Les Jeudis de Madame Charbonneau
Part 16
Quelques jours après, au moment où nous venions de régler, mon adjoint et moi, les économies sévères à introduire dans notre budget, nous vîmes entrer un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, maigre, nerveux, découplé, évidé comme un chien de chasse, et dont la tête semblait avoir été moulée dans une poire à poudre. Il arrivait droit de la préfecture pour exercer à Gigondas les fonctions de garde champêtre, et m'exhiba ses papiers, qui étaient en règle. Il se nommait Jacques Cauvin: je lui adressai sur ses antécédents quelques questions auxquelles il répondit avec un sourire de satisfaction intérieure. Il avait été successivement zouave, marchand de bretelles, geôlier d'une maison centrale, décorateur, pître dans une troupe de saltimbanques, bedeau dans un temple protestant, chanteur ambulant, grande _utilité_ à Carcassonne, et agent de police. A son tour, il s'informa des avantages de son nouveau poste, et, quand je lui dis que nous ne donnions que quatre cents francs de traitement, son visage piriforme exprima un dédain ineffable. Il me regarda comme le cocher de M. de Rothschild regarderait l'impertinent qui lui offrirait une place de palefrenier. Cependant il parut se résigner, et je ne tardai pas à avoir le secret de cette résignation méritoire. A peine mon adjoint fut-il sorti, que Jacques Cauvin me prit à part, et, se mettant au port d'armes, m'avoua, avec une sérénité qui prouvait la puissance de l'habitude, que toutes ses hardes, nippes, draps, linge, vêtements, étaient au mont-de-piété à Avignon, et qu'il ne lui restait plus absolument que ce qu'il avait sur le corps; que, de plus, il devait à un cabaretier d'Orange une somme de cent quarante-cinq francs, et que, pour garantir sa créance, le tavernier avait eu l'inhumanité de retenir en gage la femme dudit Cauvin, plus une bague en brillants, souvenir de leur mariage (Cauvin paraissait regretter beaucoup la bague); enfin quelques petites dettes criardes, contractées pendant une longue maladie de son épouse (ici une larme d'attendrissement), élevaient le chiffre total de son passif à six-cent quatre-vingts francs: faute de cette modique somme, Cauvin était obligé de renoncer aux fonctions publiques et de retomber dans ces professions aventureuses où la dignité de l'homme et de la femme reste rarement intacte. Si, au contraire, je lui avançais ces quelques centaines de francs, d'abord Cauvin s'obligeait religieusement à me les rendre sur ses économies futures; puis il dégageait ses nippes, sa bague, sa femme; il payait ses dettes jusqu'au dernier sou, et, pénétré de reconnaissance, il donnait, en sa personne, à la commune de Gigondas et à son maire un garde champêtre comme on n'en avait jamais vu.
Je fus atterré! J'avais encore dans ma poche le compte des frais de mon ovation; ma sœur Ursule s'était récriée, remarquant, non sans raison, que, si nous allions de ce train-là, nos vignes, nos prés et nos moissons ne tarderaient pas à s'envoler dans un pli de mon écharpe. Ce nouvel impôt forcé, conséquence logique de mes grandeurs, m'ouvrait une de ces perspectives vagues, qui n'en sont que plus effrayantes. Mon premier mouvement fut négatif. D'autre part, pourtant, me convenait-il que mon garde champêtre fût un pensionnaire du mont-de-piété? Était-il de ma dignité que cet homme pût dire, en s'en allant, qu'il avait compté sur le maire de Gigondas et que le maire de Gigondas n'avait pas eu d'entrailles? Était-il moral de le tenir séparé de sa femme et de sa bague? Premier magistrat de la commune, n'avais-je pas charge d'âmes? Ne serait-ce pas pour moi un éternel remords si je rencontrais, un jour de foire, sur un vil tréteau, devant la tente d'un banquiste, Jacques Cauvin, en costume de paillasse ou de queue-rouge, subissant une grêle de calembours et de coups de pied? Ces réflexions me désarmèrent: je vidai mon tiroir, tout en me disant que mes plus besoigneux confrères de la république des lettres ne m'avaient pas emprunté en dix ans ce que cet ex-zouave me coûtait en un jour. Je joignis à mon bienfait une remontrance paternelle que Cauvin écouta avec la componction la plus édifiante, et son service commença.
Je fus, à cette époque, obligé de m'absenter pour quelques jours: à mon retour, je trouvai sur mon passage des figures horriblement allongées et sur ma table une liasse de procès-verbaux qui n'attendaient que ma signature. Voici ce qui était arrivé: Cauvin, regardant son traitement fixe comme indigne de ses talents, avait résolu d'y suppléer par le casuel. Les plus minces délits, les contraventions les plus impalpables, étaient devenus pour lui matière à procès-verbal et couchés sur papier timbré. Pour grossir le chiffre de ses bénéfices, Cauvin, à cette heure douteuse qui n'est pas encore la nuit, mais qui n'est plus le jour, était allé se poster sur la grande route qui passe derrière le village; et là, tout voiturier ayant oublié, comme le singe de Florian, d'allumer sa lanterne, tout charretier endormi sur son véhicule, tout berger laissant une de ses brebis s'égarer dans le champ voisin, étaient immédiatement arrêtés, appréhendés, interrogés, condamnés. Mon adjoint ayant formellement refusé de contre-signer ces _verbaux_, c'est à moi que Cauvin avait réservé l'honneur de livrer les coupables à la justice; et quels coupables! deux marguilliers, trois conseillers municipaux et le cousin de l'adjoint. Aussi, dans quel état de consternation ma pauvre commune de Gigondas se présentait à mes regards effarés! une terreur morne avait succédé aux espérances éveillées par ma nomination. On s'abordait en tremblant; les tourterelles se fuyaient; le café était désert. Cauvin ayant organisé, disait-on, une police secrète, chacun se méfiait de son voisin comme d'un dénonciateur: les femmes mêmes se taisaient. Le mot sinistre de prison circulait de bouche en bouche. On se serait cru à Venise au plus formidable moment du conseil des Dix. Quant à moi, je n'avais fait qu'un saut du Capitole à la roche Tarpéienne. J'étais devenu en quelques semaines plus impopulaire que mon prédécesseur. «Que nous sert, disait-on, d'avoir pour maire un _bonhomme_ (bonhomme, un membre de la Société des gens de lettres!), si nous sommes opprimés, ruinés, persécutés, emprisonnés par le garde champêtre!» Cette fois je me mis en colère. Je fis venir Cauvin, et je lui infligeai une verte semonce. Il me répondit sans se déconcerter qu'il faisait son devoir et que tout le monde peut-être ne pourrait pas en dire autant. Puis, comme sa réponse m'exaspérait encore plus, le drôle me déclara, toujours avec le même sang-froid, qu'il ne pouvait pas vivre, lui et sa femme, avec ses quatre cents francs de traitement, et que je devais, par conséquent, trouver tout simple qu'il essayât de battre monnaie ailleurs.
J'éclatai.
--Mais, malheureux, osez-vous bien me parler encore de ces éternels quatre cents francs? Je vous en ai donné sept cents pour payer vos dettes: vous m'avez soutiré du bois, de l'huile, du blé, des légumes; je paye votre logement: bref, dans un mois, vous m'avez coûté près de mille francs; douze mille francs par an! il me semble que ce n'est pas mal pour un garde champêtre! Savez-vous, misérable, que les députés au Corps législatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant l'élite de la nation, les élus du suffrage universel, les défenseurs des libertés publiques!...
J'étais furieux.
--Puisque monsieur le maire, qui est si bon, se fâche contre moi, me dit tout à coup Cauvin avec un mauvais sourire, c'est qu'il aura été influencé par monsieur le curé.
--Monsieur le curé!...
--Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dénoncer à l'évêché... Je dirai qu'il s'est fait jouer la _Tour de Nesle_...
Celte fois je crus Cauvin tout à fait fou, et je me préparais, de peur d'un malheur, à lui faire rendre sa plaque et sa carabine, quand mon adjoint m'expliqua cet inexplicable mystère. Pendant les premiers jours de sa lune de miel avec la commune, Cauvin, ci-devant zouave et comédien ambulant, s'était amusé à déployer ses talents devant un auditoire peu blasé en fait d'émotions dramatiques. Les représentations avaient lieu chez l'adjoint lui-même, lequel était très-lié avec le curé. Celui-ci, jeune prêtre d'une vertu austère, d'une piété presque ascétique, avait une candeur d'enfant. Irlandais d'origine, naturalisé Français et élevé au séminaire de Sainte-Garde, jamais il n'avait entendu parler ni de la pièce de MM. Dumas et Gaillardet, ni même du très-apocryphe épisode que ces messieurs ont dramatisé à leur façon. Or, un soir que le curé se chauffait les pieds à un bon feu de fagots d'olivier chez son ami l'adjoint, Cauvin avait annoncé qu'il allait leur jouer la _Tour de Nesle_.
Ces mots magiques avaient excité la curiosité générale, et tous les habitués de la _veillée_ étaient accourus pour prendre leur part de la fête. Cauvin avait une manière de jouer la _Tour de Nesle_, qui en atténuait singulièrement les énormités historiques et morales. D'abord il jouait à lui tout seul ce drame, qui ne compte pas moins de vingt-deux acteurs. Ensuite il le réduisait à une scène, que sa prose et surtout son accent rendaient incompréhensible. Il se faisait attacher à une chaise, sur un tas de paille fraîche, au milieu de la salle; puis sa femme, laide et noire à faire peur, arrivait avec un papier et une chandelle. Elle figurait la reine Marguerite de Bourgogne. Cauvin-Buridan lui tenait à peu près ce langage:
--Margaritou, zé vè té raconter une pétite histoire: Té souviens-tu dé ton papa, lé duc Robert? C'était zun vieillard bien respectable, qué zé bien souvent révu én sonze; car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!...
Ainsi de suite: c'est ce que Cauvin appelait la grande scène de la prison: les villageois n'y avaient vu que du feu, et le curé n'y comprit absolument rien. N'importe! Tout en estropiant les phrases de M. Gaillardet, Cauvin gardait par-devers soi un fonds de méchanceté diabolique, et il ne lui en fallait pas davantage pour échafauder là-dessus tout un système de dénonciation contre mon brave curé.
Le lendemain matin, au petit jour (on était en plein mois de décembre), je partis tout grelottant pour l'évêché, afin de prévenir les effets de cette incroyable accusation. Mais le drôle m'avait devancé, et, quand j'ouvris la porte du secrétariat, un irritant spectacle frappa mes regards: Cauvin, en grande tenue, orné d'un képi et d'un baudrier dont je lui avais fait cadeau, déclamait et gesticulait devant les deux grands vicaires, entremêlant aux formules de sa dénonciation les tirades de son rôle:
--Oui, messieurs, aussi vrai que zé suiz un bon catholique, môsieur le curé dé Gigondas il sé fé zoué la _Tour de Nesle_, une pièce ous'qu'on parle très-mal de la rélizion et des reines de France... «C'était zun vieillard bien respectable qué zé bien souvent revu en sonze: car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!»
Les deux grands vicaires, vieux et infirmes, n'avaient plus la force de faire taire cet énergumène, qu'ils croyaient échappé des petites-maisons.
Je me précipitai comme une trombe.
--Misérable! m'écriai-je à demi suffoqué de colère, sortez, sortez à l'instant... Messieurs, pardon... je vous expliquerai... je suis le maire de Gigondas... Ce scélérat... mes bienfaits... C'est moi qui lui ai donné ce képi... La _Tour de Nesle_!... Ce n'est pas vrai... M. le curé est innocent comme l'enfant qui vient de naître... C'est ce Buridan... non, ce Cauvin, non, ce Mélingue, non, cette Marguerite de Bourgogne... Mais, malheureux, sortiras-tu, à la fin?...
Mon apparition, au lieu de rassurer ces pieux vieillards, acheva de les terrifier: ils se demandaient s'ils avaient affaire à deux fous au lieu d'un, et si la commune de Gigondas était une ménagerie. Quant à Cauvin, il ne bougea pas, et me répondit effrontément:
--Monsieur le maire, ici vous n'êtes pas plus que moi: c'est à ces messieurs à me dire si je dois sortir.
La colère décuplait mes forces; la porte du secrétariat était encore ouverte: d'un bond je m'élançai sur Cauvin, qui me faisait face; je le retournai comme une omelette, et, lui allongeant le plus beau coup de pied qu'il eût jamais reçu dans sa carrière dramatique, je le jetai dehors. Il ne perdit pas la tête (ce n'était point à la tête que je l'avais frappé): entr'ouvrant la porte, et passant au travers son visage perpendiculaire, il dit en accentuant chaque syllabe:
--Coups et outrages à un agent de la force publique dans l'exercice de ses fonctions: délit prévu par la loi.
Puis il referma la porte.
On eut pitié de moi; on poursuivit Cauvin dans la cour de l'évêché; on le ramena: hélas! ce moment de vivacité, comme il l'appela par un euphémisme ironique, avait complétement changé nos situations respectives: de créancier de Cauvin j'étais devenu son débiteur. L'affaire fut arrangée, grâce à l'intervention amicale des témoins de cette étrange scène: on chiffra le coup de pied; quand j'en eus soldé le compte, quand j'eus congédié Cauvin, dont j'obtins le renvoi, quand j'eus payé les nouvelles dettes qu'il laissait à Gigondas, quand j'eus derechef dégagé sa bague et sa femme et mis un peu d'argent dans sa poche, il se trouva que cette unique représentation de la _Tour de Nesle_, à laquelle je n'avais pas assisté, me revenait au même prix que trois cent soixante-cinq stalles du théâtre de la Porte-Saint-Martin au beau temps de Bocage et de mademoiselle Georges.
C'était un peu cher.
XVIII
A présent, veuillez me permettre une petite description préliminaire, que je crois indispensable à la clarté de mon récit.
Le village de Gigondas, situé ou plutôt perché sur une colline argileuse dont il occupe le point culminant, domine une plaine fertile et riante qu'arrose la jolie rivière de l'Ouvèze. Ma maison, que mes flatteurs seuls appellent un château, est tapie, tout au bas de la côte, sous des massifs de marronniers et de platanes. Ce petit coin de terre offre en miniature le contraste des pays de plaines et des pays de montagnes. En bas, tout est fraîcheur, verdure, eaux jaillissantes, gazouillements d'oiseaux, luzernes fleuries, ruisseaux caressant l'herbe des prés et les iris aux longs corsages; en haut, des rochers, des cailloux, des _safras_, la stérilité, la sécheresse, des landes incultes, de maigres _garrigues_, quelques épis de seigle, quelques pieds d'olivier croissant péniblement sur un sol avare. Ce plateau aux aspects mélancoliques s'étend jusqu'à la grande route et va rejoindre d'autres collines non moins pauvres, où des troupeaux affamés cherchent le thym et le serpolet.
Gigondas, groupé sur ce plateau, serré derrière sa vieille église, communique avec la plaine par une rampe très-roide qui monte en zigzag jusqu'à l'entrée du village et fait le désespoir des charretiers. Quand arrive la saison des foins ou celle des moissons, c'est pitié de voir de malheureuses bêtes,--c'est des chevaux que je parle,--essoufflées, haletantes, ruisselant de sueur, gravir cette pente formidable sous une grêle de cris et de coups de fouet, et plier sous le poids de leurs charrettes chargées de fourrage ou de blé. Tous les ans quelque catastrophe lamentable, un cheval abattu, un paysan blessé, un âne assommé sur place, un attelage roulant avec fracas le long du précipice, vient mettre à l'épreuve cette résignation villageoise que l'on pourrait appeler le stoïcisme de la routine.
Mais ce qu'il y avait de plus pénible pour mes administrés, c'est que, par suite de ce contraste même entre tant de fraîcheur et tant de sécheresse, la fontaine et le lavoir du village se trouvaient au bas de la côte, derrière ma maison, qui n'en avait nul besoin, et à vingt minutes du reste de la population. Tout ce qui en résultait de fatigue et d'ennui pour ces bons paysans, je vous le laisse à penser. Les femmes et les filles de Gigondas passaient la moitié de leurs journées à monter et à descendre du village à la fontaine, portant les cruches brunes sur leurs coiffes blanches, avec des attitudes très-pittoresques, mais très-incommodes. Pendant nos longues chaleurs, cette eau fraîche devenait brûlante; l'hiver, il fallait la faire dégeler. Et les chevaux! Lorsque, après une rude journée d'août ou de septembre, on les ramenait, moites et fumants, du labourage, et qu'on leur imposait cette corvée supplémentaire, plusieurs refusaient de boire. Et puis, que de temps perdu! que de cruches cassées! Pour supporter cet état de choses qui durait depuis des siècles, il fallait que ce génie de la routine dont je parlais tout à l'heure eût pétrifié les habitants de Gigondas comme l'argile de leurs collines.
C'est pourquoi Simon Breloque, mon prédécesseur, homme essentiellement progressif, avait aisément compris à quel point cette situation, compatible tout au plus avec les temps d'ignorance et de servage populaires, s'accordait mal avec une époque d'amélioration et de lumière. Il s'était dit qu'à lui, maire du progrès, ennemi du _statu quo_ et de l'ornière, il appartenait d'attacher son nom à un bienfait impérissable, de doter sa commune d'une fontaine qu'elle ne fût plus forcée d'aller chercher à une demi-lieue, mais qui vînt la trouver à domicile, et qui coulât jour et nuit, sur la place publique, devant la porte de la mairie. Pour cela que fallait-il? Pas grand'chose: une machine hydraulique et une souscription volontaire. La souscription, il se chargeait de l'arracher à l'enthousiasme plus ou moins spontané de ses concitoyens; la machine, il savait à qui la demander, et cela en associant ses affections domestiques à sa gloire administrative. Il connaissait, dans la ville voisine, un jeune ingénieur civil, plus riche de dessin linéaire que de billets de banque, lequel semblait fort désireux de mettre sa science et ses diplômes aux pieds de mademoiselle Catherine Breloque, fille du maire, douce et charmante enfant, très-pieuse et parfaitement élevée; car, par une heureuse inconséquence dont les maires de village n'ont pas le monopole, Simon Breloque, tout en taquinant son curé et en mangeant du lapin le vendredi, avait voulu que ses écus frais éclos lui servissent à faire donner à sa fille une excellente éducation dans un des meilleurs couvents de la ville. M. Jules Mayran,--c'était le nom de l'ingénieur,--encouragé dans ses espérances matrimoniales et consulté par son futur beau-père sur la grande question de la fontaine, se garda bien de le contredire: il accourut à Gigondas, muni de ses instruments hydrographiques, contempla les beaux yeux de mademoiselle Catherine: puis, après avoir jaugé la vieille source dans tous les sens, il jura ses grands dieux qu'elle donnerait huit litres d'eau par seconde, c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver, laver, baigner tous les habitants, y compris les chevaux, les moutons et les ânes, et pour arroser, par-dessus le marché, toutes les _garrigues_ situées derrière le village; qu'il suffirait, pour réaliser ce prodige, de ménager une chute d'eau suffisant à faire mouvoir un piston et tourner une roue, puis d'y adapter cent mètres de tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant le long du coteau jusque sur la place: après quoi l'on n'aurait plus qu'à y construire un réservoir, un abreuvoir et un lavoir. Ensuite, à un moment donné, moment de triomphe pour le maire et de liesse pour la commune! on ouvrirait un robinet, et une eau limpide, abondante, jaillirait en gerbe, s'épandrait en nappe aux yeux des habitants émerveillés. M. Jules Mayran calcula scrupuleusement les frais par mètres et centimètres, et, tout compté, maçonnerie, mécanique, tuyaux, main-d'œuvre et fournitures, il constata que la dépense totale ne s'élèverait pas au delà de quatre mille francs: encore espérait-on bien pouvoir en détacher deux ou trois cents pour réparer le clocher de l'église.
Armé de ce plan et de ce devis, Breloque mena l'affaire avec son activité habituelle. Il se mit en règle à la préfecture; il eut réponse à tout: les huit litres d'eau par seconde devinrent sur ses lèvres quelque chose de pareil au _sans dot_ d'Harpagon. Quant au bon vouloir des habitants, il en était d'autant plus sûr qu'il ne leur laissait pas l'embarras du choix. Quelques retardataires, quelques pessimistes avaient hoché la tête et prétendu que la source serait plus fine que M. le maire, que les anciens avaient eu leurs raisons pour la laisser au bas de la côte, et que l'on n'en serait pas quitte à si bon marché. Je ne sais comment cela se fit, mais quinze jours ne s'écoulèrent pas sans que ces prophètes de malheur fussent châtiés de leur témérité: l'un fut officieusement averti que sa maison n'était pas dans l'alignement et qu'il aurait à la reculer; l'autre, qui avait un fils sous les drapeaux, se vit refuser un certificat d'infirmité, de vieillesse et d'indigence qui aurait pu lui faire rattraper le jeune conscrit; un troisième enfin apprit avec terreur que ses moutons avaient été vus tondant la largeur de leur langue dans un pré, et que le procès-verbal, dressé et contre-signé, allait partir pour le chef-lieu d'arrondissement. Devant ces signes de la colère céleste, toute opposition cessa, et Breloque acheva de triompher des récalcitrants en annonçant aux plus pauvres que le maire payerait très-probablement pour eux: il ne croyait pas dire si vrai!
Bref, les derniers obstacles furent levés, et la liste de souscription _volontaire_ se couvrit _spontanément_ de croix en guise de signatures.
Telle était la situation quand la chute de Simon Breloque vint prouver une fois de plus l'inanité des grandeurs de ce monde, l'instabilité des choses terrestres et le néant des projets de la sagesse humaine. Le maire disparu, l'affaire de la fontaine disparaîtrait-elle avec lui? _That is the question_, disaient en patois les Hamlet de Gigondas. Les avis se partagèrent: du moment que cette fontaine était un bienfait pour la commune, m'attribuer l'idée de la laisser tomber dans l'eau, c'eût été me faire injure. D'autre part, on ne pouvait nier que ma position personnelle vis-à-vis de ce fameux projet n'était pas tout à fait la même que celle de mon prédécesseur. D'abord, je n'en étais pas l'inventeur; ma gloire y était engagée de moins près que la sienne; ensuite je n'y avais aucun intérêt, au contraire, puisque ma maison se trouvait au bas de la colline et possédait sa fontaine; tandis que, selon les mauvaises langues, Breloque n'avait été si vif dans cette affaire que parce qu'il espérait pouvoir arroser son jardin avec le trop-plein de la fontaine nouvelle. Enfin, disaient les plus malins, notre nouveau maire a-t-il les mêmes raisons que Breloque pour compter sur le zèle et le concours de M. Jules Mayran? N'est-il pas positif d'ailleurs que les devis sont toujours dépassés de moitié? Et, si ce malheur nous arrive, où prendra-t-on l'excédant, à présent que la commune est épuisée, et que nous rentrons, Dieu merci, dans la voie sévère des économies?
Je levai toutes ces difficultés, je dissipai tous ces doutes en annonçant que j'entendais accepter sans réserve la succession de mon devancier; qu'au premier rang figurait ce projet de fontaine, regardé comme un bienfait pour mes administrés; que ce mot seul me traçait mon devoir, que toutes les pièces venaient de m'être renvoyées de la préfecture, et que ce grand travail allait commencer. Ces paroles soulevèrent une explosion de bravos, une tempête d'enthousiasme qui me rendit toutes les joies de la popularité: quinze jours après les habitants de Gigondas purent se convaincre que mes promesses n'étaient pas une vaine amorce jetée à la crédulité publique.