Les Industriels: Métiers et professions en France

Part 17

Chapter 173,637 wordsPublic domain

Quel ennui pour un honnête homme, de ne pouvoir entrer dans un logis quelconque sans attirer les regards d’un vassal qui, montrant au vasistas une figure inquiète, s’écrie: «Chez qui, Monsieur?--Où Monsieur va-t-il?--Que demande Monsieur?» Je demande que tu cesses de m’importuner, misérable! Suis-je un larron? ai-je l’air suspect? Faut-il te raconter d’où je viens, où je vais, te décliner mon nom et mes qualités? O malheureuse société, qui supposes toujours le mal, qui places des sentinelles partout, qui soumets les mieux intentionnés à l’intolérable inquisition des Portiers!

La loge du Portier a été le point de mire d’une multitude d’observations; on a patiemment scruté la vie privée et publique de ce fonctionnaire; mais l’espèce n’a pas été envisagée dans ses variétés: le Portier proprement dit, le Suisse, le Concierge, etc.

Le Suisse de porte, comme celui de paroisse, est pourvu d’un riche uniforme, chamarré de galons, et ombragé d’un tricorne. On pourrait, attendu qu’il est replet et vêtu de rouge, le prendre pour un officier de cavalerie anglaise. Il garde la porte des grandes maisons: ministères, ambassades, hôtels aristocratiques. Malgré l’épaisseur de son enveloppe matérielle, c’est un homme d’une exquise perspicacité, quand il s’agit de distinguer les gens à l’extérieur. Un personnage de haut rang, décoré d’un ou de plusieurs ordres vient-il à descendre d’un équipage armorié, le Suisse accourt, et s’incline avec la soumission d’un mandarin devant l’empereur de la Chine. Qu’un piéton se présente avec l’habit noir râpé du solliciteur, le Suisse ne daigne pas mentir, en disant: «Monsieur n’y est pas;» mais se cambrant avec fierté: «Que demandez-vous? Monsieur ne reçoit personne.--Cependant n’y aurait-il aucun moyen...--Je vous dis que Monsieur ne reçoit personne.» Et le pauvre hère s’éloigne pour revenir le lendemain essuyer un nouvel affront.

Le Concierge va de pair avec le Suisse, notamment s’il est serviteur de l’État ou de la Liste civile.

Un Concierge de palais est un grand seigneur, bien pansé, bien chauffé, et susceptible de recevoir les hommages du populaire. Il est environné de pétitionnaires: on lui demande l’autorisation de visiter _son_ monument, et quelle que soit sa haute position, il ne refuse pas les _pour-boire_ des étrangers curieux.

La Ville de Paris entretient des Concierges en divers établissements d’utilité publique: par exemple, la Halle aux Blés possède, outre un Portier, un Inspecteur-Concierge, qui surveille les arrivages, le placement des marchandises, la propreté du local, et la conduite des journaliers. A la Halle aux Cuirs, un Concierge ouvre et ferme les portes pour la réception, vente et sortie des marchandises; sonne la cloche au commencement et à la fin des ventes; ne laisse sortir aucune marchandise sans bulletin, et chasse du sanctuaire les personnes étrangères au commerce, ou celles qui s’y permettent le délassement prohibé de la pipe.

Le Concierge d’hôpital est bien connu des malheureux qui, le dimanche, rendent visite à des parents malades. Ce gardien incorruptible fouille tous ceux qui se présentent avec la rigueur d’un douanier. Pourquoi ces précautions vexatoires? Pour empêcher d’imprudents amis d’apporter en fraude, à des gens condamnés à un régime sévère, des tasses de bouillon, des côtelettes, des pommes de terre frites, et autres aliments qui ne conviennent aucunement aux valétudinaires.

Le titre de Concierge désigne des fonctions plus élevées que celui de Portier[40]. Dans les maisons particulières, le Concierge est un Portier-Intendant, un factotum qui perçoit les loyers, donne les quittances, persécute les locataires dont la solvabilité est douteuse. Le Portier cumule: il a une clientèle, comme tailleur ou savetier; on ne sait quel nom donner à sa loge; est-ce un magasin, un établi, une cuisine, une chambre à coucher, ce séjour où l’on raccommode des pantalons, où l’on fait cuire des mirotons, où l’on mange, où l’on couche, où l’on voit des échantillons de toutes sortes d’objets: bottes, chandeliers, cages, savates, casseroles, trousseau de clefs, briquets, bouteilles, lampes, boîtes de cirage, etc.? La loge du Concierge, plus agréable à la vue, plus spacieuse, mieux éclairée, offre moins de rapport avec une cave ou une boutique de bric-à-brac. Le Concierge, qui n’est détourné de son emploi ni par le maniement de l’aiguille, ni par le rapiécetage des savates, est la véritable personnification du Portier. Il en possède à un degré éminent les rares qualités, les multiples défauts. N’allons pas déranger dans son obscure cahute le gniaffe qui tire le cordon et l’alène; choisissons le Concierge comme le type le plus noble et le plus complet de l’espèce Garde-Porte.

[40] L’étymologie de _concierge_ est, selon Ménage, _conservius_, du verbe _conservare_, conserver.

Nous devons néanmoins, avant de mettre en scène le Concierge, mentionner une importante espèce du genre Portier, le Portier d’hôtel garni. Cet individu, dans la plupart des caravansérails parisiens, reçoit de chaque voyageur une somme déterminée pour le service. Il a sous ses ordres deux ou trois garçons qu’il solde et qu’il nourrit. L’argent prélevé sur les locataires, les gratifications, les étrennes, les quatre cents francs que lui donne le maître, peuvent lui constituer un revenu d’environ trois mille francs. Notez qu’il est, en outre, chauffé, logé, éclairé, et vous ne serez point surpris de ce qui arrive d’ordinaire: le chef de l’établissement se ruine, et le Portier, après quelques années de patiente thésaurisation, s’établit, achète un fond d’hôtel, et fait avantageusement concurrence à son ancien patron.

Permettez-nous maintenant de vous narrer une récente anecdote, au lieu de vous donner une description didactique des mœurs du Concierge.

Pour peu que vous hantiez le Palais, vous avez dû entendre plaider le jeune Agathocle Gouffier.... Comment le trouvez-vous? n’est-ce pas l’espoir du barreau français? n’a-t-il pas en lui l’étoffe d’un bâtonnier? Ce vertueux jeune homme a récemment comparu devant le tribunal de police correctionnelle, pour avoir rossé son Portier. C’est impossible, direz-vous! lui, Agathocle Gouffier, si doux, si paisible, si inoffensif! Il a donc été mordu par un chien hydrophobe? Nullement; mais il a été mis à la torture, harcelé, poussé à bout par le plus tracassier des Concierges.

Lorsqu’Agathocle eut prêté serment, et commencé à déployer ses ailes d’avocat stagiaire, il songea à louer un appartement dans une maison tranquille et bien famée. Après quelques jours de recherches, il finit par en trouver une à son gré, et y entra pour prendre langue.

«Il n’y a donc pas de Portier ici?» dit-il, voyant la loge déserte.

--Vous voulez parler au Concierge? demanda, en accourant précipitamment, un petit homme coiffé d’un bonnet gras, et tenant un balai à la main.

--Vous avez un appartement à louer?

--Oui, Monsieur.

--De quel prix?

--Trois cents francs.

--A quel étage?

--Au second.... au-dessus de l’entresol.

--Voulez-vous me le montrer?

--Volontiers.

Tout en conduisant Agathocle, le Concierge continua la conversation.

--Monsieur n’est pas dans le commerce?

--Non; je suis avocat.

--Hum! hum! c’est un état qui attire bien du monde. Voyez-vous, Monsieur, cette maison-ci est une maison tranquille, et nous n’aimons pas y admettre les gens qui reçoivent beaucoup de visites, parce que ça salit les escaliers.... Vous n’avez pas de chien?

--Non.

--Tant mieux. Voyez-vous, Monsieur, comme notre maison est une maison tranquille, on n’y souffre ni chiens, ni enfants; ça crie, ça aboie et ça salit les escaliers. Monsieur est-il musicien?

--Je joue un peu d’accordéon. Pourquoi me demandez-vous ça?

--C’est que le propriétaire m’a expressément recommandé de ne pas louer à des musiciens. Il y a trois ans, nous avions le malheur d’en posséder plusieurs, et la maison était devenue inhabitable. Au premier, une demoiselle tapotait sur un piano du matin au soir; au second, un chef d’orchestre du théâtre du Luxembourg raclait du violon; et un étudiant en médecine, logé dans les mansardes, donnait du cor tous les soirs après dîner.

--Je conçois que ça devait faire un drôle de charivari.

--C’était assourdissant. Voici, Monsieur; donnez-vous la peine d’examiner. Remarquez la propreté du papier, les placards, le cabinet de toilette; la cheminée ne fume jamais.

--J’arrête ce logement, dit Agathocle en mettant cinq francs dans la main du Concierge.»

Ce don parut tempérer la maussaderie de cet homme vétilleux qui, en escortant le futur locataire jusqu’à la porte-cochère, fit des courbettes avec la gentillesse d’un cheval de manége.

«Si vous n’avez point de femme de ménage, Monsieur, je me recommande à vous; vous pouvez prendre dans le quartier des renseignements sur moi. Jérôme Ganachot est, je m’en flatte, avantageusement connu.

--Bien, bien; nous verrons.»

Le lendemain, Agathocle procéda à l’emménagement. M. Ganachot aida le commissionnaire à placer les meubles, et sa figure se rembrunit quand il vit le peu qu’en possédait le jeune stagiaire. Il lui fut impossible de contenir ses émotions, qui débordèrent en ces mots, prononcés avec un dédain mal dissimulé:

«C’est là tout ce que vous avez?

--Mon Dieu, oui, répliqua naïvement le longanime Agathocle, croyant le propos dicté uniquement par le désir qu’éprouvait le Portier de voir l’installation terminée.

--Vous oubliez ça, dit le commissionnaire, apportant un paquet de longues pipes turques avec leurs bouts d’ambre et leurs tuyaux de merisier.

--Ah! vous fumez, reprit Ganachot.

--Pourquoi pas?

--Dame! chacun son goût; mais ça ne serait pas le mien. Une fois que l’odeur de tabac s’est mise dans une chambre, il n’y a plus moyen de l’en faire déguerpir. Tenez, pour désinfecter un appartement du rez-de-chaussée, qu’avait occupé un officier en retraite, un fumeur enragé, il m’a fallu brûler sur une pelle la moitié d’un pain de sucre; à preuve que le propriétaire l’a payée. Après tout, ça vous regarde... Monsieur, je vous salue.»

Et le Concierge descendit en grommelant: «Ces emménagements, comme c’est désagréable! il y a d’la paille et des ordures partout! comme ça salit les escaliers!»

Quand on a été étudiant, on ne saurait se dispenser de _pendre la crémaillère_, cérémonie qui consiste à rassembler un certain nombre d’amis, pour les gorger de boissons alcooliques. Agathocle ne voulut pas déroger à l’usage, et invita de joyeux camarades à passer la soirée chez lui. Le Concierge compta les conviés un à un à mesure qu’ils défilèrent devant lui, et son âme fut triste jusqu’à la mort. Comme la pluie tombait depuis le matin, il songeait avec horreur aux crimes de lèse-escalier qui s’allaient commettre; il criait à chacun:

«Essuyez vos pieds, s’il vous plaît! N’oubliez pas d’essuyer vos pieds! Vous êtes prié d’essuyer vos pieds!»

S’étant même aperçu qu’un des invités, le plus crotté de tous, avait à peine effleuré le paillasson, M. Ganachot s’élança hors de sa tanière, et courut après le délinquant en hurlant d’une voix sombre:

«Vous auriez bien dû essuyer vos pieds, s’il vous plaît!»

La réunion fut d’abord assez calme; mais peu à peu le punch l’anima, et dans une conversation où le plaisant et le sérieux, les saillies bouffonnes et les réflexions profondes, la philosophie et les calembours étaient bizarrement confondus, on traita _de omni re scibili et quibusdam aliis_. A l’apogée de la discussion, la porte fut ébranlée par un coup violent, et le Concierge entra, non sans tousser, au milieu de la pièce enfumée.

«Pardon, excuse, monsieur Gouffier, dit-il; j’viens vous prier de faire un peu moins de bruit, si c’est possible. La locataire du premier, madame la comtesse de Vieussac, m’a fait signifier que si ça continuait, elle donnerait congé à l’instant même.

--Il me semble pourtant, répondit Agathocle, que nous sommes assez raisonnables.

--Je n’vous dis pas le contraire; mais cette maison-ci est une maison tranquille où il ne loge que des gens comme il faut.

--Est-ce que vous croyez que je ne vaux pas vos autres locataires? dit Gouffier légèrement irrité.

--Assurément, mais...

--C’est bien, c’est bien, je sais ce que j’ai à faire; laissez-moi en repos.»

M. Ganachot sortit; mais, peu de jours après, il prouva au jeune homme

Qu’un concierge offensé ne pardonne jamais.

Invité lui-même à une plantation de crémaillère, Agathocle arrive à sa porte à une heure après minuit. Il frappe; point de réponse. Il frappe encore; la maison tranquille paraissait déserte. Enfin, au bout d’un quart d’heure, M. Ganachot montre, à une fenêtre de l’entresol, sa tête ornée d’un bonnet de coton:

«Qu’est-ce que c’est? qu’est-ce que c’est?

--Eh! parbleu! c’est moi, votre locataire, Agathocle Gouffier.

--Tiens, tiens, dit paisiblement le Concierge.

--Ouvrez-moi donc, je suis morfondu; ouvrez, ou je vais casser un carreau.

--Aussi, répond le Concierge sans se déranger, pourquoi rentrez-vous si tard? Dans toutes les maisons tranquilles, la porte est toujours fermée après minuit; vous auriez dû me prévenir. Quel tapage vous avez fait! je suis sûr que madame la comtesse va donner congé demain matin.»

Après ce discours, Ganachot se décida à tirer le cordon, et le malheureux avocat rentra chez lui, en se promettant de transplanter ailleurs ses pénates si le Portier persévérait dans sa tyrannie.

Agathocle appartenait, comme beaucoup de jeunes avocats, à la Société de la Morale Chrétienne, et recevait parfois les femmes ou les filles des criminels qu’il était chargé de défendre.

«Monsieur? lui dit un jour le Concierge.

--Qu’y a-t-il? dit Agathocle, s’arrêtant au moment de franchir le seuil.

--Monsieur, la locataire du premier m’a signifié qu’elle donnerait congé, si vous persistiez à tenir une conduite aussi scandaleuse.

--Comment, comment?

--Oui, Monsieur; il vient chez vous des femmes tous les jours, et vous pensez bien que cela fait mauvais effet dans une maison honnête et tranquille, sans compter qu’elles ramassent la boue aux quatre coins de Paris, et qu’elles salissent les escaliers.

--Écoutez, reprit Agathocle, vous m’ennuyez souverainement depuis que j’ai eu le malheur de m’établir ici. Votre maison tranquille est un enfer. Dites à votre comtesse que j’ai donné congé, et que je déménagerai au terme; entendez-vous?

--Vous ferez comme il vous plaira, Monsieur; vous êtes libre de nous quitter, mais vous ne trouverez pas beaucoup de maisons aussi tranquilles que celle-ci.

--Je l’espère bien. Quoi qu’il en soit, je vous donne congé, tenez-vous pour averti.

--Ça suffit, Monsieur.»

Dès ce moment, le stagiaire fut en guerre ouverte avec son Portier. Se souvenant de cet axiome diplomatique, que la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée, M. Ganachot disait à quiconque se présentait: «M. Gouffier est sorti.» Souvent même, il feignait de ne pas le connaître: «M. Gouffier? où prenez-vous M. Gouffier? Que fait-il?

--Il est avocat et journaliste.

--Oh! cette maison-ci est une maison tranquille; nous n’avons pas de gens comme ça.»

Un avoué qu’Agathocle avait souvent sollicité, eut une cause à lui confier, et se hâta de lui écrire. Huit jours après, rencontrant l’avocat:

«En vérité, lui dit-il, vous êtes un joli garçon; vous me priez de vous faire plaider, je vous envoie une affaire pressée, et je n’entends point parler de vous.

--Vous m’avez écrit?

--Il y a huit jours.

--Mon Portier ne m’a point remis la lettre. Nous sommes à deux pas de chez moi, veuillez m’y accompagner; nous allons lui demander une explication.»

M. Ganachot écoute gravement la réclamation d’Agathocle, et répond: «Si on vous a adressé une lettre, je dois l’avoir; rien ne se perd ici.» Puis il prend sur une planche une vieille botte, et, la secouant sur la table, en fait tomber des pelotons de ficelle, des carrés de cire à frotter, des boîtes de cirage, des bouts de chandelles, et enfin la lettre de l’avoué.

«Je vous le disais bien, Monsieur; voici votre lettre; rien ne se perd ici.»

Ce dernier trait exaspéra Agathocle, qui prit le parti de quitter la place le lendemain. Dès six heures du matin, la voiture de déménagement fut à la porte, et le mobilier du jeune homme y fut bientôt entassé.

«Vous partez, Monsieur? lui demanda Ganachot.

--Dieu merci!

--Vous avez payé jusqu’au terme, vous êtes dans votre droit; mais je vous prie de jeter les yeux sur la quittance; elle se termine par: _sauf les réparations locatives_. Ayez donc la bonté de me solder ce petit compte.»

Et le Concierge présente à l’ex-locataire un mémoire de 45 francs 90 centimes, pour un carreau cassé, plafond à reblanchir, papier de tenture endommagé, serrures en mauvais état, etc., etc., etc.

«Et vous croyez, s’écria l’avocat en fureur, que je vais vous payer ce compte d’apothicaire?

--Assurément, Monsieur; autrement je serais dans la nécessité de vous retenir.

--Vous prétendriez m’empêcher de sortir?

--C’est mon devoir, Monsieur.

--Vous n’aurez pas un sou; je ne vous dois rien! Livrez-moi passage!

--Non, Monsieur; je suis dans mon droit.»

Agathocle fit un mouvement vers la porte. Le Portier se mit devant lui, et allongea la main comme pour le saisir au collet. Le jeune homme, courroucé, lança un coup de poing terrible dans la poitrine de Ganachot, qui tomba à la renverse.

«A la garde! au meurtre! à l’assassin!» cria le Concierge.

--Vous êtes un gredin!

--Vous m’insultez, vous me frappez! Bien! J’ai des témoins; je vous attaquerai en dommages et intérêts.»

M. Ganachot s’empara de la basque de l’habit d’Agathocle; une nouvelle rixe s’engagea; l’avocat perdit la basque de son habit, et le Concierge, trois de ses dents ébréchées.

«Nous plaiderons, Monsieur, dit-il en battant en retraite vers sa loge.

--Allez à tous les diables, répliqua l’avocat; vous n’avez que ce que vous méritez.»

Et il sortit de la maison tranquille.

XXVI.

L’ALLUMEUR.

On raconte que le général des Capucins, arrivant un soir à Paris du côté du pont Royal, et voyant l’illumination des quais du Louvre et des Théatins, crut fermement qu’on avait éclairé la ville pour célébrer son entrée.

_Aventures parisiennes_, 1808.

SOMMAIRE: Description de l’Allumeur de réverbères.--Sa disparition prochaine.--Sa supériorité sur l’Allumeur de gaz.--Souvenirs historiques.--Journée de l’Allumeur.

Regardez bien cet homme à la blouse tachée d’huile, et qui, avec l’adresse d’un équilibriste, porte sur sa tête une grande boîte de fer-blanc carrée, où il range ses mèches vieilles et nouvelles; examinez attentivement cette bonne et paisible physionomie... Demain, peut-être, vous ne le verrez plus.

Si l’Allumeur lisait les journaux (Dieu l’en préserve, et vous aussi!), s’il s’engageait dans le labyrinthe des _faits divers_, il y trouverait sa sentence écrite en ces mots souvent répétés:

«Plusieurs rues nouvelles viennent d’être éclairées au gaz.»

Il se sentirait frissonner du froid de la mort ou gémirait à l’idée de changer de drapeaux, de prendre en main une gaule surmontée d’une lanterne sourde, et de faire voltiger la flamme de bec en bec.

Quel troc désavantageux! L’Allumeur de réverbères a besoin d’une certaine dose d’adresse manuelle pour descendre chacune de ses lampes aériennes, enlever les mèches consumées, nettoyer la _coquille_, étaler le coton afin qu’il s’imprègne d’huile, allumer au milieu de la rue, encombrée de voitures, au risque d’être écrasé par un cocher maladroit, et lancer dans l’espace un phare éblouissant. Voilà une opération compliquée, qui exige du savoir-faire et peut occuper l’intelligence; mais quel mérite y a-t-il à ouvrir et fermer un conduit, à soulever le couvercle d’un lampadaire et à enflammer du gaz qui ne demande qu’à brûler?... En se consacrant au gaz, l’Allumeur de réverbères se considérera comme déchu, comme réduit à l’état de machine, comme rayé du nombre des travailleurs actifs et experts.

Quant à nous, qui n’avons point les mêmes raisons pour déprécier le gaz, nous nous félicitons de le voir succéder aux réverbères, comme ceux-ci avaient succédé aux lanternes. Nous sommes bien loin du temps où les rues de Paris n’étaient pas éclairées, où les voleurs de nuit assommaient impunément les passants attardés, où les laquais de bonne maison, l’épée à la main, insultaient et frappaient les roturiers. Et quand ces désordres avaient-ils lieu? est-ce dans le Paris fangeux du moyen-âge? Point: c’est au milieu d’un siècle voisin du nôtre, car l’établissement fixe des lanternes ne date que de 1667. Auparavant on se contentait de recommander aux bourgeois de placer une chandelle sur la fenêtre du premier étage, quand des bandes de brigands exploitaient la ville; par exemple en 1524, 1526 et 1553, lorsque la capitale était mise à contribution par les _mauvais garçons_. La Reynie, nommé lieutenant du prévôt de Paris pour la police en 1667, songea le premier à placer au milieu et aux deux extrémités de chaque rue des lanternes garnies de chandelles; innovation si importante, que, pour en perpétuer le souvenir, on frappa une médaille avec cette légende: _Urbis securitas et nitor._ Un édit de juin 1697 étendit l’éclairage à toutes les villes du royaume. «Dans toutes les villes où il n’existe pas de _lanternes_, dit cette ordonnance, il sera procédé à leur établissement. Les intendants ordonneront aux maires et échevins desdites villes de s’assembler et de leur rapporter un état de la quantité de lanternes qu’il sera nécessaire d’établir, et des sommes dont il faudra faire les fonds annuellement pour leur entretien. Les maires et échevins nommeront annuellement, ainsi qu’il se pratique en la ville de Paris, le nombre d’habitants qu’ils trouveront convenable pour allumer les lanternes, chacun dans son quartier, aux heures réglées, et un commis surnuméraire dans chaque quartier pour avertir de l’heure.»

L’histoire de la naissance des réverbères est obscure. Dulaure, dans le septième volume de son _Histoire de Paris_, p. 188, attribue d’abord l’invention de ce système d’éclairage à l’abbé Matherot de Preigney et au sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui obtinrent le privilége de l’entreprise par lettres-patentes enregistrées le 28 décembre 1745; mais, dans le même ouvrage, t. VIII, p. 109, on lit:

«Les lanternes avaient existé jusqu’en 1766. A cette époque, le sieur Bailly entreprit d’y substituer des réverbères. Déjà, au mois d’avril de cette année, près de la moitié des rues étaient éclairées par des réverbères de sa façon, lorsque le bureau de la ville préféra les modèles du sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui, avec plus d’économie, rendaient plus de lumière. Ce dernier entrepreneur se chargea de pourvoir la capitale de trois mille cinq cents réverbères, alimentant sept mille becs de lumière. Le 30 juin 1769, le sieur Bourgeois fut chargé de l’entreprise de l’illumination de Paris pendant vingt ans.»

M. Maurice Alhoy, auteur d’un article sur les _réverbères_, prétend qu’il faut en attribuer l’établissement à un sieur Tourtil-Saugrain, qui substitua l’usage de l’huile à celui des chandelles à double mèche. Nous ne saurions comment concilier ces assertions contradictoires, et jeter du jour sur ce sujet lumineux, si nous n’avions sous les yeux un poëme intitulé _les Nouvelles Lanternes_, publié en 1746 par M. de Valois d’Orville. Le permis d’imprimer de cet opuscule de treize pages est précisément du 28 décembre, jour où fut enregistré le privilége de l’éclairage. Après avoir peint la lutte de Phébus et de la Nuit, le poëte fait parler en ces termes Jupiter, supplié par le dieu du jour: