L'Italie est en feu; on parle d'un changement de ministère, d'une convocation des Chambres; le commerce souffre, les affaires languissent; bref, toutes les grandes idées de droit public, de politique internationale, de religion, de morale, de liberté, d'autorité, d'ordre et de désordre, sont soulevées par ce souffle d'orage qui précède les catastrophes. Vous recevez la visite de l'homme bien informé, et vous lui communiquez le résultat de vos méditations graves et tristes.--«Mon cher, vous n'y entendez rien, vous répond-il d'un air dégagé. L'ambassadeur de Russie voulait donner un bal le 17 février; l'ambassadrice ne voulait le donner que le 19, parce qu'elle avait demandé à Gênes une cargaison de fleurs qui devait lui arriver par le _Sirius_, que les événements ont empêché de partir mardi. Il y a eu une petite querelle de ménage; l'ambassadrice, qui est fort vive, a écrit à sa mère, qui est très-fière, et qui a rappelé sa fille: un correspondant de l'agence Havas passait devant la porte cochère au moment où l'on chargeait les voitures; il en a conclu que l'ambassadeur avait redemandé ses passe-ports, et il l'a dit à N..., son cousin, huitième d'agent de change, qu'il a rencontré allant à la Bourse. La rencontre avait lieu, mercredi, à une heure, à l'angle de la rue Royale et de la rue Saint-Honoré. N... a eu le temps, dans le trajet, de réfléchir sur cette nouvelle, et il en a conçu l'idée de jouer à la baisse sur toutes les valeurs. Tout son plan stratégique était fait avant qu'il arrivât au tourniquet. S'approchant d'un groupe où il a reconnu D..., H... et E..., trois intrépides gobe-mouches, il leur a annoncé que deux ambassadeurs, munis de leurs passe-ports, allaient partir dans la soirée; que le _Moniteur_ d'après-demain publierait la déclaration de guerre; qu'il y aurait un appel immédiat aux Chambres, un remaniement complet du ministère et un emprunt de seize cents millions. Ces nouvelles ont circulé avec une rapidité électrique; la manœuvre de V... a parfaitement réussi; il y a eu une baisse énorme sur toutes les valeurs; ce qui, par parenthèse, a fait perdre deux cent mille francs à Z..., le célèbre rédacteur de votre journal de prédilection, lequel, rentrant chez lui de très-mauvaise humeur, a écrit, _ab irato_, sur la fièvre de l'agiotage, le progrès des mauvaises doctrines, les périls de la société, la corruption des mœurs, les excès de la mauvaise presse, l'imminence des bouleversements les plus horribles, ce fameux article qui a fait tant de bruit et vous a tant effrayé... etc., etc... etc...»--Voilà le premier-Paris politique tel que le professe l'homme bien informé.
Quelle belle politique et quelle belle littérature!
--Et quelle belle vie, si nous nous accoutumons à veiller jusqu'à minuit! reprit madame Charbonneau, qui trouvait sans doute ma pénitence assez longue. Vite, une tasse de thé, et à jeudi prochain! M. Toupinel pourra se recueillir d'ici là; il fouillera, j'en suis sûre, au fond de son bissac, et en tirera encore quelque pièce bien accablante pour ce misérable Paris.
--C'est possible, belle dame, mais j'aurai soin de relire auparavant la fable du _Renard et les Raisins_, dit M. Toupinel tenant son chapeau d'une main et son portefeuille de l'autre.
III
Jeudi, janvier 186...
--Ce soir, dit M. Toupinel en fermant ses gros cahiers, au lieu de faire défiler sous vos yeux cette masse de contradictions, de paradoxes, de bévues, d'âneries et de vieilleries de toutes sortes, qui ne vous apprendraient rien, et compromettraient dans l'esprit de ces dames la plupart de leurs auteurs favoris, j'aime mieux vous montrer une autre face de la question, traitée en raccourci dans la lettre que j'ai l'honneur de vous présenter.
Il faut vous dire que je possède, non loin de Lodève, un ami qui s'appelle Auguste Clérisseau, et qui a été, il y a trente-trois ans, mon camarade de collége à Stanislas. Il était, comme moi, fou de musique, de littérature, de poésie, de peinture, de toutes les belles choses qui ne fleurissent qu'à Paris, et quiconque m'eût dit alors que Clérisseau passerait trente ans sans remettre le pied dans la capitale par excellence, m'eût paru un bien mauvais prophète. Mais l'homme propose et Dieu dispose. A peine sorti des bancs de philosophie, Clérisseau se trouva chef de famille par la mort de ses parents: il fallut recueillir et débrouiller une succession embarrassée. Bientôt l'amour se mit de la partie: il ne perdit pas Troie, mais il retint mon ami, qui, pour s'en guérir, se maria; puis les enfants arrivèrent à la file, et leurs petits bras enlacés autour du cou de leur père lui furent des chaînes d'autant plus fortes qu'elles étaient plus faibles. D'ailleurs, pour aller de Lodève à Paris, il fallait alors cinq nuits et six jours: on partait avec des cheveux blonds, et on débarquait rue de Grenelle-Saint-Honoré avec des cheveux gris. Était-ce la poussière? Était-ce la durée du voyage? Les érudits ne s'accordent pas sur cette question que l'histoire éclaircira.
Petit à petit les années s'écoulèrent: Auguste dut songer à marier Victorine, sa fille aînée. Antoine, son fils, n'avait pas la vocation militaire; on lui fit un remplaçant, qui, vu le congrès de la paix et la guerre de Crimée, coûta horriblement cher. Louise, la fille cadette, voulut entrer au couvent; on pleura beaucoup, et on travailla de bon cœur à sa dot et à son trousseau. Jacques, le second fils, eut des velléités d'alexandrins, ce qui exigea, de la part de ses parents, la plus énergique surveillance. Ensuite madame Clérisseau tomba malade. Son médecin lui ordonna d'aller passer l'hiver à Nice, et Auguste était trop bon mari pour ne pas l'y accompagner. Elle y mourut au bout de cinq mois; mais le médecin de Nice assura qu'elle serait morte six semaines plus tôt si elle était restée chez elle, et ce fut une consolation pour l'époux inconsolable. On était alors au printemps de 1859.
Une fois son deuil expiré,--et Clérisseau le fit durer en conscience,--il se trouva un peu plus libre qu'il ne l'avait jamais été depuis le collége, où il ne l'était pas du tout. Antoine, l'exonéré, plaidait avec succès le mur mitoyen; Jacques, le poëte, était clerc d'avoué. Victorine, bien mariée, Louise religieuse, n'avaient plus besoin de leur père. Clérisseau, enrichi par le décès d'un oncle tombé en enfance avant d'avoir le temps de le déshériter, songea à Paris qu'il regrettait toujours, et m'y donna rendez-vous pour le mois d'avril: il se proposait, me disait-il, de reprendre où nous l'avions laissée notre charmante camaraderie, et il réglait d'avance le programme de nos journées parisiennes. Nous irions aux Italiens et à l'Opéra, comme au beau temps de madame Malibran et de _Robert le Diable_, de Rubini et de la _Sylphide_; au temps où nous _faisions queue_, par un froid de dix degrés, dès deux heures de l'après-midi. Nous suivrions les cours de la Sorbonne et du collége de France, comme à l'époque où nous allions applaudir MM. Guizot, Cousin et Villemain. Nous irions le matin à l'exposition de peinture, le soir au Théâtre-Français, pour nous décider enfin entre les classiques et les romantiques, entre Ingres et Delacroix, entre Racine et Victor Hugo. Nous ferions quelques excursions à travers ce qui reste du vieux Paris, afin d'y amasser des trésors de couleur locale, d'en bien pénétrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une à une ces reliques du temps passé, sans lesquelles toutes les magnificences présentes ne sont que luxe de parvenu. Il profiterait, lui, Clérisseau, de quelques anciennes connaissances qui nous ouvriraient les salons les plus spirituels et les plus lettrés de Paris, pour réapprendre à causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer le fil de ces conversations délicates, fines, légères, élégantes, polies, qui sont un des charmes et une des gloires de la société française: «Tu le vois, ajoutait-il avec une simplicité touchante, je m'accroche où je peux, comme le naufragé: mon cœur est mort, sauf ce que j'en garde pour mes enfants; je veux chercher avec toi un refuge dans les jouissances de l'esprit, de l'imagination et de l'art.»
Il arriva ce qui arrive presque toujours aux rendez-vous les mieux raisonnés. J'y manquai, une affaire urgente me retenait ici: un mois après, j'étais à Paris, je courus rue de l'Université, hôtel des Ministres, où Clérisseau s'était logé; au lieu de sa bonne figure, j'y trouvai la lettre que voici:
«Pardonne-moi, mon cher ami, de m'être enfui avant ton arrivée, comme je te pardonne d'avoir manqué la mienne. Tu sais l'histoire de ce Marseillais qui, descendu la nuit dans un de ces affreux hôtels voisins de la gare et n'ayant aperçu le lendemain matin, de sa fenêtre, que les terrains vagues, les tuyaux de cheminée, les boutiques borgnes de la rue de Lyon et la grande muraille noire de la prison de Mazas, s'écria avec son accent inimitable: «C'est là leur Parisse!!!» et, haussant les épaules, repartit immédiatement pour Marseille sans vouloir en connaître davantage. Eh bien, mon vieux camarade, j'ai fait, sauf les détails, comme ce brave citoyen de la Cannebière. Voici le bulletin de mon odyssée parisienne.
«Le premier soir (1er avril, date fâcheuse!) je retournai d'instinct à nos premières amours et j'allai aux Italiens.... Un parterre à moitié vide, une salle somnolente, quelques bravos inintelligents ou d'une froideur glaciale, voilà pour le public; de vieux chanteurs ennuyés, disant du bout des lèvres une musique qu'ils ne comprennent plus, voilà pour les artistes. Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux bâillements, qu'Assur, Sémiramide, Arsace et Idreno avaient, à eux quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu leur acte de naissance, mais je suis tenté de le croire. Ce qu'il y a de plus drôle,--ou de plus triste,--c'est que j'avais lu, le matin même, un article écrit par un beau monsieur, porteur de magnifiques favoris plus noirs que nature, article d'où il ressortait que chacun de ces artistes avait chanté comme un ange, qu'on les avait acclamés, rappelés, couverts de fleurs, que l'enthousiasme de la salle tenait du délire, que l'on n'avait jamais assisté à pareille fête, et une foule d'_et cætera_. On m'a dit que c'était là de la critique transcendante, à l'usage des raffinés du dix-neuvième siècle.
«Le lendemain, je suis allé faire un tour à la Bourse. O mon ami, quels échantillons de l'espèce humaine! quelles vociférations sauvages! quel monde! quelle langue! quel temple! quel dieu! Mais, ce qui m'a le plus étonné, c'est que j'ai rencontré là, se pavanant et gesticulant au milieu des groupes, trois ou quatre de mes compatriotes qui n'oseraient plus se montrer dans nos rues, de peur d'être lapidés par les gamins et hués par les honnêtes gens. Le notaire Véruchon, par exemple, qui, avec ses airs de bon apôtre, avait capté la confiance de nos riches et de nos pauvres, et a levé le pied en réduisant à la misère plus de cinquante familles! Et Fourcheux, le négociant fripon, dont la faillite a désolé notre marché! Véruchon et Fourcheux étaient là, drapés dans des raglans magnifiques, et causant gravement affaires avec d'autres raglans qui, très-probablement, ne valaient pas mieux. Il paraît que la province envoie comme cela, à Paris, ceux de ses enfants qui lassent son indulgence maternelle, et que Paris s'en accommode fort complaisamment. Plusieurs de ces émigres involontaires amassent une belle fortune; ils ont alors pignon sur rue, appartements blanc et or, chevaux, voitures, livrée, chinoiseries, tableaux, chalets, villas, crédit ouvert chez Chevet, grandes et petites entrées à l'Opéra. Maintenant, après ces échauffantes journées, sans cesse ballottées entre le million et l'_exécution_, figure-toi ces scories vivantes de la province _expurgata_, se répandant le soir dans les théâtres, dans les cabinets de lecture, dans les divans, partout où s'étalent les œuvres d'art, où se discutent les productions de l'esprit: quels gourmets de friandises intellectuelles et morales! quels dignes appréciateurs des délicatesses de la pensée et des délicatesses du cœur! quels juges infaillibles, quels experts autorisés en matière de sentiments, d'idées, de nuances, de scrupules, de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrôle pour les pudeurs de l'âme, les chastes et romanesques tendresses, les saintes austérités de l'honneur, les rudes exigences de la probité, les respects et les grandeurs de l'histoire! Et si la littérature est l'expression de la société, que sera la littérature chargée d'exprimer une société pareille?
«Cette littérature, je l'ai retrouvée, le même soir, aux petits théâtres: dans ces théâtres où nous avions eu autrefois de si bons accès de fou-rire, j'ai cherché vainement un mot spirituel ou franchement gai. En revanche, d'ignobles gravelures, et surtout des exhibitions et des danses à faire rougir un _turco_: il n'y a plus de comiques, il y a des queues-rouges: il n'y a plus d'actrices, il y a des jambes: les pièces _à femmes_, les rôles à corset, à maillot, _à cuisses_, le _collant_, la polka finale, qui permet aux comédiennes de l'endroit de montrer aux binocles de l'orchestre tout ce que cache le peu de robe qu'elles portent encore; par là-dessus quelques beaux défilés et quelques décorations splendides, voilà le dernier mot de l'art dramatique en 1861. Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre petit théâtre de mon chef-lieu, et cela pour trente-six raisons; la première, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi des trente-cinq autres.
«Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller à l'Exposition. Tu te souviens, mon ami, de celle de 1831, la dernière que nous ayons visitée ensemble, où éclatèrent à la fois les _Moissonneurs_ de Léopold Robert, le _Cromwell_ et les _Enfants d'Edouard_, de Paul Delaroche, la _Médée_ et la _Liberté_, d'Eugène Delacroix, les merveilleuses toiles de Decamps, les tableaux de Schnetz, d'Ary Scheffer, de Marilhat, de Delaberge, de Johannot, de Roqueplan, de Louis Boulanger, de Poterlet, de Dévéria, de Chenavard, de Paul Huet! Et, parmi les visiteurs de ce _Salon_, quel entrain! quelle verve d'admiration! quelle fougue de colères! Que de jeunesse dans ces yeux ardents, dans ces longues chevelures, dans ces chapeaux de ligueurs, dans ces justaucorps de velours! C'était risible peut-être, mais c'était passionné, fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontré, dans les allées ratissées des Champs-Elysées, de bons bourgeois, bonnetiers ou notaires, avec leur livret sous le bras, préparant paisiblement leur pièce blanche et allant chercher ce régal artistique pour se délasser de leurs affaires. A ce nouveau public, un petit art friand et malsain sert une peinture proprement faite, où des qualités matérielles fort remarquables, mais très-uniformes, déguisent mal la pauvreté du style, l'absence de conviction et le néant de la pensée. Au bout de deux heures, je suis sorti avec un peu de tristesse et beaucoup de migraine.
«En revenant, je suis entré dans un cabinet de lecture: j'avais jeté un coup d'œil sur la devanture, et voici les titres des livres le plus en évidence, étalés à la place d'honneur: les _Cotillons célèbres_; les _Femmes galantes_; les _Maîtresses royales_; _Comédiennes et Courtisanes_; _Mémoires anecdotiques sur madame du Barry_; l'_Amour_; les _Souvenirs de Rigolboche_; les _Femmes de la Régence_, etc., etc. J'allais demander quelques explications à la maîtresse de l'établissement, lorsque la porte vitrée s'ouvrit avec fracas... Un coup de vent, un tourbillon, une mèche de cheveux voltigeant sur un crâne dénudé, un teint livide, un œil fiévreux, un paletot-sac friable comme de l'amadou, un chapeau rougi par la pluie, un pantalon tombant en charpie sur des bottes éculées, tout cela, cher ami, c'était Marc Stéphen, notre ancien _copin_ du collége Stanislas, maintenant critique, fantaisiste, bohème, homme de lettres.