Les Jeudis de Madame Charbonneau
Part 14
«La littérature a ses batailles, ses armées, ses troupes régulières, ses compagnies franches, ses maréchaux, ses officiers, ses caporaux, ses voltigeurs, ses conscrits, ses embuscades, ses traînards, ses maraudeurs, ses sapeurs, ses déserteurs, ses tambours, ses fanfares et ses cantinières: elle a aussi ses invalides; seulement, ceux-là ne sont pas tous logés dans un hôtel style Louis XIV, avec un dôme doré en perspective.
«L'invalide littéraire peut se diviser en six catégories principales, qui admettent de nombreuses subdivisions: le retraité, le démissionnaire, l'invalide civil, l'exhumé, l'éclopé et le _fruit-sec_.
«Les retraités occupent le haut bout de cette échelle qui commence à l'Institut et finit au Petit-Lazari; ce sont les écrivains qui n'écrivent plus, mais qui, à l'époque de leurs succès ou à la faveur des circonstances, ont su se ménager des positions assez brillantes pour devenir des valeurs sociales au moment même ou ils cessent d'être des valeurs littéraires. La Chambre des pairs autrefois, le Sénat aujourd'hui, l'Académie toujours, les bibliothèques, les directions des grands théâtres, la haute main dans les bureaux de l'esprit public ou du colportage, les missions scientifiques, la présidence d'une société quelconque destinée à encourager quelque chose, voilà les plus belles retraites, celles que l'on pouvait appeler les _mentons d'argent_. Il ne faut pas confondre les retraités avec les sinécuristes. Les retraités sont ceux qui ne travaillent plus; les sinécuristes, ceux qui n'ont jamais travaillé. Ne croyez pas non plus qu'il suffise, pour prendre rang parmi les retraités, d'avoir eu sa phase de travail et de talent. Non; il faut encore avoir su flairer le vent, changer à propos, encenser à cinquante ans ce que l'on a brûlé à trente, embrasser courageusement le parti du plus fort; moyennant quoi, l'on peut prétendre à tout en fait de glorieuses retraites.
«Le démissionnaire de lettres peut se subdiviser en deux classes: il y a l'homme qui, avec du talent, mais faute d'une vocation littéraire bien déterminée, profite de ses premiers succès, et, au besoin, simule une opposition véhémente pour que le gouvernement compte avec lui et en fasse un personnage officiel; il y a l'écrivain qui, se sentant vieillir, dégoûté ou exaspéré par les spectacles auxquels il assiste, furieux de voir le _Duc Job_ rapporter cent mille francs, _Fanny_ atteindre sa vingtième édition et le _Grain de sable_ sa quinzième, l'_Opinion nationale_ compter vingt-cinq mille abonnés et M. Paulin-Limayrac devenir un gros personnage, jette la plume aux orties et s'efforce d'oublier l'orthographe. La première de ces deux variétés abonde dans les temps de révolution, ou mieux encore aux époques d'agiotage, de fièvre industrielle et aurifère, où les gens d'esprit ne peuvent se résigner à gagner en dix ans la moitié de ce que des imbéciles raflent en deux heures; la seconde se rencontre assez fréquemment parmi les honnêtes gens et les hommes de goût, dans les temps où le mauvais goût triomphe et où l'honnêteté grelotte.
«L'invalide civil est celui qui n'a jamais été _militaire_, ou qui, en d'autres termes, n'étant pas un écrivain, mais simplement un amateur, s'avise, sur ses vieux jours, d'occuper ses loisirs et de charmer ses veilles par un commerce intime avec les muses. Ce sont d'ordinaire d'anciens chefs de bureau ou de division, des receveurs particuliers, des intendants militaires en disponibilité, des conseillers de préfecture, des académiciens de province, des agriculteurs émérites, qui, après avoir donné trente ou quarante ans de leur existence aux paperasses administratives, aux chiffres, aux fournitures, aux chemins vicinaux ou au drainage, se mettent à feuilleter Virgile et Horace de leur main sexagénaire et publient chez Firmin Didot, à leurs frais et dépens, une traduction en vers ou en prose des _Bucoliques_, des _Odes_ ou des _Satires_. Ces invalides remplacent les blessures par les rhumatismes, les jambes de bois par une tenue sévère et des attitudes napoléoniennes. Ils rappellent complaisamment le beau temps où M. Daru traduisait, entre deux rapports à l'Empereur, le _Justum et tenacem_ ou le _Cælo tonantem credidimus Jovem_. Ils ont le verbe haut, le geste sobre, l'écriture superbe, et passent dans leurs familles pour des génies méconnus à qui l'occasion seule a manqué pour rivaliser avec MM. de Pongerville et Dureau de la Malle. Delille est resté leur idole. Ils demandent sérieusement si l'on a écrit en France un beau vers depuis les _Trois Règnes_ et le poëme de l'_Imagination_. Quant à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, ce sont des écervelés qui avaient d'heureuses dispositions, mais qui ont corrompu le goût et qui d'ailleurs n'ont pas su se conduire. Parfois, l'invalide civil joue de bonheur: il obtient, dans les _Débats_, un article de M. F. Barrière. Ces jours-là, il illumine et se fait photographier par Disdéri, le coude incrusté dans une pile de livres.
«L'exhumé diffère de l'invalide civil en ce qu'il a eu son moment, ses années ou au moins ses semaines d'activité de service: c'est, si vous le voulez, l'ex-démissionnaire passé à l'état de revenant. Exemple: un homme d'esprit fait jouer quelques comédies agréables et applaudies: une révolution arrive, qui le métamorphose en préfet. Le voilà, pendant quinze ou vingt ans, réglant son budget, haranguant ses maires, donnant à dîner à son conseil général, couvrant ses bons mots d'un habit brodé; puis survient une seconde révolution (tranquillisez-vous, ce ne sera pas la dernière). Elle met sur le pavé cet administrateur greffé sur un auteur dramatique. Pendant ces quinze ans,--_grande mortalis ævi spatium_,--le public s'est renouvelé; les modes ont changé, la monnaie courante de l'esprit français ne porte plus la même effigie ni le même millésime. Les grands acteurs de 1828 s'en sont allés où vont les vieilles lunes et les jeunes constitutions. Notre préfet destitué croit n'avoir qu'à reprendre le fil de ses succès de théâtre au point où il les a laissés, du temps de Michelot et de mademoiselle Mars. Hélas! sa comédie s'habille au goût des contemporains du ministère Martignac: elle a gardé les manches à gigot, la juppe serrée sur les hanches, et la ceinture plus haute que la taille. Notre homme passe de droit au premier rang des exhumés. Il devient candidat perpétuel à l'Académie française, où quelques septuagénaires, plus heureux que lui et rangés parmi les retraités, se souviennent d'avoir eu autrefois ce jeune homme pour collaborateur. Il a d'ordinaire, concurremment avec M. Léon Halévy, deux voix au premier tour de scrutin, une au second, et il disparaît au troisième.
«Les _éclopés_ forment la masse la plus imposante, comme qui dirait le gros de la troupe des invalides littéraires: il en existe de tous les âges, de tous les styles et de tous les sexes. L'éclopé, c'est le retraité en paletot-sac et en cravate noire: il y a des éclopés de naissance; il y en a qui, après avoir brillé l'espace d'un matin, deviennent éclopés pour le reste de leurs jours. M. Alexandre Dumas père est le géant des éclopés; M. Méry, M. Ponsard, M. Auguste Barbier, M. Alphonse Karr, M. Latour de Saint-Ybars, sont des éclopés, dont plusieurs auront beaucoup de peine à se hisser parmi les retraités. On arrive à l'état d'éclopé d'une foule de manières: par sa faute, par celle des circonstances, de la roulette, du trente et quarante, de la politique, de l'absinthe, des beaux yeux de Dalila. Il est bien rare qu'un éclopé puisse reprendre du service actif: les mieux avisés se retirent à Versailles, comme M. Émile Deschamps. Règle générale: tout écrivain qui ne se sent pas l'échine assez souple, le nez assez fin pour être sûr de figurer un jour au nombre des retraités, tout homme de lettres qui n'a pas en lui les aptitudes d'un courtisan, d'un solliciteur ou d'un maître des cérémonies, ne doit parler des éclopés qu'avec de grands égards, et fera sagement d'écrire au bas de cette esquisse:--«Voilà pourtant comme je serai dimanche.»
«Le _fruit-sec_ est la pire espèce d'invalide littéraire; c'est l'éclopé primitif, l'écrivain qui débute toute sa vie, le surnuméraire à perpétuité, qui donnait des espérances en 1835, s'appelait en 1844 un homme d'esprit qui prendra sa revanche, et se perd en 1862 dans les catacombes. Il y a le _fruit-sec_ insouciant, le _fruit-sec_ bohème, le _fruit-sec_ atrabilaire.
Des écoliers pleins d'avenir se sont un beau matin réveillés _fruits-secs_, et M. About, le plus bruyant de tous, pourrait bien être déjà en voie de dessiccation. Si vous lisez dans quelque mauvais petit journal une grossière diatribe contre vous ou quelqu'un des vôtres, soyez sûr qu'elle est l'œuvre d'un _fruit-sec_ en colère. Le _fruit-sec_ est impitoyable: si vous lui parlez de la pièce en vogue, il vous dira que l'auteur est un crétin; si vous lui demandez son avis sur le roman de George Sand ou d'Octave Feuillet, il vous répondra en haussant les épaules qu'il n'est pas fait pour lire de pareilles rapsodies; puis il vous prendra à part, et, en quelques mots mystérieux, il vous fera entendre qu'il a en portefeuille une comédie en cinq actes et un roman en deux volumes, destinés à écraser toute concurrence, mais que, d'une part, une ténébreuse intrigue a été ourdie contre lui dans le comité du Théâtre-Français, et que, de l'autre, ses ennemis politiques l'ont desservi auprès de MM. Michel Lévy, Hachette et Poulet-Malassis. Le _fruit-sec_ est l'homme qui, au lieu de prendre le grand escalier, a cru arriver plus vite par l'escalier dérobé, et finalement trouve la porte fermée. Il passe souvent le reste de son existence à tourner la clef, à accuser la serrure, à injurier ceux dont il entend les noms retentir derrière la cloison. Mais, fort heureusement, la plupart des _fruits-secs_ littéraires, après quelques années d'inutile persistance, renoncent à la littérature, rentrent dans la classe des petits démissionnaires et se font, suivant leurs moyens, notaires, avoués, huissiers, chefs de gare, modistes, restaurateurs, conducteurs d'omnibus, journalistes de province ou sergents de ville. Dernièrement, dans un des plus petits ports de la Méditerranée, je vis un douanier qui pêchait à la ligne faute de contrebandier: il avait pris, depuis le matin, une tanche et deux ablettes; il me demanda des nouvelles du _Léonidas_ de Pichald et se plaignit des rigueurs de M. Duvicquet: c'était un _fruit-sec_ littéraire de 1826.»
* * * * *
«Comme je serai dimanche!»--Oui, c'était bien cela!--et cependant je ne partais pas!
XV
Vers cette époque, la société du noble faubourg fut plongée dans le deuil par la mort d'une jeune et charmante femme, qui unissait (vieux style) toutes les vertus à toutes les grâces. Le R. P. de R....., qui l'avait souvent proposée pour modèle à ses compagnes, pleura et pria sur son cercueil. Jamais le néant des félicités et des vanités humaines ne s'était plus énergiquement révélé que sur ce lit de mort où s'abîmaient de chastes tendresses, un bonheur sans nuage, la beauté d'un ange relevée par la piété d'une sainte, et où s'agenouillaient en sanglotant sous la main de Dieu deux des plus nobles familles de France. Le directeur de notre journal, qui vivotait encore entre deux avertissements et une suspension, m'engagea à payer un tribut d'hommages et de regrets à cette douce et pure mémoire: c'est ce qu'il appelait servir d'interprète à la bonne compagnie. Je n'avais pas, humble gentilhomme de province, l'honneur de connaître madame de la R..... Mais qui eût pu rester insensible à un semblable malheur? Elle cumulait d'ailleurs, de son chef et par son mariage, les deux noms qui parlaient le mieux à mon imagination et à mon cœur: l'un, parce qu'il est demeuré, grâce aux _Maximes_, le plus littéraire de nos grands noms historiques; l'autre, parce que c'était justement celui de ce ministre de Charles X que mon père avait si tendrement et si douloureusement aimé. Je me mis donc au travail, et je puis dire en toute sincérité que, si j'ai écrit dans ma vie une page touchante, ce fut celle-là. J'avais du moins été fidèle au précepte d'Horace, et des larmes tremblaient dans mes yeux, tandis que j'écrivais les dernières lignes. Or voici comment la bonne compagnie récompensa son interprète. Entraîné par l'habitude, par l'association traditionnelle de certains titres et de certains noms, j'avais qualifié de duchesse madame de la R.......d. Elle devait bien l'être un jour, ou plutôt elle l'était déjà, mais pas de la même manière. J'avais donc commis une bévue gigantesque, impardonnable, monstrueuse; le monde auquel je m'adressais aurait amnistié plus volontiers vingt fautes de grammaire et cinquante fautes d'orthographe. Ce fut, de la rue de Lille à la rue de Babylone, un _haro_ universel. Calomnier cette société, transformer ses marquis en imbéciles et ses patriciennes en courtisanes, passe encore! Mais se tromper sur un point aussi grave, avoir l'air d'ignorer ce que doit savoir tout homme _comme il faut_, voilà le fait d'un croquant ou d'un intrus! Celle à qui appartenait en propre le titre de la famille se mit, bien entendu, à la tête des réclamants: c'était, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment d'esprit, douée des plus rares qualités de l'intelligence et du cœur: elle ne remarqua pas cependant ce qu'il y avait de tristement puéril à laisser parler l'orgueil nobiliaire sur cette tombe à peine fermée, où la plus brutale des égalitaires venait de souffleter de sa main décharnée toutes les grandeurs et toutes les joies de ce monde: elle ne se dit pas que, les journaux étant, par nature et par état, sujets à se tromper souvent et à mentir quelquefois, un article de journal, né le matin pour mourir le soir, ne pourrait jamais acquérir l'importance d'une pièce officielle ou d'un renseignement authentique. Enfin elle ne se demanda pas, elle si généreuse pourtant et si bonne, s'il était juste, s'il était charitable de rendre en mortifications et en désagréments ce que j'avais essayé de donner en témoignage de respect et de regret. Elle me tança vertement dans une lettre de quatre pages, et exigea une rectification qui ne pouvait lui être refusée; seulement, si je l'eusse rédigée moi-même, ma pénitence eût été trop douce; ce fut mon directeur qui s'en chargea, et il s'en acquitta de façon à mettre mon amour-propre en charpie pour mieux panser la blessure ducale. En somme, le bruit que fit ce petit épisode me fut assez pénible, et je me disais: «George, mon ami, tu n'as que ce que tu mérites; il est temps de te retirer à Gigondas.»--Je savais vaguement que dans plusieurs salons on avait échangé maintes questions sur mes origines et mes antécédents: d'où venait, d'où sortait ce petit monsieur, ce freluquet, qui, afin de se glisser par les portes entr'ouvertes, affectait de prendre parti pour les bonnes causes, et tirait son mouchoir quand le faubourg Saint-Germain pleurait?--Je supposais ingénument que questionneurs et questionnés s'étaient accordés pour conclure que j'étais un pauvre hère, peu au courant des choses du vrai monde et bon à renvoyer dans mon trou, d'où je n'aurais jamais dû sortir. J'étais loin de compte.
A peu de temps de là, un de mes amis que vous connaissez bien et qui habite les environs, Sulpice de Prével, reçut la lettre suivante, que lui adressait un Parisien très-spirituel, lancé dans la meilleure compagnie:
«J'ai recours à vous[5], mon cher ami, pour m'aider à repousser, au sujet d'un de vos compatriotes et amis,--une de mes connaissances agréables à moi,--des affirmations plus que désobligeantes, contre lesquelles j'ai hier, en certain lieu, protesté avec une extrême vivacité. Voici ce qui m'a été objecté devant vingt personnes:
[5] Textuel: On n'invente pas ces choses-là, et elles n'auraient plus de sens, si l'on y changeait une seule syllabe. (_Note de l'auteur._)
«Votre ami, le comte George de Vernay» (c'est de moi qu'il s'agit, mesdames!), «n'est pas comte et n'est pas de Vernay: il se nomme Mainviel tout simplement. Son père, qui fut un des septembriseurs les plus violents (_sic_) et qui avait été un des auteurs des massacres de la Glacière, avait _volé_ (_sic_, _sic_,) les papiers de la famille de Vernay, dont il a usurpé le nom ensuite.»
«Voilà ce qui m'a été jeté hier à la tête dans un salon par une femme, moitié du monde et moitié police, derrière laquelle j'ai reconnu un lâche drôle avec qui elle vit, que je vous nommerai plus tard, et qui est par parenthèse un obligé de George de Vernay.
«J'ai riposté plus que vivement à tout cela, et me suis engagé à confondre ces impostures.
«Il va sans dire que George ignore et doit ignorer tout ce triste incident. Si, comme je n'en doute pas, tout cela est mensonge, écrivez-moi, cher ami, une lettre ostensible et signée de vous, qui sera censée une réponse à mes questions et que je lirai tout haut dans ce lieu-là à l'appui de mon dire.
«Que si, au contraire, contre toutes mes données, il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'on m'a jeté à la tête, dites-le moi dans une lettre que je garderai pour moi seul, n'en prenant que ce que je pourrai produire pour la défense de notre ami.
«C'est une querelle politique, au fond, derrière une querelle littéraire. Je vous conterai cela...»
Mon ami Sulpice, vous le savez, n'est pas un sot: il était en verve et en _humour_ ce jour-là. Voici ce qu'il répondit à cette singulière épître:
«Hélas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir en aide à votre intelligente et courageuse amitié pour le sieur George de Vernay: _sed magis amica veritas_. Loin de contredire les tristes détails dont vous me parlez dans votre honorée du 16 courant, je me vois forcé d'y ajouter. Si la belle dame à laquelle vous avez eu tort de donner étourdiment un démenti appartient réellement à la police, comme vous paraissez le croire, elle sera enchantée, j'en suis sûr, de pouvoir compléter son dossier.
«Ce n'est pas le père de George qui a été massacreur de la Glacière et septembriseur, vu que son père, né en 1783, avait huit ans en 91 et neuf ans en 92: mais c'est son grand'père. Ce misérable s'appelait, en effet, Mainviel; il assassina de sa propre main, dans les rues d'Avignon, le marquis d'Aulan, le marquis de Rochegude et l'abbé de Nollac. De plus en plus altéré de sang à mesure qu'il en versait davantage, il prit avec Jourdan _Coupe-tête_ une part active aux massacres de la Glacière; puis il figura au premier rang des septembriseurs, et mourut en 1796, le sang brûlé par la débauche et par le crime.
«Son fils, père de George, venait alors d'accomplir sa douzième année. Un vieux parent lui fit donner quelque éducation, à condition qu'il changerait de nom; mais il ne fut pas heureux dans ce changement, ou plutôt bon sang ne peut mentir. Ce malheureux s'appela Castaing; il étudia la médecine, et nous le retrouvons, en 1823, empoisonneur des frères Ballet et exécuté en place de Grève. Il laissait un fils naturel ou même adultérin, qui n'était autre que George. George s'embarqua comme mousse, à bord d'un vaisseau. Un vol dont il fut accusé le fit chasser honteusement; il revint à Marseille vers 1827, et s'affilia à une bande, dite des _Petits Grecs_, qui désola pendant dix-huit mois la ville et les environs. Arrêté en flagrant délit, il dut à son âge le bénéfice des circonstances atténuantes et fut condamné à trois ans de réclusion. Lorsqu'il sortit de prison, on était en pleine Révolution de 1830. George profita de la perturbation générale pour se faire accepter, comme gabier, par un vaisseau de marine marchande. Là, il égorgea tout l'équipage, à commencer par le capitaine et son second. Le drôle espérait pouvoir ainsi s'emparer de la cargaison; mais il comptait sans la tempête, qui le jeta sur des brisants, où il eût infailliblement péri, s'il n'avait été recueilli par la frégate l'_Atalante_, que commandait le comte de Vernay. Il réussit à exciter d'abord la pitié, puis la confiance du comte, qui le prit pour secrétaire. Quelque temps après, ils s'enfonçaient ensemble dans les plaines alors désertes de la Californie, où M. de Vernay s'était chargé d'un voyage d'exploration: que se passa-t-il entre ces deux hommes dans ces sauvages solitudes? Il est facile de le deviner. Sans nul doute George assassina son bienfaiteur et déroba ses papiers. Il avait appris d'ailleurs dans les prisons et dans la société de scélérats comme lui, l'art de fabriquer de fausses pièces, souvent assez bien imitées pour dérouter la justice. Un an plus tard, George se présentait devant notre consul avec un certificat en bonne forme constatant que le capitaine de Vernay était mort du choléra, et avec un acte d'adoption par lequel il lui laissait à lui, George, son nom, son titre et ses biens. Le consul était un homme fort insouciant: il écrivit en France; on ne lui répondit pas; M. de Vernay n'avait pas de famille et passait pour endetté. George put jouir impunément du fruit de ses crimes: pour plus de prudence, il laissa s'écouler huit ou dix ans, fit _per fas et nefas_ une petite fortune, commit indubitablement d'autres assassinats que couvrit l'ombre discrète des forêts vierges, et ne revint qu'en 1848. Une nouvelle révolution l'attendait pour sa bienvenue, et au milieu de ce chaos formidable, personne ne songeait à se demander comment était mort le comte de Vernay. George fut donc de Vernay des pieds à la tête et sans nulle contestation: il se fixa provisoirement dans le midi de la France: il avait contracté en Amérique la passion du jeu, et il trichait d'une manière effroyable. Il fut pris la main dans le sac, à Aix-en-Provence: on étouffa l'affaire, et il partit pour Paris. Il avait toujours eu, non pas un talent d'écrivain, mais une certaine facilité. La vie littéraire le tenta, et une idée machiavélique décida de son choix entre les différents partis. Il crut, l'odieux coquin, qu'en devenant le champion des bonnes doctrines, le défenseur _du trône et de l'autel_, il mettrait hors de contrôle sa position sociale, se ferait universellement reconnaître pour gentilhomme, et dépisterait d'avance les soupçons, dans le cas où quelque œil curieux essayerait de retrouver la trace de ses antécédents. De là ses exagérations monarchiques, religieuses et morales, ses violences contre les plus grands hommes du dix-huitième siècle et du nôtre; contre Rousseau, Béranger, Balzac, Victor Hugo, George Sand, Voltaire et M. Arsène Houssaye. C'étaient autant de moyens de déguiser l'escroc, le faussaire et l'assassin, fils et petit-fils d'empoisonneur et de meurtrier. Votre lettre, mon cher ami, me prouve que George, _dit_ de Vernay, en sera pour ses frais de rhétorique et que l'on est sur la voie. Seulement il paraît que l'on ne tient encore que la moindre partie de ce tissu de scélératesses et d'infamies. Vous rendrez aux honnêtes gens un véritable service en achevant de renseigner l'édifiante personne dont vous me parlez et son respectable entourage.--Tout à vous, SULPICE DE P...»