Les Immémoriaux

Part 6

Chapter 63,720 wordsPublic domain

--«Nous irons vers la montagne! Cette nuit est la nuit attendue!»

Et, vêtu comme jadis du maro sacerdotal, peint de jaune et poudré de safran, précédé de porteurs-de-torches, entouré de fétii, acclamé par des centaines de gens frénétiques, il ordonna la marche au prodige.

* * * * *

D'abord, il fallut franchir la puissante Vaïraharaha, dont le cours inégal déconcerte les riverains. Puis la Vaïhiria vint couper le passage. Le sentier disparut. Térii tourna sa face droit sur la montagne, et chemina le long du torrent. On connut alors son dessein de monter au lac, dont les bords sont fertiles en merveilles. Mains tendues, l'inspiré devançait tous les autres qui se coulaient aveuglément, parmi les fourrés, dans la trouée de ses pas. Derrière eux s'apaisait la grande voix du récif. Pas un bruit, que le gémissement des herbes piétinées: les longues vallées où rôdent les esprits sont dépeuplées de vivants, et muettes.

Bien que le temps des sécheresses fut établi depuis une lunaison et dix nuits, les eaux tombées des nuages confluaient encore. Elles emplissaient les troncs juteux des arbustes, pénétraient les larges feuilles grasses; et les tiges gluantes, brisées au passage, laissaient couler une salive claire. L'eau divisait les roches, polissait les cailloux ronds. L'eau jaillissait du sol en sources vives, et pleuvait, à lourdes ondées, du premier firmament. L'eau bruissait, courait, giclait en surabondance. La terre détrempée, fangeuse et molle, refusait de porter les hommes: leurs pieds s'enlisaient. Il fallut, à l'encontre du flot qui bouillonnait sur les poitrines, remonter à même le creux du torrent.

La Vaïhiria précipitait sa course, plus mobile, plus hâtive, plus jeune, dévalant par grands bonds saccadés. C'était un corps-à-corps incessant des marcheurs avec la vivace rivière. Elle glissait entre les pas, ainsi qu'une anguille preste. Parfois aussi, les genoux énormes des montagnes s'avançaient contre elle, se fermaient pour l'étrangler au passage. La vallée se barrait d'une muraille on eût dit moins pénétrable qu'une enceinte de lieu sacré. Mais l'insaisissable esquivait l'obstacle, tournait les roches et se dérobait en ressauts imprévus. Et la ravine, un instant élargie, se refermait plus loin sur la mobile rivière qui palpitait encore, ondulait, frétillait, fuyait toujours.

Térii, depuis un long temps, perçait la route. Il appesantit ses pas. Les fidèles accoururent. D'aucuns prirent la tête, et coupaient, à grandes morsures de haches de fer, les troncs et les membres d'arbres. Une dernière fois la Vaïhiria surgit d'un fourré sombre et disparut. On s'en prit à la montagne. Les pierres boueuses, ébranlées par les pieds et les mains des premiers à l'escalade, roulaient en sursautant sur les suiveurs, qui trébuchaient. Mais on reconnaissait vite, à tâtons, les rocs les plus fermes, et quelles tiges, aux solides racines, pouvaient prêter appui.

Enfin, dans un dernier coup de jambe donné sur la terre humide, comme les reins se dressaient, ayant dompté la dernière colline, le lac, à travers un treillis de feuillées apparut, immuable, silencieux et froid.

* * * * *

Térii choisit sur le bord un monticule isolé. Il avait dépouillé toute fatigue et toute peur. Les paroles prestigieuses bourdonnaient en sa tête. Il dit, comme avait dit Téaé:

«_Creusez dans la terre un trou pour planter un grand arbre..._»

On se hâta: il descendit en invoquant Té Fatu, le maître, avec des parlers suppliants. Il se tenait immobile, bras levés, jambes droites.

Ses compagnons s'écartèrent, afin de ne point mettre obstacle au labeur divin; aussi pour n'être pas frôlés dans le sombre par les esprits rôdeurs. Comme le prodige pouvait tarder et que la pluie est incessante sur le lac, ils s'empressèrent d'élever des abris, les dressant à l'encontre du vent qui s'épand de la vallée Papénoo; et ils attendaient, pleins de foi. Peu à peu, la fatigue les gagna. Le sommeil vint.

Térii veillait, enfoui jusqu'aux genoux dans la terre. Il espérait de toute son ardeur; il se crispait sur le souvenir du vieux Téaé; il s'inquiétait: en quel arbre, ou bien en quel être allait-il se changer? Les entrailles lourdes, il épiait le durcissement de ses jambes, la rudesse imminente de sa peau. Sans quitter la posture prescrite il pencha la tête et se mordit le bras: la chair était souple encore, et sensible à ses dents. Puis il s'affirma que ses pieds fouillaient la terre, comme des racines, et les soupesa d'un effort anxieux: ses pieds restaient libres. Il écouta l'ombre à l'entour: les faré bâtis à la hâte étaient silencieux; le lac, les montagnes, les arbres et les hommes, dormaient.

Il leva les yeux: Hina-du-ciel, vêtue de nuages roussâtres, promenait dans le firmament tourmenté sa face immortelle. Les nuées blondes passaient vivement devant elle en troublant sa lueur: Térii douta que les dieux fussent propices. Indécis, il rêvait, le regard perdu. Jamais peut-être il n'avait aussi longuement contemplé le visage de la nuit ni tous les êtres environnants. Seuls les étrangers ont cet usage de considérer les montagnes nocturnes en proférant des mots sans valeur: «Beau! Splendide...!» Ou bien de s'étonner sur la couleur rouge du ciel à la tombée du jour, ou de flairer avec délices les odeurs exhalées de la terre, ou de suivre dans les nuages le contour des sommets, avec de grands gestes des bras. En même temps, leur visage s'éjouit comme si dans les monts, les airs, les nuées, ils discernaient de merveilleux aspects.--Que peut-on chercher autour de soi, sinon des présages? Leurs yeux perçoivent peut-être des visions et des signes qui échappent aux yeux maori? Térii s'efforçait à deviner ces signes.

Le lac lui apparut sans limites et sans fond. Dans l'obscur, surgissaient les croupes de montagnes assombries par les taillis. De pâles filets fluides, miroitant sous Hina, ruisselaient des épaules de la terre, et venaient se perdre dans les eaux froides. Très haut, les nuées accrochées sur les crêtes, nivelaient tous les sommets. D'autres nuages couraient dans le ciel, et leur ombre sur le lac volait comme un coup d'aile brune. Térii frissonnait sous leurs caresses impalpables. Du sol, où plongeait son corps, des haleines montaient, et les gouttes de pluie moites qui détrempaient ses épaules allaient rejoindre la sueur du sol.

Sans doute, rien du prestige ne se trahissait encore. Tous ses membres vivaient toujours à part de la nuit, à part de la terre et des arbres...--des arbres! des arbres!--ses fétii, ses compagnons de veille et de miracle! Il sourit à ces divagations. Non: ce n'était pas le prodige attendu. Pourtant, quoi donc se révélait ainsi? Car des souffles vivants, exhalés par tous les êtres à l'entour, le pénétraient doucement: l'onduleux dépli des montagnes coulait en lui par ses regards; les odeurs, le silence même s'animaient de palpitations inconnues. Des parlers obscurs et doux; d'autres sentiments plus indicibles tourbillonnaient dans sa poitrine. Un charme passa dans sa gorge et ses paupières. Soudain, sans effort ni angoisse, il pleura. Nul ne lui avait révélé ces pleurs sans cause, excepté pour des rites. Il dit: «Pour imiter les nuées...» et il s'étonna d'avoir parlé.

Et très loin de ces mondes familiers, de ces terres vivantes si proches de sa chair et de tous ses désirs, il entrevit le Rohutu promis, mais froid, mais lugubre, et morne, et si hasardeux!--Voici que l'esprit, dès la mort, plongé dans les ténèbres, et aveugle, s'en irait vers les deux pierres ambiguës, à Papéari de Mooréa. A tâtons l'âme déciderait sa future existence en touchant l'un des rochers: la pierre Ofaï-pohé tuait sans retour. La pierre Ofaï-ora ouvrait la route vers le champ de délices. Toujours aveugle, l'âme dérivait, à l'aventure, escortée d'indifférents atua, suivie de milliers d'autres âmes incertaines. Sur les rives, en courant, elle cueillait le parfum tiaré dont certaines senteurs, au hasard encore, étaient mortelles, et la replongeaient dans la nuit. Même, les esprits des plus mauvais, agrippés en chemin par les impitoyables justiciers, revêtaient leurs propres cadavres, et par trois fois on grattait jusqu'aux os leurs chairs décomposées et toujours vivantes!

Le haèré-po frémit dans son corps. Il haletait; mais sa gorge ne pouvait plus crier. Il regardait toujours éperdûment. Il flairait. Il écoutait. Il épiait--mais quoi donc changeait en lui! Il résistait et se révoltait... Soudain, surgit dans ses entrailles,--et plus violent que l'emprise d'un dieu,--un amour éperdu pour son île, la Tahiti-nui de ses jours terrestres, pour la mer-du-récif, la mer-abyssale, les autres ciels, les autres terres, pour tout cela qui se dérobait à lui, qui fuyait ses yeux, ses mains...--Ha! il mourrait à tout cela? Dans un grand effort, il souleva ses pieds restés vifs; il secoua ses membres, humains encore; il retrouvait tout son être d'homme, resté homme, et le ressaissait. Puis, étreint d'une peur sans nom, il bondit hors du trou, creva le fourré derrière lui, s'y vautra, heureux de manger le sol et de courir et de vivre encore et enfin. Par grands sauts joyeux il échappait à ses fidèles, aux dieux, aux prodiges promis.

* * * * *

Bien avant le jour, les disciples de Térii guettaient le tertre isolé. La forme du vivant se confondait avec les arbres sombres. On le devinait toujours immobile: «bras levés, jambes droites». Certains se hasardèrent. C'étaient les plus enthousiastes et les mieux confiants. Ils contemplèrent, avec un dépit, la place déserte, et ils riaient, dans leur embarras.--Cependant, on ne pouvait désappointer le peuple, ni compromettre, par avance, sa ferveur pour de nouveaux inspirés! Il convenait de façonner vite un prodige: les uns voulaient planter là quelque feuillage et le donner en vénération. D'autres n'osaient; mais, choisissant un bloc de pierre grise crevassé d'empreintes imprévues, ils le roulèrent au bord du trou; puis, éveillant la foule avec de grands cris, ils proclamèrent l'excellence et les pouvoirs de leur maître, qu'un atua des nues, Oro, véritablement, avait emporté sur ses épaules.

La foule admira.--Comme tous avaient froid sous la pluie de l'aurore, ils songèrent au retour. Afin que l'aventure ne fut point inutile aux appétits des vivants, on cueillait çà et là, le féi qui remplit cette vallée, et l'on pourchassait les cochons sauvages.--L'histoire prestigieuse se répandit sur le contour de l'île. Des gens avisés prétendirent monter au lac, et voir, et flairer: on les mena vers la pierre insolite. Mieux que les autres, ils reconnurent les signes formidables que le pas du ravisseur avait frappés sur la roche. Se prosternant, ils adoraient le vestige du dieu.

LES MAITRES-DU-JOUIR

L'homme au nouveau-parler promena des regards clignotants sur la foule et commença de discourir aux gens du rivage Atahuru:

--«Le dieu a tant aimé les hommes qu'il donna son fils unique, afin que ceux qui se confient en lui ne meurent point, mais qu'ils vivent toujours et toujours.»

On entendit cela. Ou plutôt on crut l'entendre: car l'étranger, se hasardant pour la première fois au langage tahiti, chevrotait ainsi qu'une fille apeurée. Le regard trouble et bas, les lèvres trébuchantes, les bras inertes, il épiait tour à tour l'assemblée, ses quatre compagnons et les deux femmes à peau flétrie qui les accompagnaient partout. Il hésitait, tâtait les mots, mâchonnait des vocables confus. Néanmoins on écoutait curieusement: le piètre parleur annonçait ce que nul récitant n'avait jamais dit encore: qu'un dieu, père d'un autre dieu, pris de pitié pour des vivants, livra son fils afin de les sauver! que ce fils, cloué sur un arbre au sommet d'une montagne, mourut abandonné des siens; que depuis lors tous ses disciples--bien qu'assez pervers et méprisables--sont assurés, s'ils se confient en Lui, de le joindre dans une demeure divinement joyeuse et comparable aux plus beaux faré de chefs. Ce nouvel atua, l'étranger révélait son nom: «Iésu-Kérito».

Des gens allaient se récrier; quand le discoureur, plus habile, affirma fortement que les vivants des terres Tahiti, Mooréa, Raïatéa, ne naissent pas moins que les Piritané, enfants de ce Iésu; et que, si les nouveaux venus s'aventuraient dans ces pays aussi lointains de leur propre pays, c'était pour enseigner à tous l'amour de l'atua bienfaisant, et le chemin de cette vie qui ne doit point finir.

Alors, on dévisagea l'orateur. Son récit devenait imprévu, certes, et singulier, plus que toutes les chansons familières aux matelots blêmes--dont la langue pourtant est vive, et les parlers ébahissants. Les dieux, dans les firmaments du dehors, s'inquiètent donc des hommes maori? Jamais les atua sur les nuages de ces îles, n'ont eu souci des peuples qui mangent au delà des eaux! Quant à «cette vie qui ne doit point finir», on savait, sur la foi des Dires conservés, que Té Fatu, le maître, la déniait à tous, malgré les supplications de Hina:

«_Sois bon_», murmurait en implorant la douce femme lunaire...

«_Je serai bon!_» avait concédé le Très-Puissant. Néanmoins meurent les hommes, et meurent les bêtes à quatre pieds, et meurent les oiseaux, et meurent toutes choses hormis les regards de Hina. Pour les esprits: qu'ils aillent,--esprits des Arioï, des chefs et des guerriers,--tourbillonner parmi les nues dans le Rohutu Délicieux. Le sort des autres, qu'importe aux dieux de tous les firmaments?--Voilà ce qu'ignorait sans doute l'étranger naïf, qui se risquait à de telles promesses.

Malgré qu'elle parût bien incroyable, on s'intéressait à l'histoire. On se murmurait des paroles intriguées: le dieu avait sauvé les hommes... quoi donc! les hommes étaient-ils en danger? menacés de famines? de noyades sous toute la mer gonflée contre eux? ou peut-être, coupables de sacrilège?--Haamanihi survint qui se vantait déjà comme le disciple attentif des ingénieux Piritané. Il devinait l'embarras de la foule et l'exposa au surprenant parleur, en termes réfléchis: qu'avaient-ils commis de si épouvantable ces humains dont on racontait le sort, et quelle faiblesse nourrissait en vérité ce dieu, pour qu'il abandonnât son fils à la colère... d'autres dieux plus forts, sans doute?

L'étranger répondit longuement, en mesurant toutes ses paroles, et l'on comprit ceci: le père de Iésu, le grand atua Iéhova, ayant façonné des humains, un mâle et une femelle, tous deux l'insultèrent en mangeant un certain fruit. Il en devint si courroucé que tout eût péri sous sa colère s'il n'avait laissé mettre à mort, pour s'apaiser lui-même, son fils très-aimé, lequel d'ailleurs ne pouvait pas mourir.

--«Aué!» soufflèrent avec admiration des récitants de rang quatrième, réjouis par la bonne histoire: le dieu n'était pas débile, ainsi qu'on avait cru: il se manifestait féroce; et sa férocité surpassait tous les caprices et toutes les colères des atua connus;--même de Tané, même de Ruahatu--puisque les offrandes coutumières à ceux-ci: perles, hommes, chèvres et fruits, n'avaient pas suffi à le rassassier,--mais seule la mort d'un autre dieu! Il en imposait, vraiment. On se prit à le respecter d'avance. Cependant, d'autres écouteurs, et surtout les manants sans oreille et sans mémoire, et qui n'avaient pu comprendre, ne s'en émerveillaient pas moins. Mais un porte-idoles de bas ordre, chassé de son maraè, on le soupçonnait de frayer avec les méchants esprits tenta de se divertir. Le grand-prêtre le confondit:

--«Les haèré-po mêmes ne pourraient point expliquer, sous un parler clair, pourquoi l'immensurable Mahui, fils du monde, coupa jadis en deux morceaux le monde maternel pour en former les cieux et les rochers! Il n'est pas bon de refuser croyance à des récits obscurs: et ceux-là sont très beaux. On les conservera parmi les Mots-à-dire.» Lui-même se promit de les raconter à grands gestes dans les fêtes qui viendraient.

Puis, afin d'honorer ses hôtes et de les retenir en sa vallée, il conclut, avec noblesse:

--«Nous avons célébré, voici deux lunaisons, la fête des Adieux à nos esprits. Invoquez donc en paix les vôtres, et commencez le sacrifice. Où sont les offrandes?

--Les offrandes?» Les étrangers croisant des regards furtifs dénoncèrent un grand embarras. L'un d'eux voulut expliquer:

--«Le dieu que nous servons ne réclame point d'offrandes... il lui suffit de l'amour de ses enfants.» On ne put croire. Haamanihi insinua:

--«Tu as sans doute négligé de les préparer. Moi et mes gens y pourvoierons. Combien de cochons pour célébrer ton rite?»

L'étranger ne répondit pas sans détours. En vérité, il se dérobait! Mais le grand-prêtre d'Atahuru n'entendait pas omettre un culte si avantageux pour sa rive; à tout le moins, nouveau. Il reprit, plus pressant, avec une âpreté presque menaçante:

--«C'est insulter les dieux que de leur mesurer les dons. C'est insulter les dévots assemblés que de leur mesurer les rites!» Et il attendit.

Les autres restaient indécis, et celui qu'on nommait Noté,--l'orateur aux yeux clignotants,--murmura sur des mots Piritané:--«N'est-ce pas un signe de la volonté du dieu que ces gens-là réclament, sans le savoir, le «repas du seigneur!» Ses compagnons semblèrent approuver.--«Mais avant tout, écarte-moi cette foule. Tu resteras seul avec nous, dans le faré que voici... Les autres pourront, s'ils le désirent, nous regarder de loin.» Et il se réfugia dans une hutte délabrée.

Haamanihi approuva cette prudence, et qu'il fût choisi, lui seul. Peut-être les étrangers craignaient des avanies: le tumulte et les menaces dans la fête des adieux aux esprits les inquiétaient encore? Il fit donc reculer la foule, et pour la mieux contenir il tendit, d'arbre en arbre, des tresses de roa en les déclarant tapu. Parmi les spectateurs, il reconnut des desservants et quelques haèré-po du maraè tout proche, dont les terrasses culminantes montaient, par-dessus les têtes, à moins d'un jet de fronde. Alors soudain il s'inquiéta: quelle témérité que la sienne, à faire voisiner des dieux si différents, ou du moins leurs fidèles; et quelle menace que des rites qui jamais n'avaient ensemble frayé, ne devinssent tout à coup néfastes aux dévots des deux partis: aux fils de Oro comme aux enfants de Iésu.--Mais il se reprit, ricanant par dedans lui-même: les atua sont gens paisibles, et fraternisent bien mieux entre eux, dans les régions supérieures, que leurs prêtres ne s'accordent autour des autels! Hiè! en vérité les dieux restent inoffensifs et calmes jusqu'au jour où à force d'objurgations importunes on les tire de leur divine paresse pour les mêler aux luttes des hommes, les conjurer de ruses, les supplier de meurtres, et réduire leurs immenses volontés à s'entremettre parmi les petites querelles des vivants!

Rassuré, il revint auprès des étrangers:--«Maintenant» disaient ceux-ci, «laisse-nous chanter les louanges de Iésu.» Sitôt, un péhé grêle et lent qui semblait plainte de vieillard, plainte exhalée du bout des lèvres, tomba des maigres poitrines. Les souffles sortaient courts et rauques. La foule, à distance, prit pitié de ces voix d'enfants et s'amusa de ces efforts. Des femmes, assises sur la plage, en cercle, avaient tourné l'oreille vers les pauvres cadences; elles y mélangeaient leurs souples mélodies. Quelques tané les entourèrent. Le chant indécis des hommes blêmes renaissait avec plus de carrure dans les bouches maori, et s'ennoblissait d'ornements imprévus: de cris sourds, poussés d'une haleine régulière; de beaux sons clairs, tenus très aigus, qui rejoignaient d'autres sons plus aigus encore, comme implorés par les premiers, et sur lesquels, de toute la force des gosiers s'épandaient les voix sans contrainte. Au hasard naissaient les paroles sur les lèvres promptes: elles évoquaient des danses et des joies. Ainsi l'assemblée en fête célébrait dignement les dieux insolites, comme on avait, sur la terre Matavaï, dédié leur faré-de-prières, au long des nuits, par des enlacements.

Cependant, à une pause, l'étranger se fit encore entendre. Mieux confiant, il disait sur des mots non chantés:

--«Je te remercie, maître Kérito, de pénétrer le cœur de ces pauvres ignorants, et qu'ils mettent cet empressement à louanger ton nom!

--Comment appelles-tu ce péhé que tu viens de chanter?» interrompit Haamanihi.

--«Ce n'est pas un péhé pour danser ou pour boire, comme les vôtres», dit Noté, «mais nous appelons cette prière un «hymne» au Seigneur.

--Un hymne?» répéta le grand-prêtre. Les gens de la foule qui ne pouvaient plier leur langue à ce parler dur, balbutiaient:

--«C'est un himéné... himéné.» Dès lors, tous, les chants se nommèrent ainsi.

* * * * *

Sur des tréteaux les étrangers disposaient des pièces de bois minces qu'ils recouvraient de nattes fines. Ils préparaient le rite: le repas des dieux, peut-être. Aussitôt, Haamanihi se leva, vif et colère malgré sa jambe énorme. Il sauta parmi les assistants et cria des injures en désignant les filles; les chassa comme des poules, les pourchassa plus loin encore. Beaucoup s'attardaient. Il s'emporta contre elles.

Noté arrondit ses yeux clairs et demanda la raison du courroux subit: pourquoi renvoyer les épouses? A son tour le grand-prêtre s'étonna:--«Se peut-il que des hommes dignes, des chefs, surtout des gens qui parlent aux dieux, tolèrent qu'une femme, être impur et profanateur, vienne souiller un festin de sa présence obscène! Tu les repousses de ton navire quand elles dansent pendant le jour de ton seigneur, et tu permettrais...

--Vos femmes et vos filles», répondit Noté, «sont comme vous-mêmes enfants de Kérito. Elles auront droit, comme vous, dans quelques lunaisons, à partager le rite.» Haamanihi, stupéfait, laissa revenir les femmes.

--«Mais, où sont tes offrandes, enfin!» reprit-il, en considérant les apprêts de la fête. Il savait la coutume des étrangers: d'élever, au-dessus du sol, les aliments qu'ils avalent ensuite par très petits morceaux. Or ces tréteaux et ces bois que Noté appelait une «table pour la nourriture», se montraient dépourvus, jusque-là, de toutes victuailles,--ou si peu chargés! Voilà qui décevrait fâcheusement les affamés d'Atahuru dont les troupes équivoques, toujours en quête de festins solennels, surveillaient l'issue du sacrifice pour s'en disputer les vestiges, et mesuraient, par avance, la ripaille à venir: les dieux nouveaux semblaient gens d'importance,--à considérer les gros bateaux de leurs disciples, et les armes: le festin offert en leur nom, par ces disciples mêmes, il s'imposait qu'il fut plantureux.

--«Voici le repas préparé», dit Noté. Haamanihi ne vit point autre chose que des fruits de uru[4], maladroitement rôtis, et, dans des vases transparents, qu'il savait fragiles, une boisson rouge semblable, pour ses vertus excitantes, au áva piritané. Il enveloppa les maigres offrandes d'un regard commisérateur:--«Est-ce là tout le repas du dieu?» La foule s'agitait en ricanant. Des murmures dépités grondèrent. On ne pouvait croire à une telle misère, ou bien à une telle avarice! Haamanihi, de nouveau, s'offrit à suppléer à cette indigence qu'il sentait compromettre fort le prestige étranger. Noté s'irrita:

[4] Arbre-à-pain.

--«Qu'avons-nous besoin de nourriture grossière et de remplir nos entrailles, comme vous dites, nous auxquels le mets de l'esprit est réservé!» Puis, debout au milieu des autres, il prit en ses mains le fruit de uru, changea sa figure, leva les paupières et considéra le toit du faré.--Etait-ce la coutume des inspirés dans son pays? Enfin il prononça:

--«Iésu prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le rompit et le donna aux disciples en disant: Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il prit ensuite une coupe, et après avoir rendu grâces il la leur donna en disant: Buvez ceci tous, car ceci est mon sang, le sang de l'alliance qui est répandu...»