Les Jeudis de Madame Charbonneau
Part 11
--Si je le connais!... le plus poli et le plus aimable des lieutenants d'Alexandre Scribe! Un homme charmant, qui, dans notre siècle de clubs, de cigares, d'écuries, de jockeys et d'argot, a eu le bon esprit de tomber aux pieds de ce sexe auquel il doit la gloire de son père! il a une jolie fortune, il est de l'Académie française; sa maison est agréable, son urbanité exquise, ses dîners ravissants: s'il y a dans tout bonheur un grain d'habileté, où serait le mal cette fois? Pourquoi les honnêtes gens ne seraient-ils pas un peu habiles? Les coquins le sont tant! Et depuis quand n'a-t-il pas fallu un peu d'art pour entrer à l'Académie? Vous exhortez le soldat à chercher tous les matins dans sa giberne le bâton de maréchal qu'il y trouve rarement, et vous défendriez au poëte de chercher les palmes vertes au fond de son portefeuille!
--Eh bien, avait repris M. de Brégny, Euphoriste, que vous connaissez et qui a été mon camarade de collége, vous adresse une invitation que vous ne refuserez pas. Il a écrit une pièce sur ce sujet si délicat, si épineux, dont Eutidème a fait sa jolie comédie, le _Gendre de M. Poirier_. Seulement, cette fois, ce n'est plus un gentilhomme ruiné et brillant qui épouse la fille d'un bourgeois: c'est au contraire un jeune homme, fils de ses œuvres et portant un nom désastreusement roturier, qui, à force de talent, d'énergie, de délicatesse d'esprit et de cœur, se fait aimer d'une jeune fille noble, se fait accepter par ses parents, et entre, par droit de conquête, dans ce monde dont le séparait sa naissance.
--Ceci est un peu plus difficile, parce que mademoiselle Poirier épousant le marquis de Presles n'est plus que madame la marquise de Presles, tandis que mademoiselle de Montmorency épousant M. Bernard n'est plus que madame Bernard...
--Justement! Bernard! vous êtes sorcier; c'est le nom du jeune héros de la comédie d'Euphoriste. Mais Euphoriste est, avant tout, tourmenté par un scrupule qui lui fait le plus grand honneur: il professe un respect sincère, une sympathie de bon goût, pour les distinctions nobiliaires: donc, avant de faire jouer sa comédie, il voudrait être certain qu'elle ne renferme pas une seule scène, pas un seul mot, offensants ou désagréables pour les oreilles armoriées. Afin d'acquérir cette certitude, voici ce qu'il désire: il lira sa comédie chez moi; j'inviterai la duchesse de Praly, le marquis de Lormont, la comtesse de Marsy, le général de Vergelle, le duc de Villiers, la marquise de Blémont, la baronne de Chavry. J'y adjoindrai,--et c'est ici que vous entrez en scène,--deux ou trois critiques de bonne compagnie. Bref, dans cet aréopage préventif, la majorité sera composée de fils de croisés presque aussi spirituels que des fils de Voltaire. Pour qu'Euphoriste soit content de lui, il faudra que cet auditoire d'élite décide, à l'unanimité, qu'il n'y a pas lieu à une seule coupure. Viendrez-vous? Encore une fois, c'est Euphoriste qui vous invite.
--J'accepte très-volontiers, mon cher comte, parce qu'Euphoriste lit admirablement, parce que la pièce sera jolie comme tout ce qu'il fait; mais croyez bien que cette preuve ne prouvera absolument rien. Notre pauvre société ressemble à la femme de Sganarelle, qui aimait à être battue: elle a subi de bonne grâce et payé en or et en bruit, des attaques plus meurtrières que ne peuvent l'être celles d'Euphoriste. Voyez comme on me traite, moi qui ai voulu être M. Robert!
M. de Brégny me serra la main, et nous nous quittâmes. Quelques jours après, la lecture eut lieu: elle fut exactement ce que j'avais prévu. Il y avait là, pour entendre Euphoriste, autant de marquis et de duchesses (des vraies) qu'il y avait eu de rois pour applaudir Talma au parterre d'Erfurt. Cette noble assemblée écouta la comédie d'Euphoriste avec cette urbanité un peu distraite, avec ces jolies exclamations admiratives qui, depuis l'auteur du _Solitaire_ jusqu'à l'auteur d'_Arbogaste_, ont constamment fêté les lectures de salon. La pièce, qui s'appelait alors le _Nom du Mari_, était agréable; ce qui m'y choqua le plus, ce ne fut pas cet antagonisme de la noblesse maigre et de la bourgeoisie grasse, que l'auteur n'avait traité ni mieux ni plus mal que les autres; ce furent des détails de ponts, de chaussées, de conseils généraux, de desséchements de marais, de rapports de préfecture, de canaux, de rail-ways et de houilles, qui alourdissaient singulièrement la tunique légère de Thalie; ce qui me parut le plus invraisemblable, ce ne fut pas d'avoir marié une jeune fille de haute naissance au fils d'une marchande de pommes; ce fut d'avoir fait de ce fils, ingénieur de son état, le type de toutes les perfections et de toutes les grâces. Ce n'était plus le critique qui protestait en moi, mais le propriétaire riverain.
En somme, le succès fut unanime. Cet auditoire blasonné applaudit Euphoriste de ses petites mains gantées, qui ne font pas beaucoup de bruit. On le complimenta d'une si délicate façon, qu'il en fut sincèrement ému. Il n'y eut pas la plus légère objection, le plus léger murmure, et moi-même j'avais dans les yeux cette petite larme dont parle madame de Sévigné.
A présent, mesdames, je vais reprendre avec vous le chemin de la rue du Croissant et des bureaux du _Charivari_.
Balzac a peint, dans ses _Illusions perdues_, ces bureaux de petits journaux, ce couloir coupé en deux parties égales, dont l'une conduit au bureau de rédaction ou au cabinet du rédacteur en chef, dont l'autre ouvre, par une porte bâtarde, sur le comptoir grillagé où se tient le préposé aux abonnements. On sait ce que sont ces vieilles maisons, ces escaliers, ces cloisons; un jour faux et blafard pénétrait par une fenêtre à châssis, qui donnait sur un ciel ouvert et dont les carreaux disparaissaient sous une triple couche de poussière, de fumée et de suie. Le galandage, passé à la chaux et jadis blanc, portait d'innombrables empreintes de doigts tachés d'encre, entremêlées de caricatures au crayon et d'inscriptions grotesques. Bien que l'on fût au mois de mai, on avait froid en entrant dans ce bouge; on se sentait le cœur soulevé par ce genre de dégoût que causent les odeurs rances et les laideurs ignobles. Le subalterne à qui je m'adressai avait bien la figure de l'emploi, une de ces figures ternes, impassibles et louches, qui s'encadrent dans presque toutes les scènes du réalisme parisien. Tout était en harmonie dans cette officine: l'air, le jour, la maison, la lettre et l'esprit.
Je demandai à cet employé la collection du mois d'avril, et je me mis à la feuilleter; bientôt je trouvai et je lus l'article de Porus Duclinquant.
Porus Duclinquant est Méridional. Il fit ses premières armes à Marseille, dans le _Sémaphore_; mais le demi-jour de la province ne pouvait suffire à cet aigle, et, quelques années plus tard, l'aigle débutait à Paris. Hélas! à l'aménité primitive de son caractère Duclinquant eut bientôt à ajouter les douleurs intimes du _fruit-sec_. Son chagrin le plus poignant fut de se croire un homme sérieux et d'être condamné par le malheur des temps à la facétie chronique et au calembour à perpétuité. Figurez-vous Junius forcé d'être Triboulet. Aussi tourna-t-il à l'aigre; ses calembours furent lugubres, ses facéties pénibles, sa gaieté funèbre. Les prétentions de cette gravité rentrée dans cette hilarité factice eussent apitoyé les ennemis mêmes de Porus Duclinquant, si Porus Duclinquant eût pu jamais aspirer à avoir des ennemis. Une seule fois, ce supplicié de la drôlerie essaya de sortir de ses galères: il écrivit une comédie et réussit à la faire jouer sur un théâtre dont le directeur avait été son collègue. Les opinions _avancées_ de Porus Duclinquant prévenaient en sa faveur son jeune et bouillant public; mais qui peut échapper à son destin? Le chef-d'œuvre fut sifflé; il s'appelait la _Fin de la comédie_; un détestable plaisant prétendit que la pièce était bien mal nommée, puisque le parterre ne l'avait pas laissé finir. Là-dessus, Duclinquant usa de la méthode du tailleur de Gulliver, qui prenait mesure d'un habit d'après les règles de l'arithmétique: il prouva que sa pièce avait eu trois représentations complètes; que, le directeur étant son ami intime et l'Odéon étant habituellement désert, elle aurait pu en avoir trente; que, par conséquent, nous devions lui savoir gré de sa modération; ce dernier argument ne rencontra pas de contradicteur, et les lecteurs de Porus Duclinquant, en songeant aux vingt-sept représentations dont il avait bien voulu leur faire grâce, furent saisis d'une religieuse terreur.
Qu'avais-je donc commis pour mériter son ire? J'avais manqué de respect à Béranger, et Duclinquant, quoique plaisant par état, n'entendait pas sur ce point la plaisanterie. Son génie s'était exactement moulé dans le génie du chansonnier, et il réclamait comme siennes les injures subies par l'auteur de la _Gaudriole_. Franchement, le plus à plaindre là-dedans, c'était Béranger lui-même, et toutes mes méchancetés réunies n'étaient pas comparables à celle-là. N'importe! prenant la querelle à son compte, Porus Duclinquant profitait de l'occasion pour vider sa poche de fiel. J'étais traité comme le dernier des Trestaillons, le plus hideux des assassins du maréchal Brune. En lisant cet article, je me sentais humilié, mais non pas comme l'auteur l'aurait voulu; humilié pour la presse, pour la littérature, et pour Béranger, qui méritait mieux. Ces cloisons humides me causaient une impression de dégoût, mêlée d'une profonde tristesse; et, comme pour mieux obéir à la loi des contrastes, je me reportais par le souvenir vers le salon du comte de Brégny, vers cette société d'élite où tout était fleurs, courtoisie, parfums, élégance, où l'on ne savait pas même se fâcher contre ses ennemis, et où l'aimable poëte Euphoriste, entouré des femmes les plus charmantes et les plus spirituelles de Paris, obtenait naguère un si doux triomphe!
Tout à coup une voix sympathique et vibrante, une voix qu'il me semblait avoir entendue en meilleure compagnie, vint me distraire de mes douloureuses pensées. Du coin obscur où j'étais blotti et où l'on ne pouvait m'apercevoir, je vis s'ouvrir la porte du cabinet de rédaction. L'_alter ego_ de Porus Duclinquant en sortait, reconduisant un visiteur en qui je reconnus Euphoriste.
Ils passèrent tout près de moi, dans le couloir qui longeait le bureau d'abonnement. J'entendis Euphoriste qui disait au journaliste en ouvrant la seconde porte:
--Cher monsieur, je vous recommande ma pièce, et j'espère qu'elle vous plaira!
Ce contraste m'exaspéra; j'avais en ce moment-là les nerfs horriblement agacés par une irritante lecture; j'en éprouvai contre Euphoriste un genre de dépit analogue à celui que ressentent les enguignonnés contre les heureux, les pauvres contre les riches, les bossus contre les beaux hommes et les maladroits contre les habiles. Je me dis: George, mon pauvre George, tu ne seras jamais qu'un grand imbécile; et cette anecdote s'est gravée dans ma mémoire.
XII
Au plus orageux moment de mon martyre littéraire, tandis que j'étais flagellé, conspué, haché menu par toute la bohème et toute la démocratie de l'écritoire, on annonça une nouvelle qui réjouit les amis des bonnes doctrines et de la saine morale. Le jour de la vérité et de la justice allait luire enfin. Le _réveil_ des honnêtes gens allait se signaler par l'apparition d'un journal comme on n'en avait jamais vu, d'un journal destiné à pulvériser tout ce que j'avais attaqué, à venger tout ce que j'avais essayé de défendre et à mettre cette fois les rieurs du côté de la vertu. Dans cette feuille rare, antidote de tous les poisons journaliers ou hebdomadaires, point de concessions, de capitulations ni de complaisances. On y appellerait un chat un chat et Voltaire un polisson. L'orthodoxie religieuse la plus stricte et la plus inflexible, placée sous le patronage du comte Joseph de Maistre, la morale la plus pure et la plus rigide, rejetant avec horreur, dans les ouvrages de l'esprit, tout ce qui pouvait porter le moindre ombrage aux imaginations de pensionnaires ou aux scrupules de dévotes, le goût le plus classique et le plus délicat, remontant en droite ligne aux traditions du grand siècle, voilà ce que devaient nous rendre ces écrivains sans peur et sans reproche, ces paladins de la littérature, disposés d'avance à cette tâche réparatrice par toute une vie de bonnes œuvres, de méditations pieuses, d'austérités et de prières. La joie fut vive parmi les bonnes âmes que consternaient les triomphes de plus en plus insolents de l'irréligion, du scandale et du vice. Quelques séminaires de province, quelques ecclésiastiques confiants, envoyèrent leur adhésion et s'abonnèrent pour un an. Un officieux vint me proposer de m'enrôler dans la croisade, en ma qualité de victime des infidèles que cette croisade allait exterminer. Assurément, je ne demandais pas mieux: mais je désirai savoir comment s'appelaient, en 1857, nos Tancrède, nos Renaud et nos Godefroi de Bouillon.
Ma question, quoique bien naturelle, parut troubler mon interlocuteur: il se remit pourtant, et me dit _mezza voce_.
--Le chef, ce sera Bernier de Faux-Bissac.
--Lui!... m'écriai-je avec une surprise équivalente à cent points d'admiration. Mais, mon cher monsieur, ce n'est pas dans le journalisme, en face d'ennemis aussi goguenards que les nôtres, que l'on peut invoquer la belle parole évangélique: «A tout péché miséricorde!» Fussent-ils expiés et rétractés par un repentir sincère, les antécédents sont vivaces et inexorables. Or, M. Bernier de Faux-Bissac, fort galant homme du reste, me semble avoir par-devers lui tout ce qu'il faut pour compromettre notre cause en se plaçant à la tête de ses défenseurs. Songez que la décadence littéraire a eu déjà deux ou trois générations solidaires l'une de l'autre, et que ce saint homme, ce pur classique d'aujourd'hui, a été au plus épais de celle qui florissait, il y a vingt ans, sous les auspices du romantisme, fils de la Révolution, père du réalisme et oncle à la mode de bohème de toutes ces gentillesses contre lesquelles vous voulez réagir. Songez qu'il a, dans la _Presse_ et ailleurs, soutenu la prééminence des drames de M. Hugo et de son école sur les chefs-d'œuvre de Sophocle, de Corneille, d'Euripide et de Racine; que c'est à lui qu'on attribue le mot un peu vif prononcé, dans une soirée mémorable, aux dépens de l'auteur d'_Athalie_; et que, sans parler politique, genre de conversation qu'interdisent avec raison les gendarmes de Bilboquet, on peut remarquer que Faux-Bissac a eu, toute sa vie, un pied dans un monde dont les vertus sont de trop fraîche date pour pouvoir nous servir de prospectus, et une main dans la littérature diamétralement contraire à celle que nous voudrions inaugurer. Le jour où il se déchaînerait contre l'orgie, il ressemblerait à un débitant de liqueurs fortes qui, sous prétexte que ses bouteilles sont épuisées, prétendrait empêcher ses anciennes pratiques d'aller se griser chez ses voisins.
--Mais que me direz-vous de son premier lieutenant? reprit mon officieux légèrement décontenancé: l'illustre chevalier de Molossard!
--Lequel?
--Il y en a donc deux?
--Certainement: il y a le critique hyper-catholique, le fervent disciple des _Soirées de Saint-Pétersbourg_, le champion de l'absolutisme, le pourfendeur des tièdes, l'_index_ vivant de toute faiblesse, de toute atteinte commise contre le dogme et la morale; et il y a l'auteur de romans licencieux que vous ne connaissez probablement pas, mais que mes attributions de vieux critique m'ont malheureusement obligé de lire. Vous voyez donc bien que j'ai raison, et qu'il existe deux Molossard!
--Mais c'est le même, balbutia mon interlocuteur, dont l'embarras allait croissant.
--Le même!... Au fait, je le savais, repris-je comme feu le grand maître des Templiers. Eh bien, ce sera là toute ma réplique. Je connais Molossard depuis près de dix ans. Il a eu du talent, mais ce talent a été, dès l'origine, gâté par une affectation incroyable de pensées, de style, d'allure et de costume. J'aime la vérité, et je suis prêt à subir pour elle de plus dures férules que celles de Duclinquant et de ses amis; mais, quand la vérité m'est prêchée par un homme à moustaches cirées, arquées et retroussées comme celles du Capitan de la comédie italienne, portant un feutre pointu et à bords évasés, comme les _Mousquetaires_ de l'Ambigu; drapant théâtralement sur son épaule gauche une limousine à grosses raies grises, et laissant deviner sous cette draperie une tunique pincée sur la taille et bouffante sur la hanche; quand je suis obligé d'y regarder à deux fois pour m'assurer s'il est tout à fait exempt de corset et de crinoline, je me sens des velléités de révolte et surtout des envies de rire qui dérangent horriblement ma conversion. De même, mon intelligence et mon cœur s'inclinent devant la vertu chrétienne, lorsqu'elle me parle le simple et mâle langage des Écritures, des Pères de l'Église, de Pascal et de Bossuet; mais, quand il me faut la découvrir sous un amas de paillettes et de métaphores, lorsqu'elle endosse ce _style figuré dont on fait vanité_, et le porte avec une crânerie qui en augmente le scintillement et le cliquetis, je cherche si je n'apercevrai pas le bœuf gras derrière elle, et cette image carnavalesque me gâte les plus édifiantes homélies. Enfin, j'ai un goût et un respect tout particuliers pour les grands écrivains du dix-septième siècle, les maîtres de la vraie beauté dans l'art; mais, quand cette beauté m'est recommandée dans une prose ajustée tout exprès pour faire mesurer la distance parcourue entre ces purs modèles et nos plus déplorables excès, quand c'est l'_ithos_ ou le _pathos_ élevé à sa plus haute puissance qui me fait les honneurs de cette perfection classique, si justement regrettée, savez-vous à qui je songe? à un professeur qui ferait sa classe en costume de pierrot ou de débardeur et réciterait l'exorde de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre avec l'accent, les poses, les gestes de Frédérik Lemaître dans l'_Auberge des Adrets_. Je demande qu'on me ramène à nos modernes Mascarilles: au moins ceux-là ont la franchise de leurs opinions et le courage de leur mauvais goût... Voyons, mon bon monsieur, n'auriez-vous pas, pour me décider, des noms plus rassurants à m'offrir? Quels seront les autres croisés?
--Nous aurons encore, dans nos premiers numéros, des articles de l'heureux et aimable Clistorin...
--Ah çà, Basile se bornait à demander: «Qui trompe-t-on ici?» Moi, je demande: «De qui se moque-t-on?» Clistorin, grand Dieu! Je ne révoque en doute ni sa religion ni sa morale: quand le diable devient vieux, il se fait ermite, et, après tout, Clistorin n'est pas le diable! Mais enfin le public ne juge et ne peut juger que l'extérieur, les actes, les œuvres, tous ces dehors par lesquels un personnage attire les regards et se soumet au contrôle des passants. Or, sur ce terrain, l'on est forcé de convenir qu'il manque beaucoup de choses à Clistorin pour que son faux-col serve de ralliement à la vertu. Quels seraient ses titres aux austères honneurs de cet apostolat? Sa pâte pectorale? Elle est excellente, mais la vertu ne se traite pas comme un catarrhe. Les souvenirs de son règne à l'Opéra? Ils sont glorieux, mais de longues études sur le fort et le faible du corps de ballet, sur les jupes raccourcies, les _portants_, les _vols_, les trappes, les rats, les pas de deux et les pas de caractère, si graves qu'elles puissent être, si utiles qu'elles soient à la prospérité de l'État, ne forment peut-être point un stage suffisant pour un professeur de morale. Est-ce son rôle d'homme politique et de directeur de journal? Il fut magnifique; mais comment oublier qu'il inaugura ses prospérités sous le patronage du Juif-Errant? Il y aura toujours, quoi qu'on fasse, un déficit de cinq sous dans le compte des vertus de Clistorin, et Eugène Sue vous dira le reste! Voyons, monsieur, cherchons encore!
--Pour varier un peu, et en guise de haltes récréatives entre nos exercices d'_éreintement_, nous aurons de charmantes fantaisies artistiques de M. Poissonier...
--Oh! pour le coup, c'est trop fort! Vous ne savez donc pas que, dans ce monde musical où la réclame est peut-être encore plus perfectionnée que dans le monde littéraire, M. Poissonier a de beaucoup dépassé ses confrères en fait de _puff_, de _blague_ et de hâblerie! Il aurait pu être, il était un cor merveilleux: il a mieux aimé être un drôle de cor. Il est le bouffon en titre des lieux d'où _la garde qui veille_ n'écarte pas toujours l'ennui. Pasquin Auvergnat, combinant le machiavélisme de Saint-Flour avec le dilettantisme de la salle Herz, il a placé, à gros intérêts, le capital de sa célébrité dans une opération de facéties à outrance et d'excentricités _quand même_, qui amuse à la première séance, fatigue à la seconde et excède à la troisième. Il vous raconte, par exemple, comment, se trouvant dans un omnibus complet, comme tous les omnibus, on l'a vu tout à coup pâlir, sangloter, s'arracher une poignée de cheveux, chiffonner une lettre qu'il tenait entre ses doigts crispés, l'ouvrir, la lire, la relire en donnant des signes du plus violent désespoir; puis soudain, par un geste imprévu et irrésistible, entre deux hoquets mélodramatiques, tirer de sa poche un pistolet, l'armer, l'appliquer à son front pâle et mouillé de sueur... Cri d'angoisse: ses compagnons d'omnibus se précipitent sur lui pour arrêter sa main meurtrière. Trois dames se trouvent mal; le tumulte est à son comble: Poissonier, de l'air d'un homme qui se réveille d'un songe, relève son pistolet, le casse en autant de morceaux qu'il y a de personnes dans le véhicule, et l'offre à la société, en disant: «Prenez, mesdames, c'est du chocolat,» et en glissant l'adresse du chocolatier... et la sienne. Voilà l'homme: le bon mot d'hier, le calembour de demain, la _charge_ d'aujourd'hui, l'ami à qui il serre la main sur le boulevard, le journal auquel il apporte une anecdote sur Rossini ou sur lui-même, le concert où on le voit, celui où on l'entend, celui où on le cherche, le salon d'où il sort, celui où il court, le pays qui le désire, celui qui l'attend, celui qui le possède, tout pour lui est réclame, annonce, trombone et grosse caisse. Les plus grands noms de la musique n'ont de valeur et de sens que comme cortége du sien. Il n'a pas encore trouvé moyen de ramener à l'égoïsme de sa gloire la question italienne et la question américaine; mais il y viendra. Chez lui, l'artiste a voulu absolument, pour tenir plus de place, se doubler d'un autre personnage, mélangé de Brasseur et de Mangin. Et qui sera, s'il vous plaît, le propriétaire directeur de cette feuille vertueuse, dévote et chevaleresque, de cette implacable ennemie de la morale facile et de la bohème, de la _blague_ et du mercantilisme littéraire? Quelle sera l'hermine qui réchauffera dans son sein virginal cette couvée d'anachorètes, de justiciers, de prédicateurs et d'apôtres?
--Les frères Blaguignard, murmura mon homme, mais si bas, si bas, que j'eus peine à l'entendre.
--Allons, c'est clair! dis-je en éclatant cette fois d'un rire homérique: c'est une gageure; reste à savoir qui la gagnera...
Je me levai; je reconduisis poliment mon tentateur à ma porte, et il ne fut plus question de m'enrôler, même en qualité de caporal ou de fifre, dans cette troupe d'élite.