Les Industriels: Métiers et professions en France

Part 16

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Et les Égouttiers aussi.

L’eau fangeuse des ruisseaux se précipite dans ces vastes cavités par des bouches qui jadis étaient d’une menaçante largeur. On remarquait, entre autres, celle de la barrière des Sergents, rue Saint-Honoré; celle de la rue Montmartre, en face la rue Mandar, et l’immense caverne qui s’ouvrait au bas du chevet de Saint-Eustache. Ce fut dans cette dernière que, le 14 février 1795, l’on jeta le buste de Marat, dont les cendres avaient été solennellement transférées au Panthéon le 24 septembre 1794.

De distance en distance, des _tampons_, ouvertures couvertes de plaques de fer circulaires, ont été ménagés pour livrer passage aux Égouttiers. Nous ne voulons point pénétrer avec vous dans ces obscures retraites pour en suivre les détours et en raconter l’histoire; recommandons seulement à la reconnaissance publique Hugues Aubriot, prévôt des marchands et intendant des finances sous Charles V, et Michel-Étienne Turgot, président du grand-conseil de la ville en 1740. Le premier imagina de substituer des égouts voûtés aux égouts découverts; le second fit construire l’immense souterrain appelé aujourd’hui le _grand égout de ceinture_.

Les égouts de Paris jettent leurs fanges dans la Seine par quarante-cinq ouvertures, dont vingt et une sur la rive droite et vingt-quatre sur la rive gauche. Le grand égout de ceinture parcourt une étendue de 6,866 mètres; son bassin, selon l’ingénieur en chef Girard[39], occupe à lui seul une surface bien supérieure à la moitié de Paris, et des ramifications multipliées y amènent non-seulement les eaux d’un très-grand nombre de quartiers, mais encore celles des flancs méridionaux de la colline de Montmartre. Les autres égouts sont, sur la rive droite:

Les égouts Amelot et de l’abattoir Popincourt, du Petit-Musc, de la Grève, des rues de la Tannerie, de la Vieille-Lanterne, de la Vieille-Tuerie, de la Joaillerie, du Châtelet, de la Saulnerie, des arches Pépin et Marion, de la place de l’École, de la barrière des Sergents, de la rue Froidmanteau, du Carrousel, des Tuileries, de la place Louis XV, de la Pompe-à-Feu, de la rue Saint-Pierre.

[39] _Mémoire sur les inondations souterraines de Paris_, in-4º.

Sous les quartiers de la rive gauche serpentent les égouts de la Salpétrière, de la Ménagerie, de la Halle-aux-Vins, des Grands et des Petits-Degrés, de la place Maubert, de la rue de la Bûcherie et du pont Saint-Michel, de l’École-de-Médecine, de la rue de Seine, de la rue Saint-Benoît, des rues de Poitiers, de Belle-Chasse et de Bourgogne, du Palais-Bourbon, des Invalides, du Gros-Caillou, de l’École-Militaire.

On compte en outre onze égouts pour la Cité et pour l’île Saint-Louis; dans le faubourg Saint-Marceau, six égouts qui tombent dans la Bièvre; sur le quai Voltaire, deux petits égouts à l’usage de maisons particulières; et enfin trois égouts découverts dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau.

Le curage des égouts est fait aux frais de l’entrepreneur-général du nettoiement, sous la direction de l’inspecteur-général de la salubrité. L’entrepreneur fournit les outils et ustensiles nécessaires, mais la surveillance des ouvriers appartient à une administration spéciale, dont le chef-lieu est rue de Nevers, 25. Cette rue est une des plus affreuses de Paris. Large d’environ trois mètres, elle est bordée de maisons noires, décrépites, tremblotantes, dont les pignons lézardés la couvrent d’une ombre éternelle. C’est comme un égout à ciel découvert.

Les Égouttiers parisiens sont au nombre de quatre-vingt-quatre, partagés en divisions de quatorze à quinze hommes. Leur uniforme se compose d’une blouse de toile bleue très-courte et de très-longues bottes de pêcheurs, qui leur sont fournies par l’administration. L’instrument dont ils se servent pour remuer la boue et la pousser vers la Seine est une longue perche terminée en forme de truelle qu’ils appellent _rabot_.

Tous les matins, vers une heure, chaque division marche au rendez-vous. Elle est commandée par un chef, qui porte sur le devant de son chapeau une plaque de cuivre où sont gravés ces mots:

PRÉFECTURE DE POLICE. _SERVICE DES ÉGOUTS._ CHEF.

La division tout entière disparaît dans la branche d’égouts qui lui est assignée; deux Égouttiers seulement restent au dehors pour rouvrir le tampon quand il en sera temps. Quoique les fontaines aient coulé de six à sept heures sur le radier, cette descente n’est pas sans danger: il arrive que des gaz délétères enveloppent le travailleur au moment où il atteint le bas de l’échelle. Il tombe suffoqué, il va périr; mais, au risque de partager son sort, ses camarades viennent à son secours. On voit, en pareil cas, éclater ce noble dévouement dont la classe ouvrière a souvent donné des preuves. Le samedi 31 juillet 1841, à onze heures du matin, une division d’Égouttiers était groupée autour d’un tampon dans la rue d’Alger. Un homme manquait à l’appel: il était au fond du gouffre et râlait. La crainte arrêtait ses confrères; leur hésitation prolongée était l’arrêt de mort du malheureux asphyxié... Un jeune ouvrier se fait attacher avec une corde sous les aisselles, parvient jusqu’à la victime, la saisit dans ses bras, remonte avec elle et la rappelle à la vie.

La science a recherché les causes de ces accidents; elle a analysé l’air des égouts, et en a reconnu l’impureté. Tandis que celui que nous respirons se compose de vingt et une parties d’oxygène, de soixante et onze parties d’azote et de quelques millièmes seulement d’acide carbonique, l’air des égouts contient, suivant le calcul de M. Gaulthier de Claubry:

Oxygène 13,79 Azote 81,21 Acide carbonique 2,01 Hydrogène sulfuré 2,99 ------ 100,00

Cette atmosphère empestée, lorsqu’elle ne tue pas, attaque les paupières et les yeux, et cause de douloureuses ophthalmies; et cependant les Cureurs travaillent souvent dans l’égout de six heures et demie jusqu’à onze heures, sans remonter, à la lueur d’une petite lampe fumeuse. Si elle s’éteignait?... dites-vous; et vous les voyez déjà condamnés au destin du paysagiste Robert, perdu dans les catacombes de Rome:

Il cherche, mais en vain: il s’égare, il se trouble; Il s’éloigne, il revient, et sa crainte redouble... L’infortuné déjà voit cent spectres hideux, Le délire brûlant, le désespoir affreux, La Mort!... Non cette Mort qui plaît à la victoire, Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire; Mais lente, mais horrible, et traînant par la main La Faim, qui lui déchire et lui ronge le sein! Son sang, à ces pensers, s’arrête dans ses veines; Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!... Cependant il espère... Il pense quelquefois Entrevoir des clartés, distinguer une voix; Il regarde, il écoute... Hélas! dans l’ombre immense Il ne voit que la nuit, n’entend que le silence, Et le silence encore ajoute à son horreur.

Rassurez-vous toutefois... Les Égouttiers ont une telle habitude de leur noir labyrinthe, qu’ils savent précisément l’endroit où ils sont, et pourraient désigner la rue sous laquelle ils barbottent.

Durant ces tristes occupations, aucune distraction n’est permise. La pipe aurait bien des charmes pour le Cureur: il en aspirerait avec délices les bouffées odoriférantes; cependant, comme il se trouve souvent dans la compagnie des gens que l’odeur de la pipe incommode, on s’en abstient par politesse. Il est défendu de fumer, mais vous pouvez vous asseoir.

Ils sont là, à dix mètres du sol; le bruit des voitures leur parvient confusément; ils suivent à pas lents, le rabot à la main, ces longues galeries qui sont leur domaine. Par intervalles, l’un d’eux pousse un cri de joie: il vient de ramasser une pièce de cinq francs ou une canne à pomme d’or qui, échappée la veille des mains de son propriétaire, est tombée par les fentes d’un tampon; d’autres fois une exclamation d’horreur retentit: les Égouttiers maudissent la mesure qui a supprimé les tours, car ce lambeau sanglant qu’ils ramènent au bout de leur rabot, c’est le cadavre d’un enfant nouveau-né!...

La plupart du temps, ils ne trouvent rien que de la boue, partout et toujours. Cette boue, prétendent-ils, loin d’être malfaisante, a des vertus contre les plaies des jambes et les éruptions cutanées; c’est un onguent, un excellent spécifique; mais il n’a malheureusement point d’action sur les rhumatismes, l’une des maladies ordinaires des Cureurs.

Pendant la marche, le chef qui précède la division examine avec soin l’état de la voûte, et tient note des réparations à effectuer, pour les signaler à l’inspecteur-général.

Les Égouttiers sont exposés non-seulement à l’asphyxie, mais encore à la submersion. Si tout à coup le ciel se charge de nuages, si une pluie d’orage vient à tomber, ils se verront renversés à l’improviste par les eaux, et entraînés vers la Seine. Cet accident est rare, mais on en a des exemples: l’on a vu des Égouttiers, luttant contre des torrents tumultueux, se sauver à la nage au milieu des ténèbres, et gagner à grand’peine leur échelle. En 1809, à l’angle de la rue de Bondy, deux ouvriers sur sept furent noyés. Trois Égouttiers périrent, en 1820, dans le grand égout, près du faubourg du Temple; et leur chef, après de longs efforts, eut le bonheur de s’accrocher à une corde qu’on lui jeta par un tampon en face de la rue d’Angoulême.

Vers midi, les Égouttiers revoient la lumière du jour, et les hommes de chaque division vont dîner ensemble chez un gargotier. Après un modeste repas, ils reprennent leur promenade souterraine, et rafraîchissent le fond du radier, que les eaux des bornes-fontaines baignent de midi à deux heures.

Dans les temps de gelée ou de sécheresse, les Égouttiers enlèvent les sédiments adhérents au dallage des égouts. Leur service est alors moins pénible; mais comme on compte annuellement à Paris une moyenne de deux cent trente-quatre jours de vents humides et de cent quarante-deux jours de pluie, comme certaines années ont présenté jusqu’à trois cent vingt jours de pluie et cent vingt centimètres de hauteur d’eau pluviale, les Égouttiers ont peu de chances d’interruption dans le cours de leur existence amphibie.

Dans les quatre saisons, à Paris, l’on essuie de la pluie et du vent, du vent et de la pluie.

C’est pour deux francs vingt-cinq centimes, pour trois francs quand ils ont le grade de chef, que ces hommes consentent à s’enterrer vivants pendant la moitié de la journée, à piétiner dans un marais fétide et nauséabond. Au bout de vingt ans de service, ils ont droit à une pension de trois cents francs. Ce salaire est-il proportionné à leurs fatigues, à leurs dangers?... Ne doit-on pas appréhender qu’un jour, las d’être rétribués si modestement, ils refusent soudain de travailler?... Que deviendrions-nous, grand Dieu?... Le bourgeois parisien voit, sans trop d’inquiétude, les coalitions de serruriers, de forgerons, d’ouvriers en papiers peints, d’imprimeurs, etc.; mais supposez une coalition des Égouttiers: la fange s’accumule dans les canaux, et menace d’en sortir pour inonder Paris; d’immondes vapeurs se répandent; la peste, le typhus, vont peupler les hôpitaux; l’existence même de la ville est compromise: un déluge de boue va l’ensevelir.

Les Égouttiers sont, comme vous le voyez, les maîtres de la ville souterraine, les monarques du royaume des ténèbres. En cette qualité, ils ont droit à nos respects; et, si nous songeons à l’utilité de leur besogne, nous les indemniserons, par notre estime, de ce qu’elle a de rebutant.

En diverses circonstances, l’administration a appelé les savants à s’occuper du sort des Égouttiers. Lorsqu’il fut question de curer l’égout Amelot, abandonné et obstrué depuis longtemps, le préfet de police, M. Delavau, de concert avec M. de Chabrol, préfet de la Seine, organisa une commission pour diriger les travaux de curage sans compromettre ni la salubrité publique ni la santé des ouvriers. Cette commission, composée de MM. d’Arcet, Cordier, Girard, Devilliers, Parton, Gaulthier de Claubry, Labarraque et Chevallier, était dirigée par Parent-Duchâtelet. Grâce aux précautions prises par ces hommes savants et dévoués, le curage fut opéré sans danger. Six mois suffirent à trente-deux ouvriers pour extraire de l’égout Amelot et de ses embranchements _deux mille cent cinquante_ tombereaux de matières solides, et trois fois autant de matières molles; et, au terme de cet effrayant travail, tous les Égouttiers jouissaient de la santé la plus florissante.

On assure même que quelques-uns avaient engraissé.

XXIV.

LE MARCHAND DE PEAUX DE LAPINS.

Aux montagnes de la Savoie, Je naquis de pauvres parents; Voilà qu’à Paris l’on m’envoie, Car nous étions beaucoup d’enfants.

BOUILLY, _Fanchon la Vielleuse_.

SOMMAIRE: Description d’un nègre-blanc.--Esprit stationnaire. --Travaux d’hiver et d’été.--Destruction des chats.--Il faut des époux assortis.--Aventure récente.--Scène à la police correctionnelle.--Extension du commerce du Marchand de Peaux de Lapins.

Les moralistes de notre époque s’élèvent souvent dans des diatribes plus ou moins éloquentes contre les progrès toujours croissants du luxe, soit dans les habitations, soit dans les vêtements; certains industriels viennent cependant chaque jour donner un démenti à ces déclamations, et parmi ceux qui ont conservé une physionomie particulière, en manifestant un profond dédain pour les recherches du bien-être, du luxe, et les ablutions quotidiennes, il suffit de montrer le Marchand de Peaux de Lapins.

Quel galbe original! Il a, pour la couleur, quelque chose de l’Éthiopien, quelquefois du Lapon pour la taille. De quel épais enduit son visage et ses mains sont-ils revêtus! Quel cosmétique serait assez puissant pour les restituer à la couleur normale! Ou plutôt, le noir ne serait-il pas leur véritable couleur?

En vain les vêtements se sont transformés de manière à égaliser les classes et les individus. C’est à peine si l’extérieur du Marchand de Peaux de Lapins a subi quelques changements: un pantalon, et quel pantalon! a bien remplacé l’épaisse culotte et le grossier haut-de-chausse dont ses devanciers étaient affublés; mais il porte toujours les cheveux longs et crépus; son bonnet de laine et ses lourds sabots ne sauraient l’abandonner.

Né dans le Cantal, il a quitté bien jeune encore ses montagnes et l’humble chaumine où il ressentit les premières atteintes de la misère, pour venir à Paris ramoner d’abord les cheminées, puis, obéissant à son instinct commercial, acheter et revendre des peaux de lapins. On le voit apparaître au moment où les hirondelles s’éloignent, où les brouillards et les frimas fondent sur la cité. Il est possible qu’il reste à Paris pendant la belle saison, mais c’est assurément pour lui une époque de chômage. C’est l’hiver qu’il triomphe! Bravant une pluie froide et pénétrante, portant sur l’épaule un grand sac, d’où le moindre choc fait sortir une poussière noire et suffocante, il parcourt les rues, faisant entendre son cri retentissant: «Ah! peaux de lapins!» Il est suivi d’un jeune enfant exilé comme lui, qui répète après lui, d’une voix argentine: «Ah! peaux de lapins!» à l’entrée des maisons, aux fenêtres des cuisines surtout; car c’est avec la cuisinière que les négociants auvergnats ont de mystérieux conciliabules, qu’ils concluent d’étranges et avantageux marchés! La calomnie a bien répété (elle ne respecte rien) que plus d’un chat bien aimé, commensal appétissant d’une cuisine bien fournie, mais redoutable au cordon bleu par ses adroits larcins, avait disparu peu de temps après la visite d’un Marchand de Peaux de Lapins!

Les journaux graves n’ont pas craint de rapporter que la police, dans une visite chez maint gargotier des quartiers populeux, où la gibelotte est en honneur, avait découvert les têtes trop reconnaissables de chats défunts, et les Marchands de Peaux de Lapins étaient accusés de les avoir enlevés,

Servant, sans le savoir, des haines domestiques,

puis livrés à la consommation en permettant ainsi d’en faire des ragoûts frauduleux!

Le Marchand de Peaux de Lapins est quelquefois marié à une femme de son pays, de son village, et qui, laborieuse comme lui, peu favorisée des grâces extérieures, prouve la sagesse et la logique incontestable du refrain:

Il faut des époux assortis Dans les liens du mariage.

Employée dans un magasin de revendeur, elle y donne, au même degré que son mari, l’exemple du travail, de la sobriété, de l’économie, de toutes les vertus enfin, excepté de la propreté. Leur double industrie, les privations de toute espèce qu’ils s’imposent, leur permettent d’envoyer chaque année quelques épargnes au pays.

Une pièce de terre, une habitation misérable comme celle où ils sont nés pour le travail et la pauvreté, voilà le rêve de leur avenir! Tel est l’espoir de leurs vieux jours. Toutefois, le désir d’arriver au jour du repos ne leur fait jamais enfreindre les lois d’une probité scrupuleuse, et l’on en cite des traits bien dignes d’éloges. Le Marchand de Peaux de Lapins pourrait dire, comme l’un des héros de Shakspeare: «Sans doute, mon visage est noir; mais vois le visage d’Otello dans son âme.»

Le lendemain d’une grande soirée, dans une belle maison du faubourg Saint-Germain, la cuisinière fit venir un Marchand de Peaux de Lapins, pour lui vendre la dépouille d’un lièvre qui avait paru avec honneur sur la table d’un riche Amphitryon, dans un festin dont la superbe ordonnance avait de nouveau mis en lumière les talents du cordon bleu. Le marché fut conclu sur une table où gisaient encore des biscuits, des gâteaux ébréchés, et de riches plateaux, encore chargés de soucoupes dorées, de verres de cristal, de cuillers en vermeil.

Après quelques débats, le Marchand se retire avec son acquisition, dont le prix reste fixé à 50 centimes; la dépouille d’un lapin eût été payée 20 centimes seulement.

Les domestiques achèvent de ranger les cristaux, la somptueuse vaisselle; tout à coup, ô douleur! ô soupçon fâcheux! on s’aperçoit qu’une petite cuiller manque. Qu’est-elle devenue? La cuisinière interroge tous les domestiques; chacun s’excuse, elle seule reste en butte aux soupçons, si cruels pour une âme fière, si blessants pour une conscience irréprochable. Un sourire d’incrédulité accueille ses explications maladroites; la malheureuse au désespoir rêve déjà le suicide; une heure, deux heures se passent ainsi.

Qu’aperçoit-elle, accourant pesamment, ruisselant de sueur, quoique trempé par une pluie abondante!!! Notre Marchand de Peaux de Lapins, d’une main se débarrassant de son grand sac, et lui montrant de l’autre la cuiller, qui s’était collée aux humides replis de la peau vendue: «J’ai bien couru, lui dit notre honnête négociant, mais la pensée que vous ou moi nous étions soupçonnés, m’a donné du cœur aux jambes.»

Il allait se retirer sans vouloir accepter de récompense, quand les domestiques, lui barrant le passage, jurèrent que du moins il trinquerait avec eux. On versa à boire et l’on porta d’une voix unanime un toast bruyant en l’honneur du brave homme. Cependant les maîtres avaient été avertis; ils le firent monter, et le forcèrent de recevoir une somme ronde, qu’il refusait obstinément.

Le sort du Marchand de Peaux de Lapins n’est pas toujours heureux; s’il a l’insouciance et la liberté de locomotion du Juif errant, il est quelquefois soumis à de rudes épreuves; de graves maladies le retiennent sur son grabat, le forcent d’entrer à l’hôpital, et réduisent sa femme, ses enfants à demander l’aumône.

Dernièrement, à la police correctionnelle, les juges allaient condamner une pauvre femme pour mendicité. Son accent étrange lui permettait à peine de faire entendre que son mari, Marchand de Peaux de Lapins, était depuis peu convalescent d’une longue maladie, qui avait épuisé leurs faibles ressources et l’avait réduite à aller le soir avec ses deux enfants implorer la charité publique. Le délit était flagrant, les juges délibéraient lorsque le Marchand de Peaux de Lapins traversa la foule rassemblée dans la salle, et vint, roulant dans ses mains noires et amaigries son bonnet crasseux,

Tenir à peu près ce langage:

«Mechieurs les juges! ch’est que j’étais malade, et que les médechins dijaient comme chà que je devais me reposer; les petits mangeaient toujours pendant che temps-là, et che n’était plus moi que je pouvais leur gagner du pain. La femme a fait che qu’elle a pu pour les empêcher de mourir de faim. Si vous la mettez en prison, qu’est-che qui aura choin de moi encore malade et des petits?»

A ces mots il s’incline, et chacun, étonné, Admire le bon sens et même l’éloquence Du commerçant infortuné.

Les juges souriaient de son langage et de son accent; mais ils acquittèrent la pauvre femme.

Quand la fortune favorise les efforts du Marchand de Peaux de Lapins, il ne court plus les rues, loue un grand hangar, qu’il arrange en magasin, y entasse la ferraille, le vieux cuivre, les chiffons. A toutes les ventes qui ont lieu par cessation de commerce, pour cause de décès, ou par autorité de justice, on le voit arriver, concurremment avec une nuée de ses compatriotes, et enlever aux enchères les glaces, les casseroles, les tapis, les tuyaux de poêle, les assiettes, toute espèce d’objets mobiliers. Il répare, brosse, nettoie, polit, _rafistole_ ses acquisitions; recolle la porcelaine; met des pieds aux tables brisées; passe les vieilles commodes à l’encaustique; recoud le linge déchiré, et revend avantageusement sa cargaison. Il réalise même parfois un bénéfice de cent pour cent, en cédant presque immédiatement ce qu’il vient d’acheter. Notre marchand fait alors un commerce considérable, et naît à la vie politique; propriétaire, il devient juré, électeur, officier de la garde nationale, homme influent dans son quartier; et ce qui met surtout le comble à son orgueil, c’est quand le gouvernement récompense le travail heureux et persévérant, la probité constante du riche industriel en le nommant chevalier de la Légion-d’Honneur.

Inutile de dire que ces hautes destinées sont le partage de quelques privilégiés. Le plus grand nombre des Marchands de Peaux de Lapins achète un petit quartier de terre, où ils vivent en paix, plantent des choux, sont aussi fièrement que l’empereur Dioclétien dans son jardin de Salone, et racontent à leurs petits-enfants les merveilles de la Grande Ville.

XXV.

LE PORTIER.

Monseigneur, quand je me présente, Ordonnez qu’on me laisse entrer.

PIRON, _Épîtres_.

SOMMAIRE: Malédiction.--Variétés de l’espèce.--Le Suisse.--Le Concierge.--Concierge des Palais, de la Halle aux Blés, de la Halle aux Cuirs.--Concierge d’hôpital.--Histoire tragi-comique d’un Locataire et d’un Portier.

Heureux ceux qui ne connaissent pas le Portier! heureux les habitants des petites villes, malgré les cancans, le boston, les visites sans fin, les distributions de prix, les indigestions, les harangues du maire, parce que le Portier n’existe pas chez eux!

O témoignage vivant de la disparition de l’âge d’or, mouchard domestique, incarnation de la méfiance et de la curiosité! tu ne dois la vie qu’à la méchanceté des hommes! Aurait-on besoin de se cadenasser chez soi, d’entretenir sur le seuil des maisons de vigilants Cerbères, si la bonne foi régnait ici-bas? L’espionnage du Portier ne deviendrait-il pas inutile, du moment que personne ne songerait à s’approprier le bien d’autrui?