Les Industriels: Métiers et professions en France
Part 7
«--Un sou l’tas de sardines, ma biche!
«--Un sou l’tas de plein vent!--Vous dites deux liards?--Ah ben, vous n’mangerez pas d’abricots à c’prix-là c’t’année. Ils m’coûtent à moi plus que ça.»
Chacune interpelle ainsi les passants, les passantes surtout, et offre ses prunes, ses oranges, ses fruits secs, ses pommes, ses noix, etc. Quelques-unes vendent des melons en détail, et apostrophent les chalands en ces termes: «Deux sous la coupe! la r’nommée des bons melons!» Les marchandes de noix répètent: «Des vertes au cassé! des belles noix vertes!» Elles tiennent d’une main un petit cylindre de bois qu’elles s’appliquent sur l’abdomen, et de l’autre un maillet; voilà leur enclume et leur marteau; et tout en cheminant par les rues, elles sèment leur route de coquilles de noix.
N’oublions pas celles qui, débitant des poires dites d’Angleterre, font entendre ce cri patriotique:
«Deux liards l’Angleterre! deux liards les Anglais!»
A neuf heures la cloche retentit, et, dès lors, il faut que les marchandes vagabondes enlèvent leur étalage et disparaissent. Elles restent toutefois embusquées dans les rues qui aboutissent à la Halle, guettant les sergents-de-ville chargés de les mettre en fuite. Du plus loin qu’elles aperçoivent un uniforme, elles battent en retraite comme une volée d’oisillons effarouchés par le chasseur; elles attendent que le représentant de la force publique ait tourné le dos, reviennent sur leurs pas, et recommencent à s’égosiller de plus belle, en criant: «A un sou le tas! voyez, Mesdames!»
L’état de la Halle est le critérium de celui de la Cité. Quand la police est sur les traces d’une grande conspiration, quand les _éternels ennemis de l’ordre_ s’agitent, la bande entière des sergents-de-ville est employée à réprimer l’émeute. Affranchies de toute surveillance, les marchandes des quatre-saisons prennent leurs ébats, campent au milieu de la rue, jonchent le sol de feuilles de choux, jusqu’à l’heure où, le calme étant rétabli, les chapeaux à cornes s’avancent pour expulser les éventaires usurpateurs.
Les jeunes marchandes des quatre-saisons, bouillantes et irritables, ne se soumettent pas volontiers à la domination du sergent-de-ville. Quand celui-ci les surprend immobiles, contrairement aux ordonnances, et veut saisir la charge de leur éventaire, elles se rappellent que, suivant l’axiome de 1789, l’insurrection est le premier et le plus saint des devoirs. Leurs ongles révolutionnaires ont souvent laissé des traces sanglantes sur le visage des agents de l’autorité.
LA MARCHANDE DES QUATRE-SAISONS, _regardant de travers son interlocuteur_.
Vous voyez bien que je marchais.
LE SERGENT-DE-VILLE, _d’un ton sentencieux_.
Vous étiez arrêtée, obstruant la voie publique, et gênant la circulation.
LA MARCHANDE, _avec vivacité_.
Et quand même que je m’serais reposée une miette? J’ai les jambes qui m’rentrent dans l’dos. Faut-il pas être comme le Juif-Errant?
LE SERGENT-DE-VILLE, _brusquement_.
Allons, c’est pas la peine de faire assembler l’monde; décampez, ou j’vous mène chez l’commissaire de police!
LA MARCHANDE.
Plus souvent qu’j’irais.
LE SERGENT-DE-VILLE, _irrité, saisissant la marchande par le bras_.
C’est comme ça que vous l’prenez? Allons, venez-y tout de suite!
LA MARCHANDE, _le bras levé_.
Ne m’touchez pas! je f’rais un malheur!
LE SERGENT-DE-VILLE.
Suivez-moi, et plus vite que ça.
LA MARCHANDE, _exaspérée_.
Voulez-vous m’lâcher, vilain marsouin? Comment, personne ne prendra ma défense? Vous êtes tous témoins que j’n’ai rien fait.
LE SERGENT-DE-VILLE, _entraînant sa proie_.
Le commissaire va en décider.
LA MARCHANDE, _se débattant_.
N’y a donc pas de justice en France? Grand mouchard, faut que j’t’abîme le physique!
La main robuste du fonctionnaire municipal contient son adversaire furieuse; il oppose un front impassible aux huées de la multitude. La marchande des quatre-saisons est menée chez le commissaire, laissant sur le pavé son bonnet et la moitié de ses légumes; elle passe sa soirée dans ce séjour malsain vulgairement appelé violon, et voit vendre, le lendemain, ses denrées au bénéfice du gouvernement, auquel la cargaison entière rapporte la modique somme de 10 centimes.
Les vieilles marchandes des quatre-saisons sont plus rassises et moins rebelles; presque toutes inscrites au nombre des indigents, recevant des secours des bureaux de bienfaisance, elles sont familiarisées avec la misère et la subordination. «Les sergents-de-ville nous saisissent, disent-elles; ils font vendre nos pauvres légumes, et donnent pour un sou ce qui nous en a coûté dix; mais que voulez-vous? c’est leur métier, comme le nôtre est de vendre des légumes; il faut obéir aux lois.»
Que de vertu dans cette résignation!
La vieille marchande des quatre-saisons a de vieux souvenirs de choses qu’elle n’a jamais vues. Elle parle du pilori, qui fut démoli en vertu de lettres-patentes du 16 septembre 1785, enregistrées en parlement le 16 janvier 1786. Elle indique la place qu’il occupait près des piliers de gauche de la Halle, dits _Petits Piliers_, ou _Piliers d’Étaim_. Elle raconte comment il était percé de trous par où les banqueroutiers frauduleux, qu’on exposait les jours de marché, passaient la tête et les bras. Elle persiste à appeler le _cimetière_, la place au milieu de laquelle s’élève la fontaine de Jean Goujon, quoique les charniers des Innocents aient été détruits en 1787. Sa mémoire la reporte encore au temps de Napoléon, qu’elle a vu, affirme-t-elle, venir plusieurs fois à la Halle. «Il s’habillait en simple ouvrier, comme vous et moi; personne ne le reconnaissait. Il entrait sans façon chez un marchand de vin: «Eh bien, qu’il disait, êtes-vous content?--Non, Monsieur, que répondait le marchand de vin; les contributions sont trop chères.--On les diminuera, mon brave, que répliquait l’Empereur;» et il s’en allait en donnant au marchand de vin une pièce de vingt francs. Le marchand regardait l’empreinte, et disait: «C’est son portrait tout craché; et d’ailleurs, n’y a qu’lui qui peut être si généreux: Vive l’Empereur!» Alors, toute la Halle était en rumeur; tout le monde quittait son ouvrage, et nous poussions des cris de vive l’Empereur! à être entendus des quais aux boulevards. Ah! pourquoi qu’il s’est avisé d’aller en Russie!»
Ces récits apocryphes prouvent l’embrouillement des idées de nos marchandes, mais ils démontrent en même temps que quiconque s’occupe un peu d’elles peut compter sur leur reconnaissance.
Les paysans des environs de Paris prennent rang parmi les marchands et marchandes des quatre-saisons. Les vendeurs de fruits au panier de Fontainebleau, Melun, Corbeil, Choisy-le-Roi, Villeneuve-Saint-Georges, descendent la Seine, et débarquent leurs provisions au bas du quai de la Tournelle, vis-à-vis l’île Saint-Louis. Il est interdit aux pratiques d’aller au-devant d’eux pour acheter les fruits en gros et par batelées. Défense non moins expresse d’exposer en vente des fruits gâtés, de mettre au fond des paniers des fruits de qualité inférieure ou des bouchons autres que ceux qui sont nécessaires à la conservation des denrées. Les consommateurs seraient trop heureux si ces prescriptions étaient accomplies seulement à moitié.
Toute la journée, d’autres habitants de la banlieue et des faubourgs, traînant des banneaux, ou portant des paniers à la main, sillonnent les rues, et nous assourdissent de leurs clameurs:
«Artichauts, les bons artichauts! la tendresse, la verderesse!
--Des fraises, des fraises!
--Qui veut la pêche au vin, la pêche au vin?
--Voyez les beaux œufs, Mesdames, les beaux œufs au quarteron!
--Ma belle botte d’asperges!
--Ach’tez les beaux melons!
--Mangez les pêches, buvez les pêches! à quatre pour un sou les pêches! il n’y en aura pas pour tout le monde.
--Voyez les haricots verts; quatre sous la livre!
--Voyez les belles cerises; deux sous la livre!
--Les beaux champignons! les beaux champignons!
--Pois verts au boisseau! pois verts!
--A quatre sous la livre le beau raisin! à quatre sous la livre! Allons, prenez-en connaissance; mettez-en un grain dans vot’bouche.»
Dans la catégorie des marchandes des quatre-saisons, est comprise aussi la bouquetière; non celle dont le magasin est orné de plantes rares, de cactus et d’orangers, mais la bouquetière nomade, qui débite, sur un plateau d’osier, des roses, des violettes et des œillets.
Pauvre revendeuse de fleurs, qui trafiquez d’une des plus charmantes choses de la création, nous voudrions pouvoir dire de vous que vous êtes aussi fraîche que vos bouquets; mais, hélas!....
X.
LE MARCHAND DE COCO.
Je porte tout avec moi.
_Le philosophe_ BIAS.
Il faisait sonner sa sonnette.
LAFONTAINE.
SOMMAIRE: Sortie des Funambules.--Éloge intéressé et intéressant du coco.--Le Marchand de Coco et sa femme.--Description d’un des monuments de Paris.--Un peu d’aide fait grand bien.--Courses du Marchand de Coco.--Le soleil luit pour tout le monde et pour les Marchands de Coco en particulier.--Soirée du 28 juillet 1841.-- Petite cause et grand effet.
«A la fraîche! qui veut boire?»
Tel était le cri que poussait tous les soirs François Champignol, marchand de coco parisien, à la porte du théâtre non royal des Funambules.
Ce jour-là, le spectacle venait de finir; la fée bienfaisante avait uni Colombine et Arlequin au milieu des flammes du Bengale, et les spectateurs, ravis de ce dénouement imprévu, se retiraient en calculant le nombre de coups de pied qu’avait reçus Pierrot pendant le cours de la représentation.
«Un grand verre, un verre de deux liards, s’il vous plaît, monsieur Champignol.
--Ah! c’est toi, l’Hanneton, dit le Marchand de Coco; tu continues à faire prospérer mon commerce; tu n’me fais pas d’infidélités, et t’as raison. Les glaces à deux liards pièce, vois-tu, la limonade à la glace à un sou le verre, c’est de la drogue. On avale ça quand on a chaud, l’estomac entre en révolution, et le lendemain on est sur le flanc. Ma tisane vaut mieux, surtout depuis que j’ai imaginé d’y mettre de l’essence de citron et de la vanille en liqueur. Le médecin de not’ maison prétend que l’eau _éducorée_ avec du réglisse est une _panachée_ universelle.
--C’est pas pour vous flatter, monsieur Champignol, mais votre tisane est _chicandarde_[8].
[8] Les mots de _chicard_, _chouette_, _rupin_, _chicandard_, sont employés pour exprimer la perfection par les ouvriers parisiens. Nous avons cherché, dans cet article, à reproduire leur patois, qui, malgré quelques termes analogues, ne doit pas être confondu avec l’argot. C’est un dialecte tout particulier, abondant en métaphores et en mots pittoresques.
--Tu n’devrais jamais avoir d’autre boisson, l’Hanneton; j’crois remarquer pourtant que depuis quelques jours il t’arrive d’entrer chez le marchand d’vin plus souvent que de coutume; tu deviens _pochard_[9], mon ami, et je te dirai à ce propos...
[9] Fainéant et ami du plaisir.
--Pardon, excuse, monsieur Champignol; mon patron m’attend; il est tard. Bonsoir, j’_m’esbigne_; j’vais _tapper d’l’œil_[10].
[10] Je me sauve; je vais dormir.
François Champignol était un ancien soldat. Il avait fait la campagne d’Espagne en 1824 assez glorieusement pour mériter le grade de caporal. Des blessures l’avaient mis hors d’état de continuer son service, et de reprendre, en rentrant dans la vie civile, son ancienne profession de charpentier. Ayant uni son sort à celui d’une marchande de coco, il s’était décidé à exercer le métier de sa digne épouse, supputant que, dans cette industrie, il gagnerait aisément six francs avec un franc cinquante centimes de déboursés. Champignol avait atteint la quarantaine; sa figure hâlée n’était pas exempte de noblesse; tout son accoutrement se recommandait par une extrême propreté. La blancheur de son tablier faisait ressortir les riches teintes du sac où il enserrait sa monnaie. Sa fontaine, assujettie sur son dos avec des bretelles, était de tôle étamée en dedans, et peinte en dehors. Elle était enjolivée de clochettes, et surmontée d’une Renommée qui, les joues gonflées, la trompette à la main, tenait le pied droit en l’air, selon l’usage de toute renommée bien apprise.
Les bénéfices du vendeur de tisane, sans être usuraires, le mettaient à même d’avoir le pot-au-feu deux fois par semaine, et d’occuper avec sa femme une chambre d’une étendue raisonnable rue de La Harpe, au cinquième étage, sur le derrière. Il avait sollicité et obtenu l’autorisation de vendre dans le jardin du Palais-Royal, rendez-vous général des enfants du centre de Paris. A son aspect, la bande juvénile se sentait le gosier sec, les rondes étaient interrompues, on cessait de chanter:
Nous n’irons plus au bois, Les lauriers sont coupés,
pour crier: «V’là le père Champignol! buvons du coco!»
Les enfants avaient toujours soin d’économiser pour acheter de la tisane au père Champignol.
Il avait aussi le privilége, envié par tous ses confrères, de débiter son liquide aux spectateurs des petites places dans les théâtres de l’Ambigu et de la Gaieté. Il montait, pendant les entr’actes, aux quatrièmes galeries, et, du haut du dernier rang, annonçait sa présence par ces cris sonores:
«A la fraîche! qui veut boire? v’là l’marchand.»
Soudain la plèbe encaquée, et ruisselante de sueur, ondulait. Vingt voix s’élevaient à la fois:
«St, st, st! ohé! par ici, tisanier! par ici! un grand verre! un verre d’un liard!»
Vingt bras s’allongeaient pour saisir les gobelets emplis de la liqueur rafraîchissante. Ils circulaient de main en main jusqu’aux premières banquettes, et la récolte de liards, fidèlement transmise, tombait dans le sac du fortuné commerçant.
La femme de Champignol avait une boutique de coco en plein air au coin du Pont-au-Change; c’était, dans son genre, un établissement magnifique. Le corps de la fontaine se composait d’une boîte carrée; au-dessus des brillants robinets était une glace, au-dessus de la glace, une horloge; au-dessus de l’horloge, le Panthéon en miniature, et sous le dôme, un Napoléon de bois sculpté. Madame Champignol et sa tisane étaient adorées de quiconque hantait ces parages; elle comptait au nombre de ses pratiques des mariniers, des marchandes de fleurs, des municipaux, et même des avocats stagiaires. Quant à son mari, il rôdait sur les quais, et vendait assez de coco pour avoir besoin de renouveler plusieurs fois sa provision.
Au mois de juillet 1839, il était au bas du quai de la Monnaie, et occupé à remplir sa fontaine d’une eau médiocrement limpide, quand il entendit des cris de détresse; un enfant qui se baignait venait de perdre pied. Champignol ne savait pas nager, mais sa grande taille le garantissait de tout danger dans cet endroit peu profond. Il se mit donc à l’eau, saisit l’imprudent par le bras, et le ramena sur le rivage.
«Merci, Marchand de Coco, dit l’enfant quand il eut repris haleine; sans vous, _j’descendais la garde_[11]; c’est égal, j’ai bu un fameux coup d’_anisette de barbillon_.»[12]
[11] Je périssais.
[12] Un coup d’eau.
--Ça t’apprendra à t’baigner en pleine eau, méchant _môme_[13], s’écria Champignol avec indignation; r’habille-toi vite, et r’tourne chez tes parents; demeurent-ils loin d’ici?
[13] Enfant.
--Au Père-Lachaise, dit l’enfant.
--Tu n’as pas d’parents? Qui est-ce donc qui prend soin de toi?
--C’est M. Dalu, fabricant de passementerie civile et militaire, au faubourg Saint-Antoine. Après la mort de papa, j’avais été arrêté comme vagabond; ce brave homme m’a réclamé au tribunal, et depuis ce temps-là je suis en apprentissage chez lui. J’ai été aujourd’hui porter une paire d’épaulettes à un grognard de Babylone, et c’est en r’venant qu’j’ai voulu tâter si l’eau était bonne....... Voilà!...
--Comment t’appelles-tu?
--Julien Jalabert, surnommé l’Hanneton, parce que je n’suis pas précisément fort comme un Turc.
--Eh bien, Julien Jalabert, surnommé l’Hanneton, fais-moi le plaisir d’aller voir chez ton patron si j’y suis; file ton nœud.
--En vous remerciant, tisanier.
--N’y a pas d’quoi.»
Depuis cette époque, Champignol avait souvent rencontré l’Hanneton, et il s’y était involontairement attaché. Il le trouvait à la porte du spectacle, dans les promenades publiques, sur les boulevards, le long des quais. L’hiver n’interrompait point leurs relations, car le Marchand de Coco allait débiter sa tisane dans les ateliers, les imprimeries, les teintureries, et visitait régulièrement la fabrique où travaillait Jalabert. Il y avait en toute saison, entre le Marchand de Coco et l’apprenti passementier, échange de bons procédés et de questions amicales.
«L’négoce va-t-il, monsieur Champignol? gagnez-vous d’la _douille_[14]?
[14] De l’argent.
--Mais oui, je _boulotte_; les chaleurs me font du bien; tout le monde a soif, notamment les bonnes, les enfants, et les _pioupious_. Si le vent tournait à la pluie, j’serais _fumé_. J’dépends du beau temps, comme les hirondelles.
--Vous devez être bien las, monsieur Champignol, à la fin de votre journée?
--J’crois bien; faut diablement s’fouler la rate pour amasser des _noyaux_[15]. Sais-tu que j’fais au moins huit lieues par jour? Heureusement qu’j’ai pour m’appuyer le bâton qu’est emmanché au bout d’ma fontaine. Enfin, si le soleil continue à chauffer le pavé, j’espère être à même de satisfaire mon ambition; y a longtemps qu’j’ai envie d’acheter des gobelets d’argent. Mais dis-moi donc, l’Hanneton, il m’semble que tu flânes bien, mon garçon; j’te vois tous les jours de semaine faire ton lézard au soleil.
[15] _Idem._
--C’est que je suis chargé des commissions de la maison. Tantôt je porte des épaulettes, des dragonnes, des armes, des schakos, des ceinturons à l’École-Militaire; tantôt on m’envoie remettre des galons de livrée à des domestiques du faubourg Saint-Germain.
--Et tu t’arrêtes sur le boulevard du Temple pour jouer à la _fayousse_[16]; encore si c’était avec de braves apprentis!... mais tes camarades me sont suspects. J’n’ai pas d’lorgnon, je n’mets pas mon œil sous cloche, mais j’vois clair tout d’même, imprudent _moutard_. J’ai _reluqué_ ta société, et, franchement, elle ne me paraît pas des plus _chouettes_. Tous ces gaillards-là ont de vilaines _balles_, mon ami; ils sont tournés comme Henri IV sur l’Pont-Neuf, et m’font l’effet de n’songer qu’à faire la noce, au risque d’être dans la _panne_[17] et de se brosser l’ventre après.
[16] Aux billes, à la tapette.
[17] La misère.
--J’vous assure, monsieur Champignol, qu’ce sont des jeunes gens comme il faut.
--Veux-tu taire ton bec? Ce sont au moins des _loupeurs finis_[18], et j’te conseille de les éviter.»
[18] Des bambocheurs achevés.
Le Marchand de Coco avait raison. Julien Jalabert avait renoué, avec de jeunes escrocs, des liaisons ébauchées au temps où il se trouvait en état de vagabondage, et ils travaillaient activement à l’initier à leurs coupables secrets.
Pendant plusieurs semaines, l’apprenti passementier évita le Marchand de Coco, et quand il l’apercevait, il s’enfuyait à toutes jambes, comme s’il eût appréhendé la présence du sévère donneur de conseils.
Quelques jours après les fêtes de juillet 1841, Champignol vit tout à coup venir à lui Jalabert, blême, défait, et l’air embarrassé.
«Quel heureux hasard! dit le Marchand de Coco, d’un ton ironique; te voilà donc, l’Hanneton! ingrat que tu es, tu m’abandonnes!
--J’ai été très-occupé, balbutia Jalabert; pourtant je vous ai entrevu aux Tuileries dans la soirée du 28; comment donc y êtes-vous entré?
--Les jours de fête, je ne manque jamais de me mettre aux aguets près des grilles du jardin royal, et, quand les sentinelles ont le dos tourné, crac!... je m’faufile à travers la foule, et me v’là dans l’jardin, où je fais de fameuses recettes, à la barbe des inspecteurs.
--Tiens, tiens..... Dites donc, monsieur Champignol, demanda l’enfant après un moment de silence, avec quoi sonnez-vous pour avertir les passants?
--Drôle de question! Tu vois qu’à chacun de mes gobelets est attaché un anneau de cuivre au moyen d’une courroie. J’n’ai qu’à faire jouer cet anneau pour produire un son: tin, tin, tin; voilà toute ma mécanique.
--Ah! c’n’est qu’ça, reprit Jalabert. Eh bien, monsieur Champignol, votre mécanique m’a rendu un crâne service.
--Comment ça, mon garçon?
--J’vas vous l’dire, monsieur Champignol, à condition que vous n’m’en voudrez pas, et qu’vous aurez égard à mon r’pentir. J’vais vous débiter ma confession, absolument comme si vous étiez M. le curé de Saint-Ambroise. Si j’vous avais écouté, je n’aurais pas été si avant...
--De quoi s’agit-il, mon camarade?
--Faut donc vous avouer, monsieur Champignol, que mes associés étaient de la canaille, des propres-à-rien, des filous, quoi! Le mot est lâché! Leur chef, un ancien détenu des Madelonnettes, a été condamné, en 1835, pour avoir volé une pièce d’indienne sur un étalage. Il m’avait endoctriné si bien, que j’avais envie de travailler dans son genre.
--C’est-il possible?
--Mon Dieu, oui, monsieur Champignol. Pour lors, nous étions l’autre soir aux Tuileries, sur la terrasse du bord de l’eau, au moment du feu d’artifice; devant nous se tenait un Allemand, un Prussien, je crois, car je lui ai entendu crier: _Mein gott!_ Vous savez que j’abomine les Prussiens, qui ont tué mon grand-père à Austerlitz. Ce Prussien était donc là, le nez en l’air, lorgnant les bombes lumineuses, et faisant son _esbrouffe_[19]; d’une de ses poches sortait un superbe foulard. «Bon! que m’dit Auguste, v’là une superbe occasion de débuter!» Nous revenions de la barrière, où nous avions pas mal _soiffé_; je n’avais pas la tête à moi; Auguste me poussait du coude, et ma foi!... j’avançais la main, quand j’entends près de moi: Tin, tin, tin!.... C’était vous.... Je reconnus votre Renommée entourée de drapeaux tricolores. Le bruit que vous faisiez, monsieur Champignol, fut pour moi comme la voix d’un ange gardien, parole d’honneur! Je me rappelai vos excellentes leçons; je me dis que j’étais un vrai gueux. Un mouvement de la foule m’ayant séparé de ma bande, j’allai m’asseoir sur un banc, du côté du Sanglier, et là, à force de réfléchir, je me mis à pleurer comme une gouttière. Voilà mon histoire, père Champignol, et je vous prie de croire que je suis corrigé; l’aveu que je vous fais en est la preuve. Gardez-moi donc votre estime; et comme je _trime_ depuis deux heures pour vous chercher, et que je suis altéré, ayez l’obligeance de me donner pour deux liards de coco.»
[19] Se carrant avec fierté, se pavanant.
XI.
LE BOUCHER DE PARIS.
O meurtriers contre nature!
J.-J. ROUSSEAU, _l’Émile_.
SOMMAIRE: Détails historiques.--Abattoirs.--Halle à la viande. --Boucher.--Garçon d’échaudoir.--Garçon étalier.--Bœuf Gras.