Les Jeudis de Madame Charbonneau

Part 18

Chapter 183,841 wordsPublic domain

Il me fallut, après cette catastrophe qui fit du bruit, quatre ou cinq mois pour me remettre le moral en équilibre. Quant aux avaries matérielles, elles ne sont pas encore réparées. Tout compte fait, et sans même compter l'immense déception administrative, il se trouva que le désastre absorbait au moins deux années de mon revenu. Nous nous promîmes, Ursule et moi, de redoubler d'économie. Le voyage en Italie fut ajourné jusqu'à la fusion définitive de l'élément piémontais et de l'élément napolitain, et le voyage en terre sainte jusqu'à la réconciliation radicale des Églises grecque et latine.

Nous avions de la marge, et je commençais à me rasséréner, lorsque l'on vint m'annoncer que le four de la commune allait être vacant. Ce n'est pas une affaire sans importance que la direction du four communal. Il concentre, deux fois par semaine, la vie politique, intellectuelle et mondaine du village tout entier: il s'y débite, comme de juste, beaucoup de fagots; les commérages s'échauffent à cette température, et souvent des réputations de rosières ont été démolies entre deux fournées. Le boulanger ou _fournier_ est un personnage considérable, presque un fonctionnaire: il dépend des caprices de sa montre ou de son humeur de réveiller en sursaut, avant le chant du coq, la femme de l'adjoint, ou de _brûler_ le gâteau _à l'huile_ de la fille du marguillier. Il s'agissait donc de faire un bon choix qui réunît l'utile à l'agréable, et obtînt l'assentiment populaire; car je ne pouvais me dissimuler que, soit par suite de la mobilité proverbiale des masses ignorantes (en cela bien différentes des esprits cultivés), soit plutôt à cause de mes dernières mésaventures, ma popularité avait prodigieusement baissé. Or la voix publique me désignait unanimement, comme le plus digne, un jeune _mitron_ de vingt à vingt et un ans, de la plus belle espérance, natif de Gigondas, mais ayant étudié à Avignon les secrets les plus délicats de la boulangerie. Ses parents étaient au nombre de mes administrés les plus pauvres: mais, justement fiers de leur fils qui ne devait pas manquer de donner du pain à sa famille, ils chuchotaient des paroles mystérieuses dont je n'ai compris le sens que plus tard. On me présenta le jeune homme qui s'appelait Hippolyte (familièrement Polyte), et que je n'avais pas vu depuis sa plus tendre enfance. C'était un beau garçon joufflu, haut en couleur, large d'épaules, ayant l'air heureux d'être au monde et enchanté de sa robuste personne; le type complet d'un Rodrigue de village pour qui tout Gigondas aurait eu les yeux de Chimène. Il me montra complaisamment ses bras musculeux, qui, sans doute, enfournaient son pain avec autant de grâce que Pourceaugnac en mettait à manger le sien. Fasciné par la superbe encolure et les façons victorieuses du beau Polyte, qui s'était fait escorter de toutes les commères de l'endroit, je lui annonçai que je le nommais _fournier_ de la commune; il reçut cette faveur en homme à qui un refus ne semblait pas possible. «Voilà donc enfin, me disais-je, une affaire réglée sans encombre!»

Bientôt, pourtant, je m'aperçus qu'Ursule était soucieuse. Elle avait avec le curé et avec la mère de Polyte de fréquentes conférences où paraissaient s'agiter de graves intérêts. Un jour que le curé dînait avec nous, je le vis faire un signe d'intelligence à ma sœur: puis il me prit à part, et me dit que le retour et le séjour de Polyte dans la paroisse l'inquiétait fort pour la partie la plus aimable, mais la plus fragile de ses ouailles. Déjà il était moins content de sa congrégation; la veille, un dimanche à l'issue des vêpres, il avait vu trois ou quatre de ses plus vertueuses choristes rire et folâtrer avec le superbe mitron, qui les criblait de coups de poing dans le dos; ce qui est, comme on sait, la plus haute expression de la galanterie villageoise. Ce jeune homme était trop beau, trop déluré, trop séduisant: il rapportait au bercail quelque chose des civilisations dangereuses de la ville; bref, on redoutait un malheur, et si ce malheur arrivait, quel désespoir pour le curé! quel chagrin pour le maire!

--Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a péril en la demeure, puisque Polyte est si redoutable, nous avons un moyen de neutraliser ce Lovelace: le voilà avec un état, un four et une petite maison que je lui loue pour rien: trouvons-lui une femme! Marions Polyte!

--C'est ce que nous allions vous demander, mademoiselle votre sœur et moi, répliqua le curé un peu tranquillisé.

Il était donc décidé que nous marierions Polyte. Avec qui? ce détail ne m'inquiétait guère: j'avais lieu de croire que le gaillard n'aurait que l'embarras du choix. Je lui en touchai quelques mots auxquels il répondit vaguement, mais d'un petit air guilleret et sournois qui me donnait beaucoup à penser.

Pour le moment, l'essentiel, d'après Ursule et le curé, était de le piquer d'honneur, de le mettre au pied du mur matrimonial, en préparant d'avance le logement des deux époux; ce qui, en y ajoutant mes bontés, le four et les avantages personnels de Polyte, suffirait à faire de lui un des meilleurs partis du village.

Ursule, en cette circonstance, se relâcha de sa parcimonie habituelle: on acheta du linge, une commode, un lit, une crédence; on fit recrépir au lait de chaux la chambre de l'escalier; le tout sur la cassette particulière du maire, qui, depuis longtemps, hélas! n'avait plus de cassette. Enfin, quand tout fut prêt, les draps pliés, les chemises marquées, les serviettes ourlées, les cloisons blanchies, quand je croyais n'avoir plus qu'à jouir de mon ouvrage et à calculer intérieurement le nombre de blanches colombes arrachées aux pattes de ce ramier, une idée foudroyante me traversa de part en part: Polyte n'avait pas tiré à la conscription!...

Je le fis venir, et lui dis avec une sévérité tout administrative:

--Mais, malheureux! vous nous avez laissés faire des préparatifs qui me coûtent les yeux de la tête, et vous n'avez pas encore tiré au sort!...

--C'est vrai, monsieur le maire, répondit-il en se dandinant; mais je suis bien tranquille: j'ai toujours eu du bonheur; je suis sûr de tirer le meilleur numéro de la classe.... D'ailleurs, ajouta-t-il finement, quand même je _tirerais mauvais_, tout le monde sait... qu'il dépend de monsieur le maire... de me faire exempter.

Ici Polyte, malgré son aplomb, s'arrêta terrifié par l'expression de fureur qui se peignit tout à coup sur mon visage. Il faut savoir que les paysans du Midi, et probablement de toute la France, ont une superstition dont rien ne peut les guérir: c'est qu'il suffit d'avoir une certaine position sociale, d'occuper des fonctions quelconques, fût-ce les plus modestes, pour disposer arbitrairement de toutes les consciences administratives, chirurgicales et militaires, de qui dépend le sort des conscrits. J'ai beau me fâcher, m'emporter, sauter au plafond, rien n'y fait: les solliciteurs s'en vont bien convaincus que mon pouvoir est sans bornes, et que si je refuse de leur donner un petit coup de main, c'est faute de bonne volonté. Or, j'aimerais mieux, s'il le fallait absolument, commettre un vol à main armée ou croire au génie de M. de Pongerville, que tenter de faire réformer un conscrit aux dépens d'un autre, lequel pourrait _avoir du malheur_ à la guerre ou à l'hôpital et laisser sa famille dans le désespoir ou la misère. Cette idée seule me fait frémir; aussi, toutes les fois qu'un de mes incorrigibles remet la question sur le tapis, je suis plus furieux que si l'on me lisait une tragédie. Je réussis pourtant à me contenir, pour ne pas trop compromettre ma dignité magistrale devant mon inférieur, et je dis froidement à Polyte:

--Vous avez donc des cas d'exemption?

--Oui, monsieur le maire: un rhumatisme à la jambe gauche, un commencement d'anévrisme au cœur et la poitrine attaquée....

Notez que, dans son empressement, il était accouru en costume de _four_, et qu'à travers sa chemise entr'ouverte j'admirais un torse d'Hercule Farnèse.

--Allez, mon ami, lui dis-je avec un calme très-mal joué, allez enfourner votre pain; quand le moment viendra, nous nous occuperons de vos infirmités.

Le jour du tirage, Polyte se présenta devant l'urne, les épaules effacées et la bouche en cœur, comme un ténor qui va chanter son air. Hélas! son étoile lui fit faillite: il amena triomphalement le numéro deux.

La consternation à Gigondas fut générale. Ce diable de Polyte était de ces gens qui ont, comme Létorières, la clef des cœurs: toutes les filles fondaient en larmes, comme si toutes avaient eu l'espoir de l'épouser. Leur douleur était aussi touchante que bavarde. Les parents du conscrit malheureux rôdaient sans cesse autour de moi, et recommençaient à l'envi ce duo mystérieux qui m'avait déjà si fort intrigué. On affectait de parler de mon crédit auprès du préfet, de _mon ami_ le général, que je n'avais jamais vu. Les insinuations, les sollicitations, les prières, muettes ou formulées, m'arrivaient de toutes parts et sous toutes les formes. Il était clair que si je ne faisais rien pour tirer Polyte de ce mauvais pas, ma popularité, déjà fort en baisse, tomberait au-dessous de zéro. Pourtant je tenais bon, me bornant à répéter gravement que le drame se dénouerait le jour de la séance du conseil de révision.

Ce jour fatal arriva, et le dénoûment fut tel que je l'avais prévu. Quand Polyte parut en costume de mitron du paradis terrestre, et que le conseil procéda à la révision de sa constitution, il y eut parmi ses juges un long murmure d'enthousiasme; je crus un moment que le général--un vieux de la vieille--allait se jeter sur lui comme un ogre affamé de chair fraîche. Ce gracieux embonpoint, uni à cette riche musculature, plongea le chirurgien-major en extase. Aussi, lorsque Polyte essaya d'alléguer ses infirmités, l'admiration se changea en une explosion d'hilarité. Le rictus du lieutenant de gendarmerie s'ouvrit comme celui d'un crocodile, et le conseiller de préfecture fit un calembour. Le trop superbe numéro deux fut déclaré d'une voix unanime _bon à partir_. Mais il eut une compensation: on le proclama le plus bel homme de son canton, et le général lui affirma qu'avec un peu de protection il pourrait entrer dans les _cent-gardes_.

XXI

Le lendemain de cette journée mémorable, Polyte entra chez moi de bon matin; il était cette fois en grande tenue, et sa figure exprimait une foule de sentiments complexes:

--Monsieur le maire, me dit-il, si je suis obligé de partir, je manque ma fortune...

--Votre fortune! répliquai-je, pas précisément... mais enfin nous aurions fait de notre mieux pour vous assurer les moyens de vivre honnêtement dans votre état.

--Il s'agit bien de mon état! reprit-il avec un dédain magnifique; je veux parler de Lise Trinquier.

--Lise Trinquier!... qu'est-ce que c'est que Lise Trinquier?

--Lise Trinquier! vous ne connaissez pas Lise Trinquier? Mais c'est la fille du plus riche vétérinaire d'Avignon, proche voisin du boulanger chez qui j'étais apprenti... Lise a perdu sa mère, qui lui a laissé trente mille francs, déposés chez M. Girard, notaire, rue Banasterie. Son père vient de se remarier avec une femme de quarante-cinq ans, qui n'aura pas d'enfant; sa fille aura encore _mieux_ de vingt-cinq mille francs de ce côté-là. Enfin, monsieur le maire, Lise a une tante... une vieille tante qui est sa marraine, qui l'aime comme sa fille, et dont elle sera l'unique héritière.... Cette tante, madame Cuminal, est immensément riche: elle possède une maison à Montheux, un moulin, trois _olivettes_, un pré, un _clos_, un jardin potager; elle récolte, bon an, mal an, douze _salmées_ de blé et quarante quintaux de garance... elle a une vigne, monsieur, et quelle vigne!... une vigne de deux hectares!

--J'aimerais mieux que ce fût _d'un hectare_ (du nectar), dis-je étourdiment, oubliant qu'un maire ne doit pas se permettre de paillettes.

Polyte ne comprit pas: il était plongé jusqu'aux oreilles dans le Pactole de la tante Cuminal.

--Enfin, poursuivit-il, sa fortune est évaluée à quatre-vingt mille francs; et tout cela sera pour sa nièce, pour Lise Trinquier!

--Et Lise Trinquier est...

--Folle de moi, fit Polyte en donnant à ces trois mots la valeur d'un long poëme.

--Et on vous la donne, comme cela, tout uniment, sans que vous ayez à apporter autre chose que votre bonnet de coton?

--Ah! pardon... _on_ exige avant tout que je sois réformé ou... exonéré.

Ceci méritait considération: on a vu des rois épouser des bergères; le roman nous a montré des filles de ducs et de marquis amoureuses de simples artisans. Pourquoi Polyte, me disais-je, ne serait-il pas adoré par Lise Trinquier? Évidemment les distances étaient moindres. D'une autre part, ce _on_ me semblait un peu vague. Qu'était-ce, en réalité, que ce _on_? le père, la fille ou la tante? Séparément ou tous les trois ensemble?

--Mon ami, dis-je à Polyte, je prendrai des renseignements, et s'ils me prouvent que vous m'avez dit la vérité... eh bien! nous verrons, nous aviserons.... Réformé, il n'y faut plus songer... exonéré, c'est un peu cher: deux mille cinq cents francs... et vous n'avez guère d'autres répondants que vos deux bras. Mais enfin, si réellement Lise Trinquier vous aime, et si la tante Cuminal ne vous voit pas de trop mauvais œil, nous tâcherons d'arranger tout cela... Je n'ai certainement pas le cœur assez sec pour laisser un de mes conscrits manquer, faute d'un peu d'aide, ce parti californien.

Cet adjectif si neuf (pour Gigondas) dépaysa un peu Polyte, qui ne s'en répandit pas moins en effusions de reconnaissance.

Je me mis immédiatement en campagne, et averti par de pénibles expériences, je déployai cette fois tout le machiavélisme dont je me croyais pourvu. Mon vieux cheval tomba malade juste à point; je l'envoyai en pension chez Trinquier, le vétérinaire, afin d'avoir des intelligences dans la place; mes émissaires firent jaser les ouvriers et les voisins, et bientôt je sus, à n'en pas douter, que les renseignements fournis par Polyte étaient parfaitement exacts. Trinquier était riche; il avait eu de sa première femme une fille unique, qui s'appelait bien Lise, et à laquelle sa mère avait laissé, disait-on, une trentaine de mille francs. Je m'arrangeai pour voir moi-même Lise Trinquier au sortir de la messe: c'était une fille fort laide, très-brune et même passablement noire, dont les yeux, le teint, les sourcils abondants et la bouche ornée d'un commencement de moustache dénotaient le caractère inflammable. Mis en goût par ces premiers résultats, j'allai de ma personne à Montheux, le bourg habité par la tante Cuminal. Le percepteur des contributions me confirma tous les détails que Polyte m'avait donnés touchant les immeubles possédés par cette tante, qui passait à Montheux pour une marquise de Carabas. J'appris que Lise était en effet sa filleule et serait très-probablement son héritière. Enfin, je me transportai chez maître Girard, le notaire, que je connaissais de vieille date: il me répéta que les trente mille francs légués par la mère Trinquier et placés au cinq pour cent sur première hypothèque, seraient intégralement comptés à Lise le jour de son mariage. On le voit, tout s'ajustait admirablement au récit de Polyte. Cependant je ne fus pas satisfait: je voulais tout prévoir, tout calculer, n'avoir pas à me repentir plus tard de trop de précipitation et de confiance; je dis à Polyte:

--Mon garçon, tout cela est bel et bien: Lise existe, les chiffres sont exacts, la tante Cuminal a la physionomie de l'emploi; mais qui me garantit la nature du sentiment que vous avez inspiré à cette jeune fille? Est-ce une amourette, un caprice, une passion? Est-ce son cœur qui a parlé? est-ce seulement sa tête! Nous autres romanciers psychologistes, nous tenons grand compte de ces différences!...

Polyte écarquilla de gros yeux, se demandant sans doute si je parlais turc ou iroquois. Puis sa face vermeille reprit son expression de contentement et de fatuité villageoise. Évidemment mes doutes l'humiliaient, non pas pour lui, mais pour moi et pour ma commune. Il gémissait d'avoir un maire aussi peu certain des moyens de séduction de ses administrés.

--Monsieur, me dit-il enfin, c'est dimanche prochain le bal du _Corps-Saint_ (quartier populaire d'Avignon). J'y serai, Lise y sera; vous pourrez la questionner vous-même: elle vous connaît (qui ne connaît pas M. le maire de Gigondas?); elle vous aime déjà comme mon bienfaiteur, et elle aura confiance en vous.

Ces paroles, assez adroitement tournées, furent dites d'un ton de sécurité qui devait achever de me convaincre. Le dimanche, je ne manquai pas d'aller à ce bal, où dansaient gaiement toutes les grisettes et toutes les petites bourgeoises du quartier: Lise, en grande toilette, y figurait au premier rang; les galants affluaient; Polyte les dépassait de toute la tête, et les joues de sa danseuse, quand il battait devant elle un victorieux entrechat, offraient un heureux assemblage de coquelicot et de noir de fumée. Il me ménagea, entre deux quadrilles, une courte conversation avec elle; mais j'avais compté sans la pudeur et la timidité virginales. A toutes mes questions, insidieuses ou directes, Lise répondit par des monosyllabes dont un juge d'instruction aurait eu grand'peine à tirer parti. Aussi bien, pouvait-elle me répondre autrement? Ses yeux, tendrement fixés sur le beau Polyte, ne parlaient-ils pas pour elle? Lui demander davantage, n'était-ce pas méconnaître les susceptibilités féminines, attenter à une sensitive, porter une main brutale sur ces ailes de papillon qu'on appelle les rêves de jeune fille, manquer en un mot à toutes les traditions de cette littérature _des délicats_, à laquelle j'avais eu un moment la prétention d'appartenir? Je me condamnai, pour ma pénitence, à venir en aide à Polyte. Mes renseignements n'étaient-ils pas complets? N'avais-je pas épuisé et même dépassé tout ce que pouvait exiger la plus minutieuse prudence?

Je m'exécutai donc de bonne grâce. Trois jours après, j'empruntai, à l'insu de ma sœur, les deux mille cinq cents francs et je les comptai à Polyte, qui me fit un billet bien en règle sur un papier dont je payai le timbre. Je lui adressai, sur les conséquences formidables qu'aurait pour lui son insolvabilité, un _speech_ qu'il écouta avec une scrupuleuse attention. Il m'appela son sauveur, emporta les rouleaux et s'en alla en sifflotant l'air de Fernand dans la _Favorite_.

Quinze jours s'écoulèrent, puis six semaines, puis deux mois. Polyte continuait d'enfourner son pain à la satisfaction générale. Je profitai de notre première rencontre pour lui demander où en étaient ses préparatifs de mariage.

--Ah! voilà... me dit-il d'un air un peu embarrassé; si la chose dépendait de Lise, ce serait déjà fait!... elle m'aime tant! ajouta-t-il en levant les yeux au ciel. Mais le père et la tante Cuminal ne veulent pas en entendre parler: ce sont des ambitieux, des orgueilleux, des vaniteux, qui me méprisent parce que je n'ai rien, et qui ont rêvé pour Lise un grand mariage: ils espèrent lui faire épouser le greffier Malingray...

--Mais enfin le père Trinquier est remarié; sa fille a le bien de sa mère; elle est maîtresse de sa personne, et si elle vous aime véritablement...

--Ah! c'est qu'elle est mineure, reprit Polyte en se grattant l'oreille, et...

--Mineure, juste ciel! mais elle a de la barbe!... Je lui donnais vingt-trois ou vingt-quatre ans.

--Monsieur le maire, elle aura dix-huit ans aux prunes...

--Aux prunes, grand Dieu!... Allons, j'ai fait une sottise; ce ne sera ni la première ni la dernière. Mais vous, petit malheureux, vous avez singulièrement abusé de ma confiance!

Je ne voulus pas me tenir pour battu. La pureté de mes intentions, le désir de rattraper mes deux mille cinq cents francs, un certain goût de romanesque que j'avais gardé de ma vocation primitive, me donnèrent une hardiesse que je n'aurais jamais eue pour moi-même. Je demandai un rendez-vous à Lise Trinquier, et je l'obtins. J'interrogeai l'intéressante mineure avec un mélange d'autorité paternelle, de gravité municipale et de paradoxe sentimental. Ses réponses trahirent un défaut absolu d'énergie et d'initiative, et même, hélas! un certain penchant à sacrifier au Veau d'or, aux vanités de ce monde, à ce luxe effréné qui est la plaie de notre époque... Elle aimait bien Polyte, mais le greffier Malingray avait un joli pavillon à un demi-kilomètre de la ville, et il promettait de l'y conduire en voiture!

Au reste, je n'eus pas le temps de m'abandonner aux réflexions mélancoliques que me suggérait cette nouvelle preuve de l'appauvrissement de l'esprit romanesque en France. A peine étions-nous ensemble, Lise et moi, depuis dix minutes, que la porte s'ouvrit avec fracas, et le père Trinquier parut, une énorme trique à la main... Rassurez-vous, mesdames, je dois ajouter bien vite que cette trique ne m'était point destinée.

--Ah! monsieur le maire, me dit-il d'un ton où le respect et la colère se combinaient à des doses très-inégales, il est heureux pour vous que je ne sois pas aveugle; car je vous aurais tapé comme un sourd... Je croyais ma fille enfermée avec ce gueux de Polyte... Quant à vous, je vous respecte, parce qu'au fond vous n'êtes pas un méchant homme, et que, de père en fils, j'ai toujours ferré votre famille... mais vous faites-là un vilain métier. Vous qui avez mis le nez dans tous les livres, vous avez lu sans doute le Code pénal; vous savez, en cas de détournement de mineure, à quoi s'exposent les complices... Je ne vous dis que ça.--Et toi, malheureuse, poursuivit-il en se tournant vers sa fille avec un geste de mélodrame, si tu ne veux pas que ce bâton te brise comme verre, tu vas me jurer devant Dieu et devant monsieur le maire de ne plus revoir ton infâme Polyte!

--Oui, papa, oui, papa!... se hâta de répondre Lise en sanglotant.

--Et d'épouser mon excellent ami, M. Simonin Malingray...

Nouveaux sanglots.

--Oui, papa, oui, papa... dit-elle enfin moins distinctement.

Je compris que toute espérance était perdue, et je ne songeai plus qu'à sauver ma sortie.

J'abaissai sur le père Trinquier un regard olympien; puis je dis à sa fille:

--Mademoiselle, la poésie est morte, le roman se meurt; vivent les greffiers, et soyez heureuse!... Mais si jamais votre imagination avide d'idéal se débat, captive et meurtrie, dans les étreintes de la réalité; si jamais votre regard, un moment tourné vers les perspectives radieuses de l'infini, se reporte avec douleur sur l'étroit horizon d'un ménage vulgaire; si votre front, desséché par cette lourde atmosphère, appelle en vain des brises plus fraîches et plus douces; si votre cœur, rivé à sa chaîne, regrette les ardeurs et les délicatesses du véritable amour, souvenez-vous que vous avez fermé vous-même, à dix-huit ans, de vos mains fébriles, le livre à peine entr'ouvert du sentiment, de la rêverie, de l'enthousiasme et de la jeunesse! Souvenez-vous, mademoiselle, que vous aviez le goût du bonheur et que vous n'en avez pas eu le courage!!...

Et je sortis majestueusement, laissant Lise et son père occupés à méditer le sens de mes paroles.

Très-peu de temps après, Polyte s'arrachait les cheveux en apprenant le mariage de Lise avec M. Malingray, qui fit magnifiquement les choses. La corbeille arriva tout droit de Paris, et le dîner de noces fut un des chefs-d'œuvre de Campé, ce cuisinier merveilleux qui a décentralisé la gastronomie.

Cinq mois plus tard, je vis entrer dans mon salon le curé par une porte et Ursule par une autre; tous deux étaient pâles, mornes, effarés, suffoqués. Une horrible catastrophe se lisait d'avance dans leur attitude.

--Ah! monsieur le maire, je vous l'avais bien dit, s'écria le digne homme, il faut marier Polyte, il le faut! Ce n'est plus seulement nécessaire, c'est urgent, très-urgent...

--Très-urgent, répéta Ursule, les yeux baissés.

--Marier Polyte? et avec qui? demandai-je.

--Avec Madeleine Tournut, une de mes congréganistes, bredouilla le pauvre abbé en rougissant jusqu'aux oreilles.