Les Immémoriaux

Part 3

Chapter 33,663 wordsPublic domain

Les hommes blêmes s'empressaient autour de cette bâtisse. Ils descendaient en grand nombre du navire, débarquant ces outils de fer brillant qui façonnent le bois comme une mâchoire écorce le uru; ces haches effilées dont le tranchant vient à bout des plus gros arbres; ces clous jaunes qui unissent, mieux que des tresses napé, les bordages de pahi. Térii s'étonnait que l'on confiât à des serviteurs d'aussi précieux instruments. Mais il s'indignait à voir ces serviteurs charger des fardeaux sur leurs têtes--et la tête est sacrée! Quel mépris de soi-même nourrissaient-ils, ces hommes bas, pour s'infliger une aussi grave insulte!

Incessamment, les petites pirogues rondes et creuses, par où les étrangers atterrissent, retournaient au navire et s'emplissaient encore. Sans bruit ni confusion, avec des gestes adroits, chacun venait prendre, aux flancs du grand faré, sa part de travail: et chacun travaillait! Autour d'eux, les serrant de près, les riverains considéraient avec étonnement ces gens blêmes, qui, depuis douze journées, persistaient dans leur œuvre.

--«Douze journées!» Térii, incrédule, regarda l'interlocuteur. C'était un possesseur-de-terres, de corpulence noble, digne de foi. Sans perdre de l'œil les amusantes allées des hommes singuliers, il renseignait complaisamment le haèré-po:

--Tout d'abord, on leur avait offert main-forte, à ces étrangers agités. Les hommes robustes, ceux qui vont récolter les régimes de féï, roulaient, à leur intention, des troncs d'arbres. Les plus habiles façonneurs-de-coques, fiers de leur emploi, équarrissaient avec ardeur. Des manants tressaient les fibres du haari pour assembler la toiture, et des pêcheurs, courant sur le rivage, aidaient au déchargement des bateaux.

Ainsi le temps de deux journées. Vers la troisième nuit, on s'étonna que l'ouvrage ne fût point terminé. Puis on attendit des présents d'amitiés de ces gens-là qu'on avait traités en amis. Ils distribuèrent des grains brillants, des étoffes et des clous, mais réclamaient avec âpreté deux haches disparues. Haamanihi les rapporta: il les avait choisies, assura-t-il, pour les semer dans la terre, en offrande à Hiro: le Dieu les aurait fait germer.--Au cinquième jour, l'œuvre n'avançait plus. Les assistants défaillaient, et surtout l'enthousiasme. Puis les étrangers proposèrent deux pièces d'étoffes à chaque fétii. Personne n'en voulut. Mais eux-mêmes se démenaient davantage: «comme ils font toujours...», conclut le possesseur-de-terres.

Cependant, les riverains de Matavaï devisaient par petits groupes, mangeaient, regardaient, riaient, devisaient encore.--Térii se promit de les imiter durant une lunaison, pour surveiller à loisir les manœuvres hostiles. Mais tous ces entretiens laissaient fort indécis les pensers de ses entrailles.

* * * * *

Le soir tombait. Les étrangers, emportant leurs précieux outils, regagnaient la grande pirogue noire. Alors, à la fraîcheur de la brise terrestre, les interminables parlers nocturnes passèrent librement de lèvres en lèvres. On s'égayait des nouveaux-venus; on marquait leurs gestes étroits et la rudesse de leur langage. Peu à peu les gens se coulaient au pied de la bâtisse, déroulaient des nattes et s'étendaient, non sans avoir palpé les recoins où découvrir peut-être quelque débris de métal dur, oublié. Des torches de bambous s'allumaient, dont les lueurs fumeuses allaient, dans le sombre alentour, jaillir sur la muraille blanche. Des femmes, accroupies sur les talons, les paupières basses, la gorge tendue, commencèrent à chanter. L'une, dont la voix perçait les autres voix, improvisait, sur les immuables mélodies, une parole neuve reprise avec entrain par ses compagnes. De robustes chœurs d'hommes épaulaient ses cris, marquaient la marche du chant, et prolongeaient sourdement, dans l'ombre, la caresse aux oreilles épanchée par les bouches harmonieuses: on célébrait les étrangers blêmes sur un mode pompeux à la fois et plaisant.

Dans un silence, Haamanihi harangua la foule. Il invitait à servir les hommes au nouveau-parler:--«Il serait bon de leur offrir de grands présents. Que les porteurs-de-féi devancent le jour, et montent recueillir des fruits; qu'ils amarrent des cochons-d'offrande. En dépit d'autres dons les accepteront-ils, ces étrangers qui refusent des femmes! Voici: dix hommes de la terre Papénoo marcheront à la montagne et rapporteront vingt régimes de féï. Dix autres hommes de la terre Arué pêcheront avec des torches, dans la baie. Quand les Piritané auront achevé leur faré-de-prières, et qu'ils sacrifieront à leurs atua, eh bien! on redoublera les présents!» Le chef de Papénoo se leva:--«Il est bon que dix hommes de la vallée courent avant le jour dans la montagne...» Un prêtre de Piraè haranguait ses compagnons. Dans la foule, des gens empressés criaient aussi:--«Il est bon de récolter du féi pour les étrangers...». Puis, un à un, les chants s'éteignirent. La nuit étendue, plus froide, coulant un alanguissement sur les visages, assourdit bientôt les parlers des vivants.

Des couples unis avaient trouvé refuge dans l'enceinte étrangère. Comme ils s'enlaçaient, leurs halètements de joie, frappant les sèches murailles, s'épanouirent dans l'ombre qui leur répondait. L'air immobile et sonore, enclos dans le grand faré vide, s'emplissait de murmures, de souffles, de sanglots et de râles qui sont les diverses petites voix de la volupté. Tout cela plaît à l'oreille des dieux, à l'égal des plus admirables discours. Car tout homme, quand surgit le désir de son corps, et quand il le nourrit, se hausse à la stature des dieux immenses; et ses cris de plaisir consacrent autant que des cris de victimes: ce qu'ils imprègnent devient impérissable. Ainsi, selon les rites, on consacrait la demeure des dieux survenus.

Lorsque le jour parut, tout dormait, et toutes les promesses. Mais déjà s'éveillaient les étrangers et leur incessant labeur. Avant une demi-lunaison, le faré piritané s'ornerait peut-être de feuillages, de mâchoires et de plumes. Les étrangers le dédieraient à nouveau pour quelque esprit, avec des cérémonies qu'on ne peut imaginer... Térii se dressa parmi les premiers, car il redoutait de prolonger ses rêves au milieu de ceux-là qu'il avait maléficiés. Il tentait même à se dissimuler, quand, au sommet de la colline en surplomb, des messagers se dressèrent, agitant des palmes frémissantes: ils précédaient la venue de l'Arii. Le voyageur se retint pour épier tout ce qui s'en allait suivre.

Pomaré le jeune parut, porté sur les épaules de robustes serviteurs, qui, se relayant sous le noble fardeau, couraient sans trêve. Son épouse avançait de même, et comme le sentier dévalait très vite sous les pas des porteurs, on la voyait étreindre des genoux la nuque du manant, afin de ne pas vaciller en arrière. La foule s'écarta. Les messagers étalèrent des nattes. L'Arii prit pied, de la sorte, sans toucher la terre indigne.

Alors il dévisagea les hommes blêmes, qui lui rendirent tous ses regards. Ils s'étonnaient sans doute qu'un chef se montrât si différent des autres chefs, avec cette peau noirâtre, ces lèvres grosses, ce nez écrasé, et sans rien de la majesté d'allure coutumière aux vrais Arii de Papara!--Nul ne parlait. On s'observait ainsi que des guerriers avant le premier coup de fronde. Pomaré considérait à la dérobée le navire. Haamanihi surprit sa curiosité, et tout aussitôt cria par noblesse, en langage tahiti:

--«Le grand Arii veut quitter ses demeures semblables aux Nuages, et voler, sur l'Arc-en-ciel, jusqu'à la pirogue étrangère. Ainsi l'ordonne le Tonnerre de sa voix.»

Puis il avoua--avec une moindre dignité:

--«Celui-là veut aller sur votre pirogue...»

--Bien», dit le chef des étrangers, «qu'il nous accompagne, là...» Il montrait un bateau creux et rond, fort petit.

--«Non!» Les pieds sacrés ne pouvaient effleurer que la pirogue sacrée, l'Arc-en-ciel. Elle reposait au fond de la baie sous des abris frappés de tapu. A tout hasard, des pêcheurs en lancèrent une autre: il suffisait de la consacrer sous le même nom pour lui donner les mêmes prérogatives. Pomaré consentit à y prendre place. La femme suivit. Haamanihi ne quittait point ses amis. La foule nageait. Térii, comme les autres, filait sur l'eau.

Chemin faisant, l'un des étrangers questionnait assez naïvement le grand-prêtre. Il s'étonnait des vocables pompeux dont on use envers un chef.

Haamanihi le regarda longuement, non sans un mépris:--«Et toi, parles-tu vers tes maîtres avec la même voix que tu prodigues à tous les autres? Homme ignorant, malgré que tu me paraisses grandement ingénieux!--Mais tout ce qui regarde la majesté de l'Arii, ses membres, ses oreilles, la lumière de ses yeux, les moindres parties de son corps, ses vêtements, son nombril, sa démarche, ses actions, et les paroles de ses entrailles, et toute sa personne... mais cela exige des mots réservés à Lui seul! Si tu le salues, ne dis pas «Aroha!» comme au simple prêtre, mais «Maéva!» Si tu fais sa louange, si tu le supplies, si tu le nommes heureux à la guerre et puissant auprès de ses femmes, même si tu le déclares menteur et lâche, tu dois employer le mot noble.

--Tu m'enseigneras donc les mots nobles,» répondit l'étranger avec douceur. Haamanihi réfléchit, le temps de pagayer trois ou quatre fois; puis, sentant éveillé le bon vouloir de l'autre, il songeait à lui glisser une habile requête, à propos de ce mousquet... Mais on accostait le navire. Le chef étranger monta rapidement. La pirogue Arc-en-ciel louvoyait avec méfiance à quelques longueurs. On lui fit signe, elle vint ranger le flanc élevé: le grand Arii s'apprêtait à bondir vers le ciel, quand un bruit étonnant l'étourdit. Il retomba sur le balancier, stupéfait comme le manant frappé d'un coup de massue. Il se tenait tout prêt à sauter à l'eau, à fuir. La personne sacrée soufflait de peur.

Haamanihi le rassura, en criant que c'était là salut de bienvenue des étrangers vers le grand Arii:--«Ils disent que dans leurs îles on s'adresse de la sorte aux grands chefs, par la voix des gros mousquets.

--Bien! Bien!» reprit Pomaré. La crainte envolée, il s'enorgueillit d'être traité, par les arrivants, comme un maître en leur pays. Néanmoins il observa qu'un salut de ce genre--un seul--lui serait satisfaisant. Puis il monta pesamment à bord.

La troupe curieuse se répandait partout. On admira vivement que les profondeurs du navire pussent contenir tant de choses et tant d'hommes.--Mais, où donc se cachaient les femmes étrangères? Elles n'apparurent que de loin, se distinguant aisément de leurs tané par les vêtements d'abord, leurs chevelures et leur maigreur. Immobile et grave, Pomaré considérait tous ces gens avec indifférence. Le chef étranger lui offrit de descendre dans le creux du bateau. L'Arii ne parut point y mettre de hâte. Il se refusait, sans doute, à courber sa tête sous des planches assemblées... Mais son épouse, par un autre passage, l'avait précédé. Il entendait ses rires et ses paroles satisfaites, et se résolut à la rejoindre.

Pour fêter la présence de Pomaré, les étrangers répandaient avec largesse cette boisson qui brûle et rend joyeux. Eux-mêmes prétendaient s'abstenir. Peut-être en réservaient-ils l'usage à leurs rites solennels et secrets. Haamanihi n'ignorait point les merveilleux effets qu'on pouvait attendre de ce áva, plus rude et plus âcre que tous les áva maori; et il supplia pour en obtenir encore:

--«J'ai besoin de courage!» affirmait-il, «de beaucoup de courage: j'ai deux, hommes à tuer pour le sacrifice de cette nuit.»

Les étrangers frémirent en manifestant une stupide horreur. Mais Pomaré, gaîment, s'était emparé du vase allongé contenant la précieuse boisson:

--«Donnez-moi votre áva piritané... Nous sommes fétii, maintenant!» On répondit:

--«Cette boisson-là n'est pas bonne pour les chefs; elle rend malade; elle trouble la vue et la démarche...

--Pas bonne pour les chefs? Pas bonne pour les autres? Je la boirai donc à moi tout seul, comme ceci.» Et Pomaré s'en emplit la bouche. Ses yeux roulaient et larmoyaient. Il toussa beaucoup, et soudain, frappa violemment de sa tête--semblable au faîte d'un mont--les poutres du navire! Or, ses gens, le considérant avec scandale, s'apprêtaient à calmer sa digne violence... le chef riait au contraire! Puis il reprit une grande majesté, et gravit les degrés de bois--taillés pour un enfant--qui menaient au toit du bateau. Alors il désira danser un peu et commença le ori dans lequel on chante: _Aué! la femme est_... mais Haamanihi l'arrêta:

--«Les Piliers de ton corps ne te porteraient pas! Tu as bu le áva des étrangers. Prends garde! Et dirige bien, où tu marches, les Eclairs de tes yeux! Eha! l'Arc-en-ciel!» Déjà le chef avait sauté au hasard dans un pahi de manant, et il réclamait à voix forte:

--«Le salut! Le salut! comme aux Arii Piritané!»

Il attendit avec défiance et fierté que la voix du gros mousquet tonnât de nouveau. Alors il s'étendit, comme ensommeillé, dans le creux de la pirogue. Son épouse pleurait de dépit: elle voulait dormir avec un prêtre étranger. Haamanihi, seul, qui n'avait pas bu selon la soif de son gosier, implorait encore, en s'en allant, «la boisson qui donne le courage...»

Puis, l'Arc-en-ciel, poussé par les pagayeurs du chef, gagna rapidement la terre. Le grand-prêtre, pour la seconde fois, s'irritait de ce navire mystérieux, inquiétant et paisible, où l'on n'obtenait même pas le áva brûlant; il s'étonnait de ces prêtres à qui suffisait une épouse, et des atua inconnus dont ils se disaient les annonciateurs. Il les jugea néanmoins d'une puissance neuve, et capables de l'aider en la reconquête de ses biens: il résolut de les servir.

ORO

Le temps des pluies prenait fin. Oro, par sa présence au firmament de l'île, avait fécondé la grande Hina-terrestre, et s'en allait, imperturbable, avec son cortège de nues, vers d'autres terres, ses autres femelles, pour les féconder aussi. Il convenait de pleurer sa retraite; car le Resplendissant, jaloux d'hommages, aurait pu s'attacher à des pays plus dévots, et tarder en son retour.--Ainsi jadis, affirmaient les gens de Nuú-Hiva: le soleil-mâle n'avait point reparu. Mais l'homme Mahui, plus fort que tous les hommes, poursuivant l'atua vagabond jusque par les confins du monde, avait saisi les cheveux de lumière, et fort heureusement ramené le soleil dans le ciel Maori,--où il le fixa par des nœuds.

C'était aux Arioï, issus de Oro, que revenait le soin de ces lamentations d'absence. Ils sanglotaient donc, pendant les nuits prescrites, avec une grande dignité. Néanmoins, comme le fécondateur, en s'éloignant, dispensait à ses fidèles de surabondantes récoltes, on pouvait, sans l'irriter, mêler à la tristesse rigoureuse cette joie des sens agréée par lui en guise des plus riches offrandes: on pouvait s'éjouir sans scrupules. Et Térii prenait pitié de ses frères dans les autres îles, qui, de ce double rite, se réservaient les seules douleurs.

Il attendait ces fêtes avec hâte, se flattant d'y obtenir enfin, par son impeccable diction, le rang quatrième entre les haèré-po--ce rang que distingue le tatu de l'épaule: car il négligeait, maintenant, comme inutiles à sa mémoire assurée, les faisceaux, les baguettes, et les tresses que l'on accorde aux nouveaux récitants. Parfois, malgré l'incantation, des craintes indécises le harcelaient, comme des moustiques importuns. Voici qui l'irritait par dessus tout: le maraè de Papara n'était point, cette saison-là, désigné pour l'assemblée. Les prêtres d'Atahuru s'étant faussement prévalus d'une majesté plus grande, Pomaré, dont ils étaient le meilleur appui, n'avait pu les récuser. Mauvais présage, et nouveaux sortilèges! Térii n'entrevit donc pas sans inquiétude le véa-des-fêtes, envoyé par l'Arii vers le cercle de l'île, passer en proclamant aux chefs, aux possesseurs de terres, aux manants, la célébration, sur la rive Atahuru, des adieux solennels aux esprits.

* * * * *

Ceint du maro jaune, l'annonciateur courait sans trêve. A son approche, on flairait le sol, en tombant, visage bas. Nul ne hasardait un murmure aussi longtemps que s'entendaient craquer, sous ses pieds, les feuilles sèches. Mais le vêtement divin empêtrait l'homme dans son élancée: il l'avait jeté sur ses épaules: rapide et nu, il levait haut les palmes messagères qui frissonnaient au vent de sa course.

* * * * *

Dès l'aube de fête descendaient de l'horizon, sur la mer, les pirogues houleuses, pressées, déchirant les vagues. Des banderolles tendues entre des perches claquaient dans la brise. Les chants des femmes, les cris des pagayeurs, les aboiements des chefs de nage excitant à forcer, les clameurs des riverains partis à la rencontre, bruissaient au loin parmi d'autres rumeurs plus graves: l'invocation d'arrivée, entonnée par les prêtres de Oro. Leur flotille, sainte par excellence, était partie, voici trois nuits, de la terre Raïatéa: elle accourait; mais leur pirogue maîtresse devait, avant toute autre pirogue, entrer dans les eaux-du-récif.

En ces lieux déconcertants, la ceinture de corail se coude brusquement vers la terre. Les flots du large, roulant sans obstacle, viennent crever sur le sable brun et s'épanouir en arcs d'écume jusqu'au pied du maraè. Cela désappointait Térii, plus familier des lagons silencieux. Son trouble s'accrut. Il parcourait d'un regard craintif les terres élevées environnantes: rien encore, sinon des présages hostiles: la Punaàru, invisible dans son creux, cheminait péniblement, à demi desséchée. Les deux mornes qui l'enserraient n'étaient pas également couverts de nuages. Il pleuvait dans la vallée. Mais la brume détrempée au large découvrait, plus menaçante encore, la terre Mooréa, mordant le ciel horizontal.

La grande pirogue doublait de vitesse. Elle vint, avec un crissement sec, enfoncer dans le sable ses deux coins de bois acérés. Les proues jumelles fouillaient le sol comme des groins de cochons mâles, cependant que la mer, battant leurs flancs, les soulevait de secousses haletantes. On sauta sur le rivage pour étayer le pahi: les porteurs d'idoles, avec de grands respects, débarquaient à travers l'embrun les images des dieux. Les autres atterrissaient en jetant des saluts, des souhaits, des rires. Seuls demeuraient au large les quatre navires d'offrandes qui réclamaient, sans toucher le sol, d'être portés jusqu'au parvis réservé.

Aussitôt, les veilleurs dans la montagne avaient, à grands cris, dénoncé la marche du cortège. A leurs voix, les hauteurs dominant la rivière se couvraient de longues files de gens. Ils débouchaient par les ravins et, pour plus grande hâte, cheminaient au milieu même des ruisseaux. Alors ils vacillaient sur les galets arrondis. La vallée, qui, longtemps avant le corail, s'épanouit largement, les vomissait en flots sur la plage. Pour la plupart, c'étaient ces manants d'épaisse carrure, voûtés par les fardeaux quotidiennement soulevés et que le port des gros régimes de féï a bossués aux épaules et à la nuque de proéminences molles. Ils portaient, en présents pour les atua, de plantureuses grappes rouges, des bananes, des racines mûres de taro. Les mieux avisés, cependant, n'avaient choisi que d'immangeables fruits verts. Ils diraient, avec astuce, en les dédiant au fécondateur: «C'est tout ce qu'il nous est possible, Oro, de t'offrir. Mais reviens promptement parmi nous; donne-nous une autre récolte, et abondante: nous pourrons alors te repaître plus dignement!» Ainsi, sans privation de soi-même, on inciterait le dieu pour les saisons à venir.

En même temps, de tous les coins des vents, irruaient les peuplades foraines venues des îles sœurs, et que l'attrait des belles fêtes attire et englue comme l'huile nono les mouches de marais. Tous ces gens étaient divers de tailles, d'allures, de cheveux et de couleurs de peaux. Agiles et bruyants, les hommes de Nuú-Hiva en imposaient aux autres par le belliqueux de leurs gestes. De farouches rayures de tatu bleu, barrant toute la face, leur enfonçaient les paupières et démesuraient le rictus qui fait peur à l'ennemi. Ils agitaient avec prestesse d'énormes massues habilement entaillées. Chaque figure incrustée sur leurs membres signifiait un exploit.--Plus bruns, desséchés par l'eau salée, les marins d'Anaa, l'île basse, se tenaient à l'écart, et défiants un peu. Leurs femmes étaient fortes, dont les torses musculeux tombaient sur des jambes petites. Comme elles partageaient les rudes travaux des hommes, pêchant et plongeant aussi, la salure marine avait parsemé leurs peaux d'écailles miroitantes, et leurs yeux, gonflés et rouges, brûlés par les reflets du corail, s'abritaient mal sous des cils endoloris. Beaucoup de ces gens, mutilés par les voraces atua-requins, balançaient gauchement des moignons sanieux. Sevrés de bonne chère, ils admiraient tous les merveilleuses provendes inconnues à leurs appétits. Chez eux, sur les récifs ras comme un pont de pirogue, sans rivières, sans flaques d'eau pour la soif, on se contentait des fruits du haari, et de poissons. Ici, les plaisirs du manger semblaient chose coutumière. Des mets extravagants, que l'on supposait nourriture divine et seulement exister dans les récits d'aventures, emplissaient de nombreux paniers, pendaient aux mâts, aux branches, aux épaules; on en tirait aussi des cachettes souterraines. Le pays était bon!--D'autres voyageurs, encore, se pressaient, mais ceux-là venus des îles froides. Les plus grêles d'entre eux, les plus blêmes, avaient, depuis cinq nuits, débarqué d'un navire étranger pêcheur de baleines. Ils s'émerveillaient des grands arbres et des faré hautement charpentés, et ne concevaient point que l'on pût, dans un seul tronc, creuser un pahi tout entier. Mais ils souriaient de mépris vers les tii aux yeux plats, aux torses roides, qui jalonnent les vallées:--«Ce sont des petits d'atua! Nous avons, sur notre terre, des images taillées dans des blocs de montagne. Elles sont très énormes. Cent hommes ne pourraient maintenant les dresser. Il y en a des milliers. Nous les jetons à bas». Ils ajoutaient avec orgueil: «Notre île se nomme: Nombril-du-monde.» On ignorait ce pays.

Et ces peuples errants, accourus par les chemins des eaux de derrière le firmament visible, s'entendaient néanmoins comme des frères séparés par aventure, et qui se retrouveraient. Tous les mots dont ils désignaient les êtres autour d'eux, le ciel, les astres, le culte et les tapu, ces mots étaient frères aussi. Chacun sans doute les disait à sa manière: le rude prononcer des gens d'Anaá et de Nuú-Hiva--qu'ils appelaient Nuku-Hiva--heurtait les molles oreilles des Tahitiens beaux parleurs. Ceux-ci roulaient volontiers sur la langue les syllabes qui frétillent. D'autres glapissaient avec le creux de leur gosier. Mais on oubliait ces discords, et, de part et d'autre, on échangeait de longs appels de bienvenue.

* * * * *

Un silence lourd comme le ciel nuageux tomba soudain sur la foule. Les clameurs des hommes fléchirent, et la triple sonorité sainte--voix du récif, voix du vent, voix des prêtres,--s'épanouit seule dans la vallée. Le cortège se mit en route: les Maîtres-du-jouir, et devant eux Haamanihi, le menaient avec une grande majesté.

Derrière marchaient les chefs, les promeneurs-de-nuit, les sonneurs de conque marine, les sacrificateurs et les gardiens-des-images. Bien haut sur la marée des épaules se balançaient les Plumes Rouges, simulacre du dieu;--et si prestigieuses, que Hiro jadis avait couru le monde à les poursuivre, que Hina pleura durant cinq nuits leur envolée, que l'on passait une vie de vieillard à guetter, sans le tuer, le surprenant oiseau qui leur prêtait naissance! Tous ensemble, les prêtres et les Plumes, accédèrent à l'enceinte sacrée. Le peuple se rua sur les barrières, et le rite annuel déroula ses gestes immuables.