Les Immémoriaux

Part 8

Chapter 83,909 wordsPublic domain

Deux journées de jour: devant le nez de la pirogue des nuages montent, mais ceux-là ne naviguent pas au firmament: ils sont trois: ce sont les trois îles-hautes. Les pilotes: dressez la route! Et l'on court sur le récif.

Elle nage sur des eaux assérénées, la terre des atua et des hommes sages: Raïatéa, ciel-de-clarté, en face de Tahaa jumelle. Le même corail les contient; et, comme deux fétii n'ont qu'un seul bol pour boire, elles boivent au même lagon.

Déjà tu vois le Tapioï de Raïatéa: cours sur lui,--c'est le poteau sacré du monde.--Pour cela, dévie, d'un coup de pagaie-maîtresse, ta route, de la route du vent. Alors il viendra vers toi, ce mont tapu qui soutient, plus haut que les nues, le Rohutu Délicieux. Mais n'espère point découvrir le lieu des esprits: la lumière passe sur la crête: les esprits, s'il en est là-haut, transparaissent comme le vent.

--«Où vas-tu, toi, maintenant? Je sais. Tu vas à Opoa. Tu vas voir le prêtre...» Ainsi parle vers Térii, marchant au hasard, un homme qu'il ne connaît pas.

Cet homme a dit «Opoa». N'est-ce pas un signe qu'il l'ait dit! Térii se met en chemin. A la tombée du soleil il touche, de son pied, la terre dix fois sacrée.

Elle est nue, rocailleuse, déserte. Les hommes l'abandonnent pour célébrer, en d'autres lieux moins bien famés, d'autres rites et d'autres maîtres. Térii s'avance, tout seul de vivant, et craintif un peu. Mais la crainte ne déplaît pas à l'esprit des dieux.

Le voici, le maraè père de tous les autres maraè;--mais si décrépit que ses blocs de corail taillé, ébréchés comme une mâchoire de vieil homme, branlent sur la terre qui découvre leurs assises. Une pierre monstrueuse arrête le voyageur.--«C'est tapu», crie un petit garçon.

Le voyageur reconnaît la pierre qui toise les chefs. Personne qu'eux-mêmes n'égalerait sa grande stature. Et voici encore la Pirogue Offerte, hissée sur un autel, et ornée de dix mâchoires pendues à des cordes. Le vent de la mer, en jouant, les fait claquer à son gré.

L'enfant:--«Tu veux voir le prêtre? Tu veux voir Tupua tané?» Térii se souvient: Tupua est écouté des chefs, des Arii, même des Douze à la Jambe-tatouée. Et n'est-ce pas un signe que l'enfant ait dit... Il se laisse conduire: près de l'ancien faré des sacrificateurs, Tupua s'est bâti, pour y dépouiller ses jours, un petit abri. Il sommeille.--«Celui-ci veut te parler.»

Le prêtre est chétif, avec une barbe maigre. Il est étonnant que tant de savoir puisse habiter ce ventre-là!--«Celui-ci veut te parler!»

Le prêtre n'a pas bougé--L'habileté même! Il faut provoquer les lèvres qui savent, par un abord ingénieux. Le voyageur:

--«Aroha! Aroha nui! Je cherche ma route. De nombreux hommes ont crié que ta mémoire est bonne. Ton père nourricier fut Tupaïa, qui naviguait si sûrement entre les terres que l'on voit, et les terres que l'on ne voit pas.»

Le prêtre n'a pas bougé, mais sa figure se fait plus attentive. Le voyageur:

--«Moi, je voudrais partir aussi. Mais je ne connais pas les routes de la mer. Je discerne pourtant, parmi les autres, l'étoile Rouge et les Six petits yeux. Mais je n'ai pas de Nom, pour guide, et pas d'avéïa, et pas de coin du ciel où regarder sans fin. Toutes ces îles et tous ces hommes me retournent les entrailles. Par où m'enfuirai-je! E! prêtre, enseigne-moi les routes de la mer.»

Le prêtre n'a pas bougé. Le voyageur:

--«Dois-je te quitter?» Les lèvres lourdes de savoir s'entr'ouvrent:

--«Reste là!»

Un silence de paroles passe entre eux, empli de la sonorité sainte: voix du vent dans les branches sifflantes; voix du récif houlant au large; voix du prêtre enfin, qui promet:

--«Je dirai le chemin vers Havaï-i.»

II

«Ecoute, voici ma parole. Les hommes qui piétinent la terre, s'ils regardent au ciel de Tané, peuvent y dénoncer ce qui n'est pas encore; et trouver par quoi se conduire, durant des nuits nombreuses, au milieu des chemins des flots.

»Ainsi pensaient vingt pagayeurs hardis. Et ils se mirent en route, disant qu'ils toucheraient Havaï-i, et reviendraient, auprès de leurs fétii, avant qu'elle ne soit abreuvée la saison des sécheresses. Et ils pagayaient durement.

»Mais voici qu'ils perdirent les mots, et qu'ils oublièrent les naissances des étoiles. La honte même! Vers où se tourner? On dérive. On désespère. On arrive cependant: mais la terre qui monte n'a pas de rivage.

»Ils l'atteignent, sans savoir comment, et débarquent, en quête de féi pour leur faim, de haári pour leur soif: le sol est limpide comme la face des eaux vives; les arbres sont légers et mous; les féi ne rassassient pas. Les haári ne désaltèrent pas.

»Ils suivent des cochons gros, leur lançant des pierres: les pierres frappent: et les cochons ne tombent pas. Un dieu passe, avec le vent, au travers des voyageurs: il dit: que les sorts ne sont pas bons pour eux dans l'île sans récif et sans bord,--car les fruits, les cochons et toutes nourritures sont impalpables autant que les dieux.

»Revenus sur les rivages nourriciers des vivants, les voyageurs se desséchèrent et moururent. Non par châtiment de leur audace, mais pour avoir, dans l'île transparente, avalé des souffles mauvais aux humains.

»A leur tour, certains atua curieux de connaître le pays des hommes, avaient imprudemment suivi leurs traces. Ils étaient deux cents, mâles et femelles, qui s'en vinrent aborder les îles terrestres.

»Aussitôt, l'un d'eux enfla. Les autres s'inquiétèrent, et s'enfuirent: mais alourdis par les souffles grossiers, ils ne pouvaient tenir la route. Depuis des lunaisons, des années et des lunaisons d'année, les dieux perdus, errants, devenus faibles et mortels, s'efforcent à retrouver leur île impérissable.

»Il n'est pas bon de partir à l'aventure en oubliant les mots. Il n'est pas bon aux dieux de se mélanger aux hommes. Ni aux hommes de se risquer dans les demeures des dieux.»

--«En vérité! approuve Térii. Il n'est pas bon de partir à l'aventure en oubliant les mots. Enseigne-moi donc le chemin vers Havaï-i.

--Jeune homme (car ta voix me montre que les années sont peu nombreuses avec toi), jeune homme, tu ne m'écouteras pas jusqu'au bout.

--Je suis haèré-po! Je sais écouter!

--Alors:

«_Voici le chemin vers Havaï-i: tourne ton pahi droit sur le soleil tombant.

Qu'il souffle le maraámu. Que la mer soit bleu-verdâtre, et le ciel couleur de mer.

Qu'elle plonge dans la nuit l'étoile Fétia Hoé: c'est ton guide; c'est le Mot; c'est ton avéïa: tu marcheras sur elle.

Le maraámu te pousse. Ton astre te hale. A hoé! voilà pour te guider la nuit.

Le soleil monte: fuis-le en regardant comment vient la houle. Le soleil tombe: cours après lui: voilà pour te guider le jour._»

* * * * *

Le prêtre qui parle mâche souvent les paroles pendant un long temps. Il fait bon l'écouter, si ta bouche est pleine de áva râpé que tu mâches longuement aussi, avant de le cracher dans le grand bol aux quatre pieds; si l'air est paisible; si la natte est souple; si tu peux étirer tes jambes, et détendre ton alerte.

Les paroles lentes; les souffles chauds du mi-jour; la natte fraîche et le breuvage accalmisant, voilà qui doucement te mène au sommeil.--Ainsi rêvait Térii, entr'écoutant, lointaines et confuses, les Histoires sans égales:

* * * * *

--_Il était. Son nom Taároa. Il se tenait dans l'immensité. Point de terre. Point de ciel. Point de mer. Point d'hommes. Il appelle. Rien ne répond. Seul existant, Taároa se change en Monde._

_Le monde flotte encore; informe, vacilleux, haletant ainsi qu'un plongeur au fond de l'abîme. Le dieu le voit, et crie dans les quatre espaces:

--Qui est sur le sol?--Sa voix roule dans les vallées. On a répondu:

--C'est moi, la terre stable. C'est moi l'inébranlable roc.

--Qui est vers la mer?--Sa voix plonge dans l'abîme. On a répondu:

--C'est moi, la montagne dans la mer et le corail au fond de l'eau.

--Qui est au-dessus?--Sa voix monte haut dans l'air. On a répondu:

--C'est moi le jour éclatant; c'est moi la nue éclatante; c'est moi le ciel éclatant.

--Qui est au-dessous?--Sa voix tombe dans le creux. On a répondu:

--C'est moi la caverne dans le tronc, la caverne dans la base.

Ayant consommé son œuvre, le dieu voit que cet œuvre est bon. Et il reste Dieu._

* * * * *

--«Jeune homme, tu m'écoutes encore?

--Je suis haèré-po! Je sais écouter.»

Le maître confiant poursuit, avec une voix cassée, le Dire des accouplements du père et du mâle.

Ainsi naissent de l'eau marine,--femme du dehors--les nuages blancs, les nuages noirs, la pluie.

Ainsi de la terre,--femme du dedans,--germent la première racine, et tout ce qui croît, et l'homme courageux, et la femme humaine dont le nom radieux est: l'ornée-pour-plaire.

Ainsi, de la femme du ciel, naissent le premier arc-en-ciel, et la clarté lunaire, et le nuage roux.

Ainsi, de la femme souterraine, le bruit caverneux.

* * * * *

La bouche très vieille souffle comme une conque fendue. Mais le récit a cette puissance que toute douleur s'allège, que toute faiblesse se renforce à dire les mots. Car les mots sont dieux eux-mêmes.

A mesure que faiblit le corps du vieil homme, son esprit transilluminé monte plus haut dans les Savoirs Mémoriaux; plus haut que n'importe quels âges: et ceci qu'il entr'aperçoit, n'est pas dicible à ceux qui ne vont pas mourir:

_Dans le principe--Rien--Excepté: l'image du Soi-même._

* * * * *

Un silence. On écoute: un crabe de terre, derrière les bambous. L'enfant râcle les bols vides. Mais il tend l'oreille. Le maître, d'une voix ternie:

--«Haèré-po, n'oublie pas mes dires. Et puisses-tu comme moi, les passer à d'autres hommes, avec ton souffle dernier...»

Un silence. On écoute: le récif, au large. Le haèré-po ne répond pas. Son haleine est lente. Il dort.

--«Tous! Tous ainsi, maintenant!» Sans colère, le vieillard a fermé la bouche.

III

Une grande ombre sur le ciel: voici Paofaï, vêtu seulement du maro, le torse nu pour honorer le maître. Il sait que Tupua dépouille ses derniers jours. Il vient recueillir les paroles:

--«Aroha! Aroha-nui! Tu as promis les paroles?»

Le vieillard feint d'être sourd. Il est las de répéter sans profit, pour des oreilles de dormeur, les récits originels.

Paofaï conjure avec imprécation les esprits qui ferment la bouche aux mourants. Il siffle doucement les airs qui chassent les mauvais sorts, froidissent les fièvres, et endorment les douleurs de membres mieux que l'huile monoï:

--«Tupua tané! Les paroles! Les paroles!»

Le vieillard feint d'être sourd. Près de lui, le dormeur s'éveille.

--«Tu l'as entendu, toi?

--Il m'a dit le chemin vers Havaï-i.

--Après?

--Aué! il n'a rien dit après.»

Le petit garçon s'ébat, et veut raconter: comme il le raconta par la suite. Paofaï néglige le petit garçon. Il supplie encore, tout près du vieillard.

Le récif houle. Les arbres aïto bruissent de leurs branches hautes, autour du maraè. Le gros crabe survient en bâillant des pinces. Paofaï le voit et sait que la mort est proche.

Car le crabe regarde Tupua, dont il fut choisi pour esprit-familier. La poitrine vieille halète. Les lèvres tremblent un peu. Paofaï y colle ses lèvres. La bouche asséchée retombe, et pend. Les yeux se font immobiles: comme ceux du crabe qui disparaît, emportant le souffle. Paofaï connaît que les paroles sont mortes. Il hurle avec douleur et se balafre le visage d'une coquille tranchante.

* * * * *

Si ton maître meurt, tu te lamenteras durant dix journées entières et dix nuits. Tu vêtiras son corps de bandelettes, et tu le frotteras d'huile monoï.

Des filles viendront alors, bras tendus, reins agiles, et mains frémissantes. Qu'elles entourent le cadavre avec les gestes de l'amour, dévêtues, et s'offrant à lui.

Le cadavre ne palpitera point. L'une d'elles, se penchant, dira: «il n'a pas bougé». Alors, tu creuseras un trou dans le sol qui deviendra tapu.

Tourne le visage vers le fond du trou: si le visage est celui d'un prêtre: de peur que le regard en perçant les germes, ne fasse mourir les petites plantes et tomber les fruits des grands arbres.

Choisis enfin pour nom-d'agonie, ce qui fut dit autour du mort.

--Ainsi, Paofaï se lamenta dix journées entières et dix nuits. Des filles vinrent, et l'une murmura: «Il n'a pas bougé!» On creusa le trou. On tourna le visage. Et Paofaï, pour nom-d'agonie, choisit: «Paofaï Paraü-maté» qui peut se prononcer: «Paofaï les Paroles-mortes»: Afin de déplorer sa venue tardive, et les parlers perdus.

IV

Les étrangers blêmes, parfois si ridicules, ont beaucoup d'ingéniosité: ils tatouent leurs étoffes blanches de petits signes noirs qui marquent des noms, des rites, des nombres. Et ils peuvent, longtemps ensuite, les rechanter tout à loisir.

Quand, au milieu de ces chants,--qui sont peut-être récits originels,--leur mémoire hésite, ils baissent les yeux, consultent les signes, et poursuivent sans erreur. Ainsi leurs étoffes peintes valent mieux que les mieux nouées de tresses aux milliers de nœuds.

Paofaï rejette, hors de ses doigts, avec un dépit, la tresse qu'il a gardée du maître, et qui demeure aussi muette que lui, et morte comme lui: si Tupua s'était avisé de ces pratiques, il n'aurait point trahi sa tâche: de souffler, à ceux qui en sont dignes, tout les mots avalés par sa mémoire...

Or, Paofaï,--ayant incanté jadis contre les hommes au nouveau-parler; ayant dénoncé les fièvres et les maux dont ils empliraient ses terres; les ayant méprisés pour leur petitesse et leurs maigres appétits,--Paofaï, néanmoins, se prend à envier leurs signes.

Mais leurs signes, peut-être, ne sont pas bons à figurer le langage maori? S'il en existait d'autres pour sa race?--Paofaï reste indécis.

Où les trouver, ces signes-là? Havaï-i, dans la terre Havaï-i, père de toutes les autres îles? Et qui peut savoir les mots qui mènent sur Havaï-i?

Le haèré-po sait les mots. Mais le haèré-po se cache par prudence, et s'efforce à passer toujours pour «celui que vola le dieu».--Il n'est pas bon de jongler souvent avec les prodiges comme un enfant avec les petits cailloux ronds. Il n'est pas bon de descendre à l'improviste des demeures nuageuses et divines où l'on vous tient pour habiter.

Cependant, on a rejoint Térii: dans une hutte, sur le flanc de la montagne, plus haut que les routes coutumières aux porteurs-de-féi:

--«Tu sais le chemin vers Havaï-i?

--_Voici: tourne ton pahi vers le soleil tombant.

Qu'il souffle le maraámu; que la mer soit bleu-verdâtre et le ciel couleur de mer.

Qu'elle tombe dans la nuit, l'étoile Fétia Hoé. C'est ton guide. C'est le mot. C'est ton avéïa: tu marcheras sur elle.

Le maraámu te pousse. Ton astre te hale: a hoé! voilà pour te guider la nuit.

Le soleil monte: fuis-le en regardant comment vient la houle. Le soleil tombe: cours après lui. Voilà pour te guider le jour._»

Paofaï répond:--«Il suffit, pour nous mettre en route. De l'île qu'on piétine à l'île qu'on ne voit point, il suffit de l'avéïa. Tu l'as dit: c'est l'étoile Fétia Hoé.»

* * * * *

Voici les paroles pour les grands départs:

Choisis deux belles coques, jumelles par les formes et la taille; aux flancs luisants comme des hanches de femme parée, à la poupe tranchante comme une queue de requin.

Choisis des compagnons déjà familiers de la mer-extérieure: qu'ils soient peu nombreux: quatre fois moins qu'en porterait la grande pirogue. Car le voyage peut être long, la nourriture courte.

Dis aux femmes de cueillir, à leur maturité, les fruits de uru; de les rôtir; de les dépouiller; de les écraser avec un pilon de grès dans un bol de bois dur, en arrosant d'eau de rivière.

Enterre ces fruits parmi des feuilles-Ti, au fond d'un trou bourré de bananes pour le parfum. Fais la petite incantation. Bientôt la pâte deviendra piquante: à la flairer, tes dents se mouilleront de salive. Tu auras ainsi le grand mets durable, le mahi, pour les départs sans limites.

Emplis-en le pont de ta pirogue gauche. Amarre, sur la droite, des noix de haari, pour la soif. N'oublie pas, au milieu, des femmes pour l'amour. Lace les poteaux de feuilles aüté qui célèbrent les départs, les font propices et pompeux.--Le pahi est prêt.

Monte sur le toit où se tiennent les pilotes. Immole trois cochons, en criant très fort vers la mer:--«Dieux requins, dieux rapides à la queue vive, donnez à ce pahi que je nomme,--ici le nom--donnez à ce pahi vos nageoires promptes: qu'il glisse comme Pohu; qu'il flotte comme Famoa; qu'il boive la mer ainsi que Ruahatu, l'irritable, dont les cheveux sont verts.»

* * * * *

Mais, avant tout, tu as donné toi-même quinze nuits à regarder le firmament. N'y cherche plus aucun présage. Ayant droit dans ta mémoire le nom de l'étoile-guide, épie le grand horizon.

Le guide plongera dans la mer: n'oublie pas l'arbre du rivage,--ou la pointe du récif--auprès duquel il a paru tomber; n'oublie pas la place véritable d'où tu l'as visé avec ton regard, comme avec une flèche.

Le lendemain, reprends ta place et retrouve le même arbre, ou bien le même récif: toute la nuit, d'autres étoiles tomberont, de la même chute, dans le même lieu du ciel: tu as donc, par le firmament qui tourne, un chemin tracé que tu suivras, quand les terres, autour de toi, auront disparu.

C'est là meilleur guide que la petite aiguille folle des étrangers marins: puisque Tupaïa, l'ami de Tuti, emmené dans le grand voyage, put conduire vers ces îles que les Piritané ne savaient pas.

Le dernier jour: un coup d'œil sur le corps onduleux du grand requin bleu mangeur-de-nuages[7]. Suivant sa courbe et son contour, tu connaîtras la marche du vent qui vient.

[7] Voie lactée.

* * * * *

A hoé! Le vent maraámu court sans reprendre haleine pendant des lunaisons de lune entières. Les pahi courent aussi, devant son souffle sans répit.

La nuit déployée, toute terre descendue, que le pilote lève les yeux et ne les dévie pas: il verra, droit devant, sous la caverne du firmament noir, décliner et tomber les dix-huit étoiles maîtresses.

Ainsi, tout d'abord, Fétia moé. Puis, un peu sur la gauche, le resplendissant Toa. Voici Fétia-rahi qui s'éclaire comme une petite Hina. Horé descend juste par devant. Ils brillent sur la droite, les jumeaux, Pipiri et Réhua--qui bondirent dans les cieux pour se venger de leurs parents goulus.--Un autre guide, par devant. Un autre. Un autre encore. La nuit tourne. Et comme le jour va monter, l'astre véridique, Fétia Hoé, se noie dans l'horizon. Il fixe la route. Sitôt le soleil surgit par derrière, ayant accompli, dans les régions ténébreuses, son voyage souterrain. C'est le dernier enseignement pour le jour qui va couler. Paofaï considère en un seul regard: le soleil--la marche du vent--la course de la houle.

Le vent marche en fuyant Oro. La houle afflue sur la hanche gauche, et son rythme lourd traverse les petites lames filles du grand vent régnant.

La houle est un bon guide quand on reconnaît, à l'aube, l'allure à tenir pour la couper toujours de même et garder son chemin.

Ainsi Paofaï. Alors seulement il daigne dormir. Un autre prend en main la pagaie maîtresse qui règle la dérive. Qu'il s'applique à ne pas quitter la route sur les flots fuyants!

* * * * *

Durant des journées pleines, et des nuits, et des jours, et d'autres nuits encore, rien ne change: ni le ciel, ni les eaux, ni le maraámu.

Oro conduit sa grande courbe avec un geste immense et régulier. Mais on n'entend point encore, à sa tombée, la mer crisser en bouillonnant--comme affirment l'avoir entendu les gens de Pora-Pora, la plus avancée des terres hautes. Et le dévers de ce monde maori ne se révèle pas non plus.

A l'issue d'une nuit, la dixième, Paofaï reconnaît que le long requin mangeur-de-nuages a courbé sa courbe, et qu'il tend son dos vers l'autre flanc du ciel. Il annonce, pour le jour qui vient, une saute dans le vent.

Mais le vent reste régulier, la houle immuable. Le chemin s'élonge, égal, paisible, indéfini.

V

Ensuite il survint des aventures incoutumières et telles que Paofaï lui-même n'eut plus le désir ni le savoir de les fixer par des chants mesurés. Mais réchappé à la nuit épouvantable,--la nuit-sans-visage, la nuit-pour-ne-pas-être-vue (ainsi parlent ceux qui ont eu peur),--il raconta sur des mots vulgaires l'histoire qu'on va dire. Un haèré-po de rang quatrième l'entendit quelque part dans les milliers d'îles, et la rapporta aux gens de Tahiti:

* * * * *

La douzième nuit, ou bien la quinzième, voici que le vent faiblit. Le jour béa tout chargé de nuages. On ne vit pas le soleil. Avec le vent tombèrent les petites vagues; et les grandes--qui sont les flancs nombreux de la houle directrice,--se mirent à changer d'allure, et puis tombèrent aussi. Sur l'eau plate, sous le ciel pesant et proche, la pirogue tenait son immobilité. Un trouble, en même temps, pesa sur toutes les épaules. Des gouttes chaudes, et non point salées comme les embruns, mouillèrent les fronts, les lèvres; on frissonna: la pluie drue sur la peau de la mer n'est pas de la vraie pluie: c'est le pleurer de Oro. Et l'on se mit à pagayer, en tournant les nattes au hasard des petits souffles inconstants. L'indécision coulait dans les chairs en même temps que dans les entrailles. Le pahi dérivait, on ne peut savoir vers où. A la chute du jour, la houle reprit, mais sa marche était décevante. On désira l'aube.

Elle fut sombre aussi, et bousculée de nuages vifs. Car un nouveau souffle se levait que Paofaï crut pouvoir nommer: le toéraü. Il fallut changer de flanc, incessamment. Quand le pilote estimait assez large la bordée, il criait, en inclinant la pagaie-maîtresse: le navire fuyait le vent et abattait avec rapidité. L'arrière, à son tour, montait dans la brise; on changeait les nattes: les poupes devenaient avants, et Paofaï, sa grande pagaie sur l'épaule, passait d'un bout à l'autre et reprenait la route.--Mais soudain, le toéraü fraîchit. La mer s'enfla, devenue verte et dure.

On serra les nattes.--Le vent siffla dans les haubans. La mer grossit. Les lames sautaient du travers sur la première coque, la cinglaient d'écume, éclaboussaient les entretoises en secouant la coque jumelle. Les attaches des traverses fatiguaient beaucoup, grinçaient, forçaient et fendaient les ponts.--Ceux qui n'ont pas couru la mer-extérieure et qui ne sont jamais sortis des eaux-du-récif, ne peuvent pas savoir ce que c'est.--Pour soulager le navire, on dressa, bout aux vagues, les deux proues. Les provisions se trempèrent d'eau saumâtre. Puis la carène gauche creva deux bordés et remplit. Les femmes, armées de bols, s'employaient à épuiser. La mer leur couvrait le dos, giclait contre les mâts et ruisselait dans l'entre-coque en clapotant sur les poteaux du toit. Un souffle hargneux arracha les nattes. Alors seulement Paofaï commença de s'étonner.

Certes, il ne craignait rien de la mer. Par lui-même et par ses ancêtres, il en était le familier, le fétii. Il honorait, comme pères éloignés, deux atua marins et deux requins-dieux; et son inoa personnel, il l'avait échangé avec ces hardis poissons ailés qui peuplent les embruns. Mais les esprits, par le moyen de certains présages, lui avaient promis une mer bienveillante, des vents amis: et voici que les eaux s'emportaient autour de lui, et que les vents jouaient et mordaient comme des anguilles capricieuses!--Térii n'était pas moins inquiet. Il percevait, aussi clairement que dans le ventre divinatoire d'une truie, combien la tempête était châtiment et menace. Si loin que l'on pût fuir, il n'espérait plus dépouiller sa faute: les dieux et leurs ressentiments ne changent donc pas avec les ciels qui changent?--Il eut peur. Ils eurent peur. Et, comme roulaient de plus fortes vagues, les femmes, accrochées au pont, glapirent toutes ensembles.