Les Industriels: Métiers et professions en France

Part 14

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Cette jeune personne, qu’on appelle mademoiselle Ernestine, ne suivra point la profession de sa mère. Elle a été placée tout enfant dans un pensionnat de Mantes, et a reçu l’éducation ordinaire des jeunes filles de la bourgeoisie. Comme le prévoient les paysans, elle trouvera sans peine un notaire ou un avoué, pressé de payer sa charge avec une dot, et consentant volontiers à prendre pour belle-mère une paysanne ignorante; mais cette paysanne, dont on fait fi, communique l’impulsion à une grande machine agricole, livre à la consommation d’excellents produits, augmente son pécule en approvisionnant nos marchés; sa fille danse, joue des quadrilles, parle et écrit passablement; mais jamais, par des œuvres utiles, elle n’accroîtra sa fortune particulière, ou la richesse générale: madame Javotte appartient à la généreuse race des producteurs; mademoiselle Ernestine n’est bonne à rien.

Cependant la vieille fermière idolâtre son unique enfant, dont elle se propose de solenniser la noce par une fête extraordinaire, avec profusion de cidre, de vin blanc, de volailles, de tartines, de rubans et de coups de fusil. On se rendra sans éclat à la mairie, car le mariage civil n’est qu’une simple formalité, mais la bénédiction nuptiale sera donnée aux époux avec toutes les pompes de la liturgie. Quoique la fermière ait de fréquentes relations avec les incrédules de la Halle au beurre, et les voltairiens du marché des Prouvaires, elle est encore attachée aux pratiques de la religion catholique. On l’a vue autrefois descendre la Seine jusqu’à Elbeuf, pour assister aux belles processions de la Fête-Dieu. Elle ne manque ni grand’messe, ni vêpres, et se rend invariablement au pèlerinage de sainte Clotilde, le dimanche le plus proche du 2 juin de chaque année. Elle croit à l’efficacité des eaux de la fontaine des Andelys, et à la vertu curative des bagues qui ont touché l’image de la femme de Clovis.

Comme on le voit, notre fermière n’est pas exempte de superstition. Elle s’imagine que, le vendredi saint, les œufs contiennent des crapauds; qu’il y a des _raparats_ dans les vieilles démolitions; qu’une bûche de Noël arrosée d’eau bénite préserve du tonnerre; et de peur de se porter malheur, elle ne coupe pas un pain sans tracer une croix sur le côté plat.

Ainsi, à des intervalles rapprochés, notre Marchande de la Halle se montre à Paris, d’où elle sort le jour de son arrivée. Elle passe vingt-quatre heures au milieu de la population de la capitale, et dans un monde tout différent de celui qu’elle habite; mais toutes les impressions qui l’assiégent glissent sur elle. Elle ne se dépouille point des idées villageoises pour prendre celles de la grande ville. Elle a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, à moins qu’on ne lui présente des pièces d’argent; à moins qu’on ne lui parle d’une certaine quantité de beurre à livrer sous quinze jours. Paris n’est point pour elle le séjour des beaux-arts, le siége du gouvernement, le centre du mouvement intellectuel, la ville sur laquelle tous les peuples fixent les yeux pour en parodier les allures, pour en emprunter les mœurs, pour en imiter la torpeur ou l’agitation; c’est tout bonnement un lieu où l’on vend assez avantageusement le beurre, les œufs et les fromages. La Marchande de la Halle, dont la carriole suit des quais magnifiques, ou côtoie des palais et des colonnades, n’a jamais eu l’envie de ralentir sa course pour admirer un monument public. Que lui font le Louvre et les Tuileries? elle s’imagine qu’on n’y vend rien. Le seul édifice qui attire son attention, c’est la Banque de France, parce qu’on lui a dit qu’il y avait des millions dans les caves de ce chef-lieu du monde commerçant.

Malgré son amour pour le lucre, la Marchande de la Halle est compatissante pour les pauvres. Elle donne au mendiant qui passe, et lui permet même quelquefois de passer la nuit dans un coin de la grange.

Lorsque, suivant l’usage antique et solennel,

elle tire avec sa famille le gâteau des Rois, elle n’oublie point de mettre en réserve la première part pour le _bon Dieu_, c’est-à-dire pour les pauvres qui, connaissant l’usage, chantent à la porte d’une voix chevrotante:

Aguignette, aguignon, Coupez-moi un p’tit cagnon; Si vous n’voulez pas l’couper, Donnez-moi l’pain tout entier.

Elle fait des présents en monnaie et en œufs aux musiciens ambulants qui, pendant la _semaine preneuse_ (la semaine Sainte), viennent demander la _paschré_ en chantant la Passion de Notre-Seigneur.

Grâce à ces actes de bienveillance, pendant que d’avides héritiers se consoleront, en palpant des écus, du trépas de la Marchande de la Halle, elle sera pleurée sincèrement par les malheureux.

XXI.

LE COCHER DE FIACRE.

Il excelle à conduire un char dans la carrière.

RACINE, _Britannicus_.

SOMMAIRE: Énumération des véhicules parisiens.--Statistique.-- Quelques mots sur les Cochers de bonne maison, les grooms, les Cochers d’omnibus, les Cochers de coucou, de corbillard et de cabriolet.--Le Cocher de fiacre.--Son costume.--Fiacres anciens et modernes.--Imprécation du Cocher contre l’unique objet de son ressentiment.--Au Cocher fidèle.--Causerie politique.--A l’heure ou à la course.--Frappez derrière!--Distraction d’un membre de l’Institut.--O Jupiter, donne-moi de la pluie!--Le Cocher de fiacre après dîner.--Beaucoup de bruit, peu de besogne.--L’échoppe du savetier.--Le dimanche du Cocher de fiacre.--Noces et festins. --Carnaval.--Conscrits.--Duels.--Trait de probité.--Caisse de secours et pensions.

«Une voiture, mon maître!--Un cabriolet, milord, mon prince!» crient, à la sortie des spectacles, ces hommes à tout faire, dont le métier est en général de n’en pas avoir, et en particulier d’ouvrir les portières des carrosses de louage, et d’en abaisser complaisamment le marchepied.

C’est devant la façade d’un théâtre, entre onze heures et minuit, qu’on peut voir réunis des échantillons de tous les genres de véhicules à l’usage des Parisiens. Fiacres, cabriolets milords ou compteurs, Carolines, Citadines, Zéphyrines, Atalantes, carrosses du Delta, courent, passent, repassent, se pressent, se succèdent, se croisent, comme des fusées volantes dans le ciel. C’est le rendez-vous, l’assemblée générale, la convention nationale des voitures publiques; il ne manque que le corbillard....

Dont puisse le ciel vous préserver longtemps, cher lecteur!

On compte à Paris, d’après une statistique officielle[36], 53,000 voitures:

Voitures de remise ou de place 800 Cabriolets, _id._ _id._ 1,200 Voitures de maître 10,000 Cabriolets bourgeois 11,000 Charrettes, tombereaux, baquets 30,000 -------- Total 53,000

[36] _Moniteur_ du 29 octobre 1841.

Il y a donc, par conséquent, près de cinquante-trois mille Cochers; desquels devons-nous vous entretenir?

Est-ce du Cocher de bonne maison, personnage qui, hérissé de fourrures et coiffé d’un tricorne, a la rotondité d’un député du centre, la pesanteur d’un éléphant, et l’insolence d’un chef de bureau?

Est-ce du groom, ce Bébé des Cochers, être chétif et rabougri, serré dans une élégante redingote, et jaune comme les revers de ses bottes?

Est-ce du Cocher d’omnibus, automate qui, suivant toujours la même ligne, prend le parti de se laisser conduire par ses chevaux?

Est-ce du Cocher de coucou, victime innocente, malheureuse et persécutée des chemins de fer?

Est-ce du Cocher de corbillard, qui, malgré les crêpes et son lugubre costume, aime à rire, aime à boire, aime à chanter comme nous?

Est-ce enfin du Cocher de cabriolet, fier du privilége de s’asseoir à côté du _bourgeois_, avec lequel il cause intrépidement de la réforme, des fortifications, du Théâtre-Français, des procès faits à la presse, de l’Opéra, du tombeau de Napoléon, des banqueroutes, et du cours de la rente?

Pour faire passer sous vos yeux tous ces individus d’allure différente, il faudrait écrire un volume in-8º, et nous ne pouvons accorder qu’un nombre limité de pages à la physiologie des automédons modernes; bornons-nous donc à la monographie du Cocher de Fiacre.

Celui que nous vous présenterons compte maintes années de bons et loyaux services; il a reçu son livret et sa médaille bien avant la Révolution de 1830. La compagnie de loueurs de voitures à laquelle il appartient a souvent récompensé par des gratifications la bonne conduite et la probité du père Gigomard.

Le père Gigomard a quarante-neuf ans; il est robuste, quoique légèrement voûté. La teinte rosée de son nez est l’indice d’une prédilection assez prononcée pour le _jus de la treille_; il pourrait jouer, tout aussi bien que Mascarille, cette scène de déshabillement qui, dans les _Précieuses Ridicules_, provoque un rire universel; car il porte un gilet de flanelle, un ou deux gilets, un vieil habit, une redingote et un carrick à triple collet. Aussi, quand ses confrères ont avec lui,--ce qui arrive parfois,--quelque discussion à coups de fouet, ils ne visent jamais qu’à la figure, seule partie vulnérable de son individu.

Le père Gigomard est matinal:

Aussitôt que la lumière A redoré nos coteaux, Il commence sa carrière Par visiter ses chevaux.

Il les panse, les bouchonne, les harnache, nettoie son fiacre, en dégage les panneaux de toute souillure.... Admirez l’élégance et la richesse de ce carrosse de louage! Où sont les voitures de nos ancêtres, lourdes et périlleuses machines, auxquelles ils préféraient avec raison la chaise à porteur et la _vinaigrette_? Bien des fiacres actuels sont assurément plus commodes que le pesant équipage où montait Henri IV pour aller visiter Sully. Le luxe s’est fait roturier; les progrès du _confortable_ ont été si rapides, que les vieux fiacres, construits sous la Restauration, n’osent plus apparaître au grand jour. Ils ne sortent que le soir, comme des mendiants honteux, tandis que leurs jeunes rivaux étalent en plein soleil de brillantes couleurs.

Le fiacre que conduit le père Gigomard peut entrer en concurrence avec les plus somptueux, surtout après avoir été suffisamment débarbouillé par le soigneux Cocher. Ses chevaux, non plus, ne sont point d’une maigreur trop osseuse; leur vigueur et leur santé ont été constatées, en présence d’un commissaire de police, par l’expert vétérinaire de la Préfecture, et si on les conduisait au marché, on trouverait assez aisément des amateurs qui en offriraient jusqu’à cinquante francs.

Quand le père Gigomard a récuré sa maison roulante, il s’achemine vers la station, où, moyennant 75 francs par an, il lui est accordé de se mettre chaque jour à la file[37]. En attendant la pratique, il tire de son gousset une pipe de terre _ultrà culottée_, la bourre lentement et avec méthode, et s’enveloppe d’une auréole de fumée. Ne voyant venir aucuns voyageurs, il attribue leur absence à l’omnibus, et l’accable de malédictions: «Gueux d’omnibus, murmure-t-il; méchant bateau à vapeur, canaille de voiture! Regardez-moi un peu quelle tournure ça vous a! dirait-on pas une boîte d’eau d’cologne? et dire qu’on aime mieux s’empiler là d’dans, que d’s’asseoir sur mes coussins, pour épargner une trentaine de sous? comme c’est mesquin! Et c’conducteur, fait-il d’la poussière, en fait-il!... Ça n’empêche pas qu’l’autre jour il a mené à la Madeleine un monsieur qui voulait aller à la Bastille; il n’s’en vante pas, le sans-cœur, mais j’connais l’anecdote. Fouette donc tes rosses, méchant propre à rien, casse-toi le cou; n’y aura pas grand mal!»

[37] Les droits de station rapportent annuellement 426,000 francs à la ville de Paris.

Cette véhémente apostrophe lui ayant desséché le gosier, le père Gigomard entre dans un cabaret voisin. La devanture est surmontée d’une enseigne, où l’on voit un Cocher présenter à un bourgeois un sac qui est censé contenir une prodigieuse quantité de napoléons. Une inscription explique le tableau:

AU COCHER FIDÈLE.

Tout en mangeant de la _ratatouille_, précédée et suivie de plusieurs verres de vin, le père Gigomard s’entretient avec ses collègues du rembrunissement de l’horizon politique, et s’approchant de celui qui tient le journal:

«Eh bien, dit-il, a-t-on des nouvelles de la Pologne? elle aura bien d’la peine à s’en tirer... Ah! si j’étais cocher de l’Autocrate, j’voudrais le verser dans une fondrière, au risque de me casser l’cou à moi-même.... Que fait-on du prince Louis? on assure que c’est un jeune homme qu’a des moyens, mais il n’vaudra jamais son oncle; on n’en fabriquera plus comme celui-là; le moule est brisé!... Ah! çà, il paraît que les Anglais sont en train de prendre la Chine, i veulent donc tout avoir, ces insulaires? Dieu de Dieu!... j’n’aime pas les Chinois; j’en ai vu sur des paravents, et ça m’paraît un bien vilain peuple; mais j’leur paierais bien bouteille, à condition qu’ils donneraient une volée aux habits rouges! Y a pas à dire, les Anglais et nous, nous n’serons jamais compère et compagnon; et si l’ministère n’veut pas s’décider à leur chercher querelle, je m’révolutionne, et j’donne mon coucou aux premiers émeutiers qui me l’demanderont. Mais, tenez, ne parlons pas politique; ça m’échauffe le sang; faisons plutôt une partie de piquet; huit sous en deux cents liés, ça t’va-t-il, Jérôme?

La partie est à peine commencée, lorsqu’une voix du dehors s’écrie:

«O hé! père Gigomard! v’là trois bourgeois qui d’mandent à se faire trimballer; c’est à votre tour à marcher.

--Sacristi! dit Gigomard en étalant son jeu sur la table, ces bourgeois auraient bien fait d’arriver cinq minutes plus tard. Sacristi! c’est-i dommage! j’avais gagné en main! six carreaux, seizième majeure et 14 d’as, 96; tierce majeure en trèfle, 99, trois rois, 102, avoir joué, 103! j’te faisais capot sur table encore! 115, la dernière 116, et 40, 156! enfin, j’te repincerai un autre jour; ce qui est différé n’est pas perdu.... Voilà, not’bourgeois!»

Notez que lorsque vous prenez un fiacre, vous êtes toujours un _bourgeois_ pour le Cocher; dès que vous n’avez plus besoin de ses services, vous n’êtes plus à ses yeux qu’un _monsieur_, un simple particulier.

«Par ici, Cocher; arrivez donc! voilà un quart-d’heure au moins que nous attendons!

--Voilà! est-ce à l’heure ou la course?»

Contractez autant que possible à la course; autrement vous soumettez le Cocher à une tentation terrible. Il se trouvera partagé entre le désir de vous conduire promptement à votre destination, et celui d’accroître son salaire en prenant le chemin des écoliers; des remords tardifs saisissent le malheureux voyageur, lentement promené dans les rues les plus tortueuses, les plus encombrées. Il peste contre les fiacres, et

Honteux et confus, Jure, mais un peu tard, qu’il ne les prendra plus....

qu’à la course; d’autant plus mécontent, qu’à toutes ses observations, l’imperturbable Cocher répond flegmatiquement: «Dam’! Monsieur, il fallait prendre le chemin de fer!»

Le crocodile a, dit-on, pour ennemi, un petit animal appelé l’ichneumon. L’ichneumon du Cocher de Fiacre, c’est le gamin de Paris. Pendant que le père Gigomard poursuit tranquillement sa route, un gamin, déterminé également à ne pas aller à pied, et à ne rien débourser, s’installe sur le marchepied de derrière. Heureusement qu’un passant avertit le Cocher, en lui criant: «Tapez derrière!» Et de vigoureux coups de fouet font instantanément déguerpir le _bourgeois_ de contrebande.

Un mathématicien, membre de l’Institut, connu par sa science et ses distractions profondes, errait un jour dans la rue, poursuivi par un problème; tout à coup il s’arrête devant une sorte de tableau noir, qui n’était autre chose que la face postérieure d’un fiacre, et, ramassant un plâtras, il commence à tracer des triangles et des circonférences. Le fiacre se met en marche; le savant, sur le point de trouver la solution qu’il cherchait, monte sur le marchepied, et il continuait à dessiner des figures de géométrie, quand de rudes coups de fouet, le tirant de son extase, lui firent sentir qu’il n’était pas à son cours du Collége de France.

Les occupations du Cocher de Fiacre varient suivant l’état de l’atmosphère. Durant la semaine, quand le temps est beau, le père Gigomard se croise les bras, et _fume_ dans les deux acceptions du mot. Il est comme les canards, il aime la pluie, dût-elle transpercer son carrick, sa redingote et ses trois gilets.

«Comment! dit-il avec humeur en contemplant le ciel sans nuages, il ne tombera pas une goutte d’eau! ça m’arrangerait pourtant bien; y a tant de monde dehors aujourd’hui! Coquin d’soleil! Y a donc que’que chose de détraqué dans le firmament? Bah! ne perdons pas l’espérance; nous aurons de l’orage ce soir; j’m’en vais toujours casser une croûte.»

Et il retourne à l’enseigne du Cocher Fidèle, où l’attendent une nourriture saine et abondante, et une boisson plus abondante encore, quoique beaucoup moins salutaire. Il est souvent dangereux d’employer le père Gigomard après son dîner. Exposé depuis le matin au froid, à la pluie, il a senti trop impérieusement le besoin de se réconforter, et, communiquant à ses chevaux l’excitation qu’il éprouve lui-même, il prend sa course avec une hardiesse inaccoutumée, dépasse les voitures de maître, entame les bornes, monte à l’assaut des trottoirs.

«Cocher, Cocher! arrêtez donc! où allez-vous? nous versons!»

--Soyez tranquilles, ayez pas peur.

--Cocher! ouvrez-nous; nous voulons descendre.

--Nous arriverons, n’craignez rien,» répète le Cocher flegmatique, croyant fermement qu’il y a un Dieu pour lui; mais ses actions sont moins rassurantes que ses paroles; et les voyageurs dont il compromet la sécurité, sont obligés de se précipiter hors du fiacre, et d’achever la route à pied, après avoir menacé l’imprudent d’attaquer en dommages et intérêts son loueur, civilement responsable.

Deux farces dont le père Gigomard a été victime lui ont toutefois appris la tempérance à ses dépens. Il était un soir à la barrière de la Villette, et, ayant bu plus que de coutume à son dîner, il dormait paisiblement sur son siége, quand des cris, mêlés d’éclats de rire, le réveillèrent en sursaut.

«Ohé, Cocher! êtes-vous pris?

--Où allez-vous?

--Au boulevard Saint-Denis.

--Combien qu’vous êtes?

--Nous sommes plusieurs (ils étaient cinq); mais nous vous paierons bien. N’vous donnez pas la peine de descendre, nous allons nous arranger.»

Gigomard ne demandait pas mieux que de rester assoupi dans son hamac de bois et de cuir; il laisse donc aux jeunes gens qui l’avaient apostrophé le soin de s’installer dans la voiture. L’un d’eux y entre, ouvre immédiatement la portière opposée, et descend sans bruit; ses camarades l’imitent, traversent successivement le fiacre, en font le tour, et reviennent à la portière qu’ils avaient ouverte d’abord. Ils se succèdent ainsi processionnellement pendant quelques minutes, entrant d’un côté, sortant de l’autre, et laissant toujours la voiture vide.

«Ah! çà, s’écrie Gigomard, dont la vue et les idées sont confuses, vous voulez donc assassiner mes chevaux? comment diable tiendrez-vous tous dans mon bahut? Voilà une heure qu’il y monte du monde! j’peux pas conduire un régiment.

--C’est fait, répond l’inventeur de la plaisanterie, en fermant la portière avec fracas. «Allons, adieu, les amis; bien des choses chez vous.... En route, Cocher, et dépêchons; il y aura un pour boire soigné.»

Quelle fut la surprise de Gigomard, quand, arrivé au boulevard Saint-Denis, il trouva son fiacre, qu’il croyait surchargé, complétement dépourvu d’habitants!

Un autre soir, tandis que le père Gigomard faisait sa sieste sur son siége, des rapins, campés à la porte d’un atelier, l’appellent impérativement:

«Ohé! Cocher! arrivez vite! venez nous prendre!»

Le père Gigomard se met en marche; mais aussitôt un fracas épouvantable, un bruit de planches brisées se fait entendre derrière lui, et de perçantes clameurs partent du milieu des décombres. Les rapins avaient amarré au fiacre l’échoppe roulante d’un savetier, qui, emporté soudain avec tout son établissement, s’imaginait être victime d’un tremblement de terre.

Le dimanche, loin d’être le jour du repos pour le Cocher de Fiacre, lui apporte un surcroît de travaux et de bénéfices. Des familles entières, père, mère, enfants, domestiques, s’entassent dans sa voiture, pour être transportés dans les bois de Boulogne, de Vincennes ou de Romainville; il pousse même ses excursions jusqu’à Versailles, d’où il ramène, en les rançonnant, des voyageurs qui n’ont pu trouver de place au chemin de fer.

Le fiacre est l’accessoire obligé de toutes les actions importantes de la vie de l’ouvrier ou même du commerçant parisien. C’est en fiacre que le nouveau-né est porté à la mairie et à l’église; c’est un fiacre qui reçoit les fiancés et leurs familles, et, au sortir du temple, conduit la noce au _Capucin_ ou au _Cadran Bleu_. Durant les saturnales du Carnaval, les masques s’installent dans des fiacres pour se donner en spectacle le long des boulevards, pour se rendre au bal, pour aller, le Mercredi des Cendres, se faire jeter de la farine à la tête, sur la route de la Courtille. Les conscrits que le sort a favorisés, ceux qu’il a condamnés au service, s’accumulent sur un fiacre, tant en dedans qu’en dehors, et du haut de l’impériale où ils sont juchés, lancent aux passants de joyeuses apostrophes. Deux jeunes gens ont-ils résolu de se battre, malgré les arrêts de la Cour de Cassation, c’est un fiacre qui les conduit sur le terrain. Le père Gigomard se soucie médiocrement de cette corvée, et sa figure s’allonge, lorsque, au point du jour, il voit s’avancer vers lui six individus, dont l’un porte une boîte de pistolets, et qu’on lui dit mystérieusement:

«Au bois de Vincennes!

--Tant pis,» répond-il, et il ralentit le pas de ses chevaux, comme pour donner aux deux adversaires le temps de réfléchir et de se réconcilier. Quand ils se sont éloignés, quand il les a vus s’enfoncer dans le bois, il demeure triste et morne, et la saveur du _caporal_ dont il charge sa vieille pipe, n’a point le pouvoir de le distraire. Il attend avec anxiété le bruit des deux détonations; il fait des vœux pour que l’issue du combat ne soit point funeste. Mais son attente a été trompée; les témoins rapportent un blessé; le Cocher retourne les coussins de sa voiture, pour éviter qu’ils soient tachés par le sang, aide les témoins à placer commodément la victime, et s’il peut prendre l’un d’eux à part, il lui demande à voix basse: «En réchappera-t-il? y a-t-il du danger?» En ramenant le blessé à son domicile, il évite avec soin les cahots, et poursuit le cours de ses réflexions:

«Le pauvre diable! c’est p’t-être pour que’que mauvaise femme,--ou bien une querelle de café,... j’suis sûr que ça n’en valait pas la peine... Un beau garçon, ma foi!... Qu’est-ce que va dire sa mère?... et puis, si ça s’découvre, on est capable de les poursuivre... Les hommes sont que’quefois pires que des loups... s’il allait mourir dans ma voiture!... mais, non; il crie... c’est bon signe; il a encore les poumons solides... Dieu de Dieu! j’aurais bien donné vingt francs pour être arrivé à la station un quart-d’heure plus tard!... Jérôme les aurait conduits, et lui, c’est un vieux dur-à-cuire, qu’est sensible comme un manche de fouet. Mais, moi, ça m’fait d’l’effet; c’est plus fort que moi, et s’il fallait recommencer souvent, j’aimerais mieux renoncer au métier.»