Les Immémoriaux

Part 9

Chapter 93,780 wordsPublic domain

La mer grossit encore. Les nuées grises et noires couraient çà et là, très vite. Le pahi, bousculé par d'insurmontables épaules vertes, ne gagnait plus vers Havaï-i, ni vers n'importe quel espace; mais seulement levait, baissait, levait, tombait, s'abîmait dans une fosse ronde,--tout horizon disparu. Puis, d'un coup, les coques ruisselaient en l'air, criant par toutes leurs jointures. Paofaï, arcbouté, les deux mains serrées sur la forte hampe, tenait tête au vent. Malgré son effort, le pahi vint en travers. Une lame frappa, dure comme une massue de bois. La coque rebondit. Le coup passé, et l'eau pleuvant en cascades du toit sur le treillis, on vit que les femmes étaient moins nombreuses,--et surtout que Paofaï, les mains vides, gesticulait avec effroi: il avait perdu la pagaie...

Dès lors, on attendit sans espoir, en se tassant. Paofaï, prêtre et Arioï, douta décidément que les dieux fussent propices. Afin de les interroger, il saisit, en se hissant aux agrès, les Plumes Rouges que lui-même, avec hommages, avait dédiées et consacrées; et puis, tendant le bras vers le coin du ciel d'où se ruait la tempête, il hurla, plus fort que le vent, des imprécations suppliantes. Son maro avait disparu. Ses robustes reins, ornés des tatu septièmes, se cinglaient de pluie. Il se haussa, mains levées: des plumes, échappées à ses doigts, s'enfuirent en tourbillonnant.

A leur divin contact, la mer sauta de plus belle, et frémit. Mais le vent s'accalmisa. Le ciel blanchit; puis il devint rose; et l'autre firmament plus lointain que celui des nues, transparut, limpide, immobile et dépouillé. La pluie se retint dans l'air. Les narines pouvaient flairer un peu: on devina qu'il passait par l'éclaircie l'arôme d'une terre toute proche, d'une terre mouillée de pluie chaude, grosse de feuillées, et fleurant bon le sol trempé: et cette haleine était suave comme le souffle des îles parfumées d'où l'on s'était enfui.

Elle parut: très haute, escarpée de roches, bossuée de montagnes, creusée de grandes vallées sombres, arrondie à mi-versants de mamelons courbes. On cria: Havaï-i! Havaï-i! On embrassait d'un regard de convoitise la rive désirée: ainsi, disait Paofaï, ainsi fait un homme, privé de plaisirs pendant quatorze nuits, et qui va jouir enfin de ses épouses. Les odeurs palpitaient, plus vives pour les visages lassés du grand large fade, et les yeux, qui depuis si longtemps roulaient sur des formes mouvantes, se reposaient à discerner des contours solides. Si bien que Térii, saisi violemment par les coutumes étrangères, se prit à dire des mots sans suite:--«cela est beau--cela est beau»... il se dressait, la figure détendue.

Paofaï le considéra comme on épie un insensé, et lui parla sévèrement: on était loin du récif! Le courant écartait; il fallait reprendre les petites pagaies, et forcer dessus. Et puis, ce n'est pas un bon présage, pour un voyageur, que d'imiter dans leurs manies les habitants des autres pays.--Térii se souvint. Il baissa la tête, tendit les bras, courba les reins et pagaya. Ses yeux ne cherchaient plus les belles couleurs aux flancs des montagnes, mais seulement à percevoir si le récif ouvrait sa ligne, et comment on donnerait dans la passe: il valait mieux ainsi.

Car la tempête n'était pas encore éteinte. Les creux houlant dans la mer-extérieure se reformaient sans relâche; et la terre,--malgré tous les efforts,--la terre désirée, la terre originelle si ardemment attendue ne s'abordait pas. Le navire dérivait à distance infranchissable des vallées savoureuses, qui, l'une après l'autre, bâillaient et se fermaient. Puis, le vent ressurgit, ayant changé sa route, et soufflant vers un autre coin du ciel. Le ciel rosé s'embruma. La mer bondit encore, plus harcelante: car les vagues nouvelles s'épaulaient contre la houle établie. Dans le soir qui s'avançait, dans les rafales plus opaques, dans la tempête reprenant courage et livrant une autre bataille, les errants, en détresse, virent disparaître cette Ile première, où nul vivant ne pourra jamais atterrir.

Puis, la nuit recommença; si lourde, et si confuse, et si pleine d'angoisses, que Paofaï, ni Térii, ni les douze pagayeurs, ni les cinq femmes survivantes, ne voulurent jamais en raconter. On ne sait pas ce qu'ils virent dans le vent, ou ce qu'ils entendirent monter de l'abîme. L'une des filles, seule, se risqua, malgré sa peur, à divulguer ceci: qu'un feu monstrueux, quelque temps après la fuite de Havaï-i, avait marqué sa place sur la mer,--pendant que d'horribles visages passaient en sifflant dans les ténèbres. On peut croire qu'un atua propice ou plus fourbe, faisant sauter la bourrasque, laissa voir le ciel illuminé,--et que l'épouvante, alors, se démesura et remplit toute la caverne sous le toit du monde... car le maléfice avait _changé les étoiles du soir en étoiles du matin, et changé aussi les étoiles du matin en étoiles du soir_... Et nul vivant n'aurait osé chercher son guide dans le chaos du ciel à l'envers!

VI

Des lunaisons passent, les petites lunaisons de Hina. Paofaï et Térii, et quelques pagayeurs, et quelques femmes aussi, ont pu gagner un îlôt sans nom où ils ont vécu de poissons pris avec la main sur le corail, en courant de flaque en flaque; où ils ont bu l'eau rare de la pluie tombée dans des trous creusés à la coquille. Peut-être qu'une autre pirogue les a trouvés sur leur récif et conduits dans cette terre où on les rencontra longtemps après, à Uvéa;--dont les gens sont accueillants malgré leurs appétits et leurs coutumes de manger les hommes parfois. C'est pour tenir la mémoire de ce séjour que Paofaï composa ce récit mesuré:

A hoé! l'île Uvéa n'est pas un motu. Pourtant elle est plate, malgré ses petites montagnes, comme un dos de poisson sans ailerons. Mais les errants n'ont pas le choix.

A hoé! n'oublie pas en touchant le corail, les paroles d'arrivée en bienvenue pour les esprits:

_J'arrive en ce lieu où la terre est nouvelle sous mes pieds.

J'arrive en ce lieu où le ciel est nouveau dessus ma tête.

Esprit de la terre nouvelle et du ciel nouveau, l'étranger offre son cœur en aliment pour toi._

A hoé! n'oublie pas, sitôt après, la bienvenue pour les vivants: Aroha! Aroha-nui!

Les nommes d'Uvéa te répondront: «Alofa! Alofa-nui!» Ne ris pas. Ne les insulte pas. Ne leur dis point: «Hommes à la bouche qui bégaie!»--Car c'est leur langage: il est frère de ton parler.

Enfin, tourne-toi vers ta pirogue crevée dont les deux coques sur le sable sont pareilles à deux longs requins morts. Dis-lui tristement: tu restes, toi?--Comme au compagnon de route, au fétii, que l'on abandonne.

* * * * *

Si l'on te demande: «Où vas-tu, toi, maintenant?» Ne réponds pas encore, ou bien, faussement. Attends d'avoir échangé ton nom avec les chefs de la terre nouvelle.

On te conduira vers eux. Chemine avec prudence, et ne t'étonne pas si tu vois, dans l'île Uvéa, trois larges trous ronds enfermant, dans leurs profondeurs, trois lacs paisibles. Tu demanderas seulement: «Quel atua si ingénieux et si fort a creusé ces trous pour y verser de l'eau?»

On te répondra que, par ces abîmes, la montagne, jadis, a soufflé du feu. C'est le dire des marins Piritané. Tu en trouveras partout, de ces gens-là! nombreux comme les carangues dans la mer.

N'en crois rien: un trou plein d'eau peut-il jamais avoir soufflé du feu! Certes, on a vu flamber la terre, quand Havaï-i a disparu. Mais ce feu ne venait pas d'un trou plein d'eau. Il n'était pas bon à voir. Il n'est pas bon à raconter.

Enfin, quand parvenu auprès du chef, tu auras changé ton nom pour le sien, et que vous serez tous deux Inoa, alors dis ce que tu veux, non plus faussement.

--Ainsi Paofaï devient le inoa de Atumosikava, chef des guerriers de Lano, dans la terre Uvéa. Cependant que le haèré-po, dont le parler est moins brillant, échange sa personne pour la personne de Féhoko, sacrificateur de rang infime.

Quant aux femmes, on sait bien que le inoa leur est superflu pour s'entendre avec les autres femmes,--si elles peuvent chanter, rire, et parler aussi.

* * * * *

Alors seulement les arrivants déclarent:--«Nous avons perdu Havaï-i! Nous cherchons les signes-parleurs.» Atumosikava répond: «Havaï-i? C'est Savaï-i des Samoa! Mais les vents n'y conduisent point.» Les signes? Le chef dit ignorer les signes. Il ne connaît rien qui empêche les paroles de mourir. Et puis, c'est affaire aux prêtres!

Les prêtres? Ils disent ignorer aussi. Ne suffit-il point des petits bâtons et des cordelettes nouées? Paofaï méprise. Tout cela, jeux d'enfants.

Mais un homme maigre, aux yeux vifs, et dont les oreilles appesanties d'anneaux traînent sur les épaules, prend le parler tout seul. Il dit connaître les signes.

--«D'où viens-tu, toi?

--Ma terre est nommée: Nombril-du-monde. Et moi, Tumahéké. Ma terre nage au milieu de la très grande mer toute ronde et déserte--ainsi qu'un nombril, ornement d'un ventre large et poli. On l'appelle aussi Vaïhu[8].

[8] Ile de Pâques.

»Le sol est dur, poudroyant de poussière rouge et noire, desséché, caverneux. Seulement une petite herbe courte le revêt. Les rivières manquent. L'île a soif. Mais ses habitants sont ingénieux plus que tous les hommes de même couleur de peau.--Les arbres sont rares. Il fait froid. Les faré, on les bâtit avec de la boue et des pierres, et si bas, qu'on n'y entre qu'en rampant. On y brûle des herbes. Il fait froid.»

Si tu veux faire parler un homme, ne le traite pas de menteur. Ainsi Paofaï ne dit point «menteur» à Tumahéké, bien qu'il sache véritablement que le feu, imaginé pour cuire le manger, n'a jamais servi à réchauffer les hommes! Mais il attend avec impatience que l'autre parle au sujet des signes.

Tumahéké vante sa terre:--«Nous avons de très grands Tiki, taillés dans la roche des montagnes. Ils regardent les eaux, toujours, avec des yeux plats et larges, sous un front en colère: la mer a peur et n'ose pas monter trop haut, sur la rive.

»Quant aux signes, on les tatoue, avec une pierre coupante, sur des bois polis et plats qu'on nomme ensuite Bois-intelligents. Lorsque la tablette est incrustée comme une peau de chef, alors l'homme habile y trace son Rua, qui est sa marque à lui-même.

»Et l'on peut, longtemps après, reconnaître un à un les signes,--comme un homme reconnaît ses fétii--par leurs noms. On dit alors: les Bois parlent.

--Ha!» crie Paofaï avec une joie, «j'irai dans ton île! Je vais avec toi! Où est ta pirogue?»

Tumahéké sourit: on n'y va pas en pirogue. Il faut trouver passage sur un gros navire étranger, donner beaucoup au chef, ou bien travailler à bord comme un manant; parfois, l'un et l'autre.

--«N'importe!» Paofaï se lève. Mais Atumosikava l'arrête: au moins, voici le festin d'adieu: un bras de malfaiteur, rôti avec des herbes.

Paofaï refuse: ce n'est point l'usage, dans la terre Tahiti, où il est grand-prêtre. On respecte sa coutume. Il est bon que chaque peuple, même au hasard de ses voyages, garde ses tapu.

* * * * *

Térii trouve désirable de se reposer un peu. Il feint le sommeil; et laisse partir le maître.

VII

Des lunaisons passent. Paofaï, emmené sur un pahi chasseur de baleines n'a plus sur la tête que des ciels nouveaux, et rien autour de lui.

Il avait dit au chef étranger--que les autres marins appelaient «kapitana»--: «Je suis un marin moi-même, pour t'aider à conduire ton pahi. Je sais que tu navigues vers la terre Vaïhu. J'y veux aller aussi.»

L'autre, qui reniflait une fumée âcre, en suçant un petit bambou sale, répond avec un grognement. Et son haleine s'empuantit d'une odeur méchante: l'odeur du áva piritané.

Le navire Moholélangi déplie ses voiles d'étoffes souples, plus légères que les nattes; et, serrant le vent de près, remonte étonnamment, presque à contre-brise. Son gros nez blanc, plus robuste que les museaux des pirogues maori, crève les paquets d'écumes en tressaillant à peine.

Un jour, le chef, plus répugnant que jamais, et marchant comme un homme fou, les yeux lourds, le visage rouge, a crié quelques mots sans suite. Il injurie Paofaï dans un langage de manant; il court obliquement comme un crabe de terre, et lève son poing sur la tête inviolable.

Or, ayant frémi, le prêtre de Oro ressaisit son impassibilité. Il n'étrangle point le chef blanc comme on tuerait un animal immonde. Mais il regarde, avec un visage on dirait inspiré, la mer ouverte, menant vers l'île où les Bois, enfin, parleront.

* * * * *

Des lunaisons encore. On s'est perdu dans les Terres Basses, qui parsèment innombrablement les chemins des eaux. Sur l'une d'entre elles, pendant une nuit sans Hina, l'étranger stupide et méprisable a jeté son bateau, et puis s'est noyé.

Aué! c'était un animal immonde. Mais Paofaï, durant des années, doit attendre un autre navire d'étranger puant, qui le conduise à l'île Vaïhu.

VIII

Térii, chassé de la terre Uvéa, erre au hasard, ayant perdu son maître, sur la mer qu'il sait maintenant sans limites.

Il est devenu le matelot dépouillé d'orgueil des kapitana de toutes sortes. Quand le sol lui semble bon, où qu'il atterrisse, et les femmes accueillantes, il se cache dans un fourré, la nuit du départ.

Le kapitana le cherche avec des cris. Le bateau s'en va. Térii laisse fuir les saisons des pluies et revenir les temps des sécheresses. Mais avant d'abandonner chaque terre de passage, il ajoute avec soin, à son faisceau de petites baguettes, une autre de plus; afin de conserver les noms de ces îles où il a dormi et mangé.

* * * * *

Il y a la baguette pour Rapa. C'est une île où le taro, que l'on enterre afin qu'il se conserve, et le poisson cru, sont les seuls aliments de fêtes. Pauvres appétits, pauvres gens.

Térii ne s'y attarde point. Mais il en retient une coutume avantageuse: les hommes sont tapu, même les manants, pour toutes les femmes: qui chassent les poissons, bâtissent les faré et façonnent de belles pirogues.

Il y a la baguette pour Raïvavaè. C'est une terre toute pleine d'énormes images de Tii,--ils disent Tiki--taillées dans la pierre. Ils sont d'une double sorte: Tiki pour les sables et Tiki pour les rochers.

* * * * *

Il y a la baguette, encore, pour ce petit motu sans nom où Térii a rencontré, avec étonnement, quatre hommes de Tahiti et deux femmes, qu'un vent qu'on ne peut nommer avait jetés hors de toutes les routes. Mais cela n'est point croyable.

* * * * *

Il y avait enfin la baguette pour Manga-Réva. Les images de Tiki sont abondantes et hautes. Mais les hommes, quels misérables navigateurs!

Point de pirogues à vrai dire: des troncs d'arbres liés ensemble, sans forme, sans vitesse, sans pilote; et point d'avéïa!

* * * * *

C'est de là que le haèré-po revint. Ses baguettes étaient nombreuses au point de remplir, pour sa mémoire, l'espace de dix années, les longues années du soleil; ou de vingt années, peut-être. En vérité, c'était cela: vingt années hors de Tahiti.

Autant que les baguettes dans sa main, les plis étaient nombreux sur la peau de son visage. Et sa jambe gauche, et son pied, grossissaient un peu à chaque saison.

Un regret le prit de son île nourricière, de ses fétii, de ses coutumes, de la terre Papara. Pourquoi donc les avoir fuis? Pourquoi ne pas y revenir? Les prêtres se souvenaient sans doute encore de la faute: et c'est leur métier. Mais les atua ne lui tiendraient pas rigueur: n'avait-il pas changé de nom, douze fois, depuis son oubli?

Or, voici qu'un navire passait, faisant route vers le soleil tombant. N'était-ce pas un signe? Térii offrit au chef étranger toutes ses provisions, et deux femmes, afin d'être pris à bord et de n'y point travailler.

TROISIÈME PARTIE

L'IGNORANT

Le navire laissa tomber son lourd crochet de fer dans l'eau calme; fit tête, en raidissant son câble, tourna sur lui-même et se tint immobile. Rassemblés sur le pont, pressés dans les agrès et nombreux même au bout du mât incliné qui surplombe la proue, les étrangers contemplaient gaîment la rade emplie de soleil, de silence et de petits souffles parfumés. Pour tous ces matelots coureurs des mers, pêcheurs de nacre ou chasseurs de baleines, les îles Tahiti recèlent d'inconcevables délices et de tels charmes singuliers, qu'à les dire, les voix tremblotent en se faisant douces, pendant que les yeux clignent de plaisir. Ces gens pleurent à s'en aller, ils annoncent leur retour, et, le plus souvent, ne reparaissent pas.--Térii ne s'étonnait plus de ces divers sentiments, inévitables chez tous les hommes à peau blême. Il en avait tant approché, durant ces vingt années d'aventures!--jusqu'à parler deux ou trois parmi leurs principaux langages... Et décidément il tenait leurs âmes pour inégales, incertaines et capricieuses autant que ces petits souffles indécis qui jouaient, en ce matin-là, sur la baie Papéété.

Lui-même considérait le rivage d'un regard familier, se répétant, avec une joie des lèvres, les noms des vallées, des îlots sur le récif, des crêtes et des eaux courantes. Puis ramenant autour de lui ses yeux, il s'étonna que pas une pirogue n'accourût, chargée de feuillages, de présents et de femmes, pour la bienvenue aux arrivants. Cependant la rade et la rive semblaient, aussi bien que jadis, habitables et peuplées: les pahi de haute mer dormaient en grand nombre sur la grève, et des faré blancs, d'un aspect assez imprévu, affirmaient une assemblée nombreuse de riverains.--Nul ne se montrait; hormis deux enfants qui passaient au bord de l'eau, et une femme singulière que l'on pouvait croire habillée de vêtements étrangers. Doutant de ce qu'il apercevait, Térii s'empressa de gagner la terre.

Personne encore, pour l'accueillir. De chaque faré blanc sortait seulement un murmure monotone où l'on reconnaissait peut-être un récit de haèré-po, et les noms d'une série d'aïeux. Le voyageur entra au hasard...--Certes, c'était bien là ses anciens fétii de la terre Paré! Mais quelle déconvenue à voir leurs nouveaux accoutrements--Ha! que faisaient-ils donc, assis, graves, silencieux, moins un seul,--et Térii le fixa longuement--moins un seul qui discourait en consultant des signes-parleurs peints sur une étoffe blanche... La joie ressaisit l'arrivant qui, malgré lui, lança l'appel:

--«Aroha! Aroha-nui pour vous tous!» Et, s'approchant du vieux compagnon Roométua té Mataüté,--qu'il reconnaissait à l'improviste--il voulut, en grande amitié, frotter son nez contre le sien.

L'autre se déroba, le visage sévère. Les gens ricanaient à l'entour. Roométua, se levant, prit Térii dans ses bras et lui colla ses lèvres sur la joue. Il dit ensuite avec un air réservé:

--«Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito. Et comment cela va-t-il, avec toi?»

Térii le traita en lui-même d'homme vraiment ridicule à simuler des façons étrangères. Mais toute l'assemblée reprit:

--«Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito, le vrai dieu.

--Aué!» gronda Térii, stupéfait d'un tel souhait. On lui fit place. Il s'assit, écoutant le discoureur.

«_Les fils Iakoba étaient au nombre de douze:

»De la femme Lia, le premier-né Réubéna, et Siméona, et Lévi, et Isakara, Ioséfa et Béniamina..._»

--«C'est bien là une histoire d'aïeux,» pensa l'arrivant. Mais les noms lui restaient obscurs. D'ailleurs, celui qui parlait n'était point haèré-po, et il parlait fort mal. Térii s'impatienta:

--«Quoi de nouveau dans la terre Paré?

--Tais-toi», répondit-on, «nous prions le seigneur.» Le récit monotone s'étendit interminablement. Enfin, l'inhabile orateur, repliant les feuilles blanches, dit avec gravité un mot inconnu: «Améné», et s'arrêta.

Déçu par un accueil aussi morne, Térii hésitait et cherchait ses pensers. Pourquoi ne l'avoir point salué de cette bienvenue bruyante et enthousiaste réservée aux grands retours dans un faré d'amis? Certes, on n'avait point perdu la mémoire: on lui tenait rigueur de sa très ancienne faute, sur la pierre-du-récitant... Ou peut-être, de défaire tout le renom du prodige en réapparaissant fort mal à propos, dans un corps d'homme vieilli!--Il interpella: Tinomoé, le porte-idoles, et Hurupa tané, qui creusait de si belles pirogues. Ainsi montrerait-il combien fort son souvenir malgré la longue et rude absence. Nul ne prit garde. Ils semblaient sourds comme des tii aux oreilles de bois, ou inattentifs. Et Roómétua voulut bien expliquer:

--«Mon nom n'est plus Roómétua, mais Samuéla. Et voici Iakoba tané; et l'autre, c'est Ioané... Et toi, n'as-tu pas changé de nom aussi?»

Térii acceptait volontiers que l'on changeât de nom en même temps que de pays; voire, d'une vallée à une autre vallée. Lui-même, depuis son départ, avait, d'île en île, répondu à plus de douze vocables divers. Mais les mots entendus apparaissaient inhabituels; à coup sûr, étrangers. Il répéta:--«Iakoba...» et rit au mouvement de ses lèvres.

--«Roómétua, c'était un bien vilain nom,» continuait le discoureur, «un nom digne des temps ignorants!» Il redit avec satisfaction:--«Samuéla...» et récita complaisamment:

«_Dormait Elkana près de son épouse Anna vahiné: et l'Eternel se souvint de cette femme.--Et il arriva qu'après une suite de jours, Anna vahiné conçut et enfanta un fils qu'elle appela «Samuéla», parce qu'elle l'avait «réclamé au seigneur._»

Térii n'osa point demander à comprendre. Il hasarda:--«Et vous parlez souvent ainsi, en suivant des yeux les feuilles blanches?

--Oui. Quatre fois par lunaisons, durant tout le jour du seigneur. En plus, chaque nuit et chaque matin même.

--Mais pourquoi les femmes, au lieu d'écouter, n'ont-elles pas, tout d'abord, préparé le cochon pour le fétii qui revient? J'ai faim, et je ne vois pas de fumée...»

On lui apprit que durant le jour du seigneur, il est interdit de faire usage des mains, sauf en l'honneur de l'atua, le dieu ayant défendu: «_Vous n'allumerez point de feu dans aucune de vos demeures, le jour du sabbat_». D'ailleurs voici que le soleil montait. Il fallait se rendre sans tarder au faré-de-prières, le grand faré blanc que le voyageur avait entrevu sur la rive, sans doute.

Térii s'étonnait à chaque réponse. Surtout il rit très fort quand une fille entra, vêtue de même que la femme entrevue déjà sur la plage: la poitrine cachée d'étoffes blanches, les pieds entourés de peau de chèvre. Malgré ces défroques étrangères, elle n'apparaissait point déplaisante, et Térii déclara comme cela est bon à dire en pareille occurence, qu'il dormirait volontiers avec elle. Les autres sifflèrent de mécontentement, ainsi que des gens offensés; et la fille même feignit une surprise.--Pourquoi?--L'homme qui avait récité les noms d'ancêtres, se récria:

--«La honte même! pour une telle parole jetée ce jour-ci!» Il ajouta d'autres mots obscurs, tels que: «sauvage» et surtout: «ignorant».

Térii quitta ces gens qui décidément lui devenaient singuliers.

* * * * *

Il répéta pour lui-même: «Ce jour est le jour du Seigneur...» et soudain, à travers tant de lunaisons passées, lui revint à la mémoire cette réponse équivoque de l'homme au nouveau-parler, devant la rive Atahuru;--l'homme se prétendait fils d'un certain dieu assez ignoré, Iésu Kérito, et il avait dit de même: «Ce jour est le jour du seigneur». Là dessus, Térii se souvenait de chants mornes, de vêtements sombres et de maléfices échangés.--Hiè! le dieu que ses fétii honoraient maintenant d'un air si contraint, était-ce encore le même atua? Où donc ses sacrificateurs, et ses images, et les maraè de son rite?