Les Jeudis de Madame Charbonneau

Part 20

Chapter 202,194 wordsPublic domain

--Ah! prenez garde, mon vieil ami! riposta M. Verbelin, je suis à peu près de votre avis sur les romans de George de Vernay: tout roman où se trahit le système est jugé, et je n'en voudrais pour preuve que les romans socialistes ou humanitaires de madame Sand, comparés à _André_, à _Mauprat_ ou à _Valvèdre_. M. de Vernay a eu d'ailleurs le tort de se préoccuper beaucoup trop, dans ses fictions romanesques, du goût des salons qui ont admiré pendant vingt-cinq ans, tout en pouffant de rire, le vicomte d'Arlincourt, et qui n'ont pas permis à un seul des leurs d'expliquer tout ce qui se mêlait de moquerie intime à cette admiration burlesque. Il ne faudrait pas cependant aller trop vite; il siérait de se demander si cette morale de convention, cette morale aristocratique, ne peut pas être, en certains cas, proche parente et presque synonyme de l'idéal: idéal qui varie nécessairement d'après la position sociale, les sentiments, l'éducation, les antécédents des personnages, sans qu'il soit juste d'accuser l'auteur d'être tombé uniformément et de propos délibéré dans l'artificiel et le convenu. Prenons un exemple, un seul; car la discussion traîne en longueur, et madame Charbonneau regarde la pendule. Le roman moderne, abusant du droit du plus fort, avait singulièrement défiguré et noirci les gentilshommes et les patriciennes: je n'insiste pas, je n'aurais, en fait de preuves, que l'embarras du choix. Survient M. de Vernay, qui se propose de nous offrir des types contraires. Il peint ou plutôt il esquisse un gentilhomme doué d'une grande délicatesse d'esprit et de cœur, une exception si vous voulez, qui a le malheur d'être le mari d'une femme célèbre par l'éclat de ses ouvrages et de sa vie. M. d'Ermancey, c'est son nom, est le voisin de campagne d'un autre gentilhomme, le marquis d'Auberive, plus riche et plus noble que lui, et qui peut, privilége bien rare! remonter aussi loin que possible à travers ses parchemins sans y rencontrer la tache la plus légère. M. d'Ermancey a une fille, Aurélie, adorable enfant, pure comme les anges. Le marquis d'Auberive a un fils, Emmanuel, beau, romanesque et passionné. Emmanuel et Aurélie s'aiment; ils sont faits l'un pour l'autre: mais d'une part les commérages de la ville voisine et des châteaux d'alentour font subir à Aurélie le contre-coup des brillants désordres de sa mère; de l'autre, les journaux apportent jusque dans la solitude habitée par M. d'Ermancey l'écho mal étouffé de la vie bruyante de sa femme. Qu'arrive-t-il? ce qui doit logiquement arriver, étant donnés les deux caractères et les situations respectives. Le marquis demande à M. d'Ermancey Aurélie pour son fils, et M. d'Ermancey la lui refuse[7]: ce scrupule est exagéré, j'en conviens; il fait le malheur de deux êtres charmants, innocentes victimes de fautes qu'ils n'ont pas commises; mais il complète et couronne le type que l'auteur a voulu peindre et qui ne représente pas, selon lui, la morale universelle, ni l'accomplissement d'un devoir absolu, mais une certaine façon de comprendre cette morale et ce devoir. Convention, dites-vous? soit; mais, pour cette âme délicate et timorée, cette convention s'appelle l'honneur: elle est contraire à la loi de nature, de cette douce et bienfaisante nature que vous aimez tant? soit; mais cette morale naturelle, si tous la laissiez faire, pourrait vous mener loin; elle vous dirait: Mangeons chaud, buvons frais, aimons les jolies femmes et les bonnes truffes, soyons toujours du parti du succès, et nargue du qu'en dira-t-on!--Appliquez cette théorie à l'art tout entier, à la poésie, au drame, au roman, et vous condamnez à mort des œuvres que vous admirez, des œuvres tout autres que cette pauvre _Aurélie_, dont je fais d'ailleurs bon marché. Vous détruisez d'un seul coup cet élément essentiel de toute émotion pathétique et élevée; la lutte de la passion contre la conscience, de la conscience contre les entraînements du cœur, de l'imagination et des sens. Hernani arraché aux bras de dona Sol et se tuant pour rester fidèle à son serment, morale de convention! Le Richard de Jules Sandeau, fuyant la jeune fille qu'il aime quand il découvre qu'elle est la sœur de l'homme qui a aimé et déshonoré sa mère, morale de convention! Convention, le Cid, Polyeucte et le vieil Horace et son fils! Convention, archi-convention, le Maxime et la Marguerite de M. Octave Feuillet, qui ont fait couler tant de larmes! Vous vous réduisez au répertoire de M. Ernest Feydeau et de M. Champfleury, à _Sylvie_ et aux _Amants de Sainte-Périne_. Qu'en résulte-t-il? Lorsque l'on a bien saturé le public de cette littérature; lorsqu'au théâtre et ailleurs on a bien installé sur les ruines de la morale de convention cette morale de nature qui commence à la glorification des appétits et finit à l'exhibition des jambes, si l'on essaye de nous offrir une œuvre d'allure plus fière et plus haute, elle tombe au milieu des sifflets, des bâillements et des éclats de rire, et nous redemandons du _Pied de Mouton_. Donc, si cet éternel _spiritualisme dans l'art_, dont j'avoue que nous avons un peu abusé, vous impatiente et vous ennuie, laissez du moins à l'idéal un dernier refuge, comme on laisse un coin de terre à un souverain exilé de son empire. Ne lui disputez pas son île d'Elbe ou sa principauté de Monaco! Cultivez dans vos serres chaudes, amassez dans vos vases de Chine les camellias et les roses, les jacinthes et les tubéreuses; mais n'écrasez pas du talon de votre botte la pauvre fleur de violier ou de clématite qui végète sous les ruines!

[7] Voir la note à la fin du volume.

--Amen! dit M. Toupinel; mais, à présent, pour qu'il soit bien avéré que le récit de M. George de Vernay nous laisse à tous une impression salutaire, j'ai l'honneur, mesdames et messieurs, de vous proposer un toast et un serment, avant de clore les jeudis de madame Charbonneau.--A la province! et, tous tant que nous sommes ici, jurons de lui être fidèles, de ne plus la quitter, de ne demander qu'à elle seule nos sujets d'études, le but de nos ambitions, la récompense de nos travaux, nos plaisirs, nos peines, nos illusions, nos enthousiasmes, nos rêves, nos émotions mondaines, artistiques et littéraires! Jurons de ne jamais remettre les pieds dans cet affreux Paris que j'appellerais la moderne Babylone, si la nouveauté de cette expression ne me semblait un peu hardie; ce Paris, sphinx redoutable, dont chaque énigme coûte si cher aux téméraires qui essayent d'en trouver le mot; minotaure insatiable qui dévore, en guise de chairs virginales, tant de génies inédits, de songes radieux et de juvéniles espérances: meurtrière courtisane, dont les sourires trompent, dont les caresses tuent, dont la beauté décevante n'est que fard et maquillage, et qui passe ses cruels loisirs à se faire des colliers de perles avec les larmes de ses victimes: ce Paris enfin, que notre compatriote et ami, George de Vernay, a eu tant de raisons de maudire et dont il a si spirituellement échangé la vie fiévreuse contre la douceur et l'innocence des champs, les soins paisibles d'une mairie de village, les sages calculs d'une économie prévoyante et les satisfactions délicieuses du devoir accompli... Haine et anathème à Paris! Jurons encore une fois de n'y retourner jamais!

L'effet de ce discours fut électrique.

--Nous le jurons! s'écrièrent tous les assistants, avec autant d'ensemble que les Suisses d'Uri et de Schwitz au second acte de _Guillaume Tell_.

--Nous le jurons! répétèrent bravement M. et madame Charbonneau!

--Je le jure! dit George de Vernay plus violemment que tous les autres.

--Je le jure! ai-je ajouté de toutes mes forces, cédant à l'entraînement général.

Un mois après, M. et madame Charbonneau, George de Vernay, maire démissionnaire, et moi, nous nous retrouvions ensemble dans le même wagon, sur le chemin de fer de Marseille à Paris. Madame Charbonneau, aussi jolie et plus Parisienne que jamais, ne perd pas son temps: elle a déjà l'oreille de deux ou trois chefs de division, ses grandes et petites entrées dans deux ou trois ministères, et l'on assure qu'elle possède des recettes particulières pour faire obtenir par son mari une recette générale. Moi, je suis au comble de mes vœux; j'ai un drame en sept actes reçu à corrections au théâtre de Belleville, et je serai joué au mois d'août prochain, dès que le thermomètre aura atteint trente degrés de chaleur. Quant à George de Vernay, il a héroïquement repris cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d'ivrogne ou de joueur. Ce gaillard-là a toujours eu de la chance, et je ne sais vraiment pas où il s'arrêtera! A peine au sortir de la première jeunesse (cinquante ans, huit mois et dix-sept jours), il a, dit-on, le vague espoir de remplacer, à l'Académie française, le successeur de l'homme éminent qui succédera au successeur du successeur de M. Viennet.

NOTE

Ces quinze dernières pages ne peuvent être tout à fait intelligibles que si l'on a lu (mais qui ne l'a pas lu?) l'article de M. Sainte-Beuve dans le _Constitutionnel_ du 3 février. Je ne saurais en parler sans un certain embarras. Si j'en crois les échos de la petite presse et les susceptibilités de quelques-uns de mes amis, il paraîtrait que l'illustre critique m'a _éreinté_. Or je dois déclarer que son article m'avait causé une impression toute différente: j'y avais vu l'œuvre d'un adversaire ingénieux, fin, poli, malin, cherchant les points vulnérables (ce qui est de bonne guerre), et, en somme, sauf quelques légères injustices de détail, me faisant à peu près la part à laquelle je puis raisonnablement prétendre. Je m'y étais vu surtout, pour la première fois depuis que je suis entré dans la vie littéraire, apprécié, discuté, évalué, serré de près par un écrivain supérieur, et cela d'une façon qui ne ressemblait ni aux complaisances faciles de l'amitié, ni aux _gamineries_ de la bohème, ni aux violences de la haine. Cependant, après avoir admiré et même remercié son juge, il n'est pas défendu de recourir à l'appel et de plaider encore. Dans le dialogue qui termine le présent volume, les interlocuteurs de George de Vernay (qui n'est autre que moi-même) débattent à leur manière la plupart des chefs d'accusation si spirituellement développés par M. Sainte-Beuve: sur quelques-uns, je me tiens pour battu; sur d'autres, je crois qu'un bon avocat aurait beaucoup à répliquer. Je ne me permettrai, en finissant, qu'une seule remarque,--et une remarque d'après coup,--à propos de cette pauvre _Aurélie_, que je croyais morte et enterrée, et à laquelle M. Sainte-Beuve a donné, en y insistant, une sorte de nouvelle vie. M. Verbelin, le défenseur officieux d'Aurélie (page 279), la défend fort mal, et cela par une bonne raison, c'est que je l'avais complétement oubliée. En réalité, ce n'est pas M. d'Ermancey, le père d'Aurélie, qui refuse sa fille à Emmanuel, le fils du marquis d'Auberive: c'est Aurélie qui, ayant entendu toute la conversation entre son père et le marquis, se refuse elle-même: elle cède à un scrupule peut-être excessif, mais qui tient aux plus intimes délicatesses du cœur, et n'a dès lors rien de commun ni avec la morale de convention, ni surtout avec «ces duretés, ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes qu'ont brisées les révolutions.»--Ici, je l'avoue (bien qu'on soit mauvais juge dans sa propre cause), je n'ai pas reconnu l'exquise justesse de ton dont M. Sainte-Beuve nous a donné tant de preuves. Non-seulement il tombe dans l'emphase au moment où il vient de me la reprocher; mais l'idée même porte à faux: c'est justement parce que les révolutions,--que nous ne maudissons pas toutes,--ont fait rentrer dans le droit commun les privilégiés d'autrefois, c'est justement parce qu'il ne leur reste rien de leurs anciens priviléges, qu'ils doivent en conserver un seul, celui de se montrer plus scrupuleux, plus ombrageux même dans les questions tout idéales d'honneur et de sentiment. Cette vérité ne serait-elle reconnue et pratiquée que par l'imperceptible minorité de gentilshommes français, le roman de bonne compagnie aurait le droit d'y chercher ses types, de même que le roman en vogue a cherché les siens parmi les gentilshommes tarés et les patriciennes déclassées. En toute autre circonstance, cette nuance n'eût pas échappé à l'esprit si fin de M. Sainte-Beuve: tant il est difficile, dans notre malheureux métier, malgré les plus belles résolutions d'équité et de sagesse, de ne pas s'échauffer outre mesure, de ne pas risquer l'_ut_ de poitrine, ou bien de se borner à chanter juste!

Cette remarque tardive m'est suggérée, au moment de mettre sous presse cette dernière feuille, par un article de l'excellente _Revue de Bretagne et de Vendée_ (février 1862), article signé Edmond Dupré. Je remercierais plus vivement M. Edmond Dupré si j'étais moins son obligé, et je le louerais davantage si, depuis bien des années, il ne me comblait des témoignages de la plus flatteuse sympathie. Il vient de me prouver qu'il se souvenait de mes romans mieux que moi-même; et bien souvent il lui est arrivé de compléter ma pensée par son interprétation aussi bienveillante que délicate, de comprendre ce que j'avais tenté de faire plutôt, hélas! que ce que j'avais fait. Que M. Edmond Dupré (est-ce bien son vrai nom?) reçoive ici l'expression de ma reconnaissance! Rendre un légitime hommage à un écrivain de province qui n'aurait eu qu'à vouloir pour réussir à Paris, n'est-ce pas la meilleure manière de terminer un petit livre où j'ai raconté les malheurs d'un écrivain de Paris qui eût mieux fait de rester en province?

A. P.

Mars 1862.

FIN.