Les Industriels: Métiers et professions en France
Part 13
Ainsi donc, ô jeunes gens! si vous rendez hommage à notre véracité, si vous reconnaissez la justesse de nos observations, évitez les Femmes de Ménage, et plutôt que de les appeler à vous servir, ne craignez pas de faire votre lit vous-même, de descendre trois étages pour aller chercher des vivres, de cirer vos bottes, d’allumer votre feu.... ou bien mariez-vous, et, malgré votre amour pour l’indépendance, gardez-vous de croire que ce remède soit pire que le mal.
Pour un célibataire faible et cassé, une Femme de Ménage, quels que soient ses défauts, est moins dangereuse qu’une jeune gouvernante. Celle-ci le flatte, le séduit, le captive, et à force de cajoleries félines, acquiert un empire qui, sous la forme de legs, se perpétue au delà du tombeau. La Femme de Ménage, du moins, vole sans tyranniser.
Devons-nous envelopper toute la race dans une même prescription, ou admettre des exceptions en faveur de quelques personnes d’élite? Avec de la patience et un bon microscope, on découvrirait sans doute des Femmes de Ménage soigneuses, attentives et fidèles, qui pourraient porter sans usurpation le nom sous lequel on les désigne; mais elles sont rares, presque introuvables, et si l’on parvient à s’en procurer, nous demandons qu’elles soient empaillées... après leur mort, et conservées comme des curiosités dans le Cabinet d’Histoire naturelle.
Peut-être y aurait-il moyen de régénérer les Femmes de Ménage. Il suffirait de les enrégimenter, de les organiser en corporation, comme les Forts de la halle, d’exiger d’elles les conditions d’admission les plus sévères, de les tenir constamment sous la surveillance de la police; le public et elles-mêmes y gagneraient.
XIX.
LE BALAYEUR.
Place, place au balayeur, Qui va fair’son p’tit service, Autorisé par la Justice Et par monsieur l’Préfet d’police; Place, place au balayeur, Car il y va de bon cœur.
AUGUSTE RICARD.
SOMMAIRE: L’auteur désire garder l’anonyme.--Balayage à la charge des particuliers.--Entreprise générale de Balayage public.-- Inconvénient de la délicatesse d’odorat.--Ancienneté du service de nettoiement de la ville de Paris.--Balayage à la charge de la ville.--Misère des Balayeurs.--Travaux d’hiver.--Travaux d’été. --Métamorphoses du Balayeur après onze heures du matin.-- Péroraison poétique.
Un grand poëte inédit, appelé à être un jour de l’Académie de Saint-Jean-Pied-de-Port (au moins), a peint en ces termes le réveil du Parisien:
A travers les rideaux la lumière pénètre; L’aube argente les toits; vite, ouvrons la fenêtre; Laissons l’air et le jour égayer la maison.
Eh quoi! pour toute vue et pour tout horizon, De grands murs crénelés de noires cheminées, Des masses de moellons que le temps a minées, Des gouttières de plomb, des tuyaux menaçants, Tout prêts à foudroyer la tête des passants. Si je regarde en bas, j’aperçois une rue, Où la foule en tous sens se coudoie et se rue, Où la roue, effleurant le trottoir riverain, Aux malheureux piétons dispute le terrain. De la grande Cité que l’aurore réveille, Le bourdonnement sourd ébranle mon oreille; Le roulement des chars ébranle mes carreaux; Voici les Balayeurs et leurs lourds tombereaux, Et des ruisseaux fangeux, que leur brigade agite, Les funestes odeurs montent jusqu’à mon gîte.
La classe des Balayeurs est en effet une des plus matinales de Paris. Quelle que soit la saison, ils sont, à trois ou quatre heures, debout, les armes à la main, et marchent, par brigades hideuses et déguenillées, à la conquête des immondices. Un peu plus tard, des sonneurs partis des bureaux des commissaires de police, parcourent les rues, et avertissent les habitants de balayer. Portières, sortez de votre bouge et mettez-vous à l’œuvre! Garçons épiciers, garçons de magasin, locataires des rez-de-chaussées, refoulez les ordures, sans toutefois les pousser sur la propriété du voisin! Mettez à part les verres et les débris de bouteilles; cassez la glace ou la neige; ou sinon, gare les amendes! Les inspecteurs de la salubrité sont inflexibles, et la moindre contravention serait l’objet d’un procès-verbal. L’obligation de balayer est commune à tous, aux propriétaires d’une maison de cinq étages comme aux savetiers en échoppes;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
n’en défend point les concierges-portiers des palais royaux.
Les premiers Balayeurs qui nous apparaissent portent un chapeau de cuir, orné par-devant d’une plaque de cuivre, sur laquelle on lit:
ADMINISTRATION nº 30, RUE NOTRE-DAME-DE-NAZARETH.
Ce sont les satellites de l’entreprise générale de balayage public, fondée par Destors, en 1781, sous les auspices de l’autorité municipale. A raison de 3 à 4 centimes par mètre, elle se charge de remplir les obligations imposées aux habitants, de balayer jusqu’au milieu de la chaussée, de gratter et laver les trottoirs, d’arroser en été, de briser les glaces en hiver, de nettoyer les escaliers, les cours, les plombs, etc. Ses employés, conjointement avec les habitants, amoncellent les boues au coin des bornes, en tas immenses et peu odoriférants. Malheur aux gens délicats que leurs affaires contraignent à sortir de bonne heure! Étouffés par une atmosphère empestée, ils penseront tristement à l’air pur des campagnes, et s’écrieront avec le poëte déjà cité:
Qu’il est pâle, grand Dieu! ce soleil de printemps! Ailleurs, loin de Paris, ses rayons éclatants, Que n’obscurcissent point des vapeurs méphitiques, Dorent l’herbe des prés et les fermes rustiques. Ailleurs le ciel reprend son éclat, le buisson Sa dentelle de fleurs, et l’oiseau sa chanson; Ailleurs le rossignol chante dans les futaies; L’aubépine, étoilant la verdure des haies, Prête un riant asile à cent oiseaux divers Qui chantent à l’envi la fuite des hivers. Mais toujours, ô Paris, la brume t’environne; D’un cercle de brouillards ta tête se couronne; De tes rares jardins les arbres rabougris Jaunissent tristement sous un firmament gris; De ton peuple inquiet, de tes rauques voitures On n’évite le bruit qu’au fond des sépultures; Et sur ton territoire, en leurs linceuls épais, Les morts seuls ont le droit de reposer en paix.
Qui croirait que cette ville de Paris, que nous voyons si fangeuse, est plus belle et plus triomphante que jamais? L’architecte Hurtaut, auteur d’un _Dictionnaire de Paris_ (1779), dit que: «Dès l’an 1666 on commença à nettoyer les rues.» Si l’on n’y avait pas songé précédemment, il est à présumer que la grande capitale devait être le plus hideux des cloaques. Le service de nettoiement fut, dès le principe, organisé à peu près comme aujourd’hui. A sept heures en été, à huit heures en hiver, au tintement de la sonnette, il fallait procéder au balayage. Une somme de 450,000 livres, levée sur les propriétaires de maisons, était affectée aux services des boues, lanternes et pavage, et l’on prenait sur ce chiffre cent mille livres pour payer l’adjudicataire au rabais de l’entreprise du balayage.
Les escouades d’hommes et d’enfants, à la solde de l’entrepreneur, ont dans leurs attributions la toilette des places, des boulevards, des ponts, quais, ports, descentes d’abreuvoirs, escaliers de descente à la rivière, etc. A peine ont-elles fini leur tâche, que les boueurs conduisent à travers les rues leurs tombereaux, dont ils emportent hors de la ville le contenu fécondant. Cette vase qui vous répugne contribuera à fertiliser les champs voisins, et, transformée agréablement, reparaît sous forme de carotte, pomme de terre, ou autre végétal.
Plaignez les hommes que la destinée a condamnés à cette utile et rebutante besogne du débarbouillement des pavés, car aucun bien-être, aucune jouissance, ne compensent leurs fatigues et leurs douleurs. Ce sont des galériens, moins le crime; des forçats libres et estimables; car il leur faut une grande force d’âme pour lutter contre le dénuement, et ne jamais manquer au commandement qui dit: «Tu ne déroberas point.» En grelottant dans leurs haillons à côté de gens chaudement vêtus, en frôlant des boutiques où l’or étincelle, il leur faut, pour se conserver purs de tout larcin, soit une résignation bénigne, soit une crainte terrible des procureurs du roi; et, certes, c’est moins ce dernier sentiment qui les guide que la moralité profondément enracinée en leurs cœurs. Ils savent s’imposer à eux-mêmes le supplice de Tantale. Leur minable extérieur cache une âme incorruptible.
«C’est pour un modèle,» dit Henri Monnier, taillant ses crayons et ouvrant son album, pendant que le Balayeur posait devant lui.
--Modèle de misère, dit tristement le balayeur.
L’hiver surtout!...
Sans les balayeurs, Paris serait englouti sous les glaces comme les légions françaises en Russie. Un verglas glissant couvre le pavé; les ruisseaux gelés forment de larges nappes de cristal, dont de nouvelles eaux accroissent continuellement l’épaisseur; le dégel fait de cette masse solide un océan de fange que grossissent en tombant des toits des torrents de neige fondue. Le corps enveloppé d’une espèce de sac qu’ils portent en bandoulière durant les beaux jours, chaussés de gros sabots, coiffés de chapeaux qui peuvent tenir lieu de parapluie, les Balayeurs fendent à coups de pioche les blocs de glace, préviennent d’innombrables chutes en semant de la cendre ou du sable sur le verglas, et disent aux flots du dégel: «Vous n’irez pas plus loin!»
La belle saison change la nature de leurs travaux, sans augmenter leur salaire d’un franc par jour. C’est la classe aisée seulement qui peut saluer le soleil de mai, comme l’avant-coureur des plaisirs, ainsi que l’a si élégamment exprimé notre grand poëte inédit:
O riches d’ici-bas, ô maîtres de la terre, Dont les coffres sont pleins d’un or héréditaire, Dans les jours rigoureux vous n’avez pas connu Le froid qui raccornit le pauvre demi-nu; Trouvant un jour factice à l’éclat des bougies, Vous avez dans la nuit prolongé vos orgies; Et maintenant, lassés des fêtes, vous pouvez Sous vos chaises de poste, ébranlant les pavés, Regagner vos châteaux, dont les combles énormes Dominent fièrement la cime des grands ormes. L’hiver vous a donné ses bals et ses banquets; Et la chaude saison vous offre ses bosquets, Ses eaux vives, ses parcs aux ombreuses allées, Et d’arceaux verdoyants ses pelouses voilées. Mais nous dont le travail réclame les instants, Coursiers à la charrue attelés en tout temps, Nous qui, par le destin, voués à l’indigence, Faisons œuvre des bras ou de l’intelligence, Par la beauté du ciel vainement alléchés, Il nous faut demeurer sur notre œuvre penchés. Geôlière sans pitié, la misère fatale A pour nous en prison changé la Capitale. Et la nécessité nous cloue à ce séjour, Où nous devons trouver le pain de chaque jour. Loin de la grande ruche, abeilles fortunées, Allez boire le suc des roses qui sont nées; Nous autres, nous restons pour bâtir les rayons... Qu’importe le soleil?... Esclaves, travaillons!
Travaillez, Balayeurs, et puisque le temps est sec, et l’asphalte des trottoirs brûlant, guidez de places en places des tonneaux qui répandront sur le sol une rosée rafraîchissante et salutaire.
N’étant occupé par l’administration que pendant quelques heures, le Balayeur a d’ordinaire plusieurs métiers lorsqu’il appartient à la jeune génération. C’est un Protée qui subit de nombreuses métamorphoses; tantôt commissionnaire marron, tantôt marchand ambulant. Ses chefs, en relation perpétuelle avec la police, lui obtiennent sans trop de démarches une patente. C’est lui qui crie le soir, au coin des passages: «Demandez des allumettes chimiques; un sou le paquet, deux sous la boîte!» Ou bien: «Tenez, Messieurs, si vous voulez rire, c’est la nouvelle édition des calembours de M. Odry, composés et recueillis par ce célèbre acteur.» Parfois il distribue des imprimés, l’annonce d’un élixir odontalgique, de la pommade du lion, d’un clyso-pompe à jet continu, d’un restaurant à 75 centimes par tête, de socques sans brides articulés en liége, d’un cabinet de phrénologie et de cartes, de chapeaux neufs à 3 fr. 50 cent., de perruques et toupets invisibles, ou de cinq cent mille francs de marchandises à vendre par cessation de bail. Souvent encore, le Balayeur exploite, dans l’après-midi, une modeste boutique à deux sous, et en s’adressant de préférence aux dames, comme au sexe le plus faible et le plus sensible, il s’écrie avec chaleur: «Deux sous, Mesdames! la vente à bon marché! il est facile de se convaincre que les articles n’ont pas été établis pour le prix! Deux sous au choix dans toute l’étendue de la vente! Ciseaux, couteaux, tabatières, miroirs de poche, tuyaux de pipe à deux sous! Demandez, Mesdames, profitez du bon marché! donnez-vous la peine de voir et de vérifier ce petit fonds de vente!»
Le Balayeur transfiguré vend aussi des foulards à treize sous, «restant du fonds d’un commerçant qui a fait banqueroute de neuf cent mille francs les mains pleines.» Il débite des cahiers de papier à lettre, ou des bourses de tricot, «article très-bien fait et bien confectionné, le même que l’on vend vingt-cinq sous dans toutes les boutiques.» Il trafique aussi des bâtons de phosphore enserrés dans des étuis de plomb, et déploie en ce cas une éloquence dont ceux qui l’ont vu le matin ne l’auraient pas soupçonné capable: «Avec un clou, dit-il, vous pouvez obtenir du feu, à l’aide de mon briquet. Tenez, Messieurs, vous vous trouvez dans une société comme il faut, chez un ministre ou un ambassadeur. Au dessert, vous faites semblant de vouloir moucher la chandelle, et vous l’éteignez. La maîtresse dit: Satané farceur! il ne sera pas moucheur à l’Opéra; et pendant qu’elle va chercher de la lumière, vous dites: Je parie un litre avec n’importe qui que je rallume la chandelle; on se moque de vous, on vous défie, chacun dit la sienne. Vous tirez de votre poche un briquet; vous prenez avec un clou, un cure-dent, une fourchette, gros comme une épingle de ma composition; vous l’approchez de la mèche, et à l’instant même une brillante lumière éclaire la société!»
L’idée que le pauvre Balayeur se forme du grand monde nous rappelle les paroles mises sérieusement, par un vaudevilliste des Funambules, dans la bouche d’un personnage aristocratique: «En vérité, madame la marquise est bien singulière; à présent, elle change de femme de chambre comme de chemise, tous les huit jours.»
Le Balayeur vend aussi des balais; il se promène tenant en main une sorte de porte-manteau garni de balais de crin, et s’annonce par ce cri: «Balayez, balayez, nettoyez vos maisons, Mesdames; à dix-neuf sous! Voilà le marchand de balais!»
Nous aimons mieux le Balayeur en ces fonctions variées que dans sa principale branche de commerce. Sitôt qu’il saisit le balai, une odeur de fange nous monte au nez; nous recommençons nos jérémiades sur le climat pluvieux et maussade de la capitale, et nous nous rappelons involontairement les accents pleins de mélancolie de notre futur académicien:
Sort maudit, qui me tient écroué dans la ville! Et pourtant je connais un oasis tranquille, Où, bien loin des cités, un moment établi, De mes mille tracas j’ai savouré l’oubli. Là, quand l’aube s’allume, on peut, de la croisée, Apercevoir au loin la campagne boisée, Les coteaux onduleux, la Loire au cours changeant, Qui roule un sable d’or en ses ondes d’argent, Et le prochain village, avec ses maisons blanches Qui, comme autant de nids, se cachent dans les branches. Là, plus de bruit sinistre, et l’oreille n’entend Que la voix du berger qui s’avance en chantant, Les concerts des oiseaux, dont les brusques volées Pirouettent dans l’air ou peuplent les feuillées, Le doux roucoulement des pigeons familiers, Et le vent qui frissonne entre les peupliers.
Tu n’as, ô beau pays, que de riantes scènes! Ton ciel n’est point chargé d’exhalaisons malsaines; Tu gardes du contact des méchants et des sots Ceux qui cachent leur vie au bord de tes ruisseaux; On n’est point, en ton sein, harcelé de visites, Traqué par les fâcheux et par les parasites; Mais quand dans le clocher l’angélus a tinté, On aime dans les bois errer en liberté, Y chercher dans la mousse une douce retraite Où l’on puisse s’asseoir, vivre en anachorète, S’entourer de silence et d’ombre, s’abreuver Du plus grand des plaisirs.... être seul et rêver.
XX.
LA MARCHANDE DE LA HALLE.
Les laitages nouveaux du matin ou du jour, On les fait épaissir quand l’ombre est de retour; Ceux du soir, dans des joncs tressés pour cet usage, La ville au point du jour les reçoit du village, Ou le sel les sauvant des atteintes de l’air, Dans un repas frugal on s’en nourrit l’hiver.
VIRGILE, _Géorgiques_, traduction de DELILLE.
SOMMAIRE: Vente du beurre.--Ferme de Basse-Normandie.--Voyage à Paris.--Richesse et simplicité.--Caractère.--La fille de la fermière.--Esprit religieux.
De quelle marchande s’agit-il?
Ce n’est point de la Poissarde, dont nous avons déjà dépeint la physionomie.
Ce n’est point de la Marchande des Quatre Saisons, que nous vous avons montrée piétinant dans la boue et la tête exposée à la pluie.
C’est de la Fermière-Marchande, qui vient de dix ou vingt lieues vendre son beurre et ses fromages à la halle de Paris.
La vente du beurre, comme celle du poisson, est effectuée dans une halle spéciale, par l’intermédiaire des facteurs. Des entrepreneurs font des rafles générales de beurre et d’œufs dans les campagnes, et amènent sur le carreau de la halle d’énormes cargaisons de ces comestibles. Le beurre destiné aux marchands en boutique peut être conduit aux adresses indiquées par les factures une heure après l’ouverture de la vente en gros.
Madame Javotte, la marchande de la halle, habite un village de la Basse-Normandie. Elle est la directrice suprême d’une vaste ferme dont dépendent de riches pâturages justement admirés du Parisien qui se rend en bateau à vapeur de Paris à Rouen. Les travaux des champs, la vente de blé et de fourrages, occupent le mari de la fermière. Celle-ci s’est réservé la direction des étables et de la laiterie. Elle est toujours levée la première; elle gourmande les servantes, leur distribue leur tâche, se met elle-même à l’œuvre, trait les vaches, baratte le lait, entretient la propreté de la laiterie et des ustensiles qu’on y emploie. Elle sait que la moindre partie de lait ancien adhérente à une terrine, deviendrait, en se décomposant, un principe de fermentation, un véritable levain qui pourrait influer désavantageusement sur la qualité du beurre et du fromage.
Deux fois par semaine, presque régulièrement, le lundi et le vendredi, veilles des jours de marché, madame Javotte emballe tant le beurre de sa maison que celui qu’elle a acheté à ses voisins, ordonne d’atteler la jument à la carriole, et, munie de lettres de voiture, elle part pour Paris. Ne la priez pas de se charger de commissions, de lettres à remettre, de paquets à rapporter: «Ça m’est impossible, se dirait-elle; ma carriole est comble, et d’ailleurs j’ons ben d’autres choses en tête.» Madame Javotte est légèrement égoïste; on prétend que nous le sommes tous.
Madame Javotte vient directement à Paris, sans s’arrêter en route, sans rien distraire de ses marchandises. Elle voyage indifféremment la nuit ou le jour, sous un ciel ardent ou pluvieux, protégée contre le froid par un ample manteau. Sa jument est tellement accoutumée à la route, que la fermière peut dormir paisiblement au fond de la carriole sans craindre de verser dans un fossé, de heurter une diligence, ou de se détourner de son vrai chemin.
Elle entre à Paris, et si les habitants de cette bonne ville méritaient leur réputation de badauds, ils ouvriraient assurément de grands yeux à l’aspect de ce gothique véhicule, et de la paysanne qui y est incluse. Madame Javotte est douée d’une grosse tête, d’un gros torse et de grosses jambes. Son costume, reproduit _de visu_ par H. Monnier, est propre, mais d’une simplicité excessive. Ce n’est qu’aux fêtes patronales, ou dans les occasions solennelles, qu’elle déploie un luxe qui n’étonne point les gens initiés à ses ressources. Elle attache alors à ses oreilles des anneaux d’or d’un poids respectable; elle entoure son cou d’une pesante chaîne d’or, à laquelle pend une croix à la Jeannette. Mais, dans ses excursions hebdomadaires, la Marchande de la Halle ne songe point à se parer. Elle est tout entière aux affaires, et ne désire pas attirer les regards par le faste de sa toilette: c’est à la bourse qu’elle vise, et non au cœur.
Cette femme, du reste, n’a jamais connu les sentiments tendres. Elle a été élevée dans une ferme, habituée dès l’enfance à travailler rudement, et à n’avoir qu’un but, celui de gagner de l’argent aux dépens des Parisiens. Elle s’est mariée sans la moindre inclination, uniquement pour atteindre plus facilement le but proposé, pour se donner un collaborateur. Produire et vendre, voilà sa vie; connaître le cours du beurre, des œufs et des fromages, voilà sa science; calculer combien rapporte une vache ou un dellage[34], voilà sa seule pensée.
[34] Mot normand, qui signifie un certain nombre de sillons.
Les denrées de madame Javotte sont de la meilleure qualité; jamais elle ne mêle de vieux beurre au nouveau; jamais elle n’emploie de safran, d’herbes ou de décoction pour colorer les produits de ses barattes. On peut mirer ses œufs sans y rencontrer un poulet naissant, sans y constater le moindre principe de décomposition. Aussi toutes ses marchandises sont-elles vendues au taux le plus élevé. Elle emporte toujours de Paris une somme rondelette, et il n’est point surprenant qu’elle ait de l’argenterie sur sa table, des fonds placés chez le notaire, et quantité de linge et de vêtements dans ses grandes armoires de chêne.
Malgré son aisance notoire, madame Javotte se plaint de la dureté des temps: «Ah! mon Dieu, répond-elle à ceux qui l’interrogent sur son état financier, j’crai qu’ces Parisiens i voulont avoir tout pour ren. Ma vente de la s’maine darniaire n’paie pas tant seulement les frais d’la course. Et pis, les propriétaires sont si durs; c’est pas assez qu’i nous prenions la laine; i voudraient core nous avoir la peau. Crairiez-vous que l’nôtre songe core à nous augmenter? Allais, marchais, si ça continue, j’irons tout dret à l’hôpital.»
Dans son village, madame Javotte est respectée et regardée comme une femme du plus haut mérite, quoiqu’elle sache lire et écrire tout juste assez pour correspondre avec les marchands de beurre qu’elle fournit. «La mère Javotte n’est pas malheureuse, disent les paysans; c’ti-là qui lèvera son oreiller est ben sûr d’y trouver queuqu’chose[35]. Sa fille est un bon parti, dame! all’est d’débit, et y a ben des hommes de loi qui n’demanderaient pas mieux que d’l’épouser, quoiqu’ses parents n’soient qu’des laboureux.»
[35] C’est-à-dire qu’elle laissera une succession importante. Expression normande, qui vient de ce qu’on plaçait autrefois sa bourse sous son oreiller.