Les Immémoriaux

Part 5

Chapter 53,740 wordsPublic domain

D'abord, leurs pas étaient lents, car les étoffes lourdes. Puis trois jeunes hommes, saisissant le coin flottant des parures, tirèrent. Les filles tournoyaient sur elles-mêmes. Les nattes longues démesurément se déroulaient en changeant de couleur: blanches, rouges, blanches et rouges encore. On les dévidait à grandes brasses. Le dernier pli vola: les filles, nues, dansaient plus vite. Le chef agréa l'offrande, et s'emparant des précieuses tapa, laissa les femmes à ses gens.

Des battements sourds, roulant dans les rumeurs, grondèrent: les tambours appelaient aux danses. Un frémissement courut dans toutes les cuisses, à leur approche. Leurs sonneurs,--vieillards aux yeux morts,--palpaient avec adresse, du bout des doigts, les peaux de requins tendues sur les troncs creux: et leurs mains écaillées voletaient, comme de jeunes mains vives sur un ventre d'épouse. Aussitôt, les couples se dressèrent. Les femmes--poitrines échevelées sous les fibres jaunes du révaréva, tempes cerclées de couronnes odorantes--avaient noué étroitement leurs hanches d'une natte mince, afin d'étrangler, sous le torse immobile, ces tressaillements dont sursautent les genoux. Les tané se paraient de coquillages miroitants, d'agrafes nacrées, de colliers mordant la nuque. Ils tenaient leur souffle, tendaient les reins et écarquillaient leurs oreilles: un coup de tambour les décocha.

Tous, d'abord tournés vers le meneur-de-danses, imitaient ses gestes,--dépliant les bras, balançant le corps, inclinant la tête et la relevant avec mesure. Puis, à tout petits pas précis et vifs, comme s'ils piétinaient sur les orteils, ils approchèrent jusqu'à se flairer. Les visages restaient impassibles; les paupières des femmes, baissées: il convient, pour un temps, de cacher ses désirs. Brusquement, sur un batté bref, tout se tut; tout cessa.

Une femme sortit de la foule, ajusta ses fleurs, secoua la tête pour les mieux fixer, fit glisser sa tapa roulée, et cria. Les battements recommencèrent. Jambes fléchies, ouvertes, désireuses, bras ondulant jusqu'aux mains et mains jusqu'au bout des ongles, elle figura le ori _Viens t'enlacer vite à moi_. Ainsi l'on répète, avec d'admirables jeux du corps,--des frissons du dos, des gestes menus du ventre, des appels de jambes et le sourire des nobles parties amoureuses,--tout ce que les dieux du jouir ont révélé dans leurs ébats aux femelles des tané terrestres: et l'on s'exalte, en sa joie, au rang des êtres tapu. A l'entour, les spectateurs frappaient le rythme, à coups de baguettes claquant sur des bambous fendus. Les tambours pressaient l'allure. Les poings, sonnant sur les peaux de requins, semblaient rebondir sur la peau de femme. La femme précipitait ses pas. Des sursauts passaient. La foule, on eût dit, flairait des ruts et brûlait. Les reins, les pieds nus, s'agitaient avec saccades. Les hommes, enfiévrés, rampaient vers des compagnes. Parfois, les torches, secouées, jetaient, en pétillant, un grand éclat rouge. Leurs lueurs dansaient aussi. Soudain la femme se cambra, disparut. Des gens crièrent de plaisir. Dans la nuit avancée, des corps se pénétrèrent. Les flammes défaillaient; l'ombre s'épancha.

Alors, la confusion des nuits sans Hina devint effarante. Au hasard, dans les ténèbres, vaguaient des chants dispersés, des appels, des sanglots et des rires repus. Tous les peuples, dans tous leurs langages, poussaient d'incertaines rumeurs: sur la rive sourdait la colère des Paümotu réclamant on ne savait quels esclaves. Un parti d'Arioï déplorait avec gémissements l'en-allée sans retour de Tupaïa, l'Arii des prêtres; et leurs mots désolés roulaient, comme des pleurs, de toute la hauteur des voix. Les femmes, durement secouées, exhalaient des plaintes ambiguës. Un chien hurla. Mais les haleines fléchissaient. Les poitrines s'épuisaient. Les hanches secouées retombèrent. La nuit se prit à désirer l'aube. Sur les vivants abreuvés de jouir, descendit, des montagnes endormies, un grand souffle affraîchissant.

* * * * *

Un silence. Un tumulte: des cris rauques, bondissant dans la vallée, emplirent toute la plage. Pesamment des gens se dressèrent pour écouter: et des Nuù-Hiviens parurent dont les hurlements sans nom faisaient ce nouveau vacarme. Ils couraient comme des crabes de terre, et les torches qu'ils agitaient semblaient folles elles-mêmes. On reconnut: c'étaient ces hommes qu'un navire d'étrangers avait munis de la boisson brûlante... Ils se heurtaient, s'injuriaient. L'un d'eux se mit à larmoyer. Les autres se moquèrent. Il se précipita, et, d'un coup de hache, fendit une mâchoire. On s'écartait. Il revint, s'acharna, écrasa une tête. Il pleurait toujours.

--Eha! qu'était donc cette ivresse inconnue qui, loin d'apaiser les membres comme l'ivresse du áva maori, pousse au meurtre et rend stupide et fou?

Mais tous les yeux, lassés, s'abandonnèrent. L'homme furieux s'allongea parmi ses compagnons, paisiblement. Le matin parut.

LE PRODIGE

Térii fuyait sur le récif. Il avait à grand'peine échappé à la foule hargneuse. Hagard et haletant, il détalait sans trêve. Des balafres brûlantes, poudrées de safran, coupaient son visage. Ses couronnes flétries glissaient de la tête aux épaules. Son maro déchiré dénudait ses cuisses, et, trempé d'eau de mer, collait aux genoux qui s'en embarrassaient. Une vague s'épaula, frémit, et lui vint crever sur la tête: il roula, piqué par les mille pointes de corail vivant qui craquaient dans sa peau. Se redressant, et sautant pour esquiver une autre vague, il s'effrayait: c'était là jadis un châtiment de prêtre impie!... Des haèré-po, même des sacrificateurs, avaient dû, pour des fautes moindres, courir tout le cercle de l'île. On les voyait, assaillis par la houle, franchir en nageant les coupures du récif, reprendre pied et s'élancer encore, harcelés de gens en pirogues qui brandissaient des lances. Térii sentit que sa fuite douloureuse était une première vengeance des dieux rancuniers;--mais il trouva bon qu'elle offrit, à la fois, un moyen d'échapper aux poursuites: nul ne se risquait, derrière lui, dans la mer obscure.

Le récif, après un grand détour, revenait côtoyer les terres. Le fugitif interrogea la nuit: tous les chants étaient morts,--mangés par le vent, peut-être? Des lueurs éparses vacillaient seules par instant. Alors, il souffla. Puis, incertain, lourd de dépit et défiant l'ombre, il vint rôder aux abords de la fête, parmi les couples endormis.

Le firmament nocturne blêmissait. Dans l'imprécise clarté nouvelle, Térii heurta des corps étendus. Pas un ne s'éveilla: il reconnut les guerriers Nuú-Hiviens et s'étonna de les voir appesantis et veules: le áva maori ne donne point, aux vivants qui sommeillent, ces faces de cadavres ni cet abêtissement... L'un d'eux, le front ouvert, n'était plus qu'un mort en vérité. Un autre qui se vautrait à son flanc, le tenait serré comme un fétii.--Rien à redouter de ceux-là! Térii les enjamba. Il piétinait des monceaux de vivres à demi dévorés, des cochons dépouillés, prêts pour la cuisson, des noix de haàri éventrées, des colliers et des parures pour la danse.

Un clair rayon de jour éveillé dansa sur les cimes. Dans la fraîcheur du matin, des femmes se dressèrent. Leurs yeux étaient pesants; leurs gestes endoloris de fièvres amoureuses. Mêlées aux hommes qui, cette nuit-là, les avaient enlacées, et nues sous les fleurs souillées, elles étendaient les bras, s'écrasaient le nez et la bouche de leurs paumes humides, et joyeuses dans l'air froid, frissonnaient en courant à la rivière. Térii se souvint que sa dernière épouse avait paru dans la fête: elle reposait près d'un façonneur-de-pirogues. Il la secoua. Tous deux coururent s'ébrouer dans les eaux de la grande Punaáru. Puis, vêtus d'étoffes abandonnées, ils marchaient vers ce coin du ciel d'où souffle le maraàmu-sans-trêve, pour regagner, comme on regagne un asile, la terre sacrée Papara.

* * * * *

Ils cheminaient sans paroles. Le sentier ondulait selon la forme du rivage. Soudain, il fonça vers la montagne comme s'il pénétrait en elle. Les rochers broussailleux proéminaient sur la grève, et la base du mont, excavée d'une arche béante, semblait s'ouvrir vers le ventre de la terre. Des franges de fougères humides comblaient la bouche immense d'où s'exhalaient des souffles froids. Nul bruit, que le clapotement rythmé de gouttelettes claquant sur des eaux immobiles. Térii connut alors qu'on frôlait, de tout près cette fois, non plus du lointain de la mer-extérieure, la grotte redoutable Mara: mais ce lieu, frappé de tapu, réservait un refuge possible: le fuyard, malgré sa peur, creva les feuillées: la caverne parut.

Les yeux emplis de soleil, il ne vit rien, d'abord, que le grand arc sombre enveloppant des profondeurs basses perdues au loin dans une nuit. Il frissonna quand l'eau, plus froide que celle des torrents, lui mordit les pieds. Ses yeux raffermis discernaient lentement des formes dans l'ombre: des rochers; d'autres encore, plus lointains, et, vers l'extrême reculée de la grotte, un pli obscur où la muraille allait rejoindre la face de l'eau. Autour de lui claquaient toujours les gouttelettes répétées, régulières, qui suintaient de la voûte. La colline, chargée d'eau, suait par toute son assise, et son flux mystérieux, disaient les prêtres, balançait les gonflements du lac Vaîhiria, perdu très haut dans sa coupe de montagnes...--«Reste-là», cria une voix.

Térii aperçut parmi des rocs dont les contours figuraient un homme, un homme qui s'efforçait à imiter ces rocs, par son immobilité. On eût dit l'image droite et dure d'un tii taillé dans la montagne. Et il se souvint: la grotte Mara faisait la demeure de Tino l'inspiré; et celui-ci, pour la rendre inaccessible, répandait de terrifiants discours. Tino avait sans doute abandonné la fête avant que survint la nuit de l'aube, et, sitôt passé le souffle du dieu, ressaisi l'asile terrestre.

--«Que fais-tu, toi?» hasarda le voyageur.

L'autre ne parut point entendre, ni bouger, ni parler même. Cependant, on répondit:

--«J'obéis à Oro-atua. Je me change en pierre.» La voix roulait, grondait, rebondissait plusieurs fois avant de s'éteindre.

Térii voulut toucher et flairer le faiseur-de-prodiges. Il entra dans l'eau gluante et se mit à nager. L'ombre s'approfondit autour de lui. Le fond de la caverne reculait à chaque brasse. L'homme au rocher restait très proche, à la fois, et très lointain. Un coup d'œil en arrière, et Térii mesura la clarté du jour qui s'éloignait: la voûte tout entière parut peser sur ses épaules, et clore, ainsi qu'une paupière insupportable, le regard du ciel. Angoissé, le nageur se retourna, hâtivement, vers le bord. La voix ricanait:

--«Eha! l'homme qui pagaie avec ses mains, sous la grotte Mara! l'homme qui veut serrer l'eau dans ses bras et compter les poissons sur ses doigts! La fierté même! Prends une pirogue!»

Térii oublia tous les tapu, et qu'un dieu, peut-être, habitait là. Il saisit une pierre. Elle vola, parut effleurer la voûte, et puis creva l'eau tout près de la rive: elle n'avait pas couru la moitié d'un jet de flèche.

--«Hiè!» se moquait encore la voix. «Les souffles dans la grotte sont plus forts que tes cailloux... Voici ma parole: la grotte Mara est tapu: les souffles sont lourds et mauvais: les souffles sont lourds...» Et après un silence: «Va-t'en, toi! Va-t'en, toi! je me change en pierre...»

Térii regagna le sentier. Rêveur, il essuyait dans l'herbe ses pieds chargés de fange. Puis il reprit sa route dans la grande lumière. Tétua cheminait toujours à son côté; et le récif, l'éternel compagnon des marches sacrées, le châtiment des prêtres oublieux, grondait avec une longue menace. Le soir venait. Les crabes de terre, effrayés par les pas, fonçaient dans leurs trous en y traînant des palmes sèches qui craquaient.--Les errants allaient encore: à la nuit tombée ils s'arrêtèrent: la vallée Papara ouvrait son refuge devant eux. Mais le haèré-po n'en venait point à s'apaiser: la voix entendue sonnait encore à ses oreilles.

* * * * *

Des nuits nombreuses avaient fui, et Térii n'osait plus reprendre, auprès des sacrificateurs, sa place au maraè. Il ne s'aventurait plus en allées nocturnes, et ne franchissait même pas sans effroi le seuil de sa demeure. Tous les jours il se désappointait. Ses rêves ambitieux: l'accueil des Arioï, les offrandes du peuple dévôt, la montée triomphale à ces terrasses dont il frôlait à peine les derniers degrés, tout cela s'était enfui de son espoir en même temps que les mots rebelles échappaient à ses lèvres, sur la pierre-du-récitant! Il sentait un autre homme surgir en lui, et se lamenter sans cesse: un homme malheureux et las. Auparavant, ses peines, il les recouvrait de pensers joyeux, et elles s'endormaient; ou bien elles mouraient d'elles-mêmes en son esprit. Maintenant son chagrin était plus tenace, ses regrets constants. Il ne pouvait plus les jeter par-dessus l'épaule comme font les pêcheurs d'une pêche empoisonnée. Mais ces regrets pesaient sur lui, le harcelaient et s'enfonçaient jusque dans ses entrailles. Il sursautait durant le temps du sommeil, déclarant l'obscurité trop grande, et retournait, en quête de rêves apaisants, sa tête douloureuse sur le coussin de bois qui lui meurtrissait la nuque. Le jour, il languissait, appesanti, sans désirs, sans joies d'aucune sorte. Par-dessus tout la crainte lui vint que Pomaré, dont il avait irrité l'orgueil en confondant l'histoire des Ancêtres, ne lui dépêchât, par son véa-de-mort, ces pierres arrondies et noires qui désignent les victimes. Alors, on l'assommerait à l'improviste d'un coup de massue, et son corps, traîné par les porteurs-d'offrandes, tomberait du haut de l'autel dans le charnier mangeur de cadavres.

Chaque matin, sortant d'un assoupissement équivoque, il retrouvait sa tristesse assise au bord de sa natte et plus fidèle qu'une épouse. Il s'indignait qu'elle ne fût pas envolée: c'est le propre des étrangers seuls, de se plaindre plusieurs nuits sans répit; de verser des larmes durant des lunaisons entières! Les hommes de Tahiti ne succombent pas, d'habitude, à ces sortes de fièvres. Il est vrai que les étrangers recourent, pour s'en guérir, à d'incroyables remèdes: voici qu'un marin Piritané, ayant pris un grand chagrin à voir s'enfuir la femme qui dormait avec lui, ne parlait plus, et ne voulait pas d'autres compagnes. Un jour, on le trouva suspendu à la grosse poutre de son faré, le cou serré dans sa ceinture d'étoffe, le visage bleu. «Il est fou», songeait Térii, «de vouloir s'en aller de la vie parce que l'on n'est point satisfait des jours qui passent et qui s'en iront, certes, d'eux-mêmes!» Et il s'efforçait d'imaginer d'autres fêtes, encore, et d'autres épreuves, dont il sortirait, cette fois, triomphant. Mais il retombait plus lourdement dans le dépit du passé. Il y décelait la malfaisance des hommes au nouveau langage: leurs dieux avaient surpris ses menées: ils accablaient l'incantateur!

Des échos le hantaient aussi de sa rencontre, sous la grotte, avec l'inspiré de Oro. «Je me change en pierre», avait proclamé la voix. Térii se souvint que les hommes, sous le secours des dieux, peuvent dévêtir la forme humaine et se parer de telle autre image. Ainsi, disait-on, pendant une saison de dure famine, le vieux Téaé, prêtre et Arioï, s'était offert à sauver son peuple. Oro l'avait transfiguré, après des rites, en un grand arbre fécond. Des paroles rythmées contant l'histoire prodigieuse, et que l'on disait sur un mode enthousiaste, venaient chanter sur les lèvres du haèré-po:

«_Or, Téaé, comme l'île avait faim, réunit les hommes de sa terre, les hommes maigres et desséchés; les femmes aux mamelles taries; et les enfants pleurant pour manger.

--E aha! Téaé.

Téaé leur dit:--Je vais monter dans la vallée. Je dirai vers Té Fatu le maître, des parlers puissants. Allons ensemble dans la vallée.

--E rahi! Téaé.

Ils le suivirent. Les torrents avaient soif, et la grande Punaáru descendait, goutte à goutte, dans son creux de cailloux secs. Derrière eux venaient des cochons maigres, réservés pour la faim des derniers jours.

--Ahé! Téaé._»

Voilà qui n'était point trop hasardeux à tenter! Térii, s'imagina, par avance, guider allègrement lui-même quelque foule espérante. Il prolongea sa rêverie:

«_Comme ils arrivaient au mont Tamanu, qui est le ventre de l'île, Téaé leur dit: creusez dans la terre un trou pour y plonger un grand arbre.

--A rahi! Téaé.

Et Téaé descendit dans ce trou. Il invoqua Té Fatu le maître avec des parlers suppliants. Il se tenait immobile, bras levés, jambes droites.

--Ahé! Téaé._»

Térii se répéta: «_bras levés, jambes droites..._» Etait-ce une posture d'ancien inspiré? sans doute, et favorable au prodige: car le prodige se manifestait:

«_Voici que le torse nu se durcit autant qu'un gros arbre. La peau devint écorce rude. Les pieds, divisés, s'enracinèrent dans le sol ingrat. Plus que tout homme le vieillard grandissait.

--E ara! Téaé.

Ses deux bras devinrent dix bras. Puis vingt, puis cent, puis des centaines. Pour ses mains qui étaient mille, c'étaient mille feuilles palmées offrant aux affamés de beaux fruits inconnus.

--Ataé! Téaé.

Les gens de Tahiti s'en rassasièrent, disant: cela est bon. Car cet arbre fut le Uru[3], qui depuis lors nourrit la grande île, et la presqu'île, et les terres au-dessous de l'horizon.

--Aué! Téaé._»

[3] Arbre-à-pain.

Pourquoi donc, espérait Térii, ne pas tenter aussi quelque aventure prestigieuse, et se remettre en grâce auprès du peuple toujours accueillant aux faiseurs de prodiges?--Quant aux prêtres, qui regardent d'un mauvais œil les exploits divins accomplis sans leur aide, on mépriserait leur ressentiment.

«Je me change en pierre», avait crié la voix sous la caverne. Il désira se changer en arbre. Cette pensée lui semblait parfois désir d'insensé ou de petit enfant qui se croit, dans ses jeux, transformé en chien ou en chèvre. Mais un tel espoir, seul de tous les autres, l'assérénait un peu; il s'y raccrochait comme aux pirogues défoncées qui surnagent à peine, et qu'on sent couler sous le poids. Il lui devenait décidément insupportable d'être en butte aux railleries des porteurs-d'idoles, des manants; et qu'on le désignât de l'un à l'autre pour celui qui avait «oublié les Mots».

Il dit à sa femme son dessein d'accomplir un prodige. Elle s'en égaya beaucoup:--«Je veux bien de toi comme tané», reprit-elle avec moquerie, «et non pas comme un fruit bon à manger!» Puis elle s'empressa de tout dénoncer à ses compagnes.

* * * * *

De bouche en bouche passaient les paroles prometteuses du haèré-po coupable. Tout d'abord, les fétii de la terre Papara vinrent considérer ce prêtre comme on entoure un insensé qui divague. Mais, hormis cette histoire, ses entretiens semblaient d'un sage. On disputait avec lui sans désir de le voir se dérober, et l'on s'en retournait indécis. Car c'est être bien avisé, que de discerner, en une nuit, l'homme réfléchi, d'un autre qui s'égare: lorsqu'un dieu vient s'en mêler... éha! il faut encore plus de subtilité! A tout hasard on vénéra le dieu. On s'empressa donc autour du nouvel inspiré. Les railleries s'apaisèrent. Des femmes l'entouraient, et les vieillards ne lui parlaient plus qu'avec les grands mots antiques. De jeunes garçons ne le quittaient pas. Ils veillaient sur ses moindres discours, les retenant dans leur mémoire ainsi que surhumains, pour se les transmettre pieusement.

L'œuvre annoncée Térii ne se hâtait point de la réaliser. Repu d'hommages et d'offrandes, il se reprenait à vivre gaîment. Il ignorait l'issue réelle de l'imprudente promesse. Les disciples nouveaux le pressaient d'affirmer ses pouvoirs: il répondit, en considérant Hina: que les temps du ciel n'étaient encore pas favorables. Ainsi, il jetait avec profondeur des parlers obscurs, comme les maîtres conseillent d'en mêler parmi les desseins ambigus. Puis il feignit de discourir en dormant; car il savait combien la voix d'un rêveur étonne les gens éveillés. Une nuit, où on l'avait pressé davantage, il proclama d'un accent mesuré:--«_L'Homme deviendra différent de l'Homme, au temps ou les Chiens de l'Aurore monteront plus haut, dans le ciel des étoiles, que les Six-petits-Yeux._» Il tenait cela pour impossible, et espérait écarter l'épreuve. Décidément on s'irrita. Il dut fixer la nuit du prodige à la première lune de la première lunaison.

* * * * *

Elle arriva très vite, la nuit du prodige. Comme Térii frottait des bois secs afin d'en tirer du feu, il entendit un grand tumulte. On criait son nom: «Eha! Térii! Eha! le haèré-po! La lune va monter! N'oublie pas!»

--«Cette lune n'est pas bonne», assurait-il encore, bien que perdu tout espoir de reculade. Et il détestait l'enthousiasme des hommes pour tout ce qui lève leur curiosité, et qu'ils saluent du nom de divin par dépit de leur ignorance...--«Aroha!» disaient les arrivants respectueux, «Aroha pour l'inspiré!--Tu es le grand inspiré sur la terre Papara.--Oro atua va parler à travers tes dents! E ahara! C'est le dieu... Roule-toi sur le sol et nous te porterons.--Mords-nous et nous te donnerons nos membres.--Prends nos femmes, nous dirons: nous sommes contents!»

Tous ensemble hurlaient:

--«Tu as promis, Térii!

--C'est vrai», soupirait l'autre avec amertume, «je suis inspiré et je leur dois un prodige.»

La foule se pressait, heureuse de se donner un maître de plus--bien qu'on en connût de nombreux, déjà, sur toute la grande île. Les gens de Papara, surtout, renchérissaient, en raison de la gloire attendue:

--«Tino a disparu! Tino s'est changé en pierre sous la grotte Mara! Térii, que feras-tu dans la terre Papara? Prends courage! nous irons avec toi dans la nuit. Nous soutiendrons tes forces avec des chants et des rites! Quand tu seras mort, ou bien transfiguré, alors on dira ton nom dans les récits répétés.» D'avance, ils composaient sur un mode glorieux, le péhé pour les funérailles:

«_Tino s'est changé en pierre, mais Térii à Papara a mieux fait encore!_»

Une femme s'approcha:--«J'étais privée d'enfants. J'ai dormi près du faré de celui-là: je serai mère!» Une autre:--«Mes entrailles étaient mêlées dans mon corps, et Térii, en me pressant le ventre, m'a guérie!»

Térii s'étonnait lui-même de ces pouvoirs nouveaux. Une troupe de suppliants l'entoura.--«Mes yeux se couvrent--Mes os me font mal--Dis les signes qui défendent contre les atua-requins!» Tous ils se tournaient vers lui, se pendaient à ses gestes, à ses lèvres efficaces, à toute sa personne guérisseuse. On lui amena une fille de Taïarapu que de jeunes hommes avaient emportée dans la brousse. Elle demeurait percluse depuis l'effroi de ces enlacements brutaux. Ses yeux imploraient. Térii, comme faisaient les maîtres, palpa les jambes fléchies, en agitant ses lèvres au hasard: d'un bond la fille fut droite, et dansait dans sa joie de l'inespérée guérison. Térii se troubla: il accomplissait donc ce qui échappe aux efforts des autres hommes! Lui, le haèré-po oublieux chassé du maraè, il dominait sur la foule, il protégeait, il guérissait...

Alors, obéissant en vérité à un être nouveau qu'il subissait, plus fort que lui-même, et qui pénétrait en lui, il s'enroula fièrement le bras gauche de la tapa blanche, signe du dieu descendu. Puis redressé, confiant en la force survenue, il fixa le troupeau des suppliants: on palpitait sous son regard. En retour, il sentit, des innombrables yeux ouverts dans l'ombre sur ses yeux, monter une foi sans limites, une certitude des choses inouïes qu'il devait accomplir. Ses prophéties, ses paroles d'aventure, il les avait jetées dans la foule, comme à travers la brousse on disperse les folles semences de l'aüté: et voici que ses paroles ayant germé, se multipliaient inespérément dans la foule! Ces gens l'appelaient Oro transparu. Il devenait Oro. Son cœur bondissait. Jamais encore il n'avait frémi de la sorte. Il pouvait tout. Il cria: