Les Industriels: Métiers et professions en France
Part 1
Au lecteur.
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.
Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée, et quelques erreurs dans la Table des matières ont été corrigées.
LES INDUSTRIELS
MÉTIERS ET PROFESSIONS EN FRANCE.
Paris.--Typographie LACRAMPE et Comp., rue Damiette, 2.
LES INDUSTRIELS
MÉTIERS ET PROFESSIONS EN FRANCE,
PAR ÉMILE DE LA BÉDOLLIERRE,
AVEC CENT DESSINS PAR HENRY MONNIER.
[Logo: L. J.]
PARIS. LIBRAIRIE DE Mme Vve LOUIS JANET, ÉDITEUR. RUE SAINT-JACQUES, 59.
1842.
INTRODUCTION.
Le seul moyen de connaître les véritables mœurs d’un peuple, c’est d’étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux; car s’arrêter aux gens qui représentent toujours, c’est ne voir que des comédiens.
J.-J. ROUSSEAU.
Cet ouvrage a pour objet de peindre les mœurs populaires, de mettre la classe aisée en rapport avec la classe pauvre, d’initier le public à l’existence d’artisans trop méprisés et trop inconnus.
Ce n’est guère que depuis un demi-siècle que cette masse laborieuse qu’on appelle le peuple est comptée pour quelque chose. De la foule obscure et dédaignée, de la gent taillable et corvéable à merci, on a vu sortir des capitaines, des poëtes, des savants, des artistes, des jurisconsultes, des mécaniciens, des commerçants, des hommes qui ont remué le monde avec la pensée ou l’action; et pendant que de brillantes individualités surgissaient, la multitude elle-même, longtemps comprimée, étendait ses membres robustes, redressait la tête, rêvait la gloire, la science, le bien-être, devenait si grande, si forte, si puissante, qu’il faudra tôt ou tard remanier pour elle la législation et la société. Comment y réussir? quelles théories réformatrices méritent d’être prises en considération? C’est ce qu’ont à débattre les économistes et les hommes politiques. Quant à nous, nous nous sommes bornés à étudier des types, à nous rapprocher des ouvriers, pour en tracer le portrait d’après nature. Deux amis ont voyagé de conserve; ils ont exploré les villes et les campagnes; ils ont cherché des modèles dans les ateliers, dans les chaumières, sur les grandes routes, sur les places publiques; ils ont constaté les nuances distinctives que crée entre les travailleurs l’influence transformatrice des occupations habituelles; et ils offrent au public le fruit de plusieurs années de patientes investigations[1].
[1] _Les industriels_ sont en préparation depuis 1837.
Les moralistes d’autrefois ne pensaient guère au peuple; au delà du grande monde il n’y avait pour eux que le néant. «Ariston est d’une haute naissance; il a de l’esprit et du mérite, mais il se souvient trop qu’un de ses ancêtres est mort à la première croisade. Ceux qui n’ont que dix quartiers sont à ses yeux de petites gens; son blason est sculpté sur toutes les murailles de son hôtel; les panneaux de son carrosse sont décorés de ses armoiries; il voudrait faire savoir à toute la terre qu’il est noble comme un Bourbon, et qu’il monte dans les carrosses du roi. On assure qu’il est assidu près de Bélise; elle est jolie; mais pourquoi tant de mouches et de rouge? D’où vient qu’elle persiste à se défigurer en essayant de s’embellir? Mondor et Cléobule sont les rivaux d’Ariston; que dirai-je de Mondor, si ce n’est qu’il doit son crédit à ses richesses, et que ses vertus sont dans ses coffres-forts? Vous regardez Cléobule comme un bel esprit, parce qu’il babille avec suffisance, élève la voix, ouvre bruyamment sa tabatière d’or, rit, plaisante, fredonne l’ariette à la mode, et possède le jargon des ruelles; mais Cléobule n’est qu’un fat impertinent.»
Voilà les physionomies que les observateurs saisissaient jadis, au milieu d’une société guindée, roide, conventionnelle. Ils ne descendaient jamais dans la rue; aucuns même établissaient une distinction injuste entre le _peuple_ et les _honnêtes gens_. Le théâtre seul osait placer sur le second plan des valets, des jardiniers, des laboureurs, Lisette, Frontin, Pierrot, Mathurin; mais les premiers rôles étaient généralement réservés à la classe supérieure, à Damis, Clitandre, Orgon, Florval, Melcour ou Dormeuil. La manie de mettre en scène des gens riches n’a jamais été poussée plus loin que dans les vaudevilles représentés sous la Restauration; on n’y voit que des millionnaires; on y traite en bagatelles les sommes les plus considérables. Frédéric de Luzy manque provisoirement de fonds pour offrir une corbeille de mariage à Cécile Dormeuil, la somnambule. «Comment, morbleu! lui dit aussitôt Gustave de Mauléon, ne suis-je pas là? et si une vingtaine de mille francs peuvent d’abord te suffire...» puis, après le couplet obligé (_tirant son porte-feuille_): «Tiens, voilà toute ta somme.»
Au lieu de nous transporter au sein d’un monde doré, chimérique, invisible à l’œil nu de la majorité des mortels, pourquoi n’avoir pas observé la classe ouvrière? N’est-ce pas la seule qui, n’étant pas nivelée par l’instruction universitaire, n’étant pas soumise à certaines convenances invariables, ait conservé toute la verdeur de son originalité primitive? N’est-ce pas chez elle que l’on trouve variété de costumes, variété de mœurs, variété de caractères, tandis que les rangs plus élevés ne présentent qu’une monotone uniformité? Quand on contemple les travailleurs, ne leur applique-t-on pas involontairement ce que Virgile dit des abeilles laborieuses:
«Dans ces petits objets que de grandes merveilles!»
En dessinant des tableaux populaires, nous croyons avoir été mieux inspirés que si nous nous étions traînés sur les traces de nos devanciers, que si nous avions ressassé, pour la centième fois, les qualités et les travers de la bourgeoisie.
Notre cadre restreint ne nous permettait pas de vous entretenir de tous les industriels. Considérez, en effet, qu’il faut distinguer parmi eux ceux qui produisent ou transforment la matière première, et ceux qui vendent les articles fabriqués; que les métiers, correspondant à tous les besoins de la vie, se divisent en métiers d’aliment, d’habillement, de logement, d’ameublement, de transport, etc., et qu’à chacune de ces classes appartient, directement ou par analogie, un très-grand nombre de corps d’états; il a fallu nécessairement choisir les figures les plus tranchées, les plus excentriques: c’est ce que nous avons tenté de faire.
L’on trouvera peut-être le ton de ce livre trop sérieux; il n’est pas, en effet, de nature à plaire à ceux qui veulent s’amuser de toutes choses et à tout prix. Certes, un écrivain ne doit point repousser la saillie qui naît du sujet même; mais sacrifier constamment le côté grave au côté plaisant, grimacer, gambader, pirouetter, pour arracher un sourire aux lecteurs; amonceler les bouffonneries les plus grotesques, les pointes les plus bizarres, au détriment de la vérité, c’est un rôle qu’il faut laisser aux acteurs des parades. Dans beaucoup de livres publiés récemment, sous prétexte de peindre les mœurs, les auteurs n’ont qu’une intention, celle de faire rire. Ils n’hésitent jamais entre l’incertitude et un bon mot; il semble, à les voir secouer leurs grelots, que les gens de lettres ne soient que les fous en titre d’office du public souverain.
Tel n’est pas sans doute le but de la littérature; sa mission est d’instruire, d’éclairer, de moraliser. Si l’on peut glaner dans les _Industriels_ quelques enseignements utiles, si nos esquisses ouvrent aux lecteurs une source de fructueuses méditations, nous serons amplement dédommagés de nos travaux.
E. DE LA BÉDOLLIERRE.
* * * * *
I.
LE SUISSE DE PAROISSE.
.... Marchant à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre facultés.
(_Boileau_, satire III.)
SOMMAIRE: Le Suisse dans les petites villes et les villages.--Ses occupations à Paris.--Règlement à son usage.--Qualités qu’on exige de lui.--Ancienne profession qu’il exerçait.--Sa patrie.--Ses prétentions à la beauté physique.--Son rôle dans les processions.--Ses appointements.--Son casuel.--Autres serviteurs de l’église.--Bedeau.--Sacristain.--Sonneur.--Donneur d’eau bénite.--Enfant de chœur et Chantre.
Puisque nous allons faire défiler devant vous une procession d’industriels, trouvez bon que nous commencions par le Suisse, auquel la nature de ses fonctions donne le privilége d’ouvrir la marche. Il va donc s’armer de son étincelante hallebarde, pencher sur l’oreille son bicorne galonné, et poser majestueusement devant nous.
Le Suisse, à l’état de fonctionnaire permanent, ne se trouve qu’à Paris et dans les grandes cités. Pour faire un Suisse de petite ville, on recrute dans sa boutique un cordonnier ou un tisserand, on l’accoutre le dimanche d’un habit rouge d’arracheur de dents, et, déguisé de la sorte, on l’expose à l’admiration ou aux inconvenantes railleries des fidèles. Nous signalons aux adversaires du cumul le Suisse de campagne, tout à la fois bedeau, sacristain, sonneur et fossoyeur, maître Jacques des paroisses rurales. A Paris, la multiplicité des occupations nécessite la division du travail, et le Suisse préside seul à la police intérieure du temple. Il y entre le premier et en sort le dernier. Habitant de quelque recoin des bâtiments ecclésiastiques, à cinq heures et demie en été, à six heures et demie en hiver, il pénètre dans l’église par une porte latérale. Il parcourt la nef, le chœur, les bas-côtés, examine si tout est en ordre, si des voleurs sacriléges ne se sont pas introduits dans l’enceinte confiée à sa garde; puis il ouvre les portes, et commence dans l’église sa promenade quotidienne. Par intervalles, le fer de sa canne à pomme d’argent, la lance de sa hallebarde, retentissent sur les dalles sonores. Il poursuit avec une sainte colère les chiens intrus dont les aboiements troublent l’office divin, expulse les perturbateurs, précède les familles, joyeuses ou éplorées, aux baptêmes, aux mariages, aux convois; et le soir, vers sept heures et demie, ayant dûment visité l’église, il en referme les portes, et retourne dans ses foyers. Alors
Le masque tombe, l’homme reste, Et le _Suisse_ s’évanouit.
Pour que le Suisse ne perde jamais de vue ses devoirs, ce à quoi la faiblesse humaine est malheureusement exposée, ils sont énumérés sur un tableau appendu aux parois de la sacristie. Cette monographie ne serait point complète, si nous ne donnions un spécimen de ce code de notre fonctionnaire. Voici donc les principales dispositions du règlement affiché dans la sacristie de la paroisse Saint-Eustache:
ART. 1. Les Suisses sont au nombre de deux.
2. La fonction des Suisses est d’ouvrir et de fermer les portes de l’église, de veiller à y maintenir le bon ordre et la décence, soin qui leur est particulièrement confié; de marcher à la tête des processions et autres cérémonies; de précéder M. le curé dans toutes ses fonctions curiales; d’ouvrir le passage à l’ecclésiastique qui fait la quête les dimanches et les jours de fêtes; d’amener Messieurs les membres de la Fabrique à l’offrande, et de les reconduire à leur place; d’aller chercher M. le prédicateur, et de le ramener à sa chambre après le sermon; d’introduire messieurs les Marguilliers et les membres des sociétés de charité lors des assemblées, etc.
3. Il leur est enjoint de réprimer ceux qui causent du tumulte dans l’église; d’empêcher qu’on y entre avec des paquets ou des provisions; de ne pas y souffrir des personnes portant des papillotes, qu’ils doivent avertir doucement de sortir quelques minutes pour se présenter avec plus de décence.
4. Les Suisses ne se tiennent jamais à la sacristie, mais dans l’église.
5. Les portes de l’église doivent être ouvertes une demi-heure avant la première messe, et fermées une demi-heure après la prière du soir, excepté le samedi et la veille des grandes fêtes, à cause des confessions, etc., etc.
Il est facile de voir, par les prescriptions ci-dessus, que l’emploi de Suisse est un poste de confiance. Aussi ne l’accorde-t-on qu’à un brave et honnête homme, sur la moralité duquel le soupçon n’a jamais mordu. Les renseignements les plus minutieux sont pris sur sa vie publique et privée. On veut qu’il ait dépassé l’âge de l’inexpérience et des escapades; quelques cheveux gris ne le déparent point. Si l’on apprenait qu’il est enclin à _boire comme un Suisse_, on lui en refuserait inévitablement l’emploi; et quand il se laisse aller à vider quelque bouteille, c’est le soir, clandestinement, afin que, le lendemain, rien dans son allure ne trahisse une débauche inaccoutumée.
Le clergé, qui a horreur du sang, et dont le blason portait le mot PAX pour devise, le clergé tire habituellement le Suisse des rangs de l’armée. Le Suisse de la Restauration sortait de la vieille garde impériale; celui de 1841 a également appartenu à un corps d’élite, à la garde royale, ou à la maison militaire de S. M. Charles X. Il passe brusquement de la vie mondaine, tumultueuse et déréglée d’un soldat, à l’existence paisible, dévote et presque contemplative d’un clerc. Par intervalles, en voyant sur ses omoplates les riches épaulettes de colonel, il peut s’imaginer qu’il est resté au service, et qu’il a fait son chemin. Frivole illusion! Victime des bouleversements politiques, il a failli perdre la vie le 28 juillet 1830. Blessé et demi-mort d’inanition, il a été secouru par un bourgeois compatissant; quelques jours après, on lui a fait savoir que son régiment était licencié. Sans ressources, éloigné de son pays natal, il est venu demander l’hospitalité à la porte d’une église, et on l’a accueilli, le pauvre soldat, en considération de ses bonnes mœurs et de ses cinq pieds six pouces.
Notre héros ne ressemble pas au _factotum_ du magister Perrin-Dandin, à ce Petit-Jean
_Qu’on avait_ fait venir d’Amiens pour être Suisse.
Presque toujours le Suisse de paroisse est un véritable enfant de l’Helvétie, ou des contrées voisines. S’il était appelé à prendre la parole, on entendrait sortir de sa bouche des locutions qui dévoileraient son origine tudesque; heureusement pour nos oreilles, le Suisse est un personnage muet. On n’exige de lui ni éloquence, ni brillantes capacités. Il lui suffit de pouvoir rivaliser, par la stature, avec les tambours-majors de la ligne et les géants élevés de six pieds _au-dessus du niveau de la mer_. C’est un Hercule converti, un demi-dieu païen soumis à la loi chrétienne. Aussi comme il est orgueilleux de sa beauté! comme il se pavane, comme il s’admire! Chaque jour il cherche à rehausser ses charmes naturels en ajoutant de l’or, des galons, des broderies à son costume. Il fatigue le tailleur, il harcèle le passementier d’indications minutieuses. Il essaie tour à tour de la culotte courte et du pantalon collant, et ne se croit jamais assez élégamment harnaché.
Pourtant, que sa prestance est imposante! que de chuchotements élogieux sa tournure martiale lui obtient! Quel effet il produit à la tête des processions! Qu’est devenu le temps où elles se déroulaient solennellement dans les rues, entre deux haies de draps blancs et de bouquets, sur un sol jonché de fleurs? Alors la foule ondulait à l’approche du Suisse. Les pères, prenant leurs enfants dans leurs bras, le leur désignaient du doigt; les gamins du quartier s’échelonnaient sur les bornes pour l’apercevoir, ou perçaient les groupes pour toucher son baudrier. Les plus familiers le saluaient par son nom, ravis de prouver publiquement qu’ils connaissaient le superbe dignitaire....
L’audace _de notre âge_ arrêtant ce concours, En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
Si le Suisse est fier de sa personne, chaque paroisse est fière de son Suisse, tâche d’éclipser ses compagnes en le choisissant de carrure irréprochable, et prodigue les oripeaux et les dentelles pour lui assurer la supériorité. Dans les occasions importantes, on emprunte un Suisse comme un meuble!
Un pasteur écrit à un autre:
«M. le duc de C*** et Mlle la vicomtesse de X*** se marient; ils recevront demain la bénédiction nuptiale en notre paroisse. Ayez la bonté de me prêter votre Suisse; le nôtre a beaucoup maigri depuis sa dernière maladie, et il a deux pouces de moins que le vôtre.»
Lors des funérailles des victimes de Fieschi, il y eut une espèce de concours entre les Suisses de toutes les paroisses de Paris. L’honneur de figurer à la cérémonie funèbre échut à celui de Saint-Leu, homme remarquable entre tous par l’élévation de sa taille, la régularité de ses traits et la noblesse de son maintien. Il a reparu avec avantage au service du maréchal Lobau.
Les appointements fixes du Suisse ne montent pas à plus d’une quarantaine de francs par mois; mais le casuel qu’il perçoit aux mariages, aux funérailles, et surtout aux baptêmes, porte ses émoluments à douze cents francs par an. Dans les villes où nos pères ont bâti quelque admirable cathédrale, riche de sculptures naïves et de délicates dentelles, à Rouen, à Bourges, à Chartres, à Amiens, le Suisse augmente ses revenus en servant de _cicerone_ aux voyageurs. De peur d’être éconduit, aussitôt après l’office il ferme le chœur et les chapelles principales. Les étrangers arrivent, avides de voir le tombeau de Georges d’Amboise ou de Louis de Brézé; malheureusement une balustrade les en sépare. Le Suisse se présente, complaisant mais avide, poli mais peu désintéressé, s’imposant comme un garnisaire, comme une condition _sine qua non_; il guide les curieux, et, sa tâche accomplie, il se place à la porte, comme un tronc vivant, de sorte que les voyageurs passent tour à tour par les fourches Caudines du _pour-boire_.
Le Suisse de ce genre n’est pas Suisse. Français de naissance et de cœur, il rançonne surtout les _gentlemen_, en se disant: «C’est autant de pris sur l’ennemi.»
Le Suisse est le plus brillant, le plus éblouissant, le plus voyant des serviteurs de l’Église. Il surpasse en éclat ses collègues, le Bedeau, le Sacristain, le Sonneur, le Donneur d’eau bénite, l’Enfant de chœur et le Chantre. En vain ils prétendent marcher de pair avec lui; le public, juste appréciateur du mérite, reconnaît la qualité supérieure du Suisse. Le Bedeau seul pourrait l’égaler, s’il n’avait dans ses attributions la tâche humiliante de balayer l’église, et d’être envoyé en courses comme un simple commissionnaire.
Dans les paroisses parisiennes, le Bedeau portait autrefois une règle en baleine, et une robe dont la couleur variait suivant que l’église était sous l’invocation d’un martyr, d’une vierge, ou d’un saint roi. Il est vêtu aujourd’hui d’un habit noir à la française, d’un gilet-veste, d’une cravate blanche, d’une culotte courte, et de bas de soie noire. Il a au côté une épée à poignée d’acier, et à la main un petit bâton d’ébène garni d’argent. C’est sous ce costume de gentilhomme que le Bedeau suit les processions, pour les empêcher d’être coupées, accompagne le prêtre qui quête, et crie d’une voix cadencée: «Pour les besoins de l’Église, s’il vous plaît.»
Le Sacristain prend soin du luminaire, des ornements, du vestiaire, pare ou dégarnit les autels. Le Sonneur gagne quatre cents francs par an à sonner l’_Angelus_ et le salut, et à carillonner les grandes fêtes. On l’accuse d’aimer le vin; mais soyez convaincus qu’il en consomme autant par nécessité que par inclination. Que le Muezzin boive de l’eau, après avoir jeté quelques syllabes du haut d’un minaret; mais il faut du vin au Sonneur. Chaque secousse qu’il imprime à la masse métallique lui coûtant plus d’une goutte de sueur, ne serait-il pas bientôt réduit à la sécheresse d’une momie, s’il ne réparait cette effrayante déperdition de fluide? La quantité de liquide qu’il absorbe est toujours en raison directe du volume de la cloche. Si les hommes qui mettaient en branle _la Rigaud_ ont donné lieu au proverbe: _Boire à tire-la-Rigaud_, c’est que cette cloche de la cathédrale de Rouen était de dimensions extraordinaires.
Le Quasimodo parisien ne partage point les préjugés de celui de province; il ne s’aviserait jamais de sonner les cloches pendant l’orage, sous prétexte de le dissiper; pratique superstitieuse qui a été la cause de nombreux accidents. Aussi, le 8 juillet 1841, à Carlucet, près de Cahors, le bourdonnement de la cloche s’unissait au roulement du tonnerre, quand la foudre tomba sur le clocher, renversa les meubles du presbytère, et mit en pièces les boiseries.
Vieillard infirme, parfois contrefait, le Donneur d’eau bénite ne reçoit d’émoluments que les aumônes du curé et des fidèles. La mort ne sera qu’un changement de cercueil pour ce pauvre homme claquemuré entre quatre planches, attaché à sa place comme un polype à un écueil, et ne bougeant que pour avancer un maigre bras armé d’un goupillon.
L’Enfant de chœur, au contraire, est plein de sève juvénile. On a peine à contenir sa pétulance, à l’empêcher d’aller jouer à _la tapette_, au lieu de solfier avec le maître de musique et de répéter son catéchisme. La Fabrique paie ses mois d’école, et lui accorde, en outre, une gratification proportionnée à son mérite. Si ses dispositions musicales se développent, l’ingrat abandonne brusquement l’Église pour l’Opéra. Il est vrai que, reconnaissant envers la paroisse, il y reste souvent attaché en qualité de Chantre, psalmodiant au lutrin pendant la journée, et chantant le soir _le vin, le jeu, les belles_. Presque tous les Chantres de Paris sont Choristes en divers théâtres.
On a vu des enfants de chœur devenir menuisiers, mais d’autres aussi se sont acquis un renom dans les arts. On assure que Duprez a fait ses premiers débuts à Saint-Eustache. Un célèbre compositeur de musique sacrée, Nicolas Rose, entra comme enfant de chœur à la collégiale de Beaune à l’âge de sept ans, en 1752, et étudia avec tant d’ardeur, qu’à dix ans il fit exécuter un motet à grand orchestre qu’il avait composé. Ce bel exemple devrait être écrit en lettres majuscules dans la salle d’étude des enfants de chœur.
Si quelque critique vétilleux nous accusait d’avoir placé à tort les serviteurs de l’église au rang des industriels, nous lui objecterions qu’indépendamment de leurs fonctions cléricales, tous exercent des métiers; les uns sont concierges, et confient à leurs femmes la garde de la porte pendant qu’eux-mêmes s’acquittent de leurs devoirs à l’ombre des gothiques arceaux; d’autres sont tailleurs, cordonniers en vieux, fabricants de paillassons, marchands d’allumettes, etc. Les personnages ci-dessus décrits ayant deux cordes à leur arc, nous avions donc doublement le droit de les incorporer dans notre collection physiologique.
II.
LE PÊCHEUR DES CÔTES.
Or, un jour qu’il marchait le long de la mer de Galilée, il vit Simon, et André son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs.
SAINT MARC.
SOMMAIRE: Mœurs générales.--Esprit religieux des pêcheurs.--Leurs journées.--Femmes de pêcheurs.--Pierre Coulon.--Humanité des pêcheurs.--Amour des pêcheurs pour le sol natal.--Pierre Vass.--Le trou à Romain Bizon.