# Les Indes Noires

## Part 5

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-- Et vous avez constaté, à nouveau, la présence de l'hydrogène protocarboné ?...

-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, répondit Simon Ford. J'ai reconnu là notre vieil ennemi, le grisou !

-- Mais si c'était un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit véritablement sa présence que par l'explosion !...

-- Monsieur James, répondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... à ma façon, en excusant les longueurs ? »

James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux était de le laisser aller.

-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas passé un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songé à rendre à la houillère son ancienne prospérité, -- non, pas un jour ! S'il existait encore quelque gisement, nous étions décidés à le découvrir. Quels moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous était pas possible, mais nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idée...

-- Que je ne contredis pas, répondit l'ingénieur.

-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observé pendant ses excursions dans l'ouest de la houillère. Des feux, qui s'éteignaient soudain, apparaissaient quelquefois à travers le schiste ou le remblai des galeries extrêmes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'étaient évidemment dus qu'à la présence du grisou, et, pour moi, le grisou, c'était le filon de houille.

-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement l'ingénieur.

-- Si, de petites explosions partielles, répondit Simon Ford, et telles que j'en provoquai moi-même, lorsque je voulus constater la présence de ce grisou, vous vous souvenez de quelle manière on cherchait autrefois à prévenir les explosions dans les mines, avant que notre bon génie, Humphry Davy, eût inventé sa lampe de sûreté ?

-- Oui, répondit James Starr. vous voulez parler du « pénitent » ? Mais je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions.

-- En effet, monsieur James, vous êtes trop jeune, malgré vos cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus que vous, j'ai vu fonctionner le dernier pénitent de la houillère. On l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom vrai était le « fireman », l'homme du feu. A cette époque, on n'avait d'autre moyen de détruire le mauvais gaz qu'en le décomposant par de petites explosions, avant que sa légèreté l'eût amassé en trop grandes quantités dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le pénitent, la face masquée, la tête encapuchonnée dans son épaisse cagoule, tout le corps étroitement serré dans sa robe de bure, allait en rampant sur le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air était pur, et, de sa main droite, il promenait, en l'élevant au-dessus de sa tête, une torche enflammée. Lorsque le grisou se trouvait répandu dans l'air de manière à former un mélange détonant, l'explosion se produisait sans être funeste, et, en renouvelant souvent cette opération, on parvenait à prévenir les catastrophes. Quelquefois, le pénitent, frappé d'un coup de grisou, mourait à la peine. Un autre le remplaçait. Ce fut ainsi jusqu'au moment où la lampe de Davy fut adoptée dans toutes les houillères. Mais je connaissais le procédé, et c'est en l'employant que j'ai reconnu la présence du grisou, et, par conséquent, celle d'un nouveau gisement carbonifère dans la fosse Dochart. »

Tout ce que le vieil overman avait raconté du pénitent était rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procédait autrefois dans les houillères pour purifier l'air des galeries.

Le grisou, autrement dit l'hydrogène protocarboné ou gaz des marais, incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu éclairant, est absolument impropre à la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait vivre au milieu d'un gazomètre plein de gaz d'éclairage. En outre, de même que celui-ci, qui est de l'hydrogène bicarboné, le grisou forme un mélange détonant, dès que l'air y entre dans une proportion de huit et peut-être même de cinq pour cent. L'inflammation de ce mélange se fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours suivie d'épouvantables catastrophes.

C'est à ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des lampes dans un tube de toile métallique, qui brûle le gaz à l'intérieur du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors. Cette lampe de sûreté a été perfectionnée de vingt façons. Si elle vient à se briser, elle s'éteint. Si, malgré les défenses formelles, le mineur veut l'ouvrir, elle s'éteint encore. Pourquoi donc les explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier à l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand même allumer sa pipe, ni au choc de l'outil qui peut produire une étincelle.

Toutes les houillères ne sont pas infectées par le grisou. Dans celles où il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire. Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais, lorsque la houille du gisement exploité est grasse, elle renferme une certaine quantité de matières volatiles, et le grisou peut s'échapper avec une grande abondance. La lampe de sûreté seule est combinée de manière à empêcher des explosions d'autant plus terribles, que les mineurs qui n'ont pas été directement atteints par le coup de grisou, courent risque d'être instantanément asphyxiés dans les galeries remplies du gaz délétère, formé après l'inflammation, c'est-à-dire d'acide carbonique.

Tout en marchant, Simon Ford apprit à l'ingénieur ce qu'il avait fait pour atteindre son but, comment il s'était assuré que le dégagement du grisou se faisait au fond même de l'extrême galerie de la fosse, dans sa portion occidentale, de quelle façon il avait provoqué à l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions partielles, ou plutôt certaines inflammations, qui ne laissaient aucun doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'opérait à petite dose, mais d'une manière permanente.

Une heure après avoir quitté le cottage, James Starr et ses deux compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingénieur, entraîné par le désir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans aucunement songer à sa longueur. Il réfléchissait à tout ce que lui disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que celui-ci donnait en faveur de sa thèse. Il croyait, avec lui, que cette émission continue d'hydrogène protocarboné indiquait, avec certitude, l'existence d'un nouveau gisement carbonifère. Si ce n'eût été qu'une sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois entre les feuillets, elle se fût promptement vidée, et le phénomène eût cessé de se produire. Mais loin de là. Au dire de Simon Ford, l'hydrogène se dégageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure à l'existence de quelque important filon. Conséquemment, les richesses de la fosse Dochart pouvaient n'être pas entièrement épuisées. Toutefois, s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considérable, ou d'un gisement occupant un large étage du terrain houiller ? c'était là, véritablement, la grosse question.

Harry, qui précédait son père et l'ingénieur, s'était arrêté.

« Nous voici arrivés ! s'écria le vieux mineur. Enfin, grâce à Dieu, monsieur James, vous êtes là, et nous allons savoir... »

La voix si ferme du vieil overman tremblait légèrement.

« Mon brave Simon, lui dit l'ingénieur, calmez-vous ! Je suis aussi ému que vous l'êtes, mais il ne faut pas perdre de temps ! »

A cet endroit, l'extrême galerie de la fosse formait en s'évasant une sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait été foncé dans cette portion du massif, et la galerie, profondément ouverte dans les entrailles du sol, était sans communication directe avec la surface du comté de Stirling.

James Starr, vivement intéressé, examinait d'un oeil grave l'endroit où il se trouvait.

On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des derniers coups de pic, et même quelques trous de cartouches, qui avaient provoqué l'éclatement de la roche, vers la fin de l'exploitation. Cette matière schisteuse était extrêmement dure, et il n'avait pas été nécessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac, au fond duquel les travaux avaient dû s'arrêter. Là, en effet, venait mourir le filon carbonifère, entre les schistes et les grès du terrain tertiaire. Là, à cette place même, avait été extrait le dernier morceau de combustible de la fosse Dochart.

« C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est ici que nous attaquerons la faille, car, derrière cette paroi, à une profondeur plus ou moins considérable, se trouve assurément le nouveau filon dont j'affirme l'existence.

-- Et c'est à la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous avez constaté la présence du grisou ?

-- Là même, monsieur James, répondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer rien qu'en approchant ma lampe, à l'affleurement des feuillets. Harry l'a fait comme moi.

-- A quelle hauteur ? demanda James Starr.

-- A dix pieds au-dessus du sol », répondit Harry.

James Starr s'était assis sur une roche. On eût dit que, après avoir humé l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se fût pris à douter de leurs paroles, si affirmatives cependant.

C'est que, en effet, l'hydrogène protocarboné n'est pas complètement inodore, et l'ingénieur était tout d'abord étonné que son odorat, qu'il avait très fin, ne lui eût pas révélé la présence du gaz explosif. En tout cas, si ce gaz était mêlé à l'air ambiant, ce n'était qu'à bien faible dose. Donc, pas d'explosion à craindre, et l'on pouvait sans danger ouvrir la lampe de sûreté pour tenter l'expérience, ainsi que le vieux mineur l'avait déjà fait.

Ce qui inquiétait James Starr en ce moment, ce n'était donc pas qu'il y eût trop de gaz mélangé à l'air, c'était qu'il n'y en eût pas assez, -- et même pas du tout.

« Se seraient-ils trompés ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui s'y connaissent ! Et pourtant !... » Il attendait donc, non sans une certaine anxiété, que le phénomène signalé par Simon Ford s'accomplît en sa présence. Mais, à ce moment, il paraît que ce qu'il venait d'observer, c'est-à-dire cette absence de l'odeur caractéristique du grisou, avait été aussi remarquée par Harry, car celui-ci, d'une voix altérée, dit :

« Père, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus à travers les feuillets de schiste !

-- Ne se fait plus ! :.. » s'écria le vieux mineur.

Et Simon Ford, après avoir hermétiquement serré ses lèvres, aspira fortement du nez, à plusieurs reprises.

Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque :

« Donne ta lampe, Harry ! » dit-il.

Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait fébrilement. Il dévissa l'enveloppe de toile métallique qui entourait la mèche, et la flamme brûla à l'air libre.

Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais, ce qui était plus grave, il ne se fit pas même ce léger grésillement, qui indique la présence du grisou à faible dose.

Simon Ford prit le bâton que tenait Harry, et, fixant la lampe à son extrémité, il l'éleva dans les couches d'air supérieures, là où le gaz, en raison de sa légèreté spécifique, aurait dû plutôt s'accumuler, en si minime quantité que ce fût.

La flamme de la lampe, droite et blanche, ne décela aucune trace d'hydrogène protocarboné.

« A la paroi ! dit l'ingénieur.

-- Oui ! » répondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de la paroi à travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore, constaté la fuite du gaz.

Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la lampe à la hauteur des fissures du feuillet de schiste.

« Remplace-moi, Harry », dit-il.

Harry prit le bâton et présenta successivement la lampe aux divers points de la paroi où les feuillets semblaient se dédoubler... mais il secouait la tête, car ce léger craquement, particulier au grisou qui s'échappe, n'arrivait pas à son oreille.

L'inflammation ne se fit pas. Il était donc évident qu'aucune molécule de gaz ne fusait à travers la paroi.

« Rien ! » s'écria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une impression de colère plutôt que de désappointement.

Un cri s'échappa alors de la bouche d'Harry.

« Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr.

-- On a bouché les fissures du schiste !

-- Dis-tu vrai ? s'écria le vieux mineur.

-- Regardez, père ! »

Harry ne s'était pas trompé. L'obturation des fissures était nettement visible à la lumière de la lampe. Un lutage, récemment pratiqué et fait à la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchâtre, mal dissimulée sous une couche de poussière de charbon.

« Lui ! s'écria Hardy. Ce ne peut être que lui !

-- Lui ! répéta James Starr.

-- Oui ! répondit le jeune homme, cet être mystérieux qui hante notre domaine, celui que j'ai cent fois guetté sans pouvoir l'atteindre, l'auteur, dès à présent certain, de cette lettre qui voulait vous empêcher de venir au rendez-vous que vous donnait mon père, monsieur Starr, celui, enfin, qui nous a lancé cette pierre dans la galerie du puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme est dans tout cela ! »

Harry avait parlé avec une telle énergie, que sa conviction passa instantanément et tout entière dans l'esprit de l'ingénieur. Quant au vieil overman, il n'était plus à convaincre. D'ailleurs, on se trouvait en présence d'un fait indéniable : l'obturation des fissures à travers lesquelles le gaz s'échappait librement la veille.

« Prends ton pic, Harry, s'écria Simon Ford. Monte sur mes épaules, mon garçon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! »

Harry avait compris. Son père s'accota à la paroi. Harry s'éleva sur ses épaules, de manière que son pic pût atteindre la trace suffisamment visible du lutage. Puis, à coups redoublés, il entama la partie de roche schisteuse que ce lutage recouvrait.

Aussitôt un léger pétillement se produisit, semblable à celui que fait le vin de Champagne lorsqu'il s'échappe d'une bouteille,-- bruit qui, dans les houillères anglaises, est connu sous le nom onomatopique de « puff ».

Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure...

Une légère détonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un peu bleuâtre à son contour, voltigea sur la paroi, comme eût fait un follet de feu Saint-Elme.

Harry sauta aussitôt à terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir sa joie, saisit les mains de l'ingénieur, en s'écriant :

« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brûle ! Donc, le filon est là ! »

VIII

Un coup de dynamite

L'experience annoncée par le vieil overman avait réussi. L'hydrogène protocarboné, on le sait, ne se développe que dans les gisements houillers. Donc, l'existence d'un filon du précieux combustible ne pouvait être mise en doute. Quelles étaient son importance et sa qualité ? on les déterminerait plus tard.

Telles furent les conséquences que l'ingénieur déduisit du phénomène qu'il venait d'observer. Elles étaient en tout conformes à celles qu'en avait déjà tirées Simon Ford.

« Oui, se dit James Starr, derrière cette paroi s'étend une couche carbonifère que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est fâcheux, puisque tout l'outillage de la mine abandonnée depuis dix ans, est maintenant à refaire ! N'importe ! Nous avons retrouvé la veine que l'on croyait épuisée, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout !

-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de notre découverte ? Ai-je eu tort de vous déranger ? Regrettez-vous cette dernière visite faite à la fosse Dochart ?

-- Non, non, mon vieux compagnon ! répondit James Starr. Nous n'avons pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne retournions immédiatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici. Nous ferons éclater cette paroi à coups de dynamite. Nous mettrons au jour l'affleurement du nouveau filon, et, après une série de sondages, si la couche paraît être importante, je reconstituerai une Société de la Nouvelle Aberfoyle, à l'extrême satisfaction des anciens actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premières bennes de houille aient été extraites du nouveau gisement !

-- Bien parlé, monsieur James ! s'écria Simon Ford. La vieille houillère va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie ! L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche, les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espère, monsieur James, que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions d'overman ?

-- Non, brave Simon, non, certes ! vous êtes resté plus jeune que moi, mon vieux camarade !

-- Et, que saint Mungo nous protège ! vous serez encore notre « viewer » ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues années, et fasse le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! »

La joie du vieux mineur débordait. James Starr la partageait tout entière, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux.

Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la succession des circonstances singulières, inexplicables, au milieu desquelles s'était opérée la découverte du nouveau gisement. Cela ne laissait pas de l'inquiéter pour l'avenir.

Une heure après, James Starr et ses deux compagnons étaient de retour au cottage.

L'ingénieur soupa avec grand appétit, approuvant du geste tous les plans que développait le vieil overman, et, n'eût été son impérieux désir d'être au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce calme absolu du cottage.

Le lendemain, après un déjeuner substantiel, James Starr, Simon Ford, Harry et Madge elle-même reprenaient le chemin déjà parcouru la veille. Tous allaient là en véritables mineurs. Ils emportaient divers outils et des cartouches de dynamite, destinées à faire sauter la paroi terminale. Harry, en même temps qu'un puissant fanal, prit une grosse lampe de sûreté qui pouvait brûler pendant douze heures. C'était plus qu'il ne fallait pour opérer le voyage d'aller et de retour, en y comprenant les haltes nécessaires à l'exploration, -- si une exploration devenait possible.

« A l'oeuvre ! » s'écria Simon, lorsque ses compagnons et lui furent arrivés à l'extrémité de la galerie.

Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur.

« Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne s'est produit et si le grisou fuse toujours à travers les feuillets de la paroi.

-- Vous avez raison, monsieur Starr, répondit Harry. Ce qui était bouché hier pourrait bien l'être encore aujourd'hui ! »

Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la muraille qu'il s'agissait d'éventrer.

Il fut constaté que les choses étaient telles qu'on les avait laissées. Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune altération. L'hydrogène protocarboné fusait au travers, mais assez faiblement. Cela tenait sans doute à ce que, depuis la veille, il trouvait un libre passage pour s'épancher. Toutefois, cette émission était si peu importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air intérieur un mélange détonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir procéder en toute sécurité. D'ailleurs, cet air se purifierait peu à peu, en gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu dans toute cette atmosphère, ne pourrait plus produire aucune explosion.

« A l'oeuvre, donc ! » reprit Simon Ford.

Et bientôt, sous sa pince, vigoureusement maniée, la roche ne tarda pas à voler en éclats.

Cette faille se composait principalement de poudingues, interposés entre le grès et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent à l'affleurement des filons carbonifères.

James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les examinait avec soin, espérant y découvrir quelque indice de charbon.

Ce premier travail dura environ une heure. Il en résulta un évidement assez profond dans la paroi terminale.

James Starr choisit alors l'emplacement où devaient être forés les trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent introduites dans ces trous. Dès qu'on y eut placé la longue mèche goudronnée d'une fusée de sûreté, qui aboutissait à une capsule de fulminate, elle fut allumée au ras du sol. James Starr et ses compagnons se mirent à l'écart.

« Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie à une véritable émotion qu'il ne cherchait pas à dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux coeur n'a battu si vite ! Je voudrais déjà attaquer le filon !

-- Patience, Simon, répondit l'ingénieur, vous n'avez pas la prétention de trouver derrière cette paroi une galerie tout ouverte ?

-- Excusez-moi, monsieur James, répondit le vieil overman. J'ai toutes les prétentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la manière dont Harry et moi nous avons découvert ce gîte, pourquoi cette chance ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? »

L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea à travers le réseau des galeries souterraines.

James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitôt vers la paroi de la caverne.

« Monsieur James ! monsieur James ! s'écria le vieil overman. voyez ! La porte est enfoncée !... »

Cette comparaison de Simon Ford était justifiée par l'apparition d'une excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur.

Harry allait s'élancer par l'ouverture...

L'ingénieur, extrêmement surpris, d'ailleurs, de trouver là cette cavité, retint le jeune mineur.

« Laisse le temps à l'air intérieur de se purifier, dit-il.

-- Oui ! gare aux mofettes ! » s'écria Simon Ford.

Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, placé au bout d'un bâton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de brûler avec un inaltérable éclat.

« Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. » L'ouverture produite par la dynamite était plus que suffisante pour qu'un homme pût y passer.

Harry, le fanal à la main, s'y introduisit sans hésiter et disparut dans les ténèbres.

James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient.

Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'écoula. Harry ne reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice, James Starr n'aperçut même plus la lueur de sa lampe, qui aurait dû éclairer cette sombre cavité.

Le sol avait-il donc manqué subitement sous les pieds d'Harry ? Le jeune mineur était-il tombé dans quelque anfractuosité ? Sa voix ne pouvait-elle plus arriver jusqu'à ses compagnons ?

Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait s'introduire à son tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se renforça peu à peu, et Harry fit entendre ces paroles :

« Venez, monsieur Starr ! venez, mon père ! La route est libre dans la Nouvelle-Aberfoyle. »

IX

La Nouvelle-Aberfoyle

Si, par quelque puissance surhumaine, des ingénieurs eussent pu enlever d'un bloc et sur une épaisseur de mille pieds toute cette portion de la croûte terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de golfes et les territoires riverains des comtés de Stirling, de Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouvé, sous cet énorme couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une autre au monde qui pût lui être comparée, -- la célèbre grotte de Mammouth, dans le Kentucky.

