Les jardins, le faune et le poète

Part 2

Chapter 23,422 wordsPublic domain

Je ne crois pas qu'un poète qui voudrait nous dire aujourd'hui l'histoire d'une nymphe qu'une trop grande douleur changea en fontaine ou celle d'un chèvre-pieds vaincu par Apollon, considérerait beaucoup la morale à tirer de son conte.--Un soir que les pins, éclairés par le couchant, lui parurent tragiques et, comme nous le dit Henri de Régnier: «Semblaient rouges du sang d'un satyre attaché», ce poète écrivit _Marsyas_; un jour où quelque source pleurait à longs sanglots, un autre poète songea à Byblis, à sa douleur, à l'eau courante et, comme nous le dit Pierre Louÿs: «C'est ainsi que Byblis fut changée en fontaine.»

De morale! grand Dieu! pas la moindre. Je vous ai montré tout à l'heure la nature se composant en jardins, la voici qui se compose en déesse, en femme, en telle apparence demi-divine qu'il lui plaira de choisir.

Aussi bien, le scrupule d'Ovide était-il d'une âme trop latine. Les Grecs ne discutaient pas la valeur morale de leurs fables, et le souci qui préoccupait encore certains écrivains, il y a deux ou trois siècles, n'arrête guère, de nos jours, celui qui veut donner un sens nouveau à des aventures fabuleuses, montrer la nymphe en pleurs au lieu des sources claires et considérer la nature à travers un rêve... La nature est belle ainsi. Hugo nous l'a décrite:

L'homme la voit qui guette au milieu des roseaux, Laissant ses cheveux d'herbe ondoyer sur les eaux, Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée.

La nature est belle ainsi, mais combien est-il difficile de la bien concevoir! On ne moralise plus... Ce n'a été que changer de mal! Car si les auteurs ne présentent plus d'ægipans amateurs d'homélies, s'ils ont cessé de faire tenir aux dieux les discours où se complaisait M. de Salignac, combien de méthodes inédites ont-ils trouvées pour fatiguer qui les parcourt! Ils n'édifient pas, c'est fort bien! Sont-ils moins ennuyeux?--A vrai dire et soit que l'on décrive les passions des hommes et le débat qui les suit, ou que l'appel d'une oréade arrête l'intrigue dans le sentier battu par le galop des satyres, le conte et le poème où les demi-dieux revivent reste un des genres les plus malaisés à parfaire. Plus d'un écrivain s'y adonna dont la tentative n'eut point d'excuses, car notez que, mettant un faune dans un paysage, vous y mettez bien un dieu mais aussi une chèvre. Vous serez forcé de considérer «l'animal» dans le satyre et rien ne fait plus varier un paysage que la présence d'une bête. Regardez un troupeau couché dans une prairie! Vous aurez là sans doute une impression de noblesse rustique, de repos, d'assurance. Enlevez le troupeau, votre prairie chantera peut-être avec toutes ses fleurs. Mettez un faune dansant, au pied d'un chêne. Vous aurez beau faire, accumuler les symboles et montrer en lui l'image d'un homme ou la figure d'un dieu, toujours il vous faudra compter avec la chèvre cabrée que vous nous avez montrée d'abord.

Inutile de vous dire que les poètes se sont peu arrêtés à ces détails. Ils avaient un prétexte à chanter (bien ou mal, il n'importe, mais d'une façon que les lecteurs peu attentifs ou peu renseignés pouvaient tenir pour originale), ils avaient la partie trop belle pour prendre des précautions. Et ce fut en vérité un débordement.

On en vint à considérer les poèmes ou les contes de ce genre comme des jeux faciles; on put à son aise n'y être point vraisemblable, accumuler d'ingénieux détails qui n'avaient que faire dans la narration, fixer, d'après Athénée, la formule d'un parfum ou le réseau d'une crépide, s'étendre en descriptions, être ironique et gouailleur et composer enfin des symboles qui sont, le plus souvent, des façons obscures pour déraisonner.--Peu de poètes ont su bien parler de ces choses; je ne sais qu'un petit nombre de poèmes, que trois ou quatre contes où soit rendue de façon belle et vivante cette vision fabuleuse de la nature avec tout son mystère et cette précision dans le détail sans laquelle il n'y a là qu'un rêve vague et sans intérêt. Un jour, M. de Régnier, voulant nous dire ce goût que certains gentilshommes du XVIIIe siècle avaient pour l'Italie, ses marbres, ses souvenirs et l'étonnante légende qui leur est attachée, nous fit une magnifique et terrible description de centaure. Cela se trouve dans _Monsieur d'Amercœur_ et, vraiment, c'est comme si, par sortilège, un bronze enseveli avait jailli de terre.--Pierre Louÿs, dans ses contes, dans _Byblis_, dans _Léda_, dans certains sonnets, nous charme de façon différente, mais aussi vive, et, levant le regard du passage qui retenait captif, on se demande quelles néréides encore mélangées à leurs flots, quelles dryades magiciennes concertèrent ce philtre dont il nous grise et qui rend si crédule aux métamorphoses. Plus récemment, M. Marcel Boulenger, l'auteur du _Page_, écrivait un conte: _Le plus rare volcelest du monde_, où nous était présenté un centaure dans le décor inquiétant et sauvage d'une forêt d'Écosse, et là encore, par le soin que le narrateur prit à composer le paysage en concordance avec la terrible bête dont il hâtait la course à travers bois, nous trouvons ce souci de n'intriguer qu'à bon escient et de lier fortement et par de nombreux liens le monstre à la nature qui le vit naître. Le noble poète qu'est Mme Henri de Régnier nous décrivait dans un de ses plus récents poèmes cette étrange fusion où la fable ne se distingue plus de la nature:

--Est-ce la plainte, au loin, des lascives dryades? Non! Ce n'est qu'une voix, une unanime voix Qui sanglote et qui chante et qui rit à la fois Animale et divine, humaine et forestière, Long souffle modulé de la nature entière, Cris des bêtes, soupirs des hommes et frissons Des nymphes...

A l'entendre autrement, une interprétation mythologique de la nature devient un exercice parfaitement fâcheux, passe-temps de mandarin que les aspects du dehors n'émeuvent pas, ni la mer brillante de trop de rayons, ni le ciel semé de nuées, ni les plus neuves d'entre les fleurs, et qui s'amuse à façonner dans sa chambre de petits dieux en plâtre friable et froid, à l'imitation de l'antique.

* * * * *

Alors, qu'est-ce donc au juste qui charme si délicieusement dans ces récits et dans ces vers? Par quels artifices ces poètes les ont-ils faites si émouvantes, leurs narrations fabuleuses? Comment, en recueillant un genre que les maladroits avaient trop pratiqué, savent-ils nous tenir si attentifs? Simplement, ce sont de vrais poètes, ils croient à ce qu'ils disent, et, par l'accent de leurs paroles, par ce ton de sincérité qui emporte tout, nous nous laissons entraîner.

Car, à leur sentiment, les aventures de la fable figurent autre chose que des historiettes incertaines. Les hamadryades, la troupe des néréides, les satyreaux voleurs de nids et ceux que le désir appelle près de l'étang des nymphes, les sirènes ailées qui grelottent contre la plage ou s'ébattent sur des vagues chevelues, tous ces fantasques habitants des forêts et des flots, ils les sentent vivre, les entendent pleurer, chanter aussi, et, quand ils écoutent leurs discours, c'est avec la même foi que le plus pieux berger de l'Attique.

Voici un sonnet où Pierre Louÿs nous montre des jeux de faunesses; il faut assurément qu'il les ait vues de ses yeux pour savoir les décrire avec une si charmante aisance.

Deux faunesses, parmi l'ombre et les herbes bleues Se poursuivent au clair de lune vers la source, Leurs croupes lestes que bouleverse la course Font danser les poils ronds de leurs petites queues.

Elles galopent, et leurs sveltes pieds de chèvres Vont déchirant les fleurs et sautant les racines. Elles ont aux cheveux, étant un peu cousines, Mêmes cornes et même intense flamme aux lèvres.

Mais voici l'eau qui sort d'une caverne noire, Elles grimpent aux rocs, se culbutent pour boire, Trempent leurs seins aigus entre les hautes pierres,

Se cambrent, battent l'air de leurs pieds que prolongent Les ombres et, pressant leurs mains sur leurs paupières, Du sommet des rochers dans la cascade plongent.

Est-il étonnant, après cette évocation d'une fantaisie parfois espiègle et toujours si pleine de désinvolture, que les forêts se peuplent à nos yeux? Marchons un peu dans le sous-bois... Ressuscitées en leur très réelle exactitude du tas de cendres qu'avaient fait les gens ennuyeux et commentateurs, des formes se lèvent et fuient pour regagner le sein des sources claires et les taillis de lauriers.

Voici le bois sacré plein d'antiques rumeurs; un chèvre-pieds danse sur le tapis que lui tissa la lune, et les déesses qu'une écorce comprend agitent leurs mains rameuses à toute brise.

C'est à coup sûr une magique influence qui démaillotta ces momies déjà mélangées à la terre et dont la forme filait entre les doigts, c'est un puissant sortilège qui sut rendre la vie et la jeunesse à des corps exténués de vétusté, car le secret le plus rare est bien celui de faire surgir une apparence divine en nos jours que, vraiment, les dieux visitent peu.

* * * * *

Durant les années où l'on exploita fort cette vertu particulière: la sensibilité, ce fut un lieu commun de montrer la nature hostile à nos tristesses comme à nos appétits. C'en fut un autre de la peindre complice: deux figures d'une même fatuité. Devant les créations de sa pensée le poète ne veut point être humble; l'hamadryade qu'il voit dans le chêne devra s'occuper de lui, poète, et le faune qui fait vivre la clairière devra s'arrêter dans sa course pour le plaindre ou le consoler.

A en croire certains auteurs, les chênes se dresseraient sous leurs manteaux de lierre pour nous laisser entendre qu'ils sont impassibles, et, par là, nous insulter; les roses dispenseraient d'aimables parfums par malice volontaire et perverse, afin que notre conscience puisse mieux s'engourdir.

Les poètes dont nous parlons pensent autrement. «Chaque arbre porte en lui la stature d'un dieu», dit M. de Régnier; en effet, quand il traite d'un paysage, le décor est indépendant des hommes. Il a son existence propre. L'arbre, le ruisseau, l'étang sont des personnes vivaces que le poète chérit pour elles-mêmes, parce qu'elles sont verdoyantes, harmonieuses ou pures, et, s'il advient qu'une voix se fasse entendre, issue d'une source ou qui chante entre deux pierres, ce n'est pas ses sentiments de mortel dont il croit percevoir l'écho, mais le bruit des paroles que les nymphes écloses lui confient.

Il en est pour tout ainsi. D'un crépuscule à l'autre les arbres se répondent; limpide et mystérieux, le chœur se prolonge que murmurent les ruisseaux; tant que dure la nuit, des ombres fugaces volent sur la clairière, parfois un Songe les poursuit et si, dans un bosquet plus noir et mieux caché que tous les autres, on entend brusquement jargonner, sans doute que ce sont des satyres disputant sur une proie.

Bientôt on oublie, tant ces apparitions sylvestres vivent humainement, que leur essence est demi-divine; le commerce des ægipans nous devient familier, et, tandis que les hamadryades écartent à leur réveil l'écorce des oliviers, l'on est à peine surpris que des eaux passagères se révèle un bras nu, ondoyant encore, mais déjà de chair.

C'est un peu sur ces bases que Pierre Louÿs a construit tous ses contes, c'est sur elles qu'Henri de Régnier a édifié l'un de ses plus beaux poèmes dont nous allons voir ensemble des fragments.

* * * * *

Le _Sang de Marsyas_ redit la célèbre rivalité du Satyre et d'Apollon.

Après un prélude en alexandrins où le poète chante la voix des arbres de la forêt, Marsyas nous est présenté. Son portrait, en petits vers inégaux, a cette grâce que nous trouvons dans les croquis des grands peintres:

Il était doux, pensif, secret et taciturne; Petit et robuste sur ses jambes, L'oreille longue, pointue et grande; La barbe brune Avec des poils d'argent; Ses dents Etaient blanches, égales, et son rire Rare et bref lui montait aux yeux En une clarté triste et soudaine, Silencieux... Il marchait d'un pas sec, brusque et dansant Comme quelqu'un qui porte en soi-même Quelque joie éclatante et pourtant taciturne, Car s'il souriait rarement il parlait peu Et toujours en caressant sa barbe brune A poils d'argent.

Puis c'est le pays où les satyres habitent. Nous sommes au temps de la vendange. Couronnés de pampres, les faunes entourent le pressoir, la torche aux mains. Tous sont ivres, sauf Marsyas, qui ne se mêle pas à leurs jeux et reste seul dans son coin:

Le vin ne coulait pas de sa barbe rougie A pourpre claire. Il cueillait une grappe et, grave, assis à terre, La mangeait délicatement, grain à grain, Et dans sa main Jusqu'au bout, une à une, il crachait les peaux vides. Il vivait à l'écart auprès d'un bois de pins.

Marsyas a des goûts rustiques. Il passe son temps à tresser des ruches, à imiter sur sa flûte un bruissement d'abeilles et surtout à faire le compte des sources de la forêt. Il les connaît toutes. Elles sont aussi différentes que des personnes; leurs voix ne peuvent se confondre. Marsyas étudie chaque inflexion de leur chant. Mais surtout il triomphe dans l'art de faire les syrinx et les flûtes. C'est là sa plus grande joie:

Marsyas était habile et patient. Il travaillait parfois à l'aube ou sous la lune En caressant Sa barbe brune A poils d'argent. Il savait mille choses sur les façons De tailler les roseaux courts ou longs Et sur les sons Et comment il fallait unir les lèvres et faire Jaillir la note aiguë et claire Ou grave, ou douce, ou brève, ou basse, Et ménager son souffle afin qu'il ne se lasse Et comment il faut tenir son corps, Tenir ses bras, Le coude en bas, Que sais-je encore?...

D'ailleurs, c'est un personnage tout à fait exquis, pourvu qu'on le laisse tranquille. Il est modeste et, comme les bons poètes, déteste qu'on lui parle de sa musique, et pourtant, quand il pressait la flûte à ses lèvres:

C'était vaste, charmant, mystérieux et beau Cette forêt vivante en ce petit roseau!

Ajouterai-je... vous le savez déjà, que personne ne l'apprécie. Dans la foule de ses compagnons un entre tous ne peut souffrir Marsyas, c'est le vieil Agès; il est envieux, édenté et n'a plus qu'une corne; d'ailleurs, détestable musicien.

Voilà donc le paysage et les acteurs posés. C'est alors qu'Apollon qui voyageait dans cette contrée passe à l'endroit où les faunes font la vendange.

Le poète décrit le dieu, un peu fat et content de lui-même. Assurément il se sait la figure belle et le divin musicien rayonne avec outrecuidance:

Il était beau à voir, debout dans le soleil, Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil, Magnifique, hautain, solennel et content, Auguste; il s'essuyait le front de temps en temps. Les cordes de métal vibraient, fortes et douces, Et l'écaille ronflait et sonnait sous son pouce, Et l'hymne s'élevait sur un mode sacré, En cadence, dans l'air pacifique et pourpré, Égale, harmonieuse et large; et, comme en feu, La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu.

Le petit peuple cornu et frisé fait de son mieux pour entretenir le royal visiteur. On lui joue des airs de flûte, on lui chante des duos. Tout cela est bien médiocre, mais Apollon, qui n'en est pas à sa première épreuve, écoute avec bienveillance. Pourtant, lorsque Agès veut se mêler au concert, la mélodie qui sort de sa flûte est tellement discordante, tellement rauque, tellement suraiguë que le dieu ne peut s'empêcher de sourire... On songe à la sérénade de Beckmesser dans les _Maîtres chanteurs_.

Alors, pour se venger, Agès parle au dieu de Marsyas. On le fait venir.--Et à partir de ce moment il faut que je vous cite les vers mêmes du poète qui, avec une mesure et une discrétion rares, au lieu de nous décrire l'écorchement du satyre et sa mort, a su s'arrêter à temps et évoquer pour nous, par son dernier vers, toute la tragédie qui le suit.

Il vint. On s'écartait sur son chemin. Il marchait vite De son petit pas sec et prompt, Comme quelqu'un qui veut en avoir fini vite. Il avait apporté sa flûte La plus petite Et la plus juste, Faite d'un seul roseau Egal et rond, Puis il s'assit en face d'Apollon, Modeste et les yeux clignés Devant le Dieu magnifique et vermeil Avec sa lyre d'or debout dans le soleil. Marsyas chanta. Ce fut d'abord un chant léger Comme la brise éparse aux feuilles d'un verger, Comme l'eau sur le sable et l'onde sous les herbes. Puis on eût dit l'ondée et la pluie et l'averse, Puis on eût dit le vent, puis on eût dit la mer. Puis il se tut, et sa flûte reprit plus clair Et nous entendions vibrer à nos oreilles Le murmure des pins et le bruit des abeilles, Et pendant qu'il chantait vers le soleil tourné, L'astre plus bas avait peu à peu décliné; Maintenant Apollon était debout dans l'ombre, Et dédoré, et d'éclatant devenu sombre, Il semblait être entré tout à coup dans la nuit, Tandis que Marsyas à son tour, devant lui, Caressé maintenant d'un suprême rayon Qui lui pourprait la face et brûlait sa toison, Marsyas ébloui et qui chantait encor A ses lèvres semblait unir un roseau d'or. Tous écoutaient chanter Marsyas le satyre; Et tous, la bouche ouverte, ils attendaient le rire Du Dieu et regardaient le visage divin Qui semblait à présent une face d'airain. Quand, ses yeux clairs fixés sur lui, Marsyas le fou Brisa sa flûte en deux morceaux sur son genou. Alors ce fut, immense, âpre et continuée, Une clameur brusque de joie, une huée De plaisir trépignant et battant des talons. Puis tout, soudainement, se tut, car Apollon, Farouche et seul parmi les rires et les cris, Silencieux, ne riait pas, ayant compris.

Voilà un poème que l'on relira chaque fois que la vie trop grise et son ennui nous feront désirer un beau rêve, non point une de ces choses vagues qui s'étirent, s'allongent et n'ont ni couleur ni contour, mais un beau rêve vivant et vif qui nous transporte dans un autre monde où les fruits sont plus savoureux, les ruisseaux d'un plus pur cristal et le ciel d'un meilleur azur.

* * * * *

Il est encore dans la _Cité des eaux_ une partie dont je ne vous ai point parlé et qui, toute composée de poèmes lyriques, nous donne une image de la nature qui n'a point de rapport avec les deux que je viens de vous décrire... Et ne croyez pas que je puisse vous en dire grand'chose, car s'il est possible de disserter sur une méthode didactique où la nature est vue comme un jardin, sur une méthode fabuleuse où le faune paraît dans les buissons, et s'il est aisé de parler d'esthétique à ces propos, dès que le poète choisit, au lieu de considérer la nature sous un angle, de parler pour son propre compte, il n'y a plus à épiloguer. On doit se taire. On doit écouter.

Ces vers-là, le poète les tire du tréfonds de lui-même, et, si nous ne vivions en un temps malheureux et déplorable où l'on ne croit plus aux divinités, je dirais avec tous les gens de bon sens que ces vers-là sont nés sous le baiser des muses.

D'ailleurs, ils sont faciles à juger. Il ne s'en trouve point de passables. Ils sont beaux ou n'existent pas! C'est la valeur même de l'homme qui y paraît. Un poète doit s'apprécier au prix de ses vers lyriques.

Dans ceux d'Henri de Régnier, nous voyons la nature vivre et palpiter, l'oiseau chanter, le forêt bruire. Et vraiment nous ne pensons guère à demander quelle est l'origine et quel est au juste le caractère de la profonde émotion, de la mâle beauté qui se dégage d'un poème tel que celui-ci:

Ce long jour a fini par une lune jaune Qui monte mollement entre les peupliers, Tandis que se répand parmi l'air qu'elle embaume L'odeur de l'eau qui dort entre les joncs mouillés.

Savions-nous, quand, tous deux, sous le soleil torride, Foulions la terre rouge et le chaume blessant, Savions-nous, quand nos pieds sur les sables arides Laissaient leurs pas empreints comme des pas de sang,

Savions-nous, quand l'amour brûlait sa haute flamme En nos cœurs déchirés d'un tourment sans espoir, Savions-nous, quand mourait le feu dont nous brûlâmes, Que sa cendre serait si douce à notre soir,

Et que cet âpre jour qui s'achève et qu'embaume Une odeur d'eau qui songe entre les joncs mouillés, Finirait mollement par cette lune jaune Qui monte et s'arrondit entre les peupliers?

Et en voyant ce poète observer si puissamment la nature et en rendre les beautés avec tant de mystère, si vous le voulez bien,

MESDAMES, MESSIEURS,

Nous comparerons, pour finir cette causerie, M. Henri de Régnier à ce très fameux Argus, fils d'Arestor, qui portait cent prunelles au front et considérait le monde avec cinquante d'entre elles tandis que les cinquante autres étaient ensevelies dans un songe.