Les Jeudis de Madame Charbonneau
Part 19
Madeleine Tournut était une assez jolie fille, mais pauvre comme le fut Job avant d'être duc.
--Il le faut?
--Il le faut.
--Il le fallait, bégaya Ursule, qui, par cette variante, acheva d'éclaircir la situation.
--Absolument?
--Absolument.
--Et promptement.
Ces deux adverbes joints ne suffisaient pas pour servir de dot à Madeleine. Le jeune couple, riche d'amour, mais ne possédant pas d'autre richesse, fut marié gratis. Ursule, qui se reprochait sans doute de ne pas avoir fait assez bonne garde, se punit aux dépens de sa bourse et de la mienne. Nous payâmes tout.
Moyennant une indemnité annuelle dont je me reconnus débiteur envers la commune, j'assurai à Polyte pour dix ans la propriété de _son_ four.--Quant à moi, mon _four_ était complet.
XXII
Ces trois épisodes peuvent vous donner une juste idée de mes succès administratifs et de mes économies municipales. Je pourrais encore vous en raconter huit ou dix du même genre; mais à quoi bon? Le cadre est trop étroit pour que les tableaux soient bien variés, et vous finiriez, mesdames, par me trouver très-ennuyeux si vous n'avez commencé par là: l'essentiel est de constater, en guise de moralité, que l'écharpe de maire ne m'a pas mieux réussi que la férule de critique: c'est que là-bas comme ici, à Paris comme au village, l'homme est toujours le même. Pour se gouverner à travers ses passions et ses vanités, il faut une habileté que je n'ai pas. Je m'étais brisé sur les récifs du boulevard Montmartre; j'ai échoué sur les écueils de ma pauvre commune de Gigondas.
--Puissamment raisonné! dit M. Toupinel qui, malgré son tempérament sanguin, avait écouté ce long récit sans donner trop de marques d'impatience: mais, monsieur le maire ou monsieur le critique, il ne suffit pas d'être modeste; tout homme de lettres le serait autant que vous,--c'est une des qualités inhérentes à la profession,--il faut encore être clair et honnête; clair pour nous, pauvres Athéniens de Thèbes-la-Gaillarde, sur qui vos pseudonymes, à la la Bruyère ou par _à-peu-près_, produisent exactement l'effet de la lanterne magique du singe de Florian; honnête pour messieurs les Parisiens, qui, si vous publiez jamais vos _Mémoires_, ne manqueraient pas de vous accuser de ne pas avoir mis d'étiquette à vos transparents. Entre nous qui ne comprenons pas assez et ceux qui comprendraient trop, vous n'avez qu'un moyen de tout concilier: c'est de nous donner, dès ce soir, le trousseau de _clefs_ que vous avez sans doute dans votre poche...
--Rien de plus juste, répliqua George de Vernay; ces diables de noms propres sont si terribles à manier, que je les ai momentanément ajustés à ma commodité particulière; mais, à présent, je suis à vos ordres; établissons, si vous le voulez, un dialogue par demandes et par réponses, comme dans le catéchisme: ce sera une sorte de table des matières...
--Eh bien, attention! je commence:--Qui entendez-vous par Eutidème?
--M. Jules Sandeau.
--Et Théodecte?
--M. Louis Veuillot.
--Et Euphoriste?
--M. Ernest Legouvé.
--Et Iphicrate?
--M. de Falloux.
--Et Théonas?
--Lacretelle.
--Et Argyre?
--M. Edmond About.
--Et Colbach?
--M. Louis Ulbach.
--Et Porus Duclinquant?
--M. Taxile Delord.
--Et Clistorin?
--Le docteur Véron.
--Et Molossard?
--M. Barbey d'Aurevilly.
--Et Schaunard?
--Henry Mürger.
--Et Caméléo?
--M. Paulin Limayrac.
--Et Marphise?
--Madame Émile de Girardin, née Delphine Gay.
--Et Lélia?
--George Sand. (Alcade, saluez!)
--Et Caritidès?
--M. Sainte-Beuve.
--Et Polycrate?
--Gustave Planche.
--Et Polychrome?
--M. Théophile Gautier.
--Et Bernier de Faux-Bissac?
--M. Granier de Cassagnac.
--Et Poisonnier?
--M. Vivier.
--Et Massimo?
--M. Maxime du Camp.
--Et Lorenzo?
--M. Laurent Pichat.
--Et Falconey?
--Alfred de Musset.
--Et Olympio?
--M. Victor Hugo.
--Et Julio?
--M. Jules Janin.
--Et Raphaël?
--M. de Lamartine.
--Et Bourimald?
--M. Méry.
--Et Hermagoras?
--M. de Balzac.
--A la bonne heure! maintenant vous avez mon estime: reste à savoir si votre récit a ému la sensibilité de ces dames...
On entoura, on applaudit, on plaignit George de Vernay; mais tout à coup, au milieu de cette ovation de province, une voix solennelle s'éleva pour protester: c'était celle de M. Margaret, vieux magistrat en retraite, qui passait pour le Nestor de la contrée:
--Jeune homme! dit-il (George a cinquante ans), j'ai été intimement lié avec votre excellent père; ma vieille amitié vous a suivi, à votre insu, à travers toutes vos mésaventures parisiennes; et si j'ai, grâce à mon âge, mon franc parler avec tout le monde, ce n'est pas une raison pour que je vous épargne vos vérités. Rien, absolument rien, dans votre histoire, ne mérite l'intérêt qu'on vous témoigne. Tous vos malheurs viennent d'un défaut absolu de réflexion et de prévoyance, d'un manque d'équilibre intellectuel que je résume en ces termes: Vous aviez trop d'imagination pour un critique, pas assez pour un romancier: c'est pourquoi vous avez perpétuellement flotté entre vos impressions mobiles qui ôtaient à vos jugements littéraires toute solidité et toute fermeté, et vos lubies aristocratiques qui gâtaient à plaisir les créations de votre cerveau. Vous avez fait de la critique avec vos passions et du roman avec vos systèmes. Il en est résulté que vos appréciations des œuvres et des hommes ont sans cesse dépassé la mesure en bien ou en mal, et que vos fictions romanesques ont péri dans le faux et dans l'ennui. Vous, un critique! oh! que non pas! Il faut au critique de la gravité, et vous êtes léger; de la profondeur, et vous êtes superficiel; du savoir, et vous êtes ignorant; de l'Antiquité, et vous ne savez pas le latin!...
--Oh! s'écria George avec un soubresaut, comme si on avait marché sur ses cors...
--Non, vous ne le savez pas, reprit M. Margaret avec plus de force: Voyons! scandez-moi seulement ces trois mots: _Urit fulgore suo!_...
--_Urit_, deux longues, bredouilla le patient, semblable à un aspirant au baccalauréat que son examinateur embarrasse; _fulgo_, deux longues; _re su_, deux brèves; _o_, une longue; cet hémistiche ne peut entrer dans un hexamètre...
--Et vous l'y avez mis, ignare que vous êtes! vous avez oublié, _enim_: _Urit enim fulgore suo, ignorantus!_
--_Ignoranta, ignorantum; dignus est intrare; cabricias arci thurum, Catalamus singulariter_, exclama George pour se rattraper.
--Oui, vous savez le latin de Molière; mais vous ne savez pas celui de Cicéron et de Virgile; voilà qui est dit!...
--Mais j'ai eu, au concours général, un prix de vers latins, un prix de narration latine, un prix de discours latin et un prix de dissertation latine!
--C'est possible; mais cela date de si loin! Moi aussi, j'ai dansé la gavotte, en 1807, comme Trénis; et aujourd'hui je ne saurais pas mettre un pied devant l'autre. Non, mon cher, vous n'êtes pas un critique; vous seriez tout au plus un causeur, si vous aviez su mener côte à côte vos défauts et vos qualités. Hélas! monsieur tranche du grand; monsieur a voulu se lancer dans le morceau d'apparat: ah! mon pauvre ami, qu'alliez-vous faire dans cette galère? Tenez, il y a dans vos volumes,--non pas, comme on l'a dit, en tête du premier, mais du quatrième--une grosse tartine philosophique et déclamatoire que je n'ai jamais pu digérer: cela s'appelle, je crois: _la Littérature et les Honnêtes gens_. Vilain titre, jeune homme, vilain titre! J'en ai vu un à peu près pareil, il y a quarante-trois ans, dans le _Conservateur_, qui n'a rien conservé du tout. _Les Honnêtes gens!_ mais c'est donner à entendre qu'il y a des gens qui ne le sont pas; c'est médire de la société actuelle, qui du reste est au-dessus de semblables médisances. Vous avez, messieurs, de ces manières exclusives qui établissent des classes, des catégories, des camps, là où il ne devrait y avoir que de bons Français, appréciateurs éclairés des bonnes et belles choses. Ainsi vous dites encore: _Nous autres catholiques_. Quelle arrogance! mais tout le monde est catholique, excepté les protestants, les juifs et les Turcs; seulement, il y a ceux qui vont à la messe, et ceux qui n'y vont pas; et ceux-là ont peut-être droit à plus d'égards que les autres: leur religion est en dedans, et vous n'êtes pas sans savoir que les sentiments contenus sont les plus vivaces. Votre titre était donc détestable, et vous en avez été cruellement puni. Grand Dieu! quel amphigouri! quel jargon métaphorique! «Telles sont les questions que je veux effleurer ici, comme on plante un jalon à l'entrée d'une route.»--_Effleurer_ et _planter_ dans la même phrase! Vraiment, vous méritez que je vous _effleure_ la joue et que je vous _plante_ là dès les premières lignes: ceci n'est rien. Voici qui enlève la paille: «Cette philosophie à la fois si destructive et si stérile, cette révolution si radicale et si impuissante, avaient montré l'homme réduit à lui-même dans un état de misère, de crime et de nudité: il ramenait sur sa poitrine les lambeaux de ses croyances, déchirées à tous les angles du chemin qui l'avait conduit des bosquets du paganisme-Pompadour aux marches de l'échafaud.» Ouf! ouf! ô Cathos! ô Madelon! ô Gali! ô Thomas!
George baissait la tête, et j'ai su, depuis, qu'il était, sur ce malheureux morceau, si horriblement rempli de cartilages, tout à fait de l'avis de son critique: M. Toupinel vint à son secours:
--Permettez, monsieur! dit-il au formidable octogénaire: est-il bien juste de prendre dans un ensemble de sept volumes le chapitre le plus mal réussi, et, dans ce chapitre, huit ou dix lignes qui, séparées du reste, n'en paraissent que plus boursouflées et plus grotesques? Quel ouvrage serait de force à résister à ce procédé? Voulez-vous un exemple? Je me souviens qu'en 1840 M. de Balzac se livra, vis-à-vis du premier volume de _Port-Royal_, de M. Sainte-Beuve, à un échenillage du même genre, et il fit rire tout Paris aux dépens de l'auteur et de l'œuvre. Et cependant l'œuvre a survécu, parce qu'elle est charmante, et aujourd'hui les mêmes gens de goût admirent à la fois Sainte-Beuve et Balzac: grande leçon, soit dit en passant, contre les querelles littéraires!...
--Dont les gens de lettres ne profiteront pas, grommela entre ses dents M. Verbelin.
--Je n'ai pas tout dit! je n'ai pas tout dit! reprit M. Margaret en se redressant: et l'histoire, jeune homme! l'histoire! Quand vous étudiez le livre d'un historien, il semble,--le mot est de vous,--que vous apprenez, en le lisant, ce que vous êtes censé enseigner à vos lecteurs: vous êtes à la merci de votre auteur; vous ne réagissez pas contre lui; vous ne lui résistez pas!
--Juste ciel! Je ne lui résiste pas! je ne leur ai que trop résisté, et c'est pour cela que l'on m'a assassiné: J'ai résisté à M. de Chalambert, racontant l'histoire de la Ligue, si méchamment mise à mort par Henri IV; j'ai résisté à M. Nicolardot, ministre des finances de Voltaire, et j'y ai attrapé quelques bonnes égratignures; j'ai résisté à M. Roselly de Lorgues, le colossal historien de Christophe Colomb, et j'y ai perdu quatre majuscules; j'ai résisté à M. d'Haussonville, sacrifiant un peu trop, dans son excellent livre, Louis XIV et la France à la Lorraine et à ses ducs; j'ai résisté à M. Cousin, non pas au Cousin de madame de Longueville et de madame de Hautefort, mais au Cousin de mademoiselle de Scudéry, de _Clélie_ et de _Cyrus_: j'ai résisté...
--Assez! assez! personne n'ignore, mon pauvre ami, que vous n'excellez pas dans les morceaux de résistance. Ce que je veux aussi vous reprocher,--et ici, mesdames, je vous prierai d'envoyer vos filles dans la salle à manger pour préparer les _sandwiches_,--c'est l'impudicité de votre style. Ceci, mon cher, tient à votre chasteté exagérée. Il n'y a rien de tel, en effet, que ces esprits chastes pour se complaire dans certains détails croustilleux, certaines images alléchantes, certaines expressions lascives, qui... que... enfin je m'entends: c'est au point qu'on rencontre à chaque pas, dans vos écrits, le mot _immondices_ et le mot _souillures_...
--_Souillures! immondices!_ quelle horreur! dit en minaudant une femme un peu mûre, très-décolletée pour une mère de famille: Aglaé, mon enfant! il est dix heures; va-t'en vite! Pélagie doit t'attendre au bas de l'escalier...
--_Immondices! souillures!_ poursuivit M. Margaret: ceci me confond et me révolte chez un écrivain vertueux. Que l'auteur de _Mademoiselle de Maupin_ nous montre... que l'auteur de _Madame Bovary_ nous décrive... que l'auteur de _Fanny_ nous fasse voir... ce n'est rien, ils sont dans leur droit; l'art, le grand art excuse et purifie tout; la morale, la grande morale leur pardonne et leur sourit: mais _souillures_ et _immondices_! Fi donc! Votre main n'a pas tremblé, votre front n'a pas rougi, votre cœur ne s'est pas soulevé, quand vous écriviez ces syllabes sales! Ah! messieurs les dévots! ce sont là de vos inconséquences! Encore et toujours Tartufe rudoyant le sein de Dorine et chiffonnant le genou d'Elmire!
--Monsieur, vous êtes impitoyable! s'écria madame Charbonneau; vous traitez bien mal M. de Vernay, qui va nous accuser de trahison...
--Laissez-moi faire, madame! reprit le vieux magistrat: il vaut mieux que ses vérités lui soient dites par moi que par ses ennemis. J'ai encore à demander à George pourquoi, lui qui se pique de politesse et de bonnes manières, lui, le chevalier français, l'aristocrate, le troubadour de pendule, il s'abandonne à des violences, à des invectives, à des acrimonies incroyables. Comment se fait-il que ces gentilshommes, dès qu'ils se mettent à écrire et qu'ils font de la critique, enveniment si aisément leur plume, et en viennent, dès les premiers mots, à dire des choses?...
--Sacrebleu! je voudrais bien vous y voir! interrompit George en éclatant: vous me paraissez d'une humeur peu endurante; vous en seriez vite aux gros mots. Quant à moi, je puis vous dire, en toute conscience, que je n'étais pas _venu au monde comme ça_. Mais il faut être juste pour tous, même pour ceux qui ont le désagrément de posséder un _de_ devant leur nom. Quand on supporte, depuis quinze ans, le poids du jour et de la chaleur, quand on a eu à ses trousses les plus rudes jouteurs de la critique à coups de stylet ou à coups d'épingle, quand on a été immolé cent fois sur les autels de la démocratie et les tables d'estaminet, quand on a été traité d'idiot, de crétin, d'hypocrite, d'énergumène, d'intrigant, de méchant, de grotesque, on perd patience à la fin, on sort de son caractère, et l'on est tout étonné, un beau matin, de parler à peu près le même langage que ceux qui vous font la vie si dure. Ce n'est pas de l'impolitesse, c'est de l'épidémie. Croyez bien que, lorsqu'on m'attaque avec talent, avec finesse, avec malice, voire avec une malveillance ingénieuse et habile, je redeviens moi-même et rentre dans le ton: mais comment M. de Coislin en personne s'y serait-il pris pour répondre à des gens qui vous impatientent à la fois par la grossièreté de leurs opinions, la brutalité de leurs injures et la vulgarité de leur style? Sans doute il serait plus poli, plus chevaleresque, de dire, chapeau bas, à celui-ci: Monsieur, vous êtes un des premiers écrivains du siècle, et j'ai fort goûté, dans le temps, vos calembours. Permettez-moi cependant de prendre la liberté de vous faire observer humblement que votre cause n'était peut-être pas si intimement liée à celle de Béranger, que votre colère contre moi ne pût s'exprimer avec un peu plus de modération; modération dont j'aurais d'autant mieux senti le prix, que je suis, monsieur, au rang de vos admirateurs les plus sincères et de vos plus dévoués serviteurs; et à celui-là: Monsieur, votre tendresse paternelle pour _Marcomir_ vous fait le plus grand honneur; on sait que les vrais cœurs de pères sont toujours enclins à préférer ceux de leurs enfants qui naissent avec des infirmités précoces. Toute la presse doit vous savoir gré de vos efforts désintéressés pour venger _Marcomir_ des rigueurs du colportage tout en rappelant _Marcomir_ à l'ingrate mémoire des lecteurs de _Marcomir_, qui pourraient n'avoir pas assez de souci de _Marcomir_. Maintenant, me trouverez-vous trop osé si je me plains qu'un homme de tant d'esprit, de tant de talent et de tant de _Marcomir_, affirme, sans en être assez sûr (oh! pardon! pardon!), que mes livres se vendent au poids chez l'épicier; plainte, monsieur, dont la vivacité, peut-être excessive, vous prouvera du moins le cas tout particulier que je fais de _Marcomir_ et de vous. Et ainsi de suite. Assurément, cela vaudrait mieux: il vaudrait mieux aussi être un saint; je ne suis pas un saint, c'est positif, et quand ma bile s'amasse, il faut que je me dégonfle: et puis, voyez-vous? le métier n'est pas gai: il n'y a rien qui aigrisse le caractère, à la longue, comme d'être trente-deux ans parmi les battus, trente-deux ans, monsieur! depuis le seuil de la première jeunesse jusqu'à l'extrême déclin de l'âge mûr! Et encore il y a battus et battus: de votre temps, c'était tout profit et tout plaisir. Sous le premier empire, les écrivains des _Débats_, Féletz et Saint-Victor[6] par exemple, pouvaient, moyennant quelques hommages bien sentis à la gloire et à la victoire, dire leur fait aux révolutionnaires et aux philosophes, éreinter Voltaire, abîmer Rousseau, bafouer la _Décade_ et le _Publiciste_, qui valaient bien le _Siècle_ et l'_Opinion nationale_, persifler Garat, Ginguené, Morellet, qui valaient bien M. Arsène Houssaye et M. Edmond About: ils avaient pour eux le succès, le public, la vogue, le gros bataillon des rieurs. Et plus tard, sous la Restauration, quel bon état que celui de battu! On payait quelquefois l'amende, c'est vrai; mais la popularité nous remboursait au centuple: à l'aide d'un bon procès de presse, plaidé par Mesdames Dupin, Barthe ou Berville, M. Cauchoix-Lemaire et M. de Jouy passaient d'emblée au rôle de grands hommes, de héros, d'idoles populaires: on allait gaiement en prison boire le vin de Champagne et manger les pâtés de foie gras prodigués aux heureux martyrs de la cause libérale. Les persécutions se traduisaient en couronnes civiques, en chars de triomphe et en actions du _Constitutionnel_, plus productives que les meilleures terres de la Beauce ou de la Brie. Et sous ce pauvre Louis-Philippe! que d'aubaines pour quiconque avait le bon esprit d'attaquer le gouvernement! Il suffisait d'inventer quelque grosse bêtise, la paix à tout prix, l'abaissement continu, le gouvernement à bon marché, la halte dans la boue, pour recevoir immédiatement de l'admiration publique un brevet d'homme de génie et de grand citoyen. Un littérateur pur et simple, aurait-il eu la grâce de Nodier, la finesse de Sainte-Beuve ou le charme d'Alfred de Musset, n'eût été qu'un zéro auprès de M. de Genoude. Aujourd'hui les choses se passent autrement: on est tout à la fois très-battu et très-impopulaire: on écrit dans des journaux avertis ou suspendus; et en même temps la démocratie, triomphante sous ses airs de défaite simulée, vous crible de sarcasmes et d'invectives: l'on a contre soi les bohèmes, les réalistes, les journaux à cent mille abonnés, les auteurs de livres à vingt-cinq éditions, le gros public,--et le monsieur à cravate blanche, précurseur aussi poli que funèbre des avertissements et des suspensions; on est écrasé tout doucettement, sans bruit, entre deux portes, celle qui ouvre du côté des palais et celle qui ouvre du côté de la foule; et l'immense majorité trouve que c'est bien fait, que l'on a ce que l'on mérite, qu'il sied d'en finir avec les incorrigibles, les fanatiques, les ennemis de la patrie et de la liberté, les partisans acharnés de l'ancien régime, des priviléges, de l'inquisition, du droit du seigneur et de la corvée. Et si, par désintéressement, on persiste à écrire dans les journaux pauvres, si l'on se résigne à vivre chichement, à aller à pied ou en omnibus plutôt que de vendre sa plume, des gens qui touchent vingt mille francs par an pour manger chaque matin du chanoine et du prêtre, vous taquinent là-dessus en petit français, et calculent d'après le chiffre de vos sacrifices la somme de votre talent. Comment, au milieu de ces mortifications variées, ne tournerait-on pas à l'aigre? Je suis aigri, je ne m'en cache pas, aigri contre mes adversaires, contre mes amis peut-être, et il n'est pas étonnant que mon style parfois s'en ressente; c'est, je crois, à propos de Chateaubriand que l'on a comparé certaines fidélités politiques, prolongées et moroses, à la vertu de ces femmes mariées à des hommes beaucoup plus âgés qu'elles, très-décidées à rester sages, mais toujours portées à croire qu'on ne leur en sait pas assez de gré, que l'on n'apprécie pas suffisamment les mérites et les difficultés de leur sagesse. Au fait, elles n'ont pas tout à fait tort. Elles sont jeunes, elles sont belles; leurs yeux brillent, leur cœur bat, un sang rose colore leurs joues; leur blanche poitrine bondit sous le corsage sévère. Elles ouvrent la fenêtre: sous leur regard, par un joyeux soleil de mai, passent des couples amoureux, des fiancés du même âge, de brillantes amazones, escortées de hardis cavaliers; au loin retentissent des cris de plaisir et de fête; dans la maison voisine, un orchestre de bal leur envoie l'écho adouci de ses mélodies et de ses fanfares: toutes les voix du printemps et de la jeunesse les appellent à vivre, à aimer, à prendre leur part de ces enchantements et de ces ivresses. Elles se retournent vers leur foyer: un mari, noble et vénérable entre tous, mais tourmenté de rhumatismes, leur demande sa tasse de tisane ou sa table de tric-trac: dans les grandes occasions, trois ou quatre voltigeurs de la même date viennent faire sa partie de whist et comblent sa jeune femme de madrigaux contemporains de leurs ailes de pigeon. Elle est fidèle, c'est convenu, mais elle n'est pas toujours de bonne humeur; ne me pardonnez pas, mais pardonnez-lui!...
[6] Le père de Paul de Saint-Victor, un de nos plus charmants écrivains.
--Tudieu! mon cher, comme vous y allez! s'écria M. Margaret; et quelle bouffée de mistral a fait grincer votre girouette? Mais à quoi bon vous mettre en frais d'éloquence? Vos belles phrases ne répondent pas à mon réquisitoire: ce qui a causé la plupart de vos infortunes, c'est d'avoir suivi, au lieu de la morale naturelle et humaine, une morale de convention, une morale aristocratique...