Les Industriels: Métiers et professions en France
Part 11
La dernière classe de Forts qui nous reste à examiner est celle des ouvriers des ports, classe amphibie, distribuée le long de la Seine, pour débarquer des bois, des pierres, des grains, des fers, des vins, des tuiles, etc. Ils travaillent sur les ports dont suit la nomenclature:
1. Le port de l’Arsenal, pour les bois.
2. Le port Saint-Bernard, pour les vins.
3. Le port d’Orsay, pour les pierres.
4. Le port de l’île des Cygnes, pour le déchirage des toues et bateaux.
5. Le port de l’École, pour le charbon, les fagots et les cotrets.
6. Le port aux Fruits, pour le raisin, les poires, les pommes et les châtaignes.
7. Le port de la Grève, pour le blé, l’avoine, le sel, le charbon de bois, et diverses marchandises.
8. Le port de l’Hôpital, pour les grains.
9. Le port des Invalides, pour le tirage du bois flotté, et le déchargement des fourrages.
10. Le port Saint-Nicolas, pour les marchandises de toute nature.
11. Le port Saint-Paul, pour les vins, les fers et l’épicerie.
12. Le port au Plâtre, pour le déchargement des pierres à plâtre.
13. Le port des Quatre-Nations, pour les charbons.
14. Le port de la Râpée, pour le déchargement des vins, des bois à œuvres et à brûler, des fourrages, et autres marchandises.
15. Le port de Recueillage, pour le tirage et déchargement des bois.
16. Le port des Saints-Pères, pour le chargement des blés, des avoines, et de toutes sortes de marchandises.
17. Le port de la Tournelle, pour les vins, foins et charbons.
18. Le port des Tuileries, où stationnent les galiotes.
19. Le port aux Tuiles et aux Ardoises, qui sert également aux grains et fourrages.
20. Le port de la Place aux Veaux, pour les charbons.
On compte en outre à l’intérieur, le port de Bercy, pour les vins, le déchirage des bateaux et des toues.
Les ports de la Briche, de Choisy et de Sèvres, pour les vins, les grains et les bois, etc.
Le port de Charenton-le-Pont, pour les vins.
Le port de Saint-Cloud, pour le déchargement de toutes marchandises.
Vadé, le chantre des mœurs populaires, a consacré aux Forts des ports quelques lignes d’une composition poissarde, intitulée la _Pipe cassée_:
On sait que sur le port aux blés Maints forts-à-bras sont assemblés; L’un pour, sur ses épaules larges, Porter ballots, fardeaux ou charges, Celui-ci pour les débarquer, Et l’autre enfin pour les marquer.
On sait, ou peut-être on ignore, Que tous les jours, avant l’aurore, Ces beaux muguets, à brandevin, Vont chez la veuve Rabavin, Tremper leur cœur dans l’eau-de-vie, Et fumer, s’ils en ont envie.
Ils ont de glorieux jours de vigueur et de santé, tous ces braves ouvriers des halles et des ports! ils excitent un moment l’admiration par le beau développement de leur musculature; mais que leur triomphe est passager! avec quelle rapidité s’usent leurs forces? Bientôt leur corps s’affaisse, leur dos se voûte; ils inclinent la tête comme ces cariatides qui soutiennent nos édifices; ils espèrent se ranimer en ayant recours au cabaretier, tentative de rajeunissement moins funeste mais aussi inutile que celle du vieux roi Pélias!
Du moins, il reste à nos Forts une qualité qu’on ne saurait leur contester sans injustice, l’honnêteté! Jamais un vol n’a terni la réputation de ces estimables travailleurs, auxquels on confie journellement tant de valeurs importantes. Où on leur recommande d’aller, ils vont directement sans s’arrêter, sans détourner la plus minime parcelle de la denrée qui leur est remise. La tentation de s’approprier tout ou partie du bien d’autrui, cette tentation que n’ont pas toujours su repousser des gens plus haut placés, des notaires, des caissiers, des agents de change, des receveurs des contributions, le Fort de la halle la bannit de son cœur avec énergie! Non-seulement il est probe, malgré sa pauvreté, mais encore il est humain. Quel panégyrique vaudrait cette simple citation des journaux du 16 novembre 1840:
«_Souscription pour les Inondés._
«La société des Forts du Marché-aux-Fruits des Innocents 100 fr.»
Sous la Restauration, les Forts, comme les marchandes de poisson, faisaient dire des messes en certaines occasions solennelles. Les ouvriers des ports et les charbonniers réunis, au nombre de douze cents, avaient fondé une messe anniversaire en mémoire de la naissance du duc de Bordeaux. Un service fut célébré à leurs frais, en l’ex-église de Sainte-Geneviève, le 3 octobre 1824, pour le repos de l’âme de Louis XVIII et la conservation des jours de Charles X[29]. De pareils faits ne se sont point renouvelés depuis 1830, et nous manquons totalement de moyens d’apprécier l’état religieux et politique des Forts.
[29] _Moniteur Officiel_ du 4 octobre 1824.
Le principal divertissement des Forts est d’aller, le dimanche, aux barrières, manger du veau et de la salade, qu’ils arrosent de vin à six sous le litre. La surexcitation produite en eux par l’alcool n’est point à leur avantage. Dans les querelles que provoque Bacchus, le plus taquin des dieux du paganisme, ils mettent au service de leur ressentiment des mains qui serrent comme des étaux, des pieds qui meurtrissent, une masse corporelle qui écrase. Leur vigueur, quand ils en abusent, est aussi dangereuse que le serait celle des bêtes de la ménagerie, si elles étaient déchaînées.
«Numérote tes membres, que j’les démolisse!» crient-ils d’une voix formidable à leurs adversaires; et la menace est bientôt suivie d’effet.
Non contents de se disputer entre eux, ils interviennent encore dans des rixes, à la cause desquelles ils sont étrangers. En vertu de l’autorité que leur donne leur puissance musculaire, ils font de la police à coups de poings, et rétablissent l’ordre par des _pochons_ équitablement répartis. Ainsi, ce n’est pas toujours une aveugle colère qui les pousse au combat: ce sont parfois de chevaleresques redresseurs de torts, des Don Quichotte qui lèvent le bras pour la défense de l’opprimé.
Ne cherchez pas dans le Fort le mérite de l’intelligence; un Fort lettré, un Fort qui ferait des vers, ne fussent-ce que des vers comme ceux de M.,--mais point de personnalité;--un Fort lettré, disons-nous, serait une anomalie, un monstre, un phénomène vivant. On voit rarement les qualités morales associées à la force physique, ce qui semblerait établir une distinction bien nette, voire même une espèce d’antagonisme entre l’esprit et la matière. Il existe pourtant entre eux une mystérieuse corrélation; car des faits nombreux et journaliers prouvent que l’état intellectuel dépend de celui du cerveau. L’âme, la volonté libre a sans doute sous sa domination immédiate des sens internes, logés dans certaines circonvolutions de la masse encéphalique. La dépression exercée par de lourds fardeaux sur l’occiput du Fort nuit au développement de ses organes intracrâniens. Les plus habiles phrénologistes ne pourraient apercevoir la moindre protubérance sur sa boîte osseuse aplatie. Il est comme ces Sauvages américains dont on comprimait la tête entre deux planches, et dont l’intelligence restait atrophiée dans un logement trop étroit.
Mais, à défaut de vivacité intellectuelle, les Forts, nous ne saurions trop le répéter, se distinguent par une incorruptible honnêteté. Que demander davantage?
XVI.
LA CARDEUSE DE MATELAS.
La Carde est un peigne fait de plusieurs petites pointes pressées et crochues de fil de fer, qui sert à démêler les poils de la bourre, de la laine et de la soie.
FURETIÈRE, _Dictionnaire Universel_.
Un bon souper et surtout un bon lit.
PICARD, _les Visitandines_.
SOMMAIRE: Pourquoi il importe de carder les matelas.--Description topographique de la place du Caire.--Cardeuses de matelas.--Leur costume.--Instruments de leur profession.--Beaucoup d’appelées et peu d’élues.--Taciturnité.--Prix fixe.--Repas du soir.--Logement. --Travail chez les tapissiers.--Contrées d’où viennent les Cardeuses.--Cardeurs.--Ancienne corporation des Cardeurs, Peigneurs, Arçonneurs de laine et coton, etc.--Savante dissertation sur l’origine des lits, des matelas et des Cardeuses. --Le lit de Pénélope.--Réflexions ultra-philosophiques.
Nos matelas ont besoin d’être cardés. La laine, matière animale, finirait par se décomposer, si elle n’était, de temps en temps, battue, peignée, exposée à l’air. Il est urgent d’avoir recours à une Cardeuse; mais où la trouverons-nous?
Place du Caire, ou place des Canettes. Celle-ci est située au faubourg Saint-Germain; celle-là au centre de Paris, près de la célèbre Cour des Miracles, et du nid typographique d’où, couvés avec un soin paternel, _les Industriels_ prennent leur essor. Elle doit son nom aux brillantes et inutiles victoires de Bonaparte et de Kléber en Égypte.
Cette place du Caire, étroite et triangulaire, a pour ornements principaux des pilastres égyptiens, des cafés de troisième ordre, un marchand de vin, un bureau de tabac, une station de fiacres, et les Cardeuses de matelas, qui s’y trouvent en embuscade pour attendre le _bourgeois_. Elles sont là, se chauffant au soleil, debout ou accroupies, coiffées de mouchoirs à carreaux, vêtues de robes de cotonnade, et portant les instruments de leur profession, dont voici la nomenclature et le prix:
Un métier, composé de quatre barres de bois 7 fr. Deux cardes 5 Un tablier de cuir 6 ------ 18 fr.
Nous en choisissons deux au milieu du troupeau rangé le long du mur; nous les prions d’abandonner la paire de bas qu’elles tricotaient; elles se lèvent, déposent au coin d’une boutique voisine les pliants sur lesquels elles étaient assises, chargent leurs longues barres sur leurs épaules, nous suivent à pas précipités jusqu’à notre domicile habituel, et nous les installons dans une cour, où elles se mettent à l’œuvre. Quelques-unes, qui sont venues dès l’aube camper au rendez-vous général, y stationnent encore le soir, tristes et découragées. Aucun client ne s’est présenté pour elles; elles ont vu s’éloigner successivement leurs compagnes plus fortunées; elles ont guetté les pratiques avec la patience du héron, et, quand tout espoir est perdu, elles rentrent dans leur galetas, l’estomac creux, les membres transis, les yeux humides.
Si nous n’avons malheureusement point de cour, nous établirons notre couple de Cardeuses dans un grenier, dans une chambre mansardée; à leur grand regret, car une poussière aride, s’échappant des flancs des matelas entr’ouverts, emplira l’étroit espace, et irritera les poumons des ouvrières. Tâchez donc, de grâce, de leur laisser de l’air et du soleil!
Pendant la journée entière, nos deux Cardeuses tireront et passeront leurs deux cardes l’une sur l’autre, ou diviseront la laine à grands coups de baguette, avec autant de gravité, mais avec beaucoup moins de loquacité qu’un président de Cour d’assises.
Les femmes ont toujours eu--nous n’en voulons pas médire, mais la vérité avant tout--les femmes, donc, ont toujours eu l’habitude de jaser en travaillant. Que de robes et de bavettes taillées par les couturières! que de cancans fabriqués en même temps que les chapeaux dans un magasin de modes! Qui dira les efforts multipliés et infructueux d’une sous-maîtresse pour maintenir en sa classe le calme et l’immobilité? Par exception à une règle que le consentement universel semble avoir consacrée, les Cardeuses sont de fidèles sectatrices du dieu Harpocrate, l’ennemi juré du sexe féminin. Deux Cardeuses accouplées à la même tâche, en face l’une de l’autre, peuvent demeurer quatre heures sans dire un seul mot. Rien de ce qui se passe autour d’elles ne les émeut; aucun incident n’éveille leur curiosité; le grincement de la carde, qui sépare les fils entrelacés de la laine, est le seul bruit qui émane d’elles; elles n’éprouvent jamais le besoin de se communiquer de mutuelles observations; mais il faut moins attribuer leur mutisme à une sage tempérance qu’à la stérilité de leur esprit.... et à la peur d’avaler de la poussière.
La Cardeuse de matelas est simple au moral comme au physique; elle n’a de précieux sur sa personne que des boucles d’oreilles d’or, monomanie qu’elle partage avec la Marchande de Poisson. Cette humilité de cœur tant recommandée par l’Évangile, la Cardeuse la possède au plus haut point; elle a la soumission et la modestie de Cendrillon, n’élève point la voix, ne surfait jamais. Ses prix sont invariablement arrêtés:
Pour un matelas de trois pieds de large 1 fr. 50 c. Pour un matelas de quatre pieds 2 »
Elle peut carder et recoudre cinq à six matelas avant l’heure de la retraite. Comme les anciens hôtes de la cour des Miracles, elle mène une vie errante et irrégulière: se trouvant parfois, quand finit sa journée, à un myriamètre de son domicile, elle s’attable chez le premier gargotier venu, et dîne largement avec des _arlequins_[30], du fromage et du vin frelaté.
[30] Voyez page 45, ligne 58.
La Cardeuse demeure au sixième étage, dans une de ces immenses maisons divisées en cellules comme une ruche, et où les ouvriers parisiens sont amoncelés par centaines. Son logis est étroit, dépourvu de meubles; elle repose sur un grabat, elle qui nous procure des couchers si doux et si moelleux, à moins que, prélevant chez ses pratiques des contributions illégales, elle n’ait fini par se faire un matelas des flocons de laine enlevés journellement aux matelas d’autrui.
L’hiver vient; les pauvres, si nombreux à Paris,
......... songent avec effroi Que voici la saison de la faim et du froid.
Que feront les Cardeuses? Elles ont vécu pendant l’été sans qu’il leur fût possible d’économiser; l’état de l’atmosphère ne leur permet plus de travailler en plein air; les bourgeois sont plus disposés à s’étendre sur leurs matelas qu’à les faire carder. Les Cardeuses se mettent à la solde des tapissiers, et préparent, moyennant 15 centimes la livre, du crin pour la fabrication des matelas. Ce genre de travail leur est souvent funeste: on a employé, pour apprêter le crin, du vitriol, dont les émanations empoisonneraient quelquefois les pauvres ouvrières si on ne leur portait de prompts secours.
Trois régions ont l’heureux privilége de fournir à la capitale des Cardeuses de Matelas:
Paris et la banlieue;
La ci-devant province d’Auvergne;
La ci-devant province de Normandie.
Il s’ensuit qu’une réunion de Cardeuses reproduit, en abrégé, le phénomène de la confusion des langues: les unes grasseyent le langage parisien; les autres s’énoncent en patois _charabia_; d’autres encore dénotent, par leur accent traînard, leur origine falaisienne.
Les Cardeuses de Matelas sont presque toutes âgées et pourvues de peu d’attraits. Une jeune et jolie provinciale, venue à Paris pour tenir la carde, a bien des luttes à soutenir, bien des séductions à repousser, si elle veut persister à vivre dans l’obscure condition de Cardeuse de Matelas. «Vous n’êtes pas faite pour cela,» lui murmurent à l’oreille maints conseillers perfides; «quittez cet ignoble métier.» Et la pauvre fille, éblouie par la perspective d’une vie de luxe, enivrée par les flatteries, avide de plaisirs et d’oisiveté, s’avilit en échangeant--à quel prix, grand Dieu!--la bure contre la soie; elle s’abaisse en croyant monter.
Nous n’avons point parlé des Cardeurs, qui, bien que peu nombreux, ne sont pas un mythe fantastique. Il est certains métiers accaparés, à juste titre, par les dames, que la nature semble avoir destinées à l’exercice de toutes les professions sédentaires; le cardage est de ce nombre, et l’on pourrait adresser aux Cardeurs ce reproche d’Ulysse à Achille: «Que faites-vous, fils de Pélée? les ouvrages de laine ne sont pas dignes de vous occuper.» Les Cardeurs sont des vieillards voûtés, tristes et moroses, et qui paraissent mériter le reproche impoli qu’Hernani adresse à Ruy Gomez de Silva.
Les Cardeurs formaient jadis une corporation, dont les maîtres étaient qualifiés de _cardeurs_, _peigneurs_, _arçonneurs de laine et coton_, _drapiers drapans_, _coupeurs de poils_, _fileurs de lumignons_, _cardiers_, etc. Elle avait non-seulement le privilége de carder et de peigner la laine, mais encore celui de fabriquer des cardes et des draps, et de teindre la laine en noir, musc et brun. Ses anciens statuts avaient été confirmés par lettres-patentes de Louis XI, du 24 juin 1467, et par d’autres lettres-patentes de Louis XIV, du mois de septembre 1688, enregistrées au Parlement le 22 juin 1691. Il fallait, pour être reçu maître, avoir fait trois ans d’apprentissage, un de compagnonnage, et présenter un _chef-d’œuvre_. La communauté était représentée par trois jurés, établis pour en défendre les intérêts, et réformer les abus qui s’y pourraient introduire.
Quoique les historiens n’aient pas daigné nous laisser de détails sur la profession de cardeur, il est présumable que son antiquité remonte à l’invention des lits, imaginés par les Persans, suivant saint Clément d’Alexandrie: «Les Barbares, dit-il dans son recueil intitulé _Stromates_[31], sont les inventeurs de presque tous les arts. Nous savons aussi que les Perses ont construit les premiers chars, les premiers lits, les premiers marchepieds.»
[31] Mot qui signifie tapisserie.
Les héros d’Homère sommeillaient sur des peaux de bêtes, coucher bien digne de gens qui mettaient des gigots à la broche de leurs propres mains. Le même poëte donne du lit nuptial d’Ulysse une description incompréhensible dans le texte grec, et plus encore dans les traductions de l’érudite Mme Dacier, de l’élégant prince Lebrun, du flegmatique Bitaubé[32]. La fidèle Pénélope doute que l’individu qui se présente à Itaque soit véritablement le sage Ulysse. Pour l’éprouver, elle dit à sa nourrice Euryclée: «Hâtez-vous de préparer cette couche moelleuse qui se trouve maintenant hors de la chambre de l’hyménée, et que mon époux construisit lui-même. C’est là que vous dresserez un lit, en étendant dessus des peaux, des couvertures de laine et de riches tapis, afin que ce héros goûte un doux sommeil.--Qui donc a déplacé cette couche? répond Ulysse irrité. Cette entreprise eût été difficile au mortel même le plus ingénieux. Un dieu seul l’aurait transportée ailleurs. Il n’est aucun homme, fût-il à la fleur de l’âge, qui l’eût aisément changée de place; et la preuve certaine est dans la manière dont elle fut construite, car c’est moi-même qui l’ai faite, et nul autre que moi. Dans l’enceinte des cours était un jeune olivier couronné d’un vert feuillage; il s’élevait comme une large colonne. Je bâtis tout autour la chambre de l’hyménée avec des pierres étroitement unies; je la couvris d’un toit magnifique, et je plaçai les portes épaisses, formées d’ais solides. J’abattis ensuite les branches de l’olivier; alors, coupant le tronc près de la racine, j’en ôtai l’écorce avec le fer, et l’ayant creusé, je le posai sur le pied de l’arbre, où je l’assujettis avec de fortes chevilles introduites dans des trous nombreux, que je fis au moyen d’une longue tarière. Après avoir poli cette couche et le pied qui la soutenait, j’achevai cet ouvrage en incrustant l’or, l’argent et l’ivoire. Enfin, je tendis dans l’intérieur des sangles de cuir recouvertes d’une pourpre éclatante. Telle est la preuve de ce que j’ai dit. Je ne sais donc, ô reine, si ma couche est encore intacte dans la chambre que j’ai bâtie, ou si quelqu’un l’a transportée ailleurs en coupant à la racine l’olivier sur lequel je l’avais attachée.»
[32] _Odyssée_, chant XXIII.
A ces mots, Pénélope reconnaît son époux. La nourrice Euryclée et l’intendante Eurynome préparent la couche nuptiale, qu’elles recouvrent d’étoffes délicates et de tapis éclatants. On nous dira peut-être que
L’on ne s’attendait guère A voir Ulysse en cette affaire.
Mais, à moins de profonde ingratitude, nos lecteurs doivent nous savoir gré d’avoir mis sous leurs yeux ce curieux passage, qui démontre d’une manière péremptoire qu’à l’époque où écrivait Homère on ignorait l’usage des matelas. Les Grecs ne semblent pas les avoir connus; cependant un auteur nommé Antiphon nous apprend que les Athéniens tiraient des matelas de Corinthe. Les Romains, dans les premiers temps de la république, couchaient sur la paille, comme les indigents d’aujourd’hui. «Les lits de nos pères, dit Ovide, n’étaient garnis que d’herbes et de feuilles; et celui qui pouvait y ajouter des peaux était riche.» Plus tard, ils fabriquèrent des matelas, qu’ils appelaient _pulvini_. Le poëte Lucrèce fait mention du _peigne de fer à carder la laine_ (_ferreus pecten quo lana carminatur_); et l’on voit apparaître pour la première fois dans les ouvrages de Varron le nom de Cardeuse (_carminatrix_). Les sybarites de l’empire reposaient leurs corps efféminés sur des lits de fin duvet, sur des matelas de laine de Milet, et les Cardeuses devaient avoir d’autant plus d’occupation que l’on était alors dans l’usage de se coucher pour manger.
Pendant le moyen-âge, les lits devinrent de véritables édifices, ornés de dais magnifiques, de colonnes, de bas-reliefs merveilleusement sculptés, et la composition du coucher se compliqua graduellement. «Un lit, dit l’_Encyclopédie_, est composé du châlit en bois, de la paillasse, des matelas, du lit de plume, du traversin, des draps, des couvertures, du dossier, du ciel, des pentes, des rideaux, des _bonnes grâces_, de la courte-pointe, du couvre-pieds, etc.» On se servit longtemps, pour carder, du chardon à Bonnetier ou à Foulon, plante considérée comme si essentielle que l’exportation en était interdite par les règlements.
Les Cardeuses sont sur le point de disparaître. Elles n’existent guère en province, où les tapissiers en tiennent lieu, et où l’on se contente généralement de battre la laine des matelas avec des baguettes, sans jamais la carder. Elles sont présentement déclassées, à Paris, par le cardage mécanique, dont les agents traînent dans les rues de petites voitures chargées d’inscriptions, roulants prospectus de la nouvelle industrie. Les Cardeuses avaient vu sans crainte prôner, par les encyclopédies domestiques, les matelas de mousse, les matelas de _zostère_, et autres sommiers végétaux. La laine restait en honneur, malgré ces inventions économiques, qui tendaient à ramener l’homme à l’enfance de l’art _cubilaire_; mais le cardage mécanique porte une atteinte plus directe aux priviléges de nos pauvres travailleuses. Il n’est donc point de progrès qui, profitable à la majorité, ne soit funeste à quelques-uns.
On invente l’imprimerie, vingt mille copistes sont ruinés;
On invente les chemins de fer, les voituriers sont aux abois;
On invente les bateaux à vapeur, les entrepreneurs de coches d’eau n’ont d’autre ressource que de se noyer;
On invente les métiers à la Jacquart, voilà des milliers d’ouvriers sur le pavé;
On invente le cardage mécanique, adieu les Cardeuses de matelas!
XVII.
LE BOULANGER.
Cet art est le premier; il nourrit les mortels.
THOMAS, _Épître au Peuple_.
SOMMAIRE: Description poétique d’une Boulangerie.--Travail du Boulanger de province.--Détails sur la Boulangerie ancienne et moderne.--Le pot neuf rempli de noix.--Vieilles ordonnances renouvelées.--Uniforme exigé par les lois.--École de Boulangerie. --Boulangerie Viennoise.--Apprentissage.--Bénéfices.--Épuisement précoce.--Compagnonnage.--Enfants de maître Jacques.--Jour de la Saint-Honoré.--Guerres avec les charpentiers.--Maître Boulanger. --Vente à faux poids.--Histoire de Pierre Bachelard.--Souvenirs de disette.--Dépôt de garantie.--Conclusion humanitaire.