Les Industriels: Métiers et professions en France
Part 18
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le règne de la Nuit désormais va finir; Des mortels[41] renommés par leur sage industrie, De leur climat sont prêts à la bannir: Vois les effets de leur génie: Pour placer la lumière en un corps transparent, Avec un verre épais une lampe est fermée. Dans son centre une mèche, avec art enfermée, Frappe un réverbère éclatant, Qui, d’abord la réfléchissant, Porte contre la nuit sa splendeur enflammée. Globes brillants, astres nouveaux, Que tout Paris admire au milieu des ténèbres[42], Dissipez leurs horreurs funèbres Par la clarté de vos flambeaux. Déjà, pour lever tous obstacles, Du monarque français on implore l’appui. Nous ne favorisons les humains que par lui. Des dieux les rois sont les oracles. Pour ne rien hasarder, enfin, Il charge de Thémis les ministres fidèles[43] D’examiner les machines nouvelles; Quel avantage on leur trouve soudain! Chacun y reconnaît l’utilité publique.
L’auteur fait valoir les avantages de l’invention pour la sécurité générale, et termine par une apostrophe à l’abbé de Preigney:
Tes ingénieuses lumières, Abbé, vont désormais rassurer les esprits, Elles serviront dans Paris D’armes, de gardes, de barrières. Déjà nos citoyens sincères De ces heureux travaux ont admiré le prix.
[41] MM. de Preigney et Bourgeois, auteurs de nouvelles lanternes. (_Note de Valois d’Orville._)
[42] Les lanternes qui sont au Louvre. (_Id._)
[43] Le privilége enregistré au Parlement le 28 de décembre 1745. (_Id._)
Les réverbères eurent, comme on le voit, un succès d’enthousiasme. En 1767, sous l’administration de M. de Sartines, une compagnie proposa de fournir Paris de réverbères, de les entretenir d’huile et de tout ce qui était nécessaire à leur service, à l’exception des boîtes et potences en fer: le tout moyennant quarante-trois livres douze sous par an pour chaque bec de lampe, à condition qu’il leur serait passé un bail de vingt ans, au bout desquels les réverbères appartiendraient à la ville. Cette soumission fut acceptée par un arrêt du conseil du 30 juin 1769.
Aujourd’hui, après une longue et honorable existence, les réverbères sont à l’agonie. Leur nombre, après s’être élevé de trois mille cinq cents à plus de cinq mille, diminue de jour en jour, et la race des Allumeurs, née avec l’administration de l’éclairage, s’éteindra dans le courant du dix-neuvième siècle.
Le service d’éclairage se fait par entreprise au rabais, détestable méthode qui, en rognant les bénéfices de l’adjudicataire, le met dans la nécessité de s’acquitter le plus mal possible de ses devoirs. L’administration a quatre bureaux, et un entrepôt-général sur la place de la Bastille. Un inspecteur-général de l’illumination surveille la qualité des huiles, dont un échantillon, mis sous le scellé, est déposé à la Préfecture de police.
L’Allumeur commence sa journée par éteindre. Il est tenu d’être à son bureau à six heures, et malheur à lui s’il est inexact! Les fonctions d’Allumeur sont briguées par une foule de surnuméraires, toujours prêts à gagner cinquante centimes en remplaçant les absents. Pareille somme est accordée à celui qu’une maladie retient loin de son poste, et c’est alors le surnuméraire qui touche le prix de la journée du malade: trois francs. Les heures d’allumage et d’extinction sont réglées par le préfet de police.
L’Allumeur se met en campagne, nettoie les réverbères, les chapiteaux, les plaques des réverbères, les porte-mèches, et s’en retourne dans ses foyers. Là, d’autres occupations l’attendent: il fabrique des chaussons ou des souliers, ou va en ville faire des commissions. Il rentre en fonctions, le soir, pour allumer; tâche pénible en hiver, quand le froid engourdit les doigts, quand le vent éteint les lumières naissantes. Il faut que l’allumage soit terminé sur tous les points en quarante minutes, vingt minutes au plus après l’heure déterminée par le préfet. On distinguait autrefois l’allumage en _permanent_ et _variable_: une partie des becs se reposait dès que la lune blanchissait les rues de ses pâles rayons. Aujourd’hui l’illumination doit être générale. Les réverbères, ayant peu de temps à vivre, veulent jouir de leur reste, et laisser à la postérité le souvenir de leurs bienfaits.
L’Allumeur ne connaît ni dimanches ni morte saison: rien ne le détourne de sa promenade quotidienne, car ce n’est pas lui qui, dans les fêtes publiques, allume les lampions de l’allégresse et les verres de couleur de l’enthousiasme unanime. Il est voué exclusivement aux réverbères, et marche en tout temps, à moins que des perturbateurs n’aient brisé ses quinquets aériens. Alors, tout en feignant de partager le mécontentement de ses chefs, il rit sous cape, se frotte les mains, applaudit à l’œuvre de destruction. Sa satisfaction est d’autant plus logique, que ses appointements courent durant cette suspension forcée de service.
Gardez-vous d’assimiler l’Allumeur aux parias des autres administrations, au pauvre Cureur d’égouts, au Balayeur, plus misérable encore! L’Allumeur, outre sa paie, reçoit de bonnes étrennes des propriétaires dont l’administration se charge d’éclairer les maisons; et, s’il est frugal, s’il possède une femme laborieuse, il peut éluder l’hôpital, cette antichambre de la tombe pour la majorité des vieux ouvriers.
XXVII.
Le Rémouleur.
Petit à petit, L’oiseau fait son nid.
_Proverbe._
SOMMAIRE: Questions grammaticales.--Exposé de motifs.--Rémouleurs de la capitale.--Histoire d’Antoine Bonafoux.
«Repassir.... ciseaux!» Tels sont les mots consacrés par lesquels le Rémouleur nous avertit de son approche, et vous offre ses services. Mais pourquoi cette locution barbare? Pourquoi «_repassir_... ciseaux,» et non «repasser les ciseaux!» ou «repasseur de ciseaux!» ou «ciseaux à repasser!»
Nous ne pouvons résoudre ce problème, malgré les consciencieuses recherches que nous avons faites à ce sujet. Nous en sommes donc réduits à parcourir le vaste champ des suppositions. La plus juste, à notre avis, est celle-ci: La profession de Rémouleur, comme celle de Ramoneur et autres analogues, est exercée par des Auvergnats, des Savoyards, des Lorrains, des Piémontais, par ces enfants perdus qui, fuyant une contrée stérile, viennent à Paris gagner du pain. Il est donc probable que le barbarisme en usage a été commis par le créateur de l’industrie, pauvre paysan inculte, qui ne connaissait que le patois de son village.
L’état de Rémouleur n’est pas de ceux qu’on adopte par une irrésistible vocation. On le prend parce qu’il est facile, ne demande point d’apprentissage, et procure un salaire presque immédiat. Certaines gens se vouent par inclination à la Typographie, afin de contribuer à la propagation des lumières; à la fabrication des lampes, toujours pour propager les lumières, mais dans un autre sens; à l’Horlogerie, parce qu’ils ont la monomanie de savoir toujours l’heure qu’il est; à la Boulangerie, par amour pour le genre humain; à la Bijouterie, pour faire concurrence à la nature en embellissant la beauté; etc., etc., etc. Mais il est impossible de supposer dans un individu quelconque un vif penchant pour l’état de Rémouleur. La nécessité seule, le besoin de manger, décide le choix qu’on fait de ce métier peu fructueux, si l’on en croit l’ancienne désignation de Gagne-Petit; car tout tend à faire croire qu’on a nommé les Rémouleurs Gagne-Petits, parce qu’ils ne gagnaient pas beaucoup.
L’amour des voyages entre aussi dans les causes dominantes. Il est une race d’hommes inquiets, inconstants, possédés d’un véhément désir de locomotion, qui aiment à changer de place, à errer de ville en ville comme les Bohémiens, et répètent avec Béranger:
Voir, c’est avoir; allons courir; La vie errante Est chose enivrante; Voir, c’est avoir; allons courir, Car tout voir, c’est tout conquérir.
La passion de la vie nomade et indépendante fournit des recrues au rémoulage.
On n’entend presque plus aujourd’hui crier dans les rues de Paris: «Repassir.... ciseaux!» le métier a été tué par le repassage sur une échelle, qu’ont entrepris les couteliers. Ils mettent prétentieusement sur les panneaux de leurs boutiques cette inscription funeste aux Rémouleurs ambulants: ON REPASSE TOUS LES SAMEDIS, ou tous les lundis, ou tous les mercredis, etc. La plupart des Rémouleurs qui persistent à séjourner dans la capitale ont pris un établissement fixe, ils se tiennent d’ordinaire à l’entrée des marchés, et ont assez de clientèle pour vivre agréablement en gagnant cinquante sous par jour.
Le Rémoulage s’honore d’Antoine Bonafoux, auquel l’Académie-Française a décerné une médaille d’or dans sa séance du 25 août 1821. C’était un Gagne-Petit, natif du Cantal, et vivant modestement de son métier. Au même étage que lui, logeait une pauvre veuve, madame Drouillant. De douze enfants péniblement élevés, elle n’avait conservé qu’un fils, et la mort de son mari lui ôtait toutes ressources. Tant que madame Drouillant avait pu lutter contre la misère, ses relations avec Antoine Bonafoux s’étaient bornées à des causeries sur l’escalier, à des salutations échangées le matin et le soir; mais dès qu’il la vit dans le dénuement, il se rapprocha d’elle, lui rendit plusieurs visites, en accepta de légers services, moins parce qu’ils lui étaient utiles, qu’afin d’avoir un prétexte pour offrir en échange quelques secours à la pauvre vieille.
«Ma bonne dame, lui dit-il un soir, la couture ne vous est pas très-lucrative; vous avez beau travailler jour et nuit, vous épuisez inutilement vos forces; moi, je suis actif et vigoureux. Depuis quinze ans que j’habite Paris, je me suis fait de bonnes pratiques, j’ai des économies qui grossissent tous les jours; acceptez-en une partie; vous me rendrez ça un de ces quatre matins, quand vous pourrez.»
Le brave homme savait parfaitement qu’il plaçait son argent à fonds perdu; mais la voix de l’humanité faisait taire en son cœur celle de l’intérêt, qui parle ordinairement si haut chez les Auvergnats.
A partir de ce jour, la veuve Drouillant fut la pensionnaire d’Antoine Bonafoux; mais un nouveau malheur la menaçait; elle eut une violente attaque d’apoplexie. Cet accident mit la maison en émoi; toutes les commères accoururent auprès de la malade, et tinrent bruyamment conseil, pendant que le médecin la soignait; on avait résolu d’avertir le commissaire de police, et de la faire conduire à l’hôpital, quand Antoine Bonafoux arriva.
«Pas d’hôpital pour cette dame, dit-il; le chagrin d’y être achèverait de la tuer. Donnez-lui des soins ici, monsieur le Docteur; je me charge de payer vos honoraires; faites des ordonnances; j’irai moi-même chez le pharmacien acheter tous les médicaments nécessaires.»
La veuve Drouillant se rétablit lentement; et plus incapable que jamais de travailler, elle continua à recevoir les secours du bon Rémouleur. Il plaça l’enfant en apprentissage chez un poêlier-fumiste, et lorsqu’il remarquait quelque délabrement dans la toilette du jeune ouvrier, il disait à la mère: «Dans mon état, je n’ai besoin que d’une blouse; voici un vieil habit dont vous pourrez faire à Auguste une veste et un gilet; arrangez-vous-en.»
Une seconde attaque d’apoplexie ôta à la veuve Drouillant l’usage d’un bras, et la rendit boiteuse. Antoine Bonafoux redoubla de zèle, et pourvut jusqu’aux derniers moments à tous les besoins de la veuve et de son fils, qui put terminer heureusement son apprentissage.
Une pareille générosité méritait bien une médaille d’or de 400 fr.; elle mérite plus encore: l’estime et les éloges du public.
XXVIII.
LE CHARBONNIER.
Hommes noirs, d’où sortez-vous?
BÉRANGER.
SOMMAIRE: Allocution.--Effet de neige.--Ouvriers des bois.--Le Charbonnier fabricant.--Chansons populaires.--Recettes médicales. --Vente de charbon à Paris.--Garçons de pelle.--Porteurs de charbon.--Charbonniers détaillants.
Tout en soufflant le feu de vos fourneaux, Cuisinières parisiennes, vous êtes-vous jamais demandé par quels travaux vous était procuré le combustible dont vous faisiez usage? Vous n’avez songé sans doute, ô femmes économes! qu’à en brûler le moins possible, attendu qu’il coûte à Paris 7, 8 ou 9 francs la voie de deux hectolitres. Si l’idée de vous enquérir de son origine ne vous est pas venue, si vous êtes restées ignorantes sur ce point, vous qui savez tant d’excellentes choses, nous allons combler cette lacune de votre esprit; et puissions-nous, en vous dédiant le présent article, calmer la colère qu’ont excitée les traits satiriques précédemment dirigés contre vous.
Il faut d’abord nous transférer loin des villes, dans une clairière écartée. Quel triste voyage! une couche de glace revêt la terre; le vent soulève la neige en blanches volutes; les corbeaux croassent dans l’air; les oiseaux cherchent en piaillant les baies que l’hiver a laissées sur les arbustes. Rencontrerons-nous des hommes dans ces déserts? Oui: voici comme un camp de sauvages, comme une bâtisse de castors, des huttes de terre et de branches mortes. Là dorment sur la paille, là vivent de pain noir, de pommes de terre et d’eau, les sobres ouvriers des bois:
Les Bûcherons,
Les Fendeurs,
Les Leveurs,
Les Dresseurs,
Les Scieurs de long,
Les Équarrisseurs,
Les Charbonniers.
Nous n’avons à nous occuper ni des Bûcherons, qui abattent, coupent et mettent en corde le bois à brûler; ni des Fendeurs, qui dépècent avec le coutre et polissent avec la plane; ni des Équarrisseurs et des Scieurs de long qui préparent des planches pour les navires, et de la charpente pour les édifices. Mais notre sujet nous appelle à parler des autres travailleurs forestiers.
Les Leveurs mettent en corde le bois à charbon, dont les Dresseurs forment des monticules appelés _fourneaux_. Les Charbonniers recouvrent les fourneaux de feuillages et de terre, allument la mèche préparée par les précédents ouvriers, et veillent jour et nuit auprès du brasier. Pour que la carbonisation ait lieu, il faut éviter tout contact de l’air avec la matière en combustion; et que de peines coûte ce résultat! avec quelle attention on doit suivre, régler, maîtriser les progrès du feu! En raison de ces fatigues continues, n’est-ce pas un salaire bien insuffisant que 4 francs par banne de charbon de vingt hectolitres?
Cependant le Charbonnier n’a pas cette tristesse qu’on pourrait supposer inhérente à son isolement, à sa profession ingrate. Mieux rétribué que les autres ouvriers des bois[44], malgré la modicité de ses bénéfices, il ajoute à son ordinaire quelques morceaux de lard, et un peu de vin ou d’eau-de-vie. Il possède un répertoire de chansons variées, et fredonne, pour tromper l’ennui de son rude labeur:
Par un samedi au soir, Je m’en vais voir ma blonde; Ouvrez-moi la porte si vous m’aimez; Vous êtes à la chaleur et je suis à la _fred_.
ou bien:
J’ai fait une maîtresse, Trois jours, n’y a pas longtemps; Elle est jolie et belle, Elle a beaucoup d’agréments; Quand je vais voir la belle, Mon cœur il est content.
[44] Le bûcheron, auquel la corde est payée de 1 fr. à 1 fr. 50, peut faire, suivant son habileté, trois quarts de corde ou une corde et demie par jour. Le leveur a 30 ou 40 cent. par corde, et le dresseur 60. L’entrepreneur de l’équarrissage nourrit et paie à la journée les fendeurs, scieurs et équarrisseurs.
On ne doit point s’étonner de ce que, dans toutes ces chansons, composées sous les chênes, par des poëtes illettrés,
La rime et la raison ne sont pas trop exactes;
Mais quiconque a voyagé dans les grands bois, entre deux murailles d’arbres géants, par un temps brumeux et triste, se rappelle sans doute de quel frémissement de plaisir il a été saisi, quand des voix humaines ont troublé tout à coup le lugubre silence du désert. N’est-ce pas une douce jouissance, lorsqu’on a laissé derrière soi toute habitation, lorsqu’environné d’une nature désolée, on chemine seul à travers des sentiers à peine frayés, de se sentir brusquement ramené à la vie sociale, en entendant le refrain des Charbonniers?
Le dieu Apollon, le maître des Muses, était en outre père d’Esculape; les Charbonniers qui composent des vers sont aussi un peu médecins. La nécessité, bonne ou mauvaise conseillère suivant les cas, leur apprend à se guérir eux-mêmes de diverses indispositions; la superstition, toujours influente sur l’homme isolé, mêle des formules religieuses à leurs recettes de thérapeutique populaire. Veulent-ils panser une foulure, ils commencent par apostropher le nerf qu’ils supposent malade:
«Nerf, retourne à ton entier comme Dieu t’a mis la première fois, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» Après avoir répété trois fois ces paroles, on applique une compresse d’huile d’olives, de trois blancs d’œufs et d’une poignée de filasse; et, si la douleur est violente, un cataplasme de vieux oing qu’on fait bouillir avec du vin. Un docteur ordonnerait-il mieux?
Quand le Charbonnier des bois a mal aux dents, il se garde bien d’avoir recours aux dentistes; il prend un clou neuf, le met en contact avec la dent malade, le plante dans du bois de chêne, et dit cinq _Pater_ et cinq _Ave_ en l’honneur de sainte Apolline. Cet homme, dont l’imagination travaille dans la solitude, partage toutes les croyances populaires relativement à l’infaillible puissance de certaines pratiques. Au mois de mai, un essaim d’abeilles, désertant son ancien domicile, est venu se poser sur un arbre; que faire pour l’y retenir? Asperger la terre d’eau bénite le jour de Pâques, avec un rameau de buis consacré le dimanche précédent.
La vie des Charbonniers des bois est plus solitaire encore que celle des bergers; si saint Antoine vivait, il pourrait prendre pour Thébaïde une fosse à charbon. Un Charbonnier diffère peu d’un ermite; il ne se rapproche des cités que rarement, pendant les mois d’été, ou pour conduire les bannes de charbon jusqu’au cours d’eau sur lequel on les embarquera pour Paris.
Les charbons sont divisés en onze classes, selon les pays d’où ils viennent; Paris est approvisionné par l’Allier, l’Aube, la Basse-Loire et les canaux, la Haute-Loire, la Marne, la Haute-Marne, la Haute-Seine, l’Ourcq, l’Yonne, l’Aisne, l’Oise et la Basse-Seine. Les bateaux, à mesure qu’ils arrivent, sont garés au-dessous de la grande estacade et du Pont-Marie. Le charbon est vendu par les marchands ou les facteurs sur les ports de la Tournelle, de l’ancienne place aux Veaux, de la Grève, de l’École des Quatre-Nations, et d’Orsay. Celui qu’on amène par terre ne peut entrer que par sept barrières désignées, et se débite aux places situées rue d’Aval (faubourg Saint-Antoine), et rue Cisalpine (faubourg du Roule).
Comme agents indispensables de la vente, nous apparaissent les Garçons de pelle, nommés par le Préfet de police, sur la présentation du commerce, et dont la tâche est de mesurer à l’hectolitre, _sur bord et non comble_, avec de longues pelles d’une forme déterminée. Puis, viennent les Porteurs aux larges épaules, au dos voûté, à la barbe noire et touffue; une médaille triangulaire décore leur poitrine; ils se courbent sous le poids des sacs énormes, et les portent chez les détaillants ou dans les maisons particulières qu’ils sont chargés d’approvisionner. La police a réglé leur marche, et appréhendant le regrat d’un combustible de première nécessité, elle leur dit: «Vous irez droit à votre destination sans vous arrêter en route. On vous présumerait coupable de fraude si l’on vous voyait sortir avec une charge, d’une maison particulière. Votre devoir est de prendre du charbon au marché et de le transporter aussitôt chez la pratique; mais vous ne pouvez tenir ni magasin, ni dépôt.» Les Porteurs de charbon ont donc à peine le temps de poser leur fardeau sur une planche, à la porte d’un cabaret, pour se rafraîchir d’un _canon_.
Les Porteurs de charbon sont divisés en séries de cent hommes, dont chacune se choisit un chef et un sous-chef. La fraternité est d’autant plus facile à maintenir entre les membres de cette république démocratique, que la plupart sont Auvergnats. La profession de Charbonnier est encore une de celles qu’accaparent les enfants du Puy-de-Dôme et du Cantal. Sur les bateaux comme dans les boutiques, on n’entend que le patois d’Auvergne, ce mélange barbare de latin, de langue romane et de français. Le Charbonnier détaillant, celui qui tient une boutique ouverte, est Auvergnat au premier chef, par les mœurs, par le dialecte, par l’avidité; de même que l’épicier, il revend très-cher en détail des denrées qui lui coûtent en gros bon marché: un sac de charbon de sept francs lui en rapporte quatorze. Il débite des cotrets, de la houille, des briquettes, du poussier, des fumerons, de la braise, et enfin de l’eau filtrée que contient un immense tonneau adossé à l’une des parois de la boutique.
On lit sur sa porte, en lettres majuscules:
Il est à croire qu’un commerce aussi étendu conduit le Charbonnier à la fortune, que nous lui souhaitons sincèrement...
Ainsi qu’à vous, cher lecteur.
XXIX.
LE MAÇON.
Bon ouvrier, voici l’aurore Qui te rappelle à tes travaux.
_Le Maçon_, opéra-comique.
SOMMAIRE: Les ouvriers en bâtiments.--Le chantier.--La journée du Maçon.--Les salaires.--Le Garçon compagnon.--Le dolce far niente. --Le Contre-Maître.--Le repas.--Un tas de plâtre et une pipe.--Le Logeur.--Faire Grève.--Les plaisirs du Maçon.--Les jours de fête. --La pose du bouquet.--La conduite.--Les Combats.--Le compagnonnage.--Diversité d’origines.--Le livret.
Parmi les différents corps de métiers, celui des Maçons ou, pour parler plus exactement, celui des Ouvriers en bâtiments, est un des plus importants, tant par la diversité des travaux que par les fonctions variées qu’il renferme. Jetez en effet un regard autour de vous, du coin de votre cheminée, parcourez de l’œil votre appartement, et vous jugerez aisément combien il a fallu d’ouvriers divers pour que la maison que vous habitez pût vous recevoir convenablement. Nous ne parlerons même pas des tentures, des glaces, de l’ameublement, de tous ces détails qui font le confortable; mais ces murailles solides, formées de blocs considérables qu’on a dû monter jusqu’au dernier étage; cette charpente qui soutient la toiture; ces saillies de la pierre, habilement dissimulées sous des lignes élégantes, parfois sous des sculptures; ces murs légers en moellons, ces cloisons qui divisent commodément l’espace, les parquets, les escaliers, les persiennes, la serrurerie, ont réclamé autant d’ouvriers spéciaux:
L’appareilleur qui dessine la coupe de la pierre;
Le scieur de pierres;
Le tailleur de pierres qui la taille avec son ciseau;
Le poseur et le contre-poseur qui la placent juste dans la position qu’elle doit occuper;
Le Maçon, dit Limousin, auquel appartient la construction du mur en moellons;
Le plâtrier qui fait les plafonds et les cloisons;
Le charpentier qui établit les grosses pièces de charpente aux divers étages, depuis le rez-de-chaussée jusqu’à la toiture;
Le menuisier qui pose les parquets, les escaliers, les portes, les persiennes;
Le serrurier enfin qui fournit et scelle tous les ferrements, qui, les serrures terminées, en remet les clés au propriétaire.
Tous concourent, comme on le voit, à la construction d’une maison, et y laissent également trace de leur habileté et de leur intelligence; mais le titre que nous avons placé en tête de cet article nous ramène plus particulièrement à l’ouvrier chargé surtout des travaux en pierres de taille et en maçonnerie.