Les Industriels: Métiers et professions en France

Part 19

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Sortez de très-bonne heure, à six heures en été, à huit heures en hiver, dirigez-vous vers une maison en construction, et Dieu merci, ce spectacle n’est pas rare à Paris, vous verrez arriver de tous côtés un régiment d’ouvriers, dont voici le signalement: blouse bleue ou blanche pour les uns; veste de grosse toile pour les autres; poche gonflée d’un paquet de tabac, d’une pipe ordinairement en terre et savamment culottée, enfin, d’un mouchoir de coton à carreaux rouges; pantalon de toile ou de cotonnade bleue; énormes et solides souliers où même la modeste chaussette n’est point admise. Le costume est complété par une casquette d’étoffe de drap, ou un chapeau qu’on soupçonne plutôt qu’on ne le reconnaît, sous le mouchetage qu’y ont laissé le plâtre délayé et la boue jaunâtre que produit le sciage de la pierre. Cette coiffure est déformée d’ailleurs par les coups de poing de l’amitié et de la colère.

Les porteurs de l’uniforme ci-dessus analysé sont les ouvriers du bâtiment qui viennent commencer leur journée.

Puisque aussi bien nous voici sur le chantier, nous y resterons, et tandis qu’ils vont, suivant l’usage antique, se _réchauffer le coffre_ d’un canon de blanc ou de rouge, selon les goûts, deux mots au sujet du chantier.

Il se compose d’abord, comme sans doute vous le présumez, du lieu même où s’élève la maison et en outre de la portion de trottoir que l’administration concède à raison de cinq francs par mètre à l’entrepreneur durant toute la durée de la construction. Ainsi, quand on maudit ces clôtures de planches qui, durant plusieurs mois, viennent interrompre la circulation, du moins on a la consolation de penser que cela profitera à cet énorme budget de la ville de Paris qui permet à la municipalité d’accomplir tant d’améliorations en toutes choses; il y a compensation.

Six heures sonnent, et chacun reprend son ouvrage interrompu la veille. Les uns grimpent aux échelles et continuent la pose de leur pierre, les autres préparent le mortier ou le plâtre sur place. Si on a assez d’espace pour scier et tailler la pierre à _pied-d’œuvre_, comme disent les gens du métier, vous entendez de toutes parts grincer la scie, retentir le maillet du tailleur de pierre, sinon les bardeurs arrivent portant sur leur _bar_ ou petite charrette à bras, la pierre qu’ils ont été chercher au chantier de sciage; les garçons Maçons ou manœuvres exécutent les ordres du compagnon Maçon auquel ils sont attachés; ils montent le mortier qu’ils ont préparé aux étages supérieurs, ils portent les pierres de petite dimension; enfin, ils rendent à leur compagnon tous les services utiles et souvent de pur agrément que celui-ci réclame avec l’espérance de se faire plus tard servir à leur tour.

Le garçon Maçon est, de tradition, le séide, l’_alter-ego_ ou mieux le serviteur fidèle, dévoué d’un maître ou compagnon, d’habitude fort capricieux. Ainsi, un compagnon, perché à l’étage supérieur, appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou six échelles, saute d’échafaudage en échafaudage, de poutre en poutre.

«Dis donc, gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe,» et la victime redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout aussi sérieuse.

Mais quand l’apprentissage sera terminé, quand il sera compagnon, le manœuvre aussi aura son garçon pour aller quérir sa pipe ou son tabac; et l’on parle des droits de l’homme et de la liberté individuelle!

S’il fallait de nos jours, où les rois sont liés par des chartes, des constitutions et des chambres, personnifier le despotisme, nous ne saurions mieux choisir que le compagnon Maçon et en regard nous mettrions son garçon comme le vivant symbole du dévouement et de l’abnégation; nous disons Maçon pour employer le terme générique sous lequel le monde désigne vulgairement les ouvriers en bâtiments; mais le tailleur de pierres, le poseur, le plâtrier, etc., ont aussi leur garçon.

Au surplus, si vous désirez avoir la valeur de tous ces travailleurs, évaluée en monnaie courante, la voici:

Tailleur de pierres, la journée 4 fr., 4 fr. 50 et 5 fr. Maçons, poseurs, contre-poseurs, etc., la journée 3 fr., 3 fr. 50, rarement 4 fr. Garçons Maçons, manœuvres, etc. 2 fr., 2 fr. 50.

Pour l’entrepreneur, il n’y a pas d’autre distinction que celle-ci; pour lui tout se résout en plus ou moins de pièces de cinq francs à donner le jour de la paye. Peut-être bien même, pour beaucoup d’entre eux, l’estime qu’ils accordent à leurs ouvriers est en raison inverse du prix qu’ils leur donnent.

Aux pièces ou à la tâche, comme on évalue le travail plus que le temps, un bon ouvrier peut singulièrement augmenter son salaire et gagner jusqu’à sept et huit francs par jour, principalement les tailleurs de pierres qui, le plus ordinairement, travaillent à la tâche. Si tous ces ouvriers, répandus dans les diverses parties du bâtiment, étaient abandonnés à eux-mêmes, on peut dire sans crainte de les calomnier que la mousse aurait tout le temps de verdir sur chaque pierre et que Paris n’aurait pas vu de longtemps tous ces nouveaux quartiers qui s’élèvent comme par enchantement.

Le Maçon est essentiellement ami du proverbe: Hâte-toi lentement, ou de celui qui dit: Qui va doucement va longtemps (_Chi va piano va lontano_); probablement les plâtriers transfuges d’Italie auront apporté dans le métier cette grande maxime des paresseux, que les Maçons feraient volontiers graver en lettres d’or, dans leurs chantiers et dans leur chambrée. Aussi, cet amour exagéré a-t-il donné lieu à un proverbe caractéristique: Sueur de Maçon vaut un louis. On voit que leur réputation date de loin à cet égard.

Pour surveiller ses dispositions au _dolce far niente_, l’entrepreneur a sur les lieux un contre-maître qui prend le titre de maître compagnon Maçon, chargé de la direction des travailleurs. C’est lui qui gourmande les paresseux, marque les retardataires ou les absents. Il parcourt l’atelier, vérifie partout si le temps est bien employé, si les choses marchent convenablement, bien entendu qu’au besoin il donne çà et là un conseil et un coup de main; et ses services et ses avis sont d’autant plus nécessaires que tout ouvrier qui se trouve en présence d’une difficulté qui lui semble insoluble se croise paisiblement les bras et attend que le ciel ou le maître compagnon lui vienne en aide. On comprend facilement toute l’importance des fonctions de ce dernier et l’attention que l’entrepreneur doit apporter à le choisir. En effet, non-seulement il faut qu’il soit actif, intelligent, mais encore incorruptible, et qu’il sache résister courageusement aux jugements irrésistibles du marchand de vin. Habituellement, toutes ces précieuses qualités sont estimées au prix de 180 à 200 fr. par mois par l’entrepreneur qui garde à l’année et même pendant le temps du chômage, durant l’hiver, cet utile employé.

Pendant que nous avons parcouru le chantier, que nous avons flâné çà et là au milieu des échafaudages, le temps s’est écoulé, il est neuf heures, et au premier son de l’horloge, tout s’arrête; les bras restent en suspens. La pierre qu’on enlevait demeure en équilibre; toutes les mains ont presque lâché le _câble_, comme disent nos ouvriers, avant même qu’on eût donné un point d’appui à la masse menaçante suspendue en l’air; le mortier sèche sur la truelle; toutes les scies ont, d’un commun accord, cessé leur horrible grincement; c’est l’heure du déjeuner, et depuis le dernier manœuvre jusqu’au plus habile tailleur de pierres, personne ne donnerait au travail une minute de plus que le temps qu’il lui doit exactement. On a fait un reproche aux Maçons de cet ensemble admirable, de cette spontanéité touchante et unanime; mais nous demanderons si l’entrepreneur ne se hâte pas _de les repincer au demi-cercle_, pour employer une de ses expressions ordinaires, dès qu’il peut les surprendre en défaut. En exerçant rigoureusement le droit de quitter le chantier pour la table de la gargotte, le chantier est irréprochable; mais quand il faut reprendre le ciseau, quand le temps du repas est écoulé, il montre une conscience beaucoup moins scrupuleuse.

Tandis que les Manœuvres mangent modestement en plein air le morceau de charcuterie, ou l’angle de fromage de Brie, accompagné de l’énorme morceau de pain que vous avez certainement remarqué sous leur bras à leur arrivée au travail, les compagnons Maçons se rendent chez le marchand de vin le plus proche, qui, au moment du déjeuner, a eu l’attention de tremper la soupe, potage plantureux, flanqué de pommes de terre, de légumes, où la carotte tient un honorable rang, et dont le pain, fourni par les ouvriers, forme la base solide. Le tout est arrosé d’un ou deux litres selon le nombre des convives, et après ce repas où se traitent les affaires, où les nouvelles circulent, à la suite duquel le plus lettré lit le _canard_ en vogue que le crieur public échange contre la pièce de cinq centimes, vulgairement un sou, chacun emploie le surplus de son loisir à son gré. La pipe en fait principalement les frais, et les Maçons, mollement couchés sur un tas de plâtre au soleil l’été, groupés l’hiver autour du feu, quand par hasard il s’en trouve sur le chantier ou dans les environs, lancent gravement la fumée avec toute l’insouciance du dandy qui vient après dîner fumer son cigare sur le boulevard des Italiens. Pour le Maçon, la distraction c’est le repos, et il abhorre tous les divertissements qui réclament de l’activité.

A dix heures on reprend le travail jusqu’à deux, on mange une seconde soupe, et la journée se termine à six heures. L’ouvrier est libre alors de regagner son gîte, et il faut, je vous assure, les séductions de _ladite_ bouteille pour qu’il retarde l’heureux moment où il s’étendra dans son lit.

Les compagnons Maçons, comme tous les ouvriers, habitent à peu près tous les quartiers. Cependant ils se logent de préférence aux environs de l’Hôtel-de-Ville, et les petites rues sales et étroites qui avoisinent le palais municipal, renferment de nombreux garnis. Ils se réunissent pour former une chambrée, et s’installent chez un logeur qui cumule en outre l’office de restaurateur, ou plutôt de gargotier. C’est lui qui prépare le souper; c’est lui qui, dans le moment où le travail manque, fournit les repas à crédit à ceux dont il se croit sûr.

Le rendez-vous général des compagnons Maçons est à la place de Grève. Dès cinq heures du matin ils y arrivent en foule, et non-seulement les ouvriers s’y rendent, soit pour attendre de l’ouvrage, soit pour chercher des camarades; mais le rôleur (on appelle ainsi le compagnon spécialement chargé de trouver des engagements) et l’entrepreneur y viennent pour enrôler des travailleurs, c’est de ce point de réunion qu’est venue l’expression _faire Grève_, appliquée aux Maçons qui sont oisifs, soit faute de travail, soit volontairement. Les compagnons nouvellement débarqués à Paris pour y tenter la fortune, vont tout d’abord à la place de Grève. C’est encore là, chez le marchand de vin, dans cette arrière-boutique garnie de tables grossières dont les nappes marquées de larges taches violettes attestent la qualité du liquide, dans cet obscur refuge de l’ouvrier parisien, qu’on vient tour à tour se payer des _rondes_ en attendant l’ouvrage; et souvent bien des coalitions, des complots, parfois d’honnêtes projets pour l’avenir se sont formés là, _inter pocula_, ce que nous traduisons librement par: en face d’une foule de litres, dans les tavernes enfumées où viennent siéger à la fois l’oisiveté, le malheur et la police.

Les charpentiers et les menuisiers font Grève comme les Maçons; pour les serruriers, ils ont élu domicile au Pont-au-Change, où la boutique du marchand de vin est également un annexe nécessaire, un asile rarement désert.

Nous avons longuement insisté sur les occupations des Maçons, parce que c’est au milieu de leurs travaux qu’on les voit avec leur véritable physionomie. Maintenant nous devrions sans doute parler de leurs plaisirs; mais on les connaît, ils sont calmes et se résument le plus souvent dans une consommation extraordinaire de veau froid, de gibelottes plus ou moins authentiques, de salades furieusement assaisonnées, et surtout de vin à six et à huit. Le tout est varié par des promenades de pure observation aux bals qui, dans toutes les saisons possibles, ont le privilége de fournir la banlieue de valses et de quadrilles. Assez fréquemment la journée se termine par des rixes auxquelles les Maçons prennent une part plus active. Nous ne reviendrons donc pas sur les joies un peu grossières qui sont les mêmes pour toutes les classes laborieuses de cette capitale, si fière de son luxe raffiné et de sa civilisation, et nous nous bornerons à nommer les jours de fête du Maçon, ceux où l’habit bleu à larges pans, à boutons de métal, s’étale fièrement au soleil, où l’on chausse les bottes carrées, solides comme les souliers, mais éclatantes d’une magnifique couche de cirage: jours solennels pour lesquels on se pare de la montre d’argent que laissent deviner le cordon de soie flottant galamment sur le gilet, et les breloques d’acier poli.

_Le saint Dimanche_, le lundi, surtout celui qui suit la paye; la fête patronale que les tailleurs de pierres célèbrent à l’Ascension, les charpentiers à la Saint-Pierre, les menuisiers à la Sainte-Anne, les serruriers à la Saint-Pierre; la Pose du bouquet, la Conduite des camarades à leur départ, sont autant de jours consacrés au repos par les Ouvriers en bâtiment, d’après les souvenirs les plus respectables et certainement les plus respectés.

Dans le nombre, deux fêtes méritent d’être signalées: la Pose du bouquet et la Conduite des camarades.

Quand les Ouvriers ont terminé un bâtiment, lorsque le dernier coup de ciseau est donné, que la dernière pièce de charpente est posée au faîte de l’édifice, ils se cotisent, achètent un énorme branchage encore couvert de sa verdure, qu’ils ornent de fleurs et de rubans; puis, l’un d’eux, choisi au hasard, va attacher au haut de la maison qu’on vient d’élever le bouquet resplendissant des Maçons, et quand tout l’atelier voit se balancer fièrement dans les airs le joyeux signe, quand il voit les faveurs voltiger à chaque brise, le feuillage onduler doucement au souffle du vent, au sommet de cette maison dont on creusait les fondations il y a quelques mois; il applaudit et lance un bruyant vivat. Cette cérémonie accomplie, on prend deux autres bouquets dont les dimensions font la beauté plutôt que le choix des fleurs, et on se rend chez le propriétaire, le bourgeois, puis chez l’entrepreneur. Tous deux, en échange de l’offrande fleurie et parfumée des ouvriers, lâchent quelques pièces de cinq francs avec lesquels on termine gaiement la journée, sans trop se rappeler les fatigues de la veille, sans s’inquiéter non plus des soucis du lendemain. La Pose du bouquet, modeste solennité, charmante des fleurs qui font la parure de ce jour, est une de ces heureuses traditions qu’on retrouve encore, mais trop rarement dans les différents corps de métiers.

La Conduite est une marque d’estime qu’on accorde plus peut-être dans les villes de province qu’à Paris à l’ouvrier qui s’éloigne et qui a su, durant son séjour, obtenir l’estime et l’amitié de sa corporation. Cette bienveillante démonstration est principalement en usage parmi les ouvriers affiliés à quelqu’une des sociétés de compagnonnage. Le jour du départ on se réunit en une troupe nombreuse, chacun revêtu de ses habits de fête, et on accompagne le partant jusqu’à une certaine distance de la ville qu’il abandonne. L’un porte sa canne, l’autre son sac, le reste se charge de verres et de bouteilles; puis on marche en causant, en chantant, en trinquant jusqu’au moment de la séparation; alors on porte une santé générale au voyageur, et l’on se sépare. Malheureusement la Conduite ne finit pas toujours aussi paisiblement, surtout parmi les ouvriers compagnons. Il arrive quelquefois qu’une société rivale, prévenue du départ, se rend sur les lieux; l’amicale séparation se transforme en une sanglante mêlée; souvent, l’ouvrier qui partait le cœur content, rempli d’espérance, joyeux à l’avance des aventures et de la liberté du voyage, voit son tour de France subitement interrompu, et ne quitte le champ de bataille que pour aller à l’hôpital attendre son rétablissement.

Toutefois, il faut ajouter, à l’honneur de nos ouvriers, que ces rencontres deviennent plus rares de jour en jour; mais les annales du compagnonnage renferment de nombreux récits de ces luttes acharnées.

Ainsi, sans remonter fort loin, en 1816, deux sociétés rivales de Tailleurs de Pierres, excitées par la jalousie, par la concurrence, se rencontrèrent aux environs de Lunel, dans le Languedoc, et en vinrent aux mains avec une fureur extrême. Le combat dura longtemps, et plusieurs combattants des deux parts y perdirent la vie. Comme dans de plus importantes circonstances, les deux partis célébrèrent également la victoire par des chansons. Nous citerons un couplet de l’une d’elles, pour montrer l’ardeur passionnée, barbare, avec laquelle on se combattait alors:

Entre Vergère et Muse, nos honnêtes compagnons Ont fait battre en retraite trois fois _ces chiens capons_. Nous détruirons ces scélérats; Nos compagnons sont bons là. Fonçons sur eux le compas à la main, Repoussons-les, car ils sont des mâtins.

REFRAIN.

Pas de charge, en avant! Repoussons tous ces brigands, Ces gueux de Dévorants Qui n’ont pas de bon sang.

On peut juger, par ces brutales expressions, par ces vers horribles que nous empruntons à un livre publié sur le compagnonnage précisément par un ouvrier de bâtiment, un menuisier, de la fureur aveugle avec laquelle, dans trop d’occasions, ces associations ont défendu ce qu’elles appelaient les priviléges et la suprématie de leurs sociétés. Heureusement les mœurs tendent à s’adoucir; les préjugés s’effacent trop lentement, il est vrai, mais les chants des ouvriers sont inspirés aujourd’hui par une muse plus calme, plus bienveillante.

Les Maçons (et nous entendons par là les ouvriers plâtriers et ceux qui font les murs en moellons) s’engagent rarement dans les liens du compagnonnage; mais les menuisiers, les charpentiers, les serruriers, et particulièrement les tailleurs de pierres, qui sont considérés comme les compagnons le plus anciennement réunis, et dont l’affiliation, selon les mythes poétiques du compagnonnage, remonte à la fondation du temple de Salomon, appartiennent tous à des sociétés de compagnonnage. L’origine et la prééminence de ces réunions enfantent les interminables rivalités dont nous venons de parler.

Les compagnons tailleurs de pierres se partagent en deux sociétés: l’une des compagnons _étrangers_, surnommés les _loups_; l’autre des compagnons _passants_, dits les _loups-garous_; et l’animosité en était venue à ce point, qu’il était prudent, dit-on, quand on voulait faire construire un pont par des ouvriers rivaux, de mettre la rivière entre eux; encore cette barrière n’était-elle pas suffisante pour éviter toute querelle. Dans certaines villes, les compagnons se sont partagé les travaux des divers quartiers; et, pour ne citer que Paris, les uns ont adopté toute la partie de la ville située sur la rive gauche de la Seine, et les autres la rive droite.

Maintenant, peut-être désirerez-vous savoir si les ouvriers en bâtiments, ainsi que d’autres travailleurs qui viennent de préférence de certaines parties de la France, sont plutôt enfants du Midi que du Nord; s’ils arrivent des montueuses contrées du Puy-de-Dôme, du Dauphiné ou des plaines uniformes de la Champagne. Non, il n’en est pas de ces compagnons comme des chaudronniers, qui sortent tous des gorges calcinées du Cantal. Bordeaux aussi bien que Lille, les Hautes-Pyrénées et la Moselle, la Creuse et le Haut-Rhin, nous envoient également des ouvriers en bâtiments; et, dans ces patois de toute sorte qui se croisent à l’heure du repos, vous reconnaissez à la fois le vif accent du Provençal, la traînante prononciation du Lorrain, l’inintelligible et dur idiome de l’Alsacien. Ainsi, tout récemment, des ouvriers maçons ont quitté les travaux des fortifications de Paris parce qu’ils ne trouvaient pas la bière à leur gré (c’étaient des Flamands); au chemin de fer de Rouen, des travailleurs ont repassé la Manche pour redemander à la perfide Albion ses brouillards et son ale. Cependant on remarque que les manœuvres sont fournis par l’Allemagne dans une proportion considérable; et parfois leur importation est tellement récente, que le moins ignorant, ou, si vous voulez, le plus savant d’entre eux, doit servir, sur le chantier, d’interprète à ses compatriotes. Les habitants de la Creuse sont aussi assez nombreux pour que leur tranquillité, leur honnête conduite, aient acquis à leur département une honorable réputation de moralité. La Picardie, la Normandie, le Dauphiné, le département de l’Hérault, donnent d’excellents tailleurs de pierre.

Cependant il nous faut signaler la classe d’ouvriers chargée de _monter les murs_, les Limousins, qui sortent exclusivement du pays de Limoges, et qui ont fait donner aux travaux spéciaux auxquels ils se livrent la désignation caractéristique de _limousinage_. Ceux-ci font corps par leur commune nationalité. Ils témoignent généralement d’une parcimonie que les médisants appellent même avarice. Pendant le temps du chômage, qui commence environ au 20 novembre, et qui dure jusqu’au milieu du mois de mars, les Limousins, soit isolément, soit réunis, regagnent assez habituellement le pays qui leur a donné le jour; ils y apportent leurs épargnes de l’année. Et puis, une dernière fois, ils reviennent dans leur chère patrie pour ne la plus quitter, et narguent alors les maîtres et le chômage.

Dans un pays comme le nôtre, où la police veille avec une si touchante sollicitude sur tous les citoyens, vous devez bien penser qu’elle n’a rien négligé pour maintenir l’ordre, la soumission parmi cette vaste corporation des ouvriers en bâtiments, et pour être à même de vérifier à tout instant leur moralité. L’administration a donc multiplié les règlements, les ordonnances; elle mesure les pas des compagnons, fixe leurs itinéraires, décide des salaires, de la durée du travail, etc., etc.; enfin elle exige de tous un _livret_, qui est, en quelque sorte, le compte-courant de la conduite et de la position du travailleur. Ce sont les mémoires fort abrégés de son existence en même temps que son livre de compte; il y inscrit la date de ses engagements, le nom de ses maîtres, les sommes qu’il reçoit, et sur la première page, les noms, prénoms, professions, etc., etc., selon l’éternelle formule. On le voit, si, pour les mauvais ouvriers, le livret est un acte perpétuel d’accusation, pour les compagnons zélés, laborieux, honnêtes, il devient un véritable livre d’or où sont inscrits ses titres de noblesse, les plus honorables de tous: ceux que donnent l’intelligence, le travail et l’honnêteté.

Aussi sommes-nous sûr que ces illustres industriels qui, par leur active persévérance, sont arrivés des rangs inférieurs à une haute position, ne regardent pas sans orgueil l’humble livret qui fut le confident de leur misère, de leurs fatigues d’autrefois; et on peut calculer avec une certaine fierté ses revenus, quand, après avoir manié des billets de banque, on jette les yeux sur les pages crasseuses et raturées de son ancien livret.

TABLE DES MATIÈRES

ET DES VIGNETTES.

Pages.

INTRODUCTION i

LE SUISSE 1 Intérieur d’Église 1 Le Suisse conduisant le Desservant à l’autel 8

LE PÊCHEUR DES CÔTES 9 Fils de Pêcheurs 9 Sloop, ou Bateau-Pêcheur; vue des côtes de Normandie 16