Les Immémoriaux

Part 2

Chapter 23,635 wordsPublic domain

Cependant, pour en finir avec les ennemis inattendus, il résolut d'employer contre eux son épouse: marquée de signes au ventre et au front, enjolivée de couronnes et de colliers parfumés, et les seins parés, elle irait vers ces hommes en provoquant leurs désirs: sans méfiance, ils dormiraient près d'elle. Mais elle, aussitôt,--l'ornée-pour-plaire devenue incantatrice--se lamenterait sur ces étrangers comme on se lamente autour des morts: ils mourraient avant qu'elle soit mère.

* * * * *

Comme il regagnait son faré, Térii entr'aperçut, derrière le treillis de bambous, une ombre peureuse que sa venue mettait en fuite. Il connut que la femme Taümi, une fois encore, s'était livrée de soi-même à quelque Piritané. Car elle maniait une hache luisante, réclamée pour prix de ses embrassements, et qu'elle se réjouissait d'avoir obtenue si vite: sa mère suivait les hommes à peau blême en échange d'une seule poignée de clous.

Mais le haèré-po s'irrita. Il entendait disposer selon sa guise, comme il convient, des ébats de sa compagne: et Taümi, souillée par ces ébats non permis, ne pouvait plus porter les sorts. Il la frappa donc violemment, la menaçant de mots à faire peur. Elle riait. Il la chassa.

Ayant ainsi fortement manifesté sa colère et son dépit, Térii s'apaisa. Puis il se mit en quête d'une nouvelle épouse pour cette nuit-là et pour d'autres nuits encore.

LES HOMMES AU NOUVEAU-PARLER

Térii, paisiblement, avait repris ses allées dans la nuit. Et son corps d'homme vivant n'avançait point d'une démarche moins sûre que les pensers de son esprit, qui le conduisaient désormais sans une défaillance, par les sentiers broussailleux du passé. Cependant il désira connaître les ennemis de sa race, et quel avait été contre eux le succès du maléfice.

Or, parmi les pirogues étrangères--issues d'autres firmaments, d'autres mondes, peut-être--qui en grand nombre atterrissaient à l'île, la dernière, plus que toute autre, avait inquiété les gens du rivage Atahuru: elle n'était point chargée de ces jeunes hommes turbulents et irascibles, armés de bâtons luisants qui frappent au loin, avec un grand bruit. Nul de ses guerriers ni de ses chefs n'avait mis, dès l'arrivée, pied à terre. Mais des chants en descendaient, monotones, sur des paroles aigres. On y voyait des femmes à peau blême. Jusque-là certains doutaient qu'il en existât. Ces femmes n'étaient pas très différentes des épouses tahitiennes; seulement plus pâles et maigres. Et les riverains d'Atahuru contaient, là-dessus, d'extravagantes histoires: assurant que les nouveaux-venus, trop attentifs à considérer sans cesse de petits signes tatoués sur des feuilles blanches, ne se livraient jamais ouvertement à l'amour. C'étaient bien ces impies qu'avait désignés Paofaï. Térii se prépara donc à pagayer vers eux.

D'abord, il glissa prudemment toutes ses pirogues de pêche sous des abris de palmes tressées, et, tirant sur le sable sa pirogue de haute mer, l'examina. Il est bon de ne jamais partir sans avoir recousu les bordés, qui feraient eau dès le premier clapotis. On calfate ensuite les petites fissures en y bourrant, à coups de maillets, des fibres gluantes. Il est très bon, encore, d'entremêler ce travail de courtes prières à Tané-i-té Haa, propice aux façonneurs-de-pahi. Puis on assure l'attache du balancier et l'on dresse le mât de bambou, en serrant à peine les haubans, que la pluie ou les embruns raidiront ensuite d'eux-mêmes: le pahi est prêt. Mais surtout, avant de le hasarder sur la mer-extérieure, qu'on n'omette pas l'offrande à Pohu, le dieu-requin. Si le voyage est d'importance minime, l'atua se satisfera d'un cochon de moyenne grosseur.

Térii ne négligeait aucun de ces rites;--par respect, plutôt que par profit: car il ne devait point abandonner la terre, des yeux, mais en suivre seulement le contour, au large du récif. Deux journées lui suffirent à tout apprêter. Au troisième lever du soleil, il emplit le creux de la pirogue de noix de haari, pour la soif, et de fruits de uru, pour la faim. Puis, aidé de quelques fétii et d'une nouvelle épouse, il leva le pahi tout chargé. Tous, ils le portaient à petits pas trébuchants, car la coque était lourde et le corail leur déchirait les pieds. Le pahi flotta. La femme s'accroupit en avant du mât.

--«Vous restez, vous autres?» dit gaîment Térii, suivant l'usage.

--«Tu t'en vas, toi?» répondit-on avec politesse, d'une seule voix. Un pied dans la pirogue, Térii prit appui sur le sable et poussa vigoureusement. Puis il pagaya quelque temps dans les calmes eaux claires.

Il franchit le récif par la passe appelée Ava-iti. La pirogue aussitôt tangua sous les premières poussées de la houle, et le souffle du maraámu--le vent inlassable qui pousse vers le soleil tombant--gonfla brusquement la natte pendue au mât dans son cadre de bambou. La coque bondit. Térii la guidait à coups brefs de sa pagaie qui tranchait l'eau tout à l'arrière comme une queue d'atua-requin. Parfois, lorsque la brise, ayant ricoché au flanc des montagnes, accourait du travers, le pahi se couchait sur la gauche et le balancier, ruisselant dans l'air, vacillait, tout prêt à chavirer. Vite, la femme Tétua, cramponnée sur la traverse, pesait à son extrémité. Elle s'agrippait aux agrès, cambrée vers la mer. Ses pieds s'éclaboussaient d'écume.

Térii la considéra. Il dormait près d'elle depuis quatre nuits à peine. Elle ne semblait point égaler la femme Taümi en habiletés de toutes sortes. Il aviserait à son retour. D'ailleurs, les fêtes étaient proches où le haèré-po, montrant son savoir, acquerrait, avec de nouveaux tatu, le droit à choisir librement ses épouses. Et Térii, triomphant par avance, laissa courir son espoir vers les jours à venir qu'il lui semblait allègrement poursuivre sous la poussée du grand vent régulier.

Le rivage fuyait allègrement lui-même. Les vallées qui pénètrent l'île s'ouvraient tour à tour, bâillaient un instant vers la mer, et se fermaient en reculant. Comme il était près de doubler une pointe, Térii, soudain, tourna le museau du pahi droit au large: on ne pouvait, en effet, se mésaventurer près de la terre Mara, dont la montagne avancée, surplombant lourdement les eaux, sépare, ainsi qu'une monstrueuse idole Tii, la noble vallée Papara, des turbulents territoires Atahuru.

La même crête divise les espaces dans le ciel. Car les nuées chargées de pluie, s'épanchent sur ses flancs sans jamais en passer le revers. Les petits enfants n'ignorent pas cela. Voici le parler connu seulement des prêtres: le pied du mont, creusé d'une grotte froide, suintante et sans fond, donne depuis trois lunaisons retraite à Tino, l'homme-inspiré. On le dit incarner des esprits variables, et parfois l'essence même de Oro. A tout hasard, on l'honore, à l'égal de ce dieu. La grotte est sainte ainsi qu'un maraè, et s'enveloppe d'un tapu sévère. Térii savait en plus que la montagne excavée figure: _Le trou dans le Tronc_; _le creux dans la Colline_; _la caverne dans la Base_, ainsi qu'il est dit aux chants Premiers.

Et il tint le large avec défiance, jusqu'à voir le redoutable mont s'effacer comme les autres, en découvrant l'île-jumelle. La terre Mooréa dressait dans le firmament clair ses arêtes hargneuses. De grandes pluies, tombées sur la mer-extérieure, avaient blanchi le ciel, et la belliqueuse rivale, ouvrant sur Tahiti la vallée Vaïtahé ainsi qu'une mâchoire menaçante, parut empiéter sur les eaux mitoyennes. «Tout à craindre de ce côté», songea Térii, qui savait combien les îles hautes, flottant sur la mer-abyssale, sont vagabondes et vives quand il plaît aux atua de les traîner en nageant sur les eaux. Il revint serrer le vent pour gagner une route plus sûre... «Quoi donc!» La femme, à grands gestes craintifs, désignait la mouvante profondeur houlant sous le ventre du pahi. Elle inclinait la face au ras des eaux sombres. Ses yeux cherchaient, dans le bas-fond, par-dessous la mer, avec beaucoup de peur: cet abîme-là, c'était le familier repaire de Ruahatu l'irritable, dont les cheveux sont touffus et la colère prompte. Térii prit garde que pas un hameçon ne pendit à la dérive: on aurait malencontreusement accroché la chevelure divine: on aurait pêché le dieu! Des désastres s'en étaient suivis, jadis: Ruahatu avait noyé la race des hommes, hormis deux survivants!--Mais il dormait, sans doute, l'atua plongeur, car la femme n'entrevit point les grandes épaules bleues.

Térii poursuivit sa route, interrogeant de très loin chaque enfoncement des eaux dans la terre. A perte de vue, les eaux étaient libres de navires Piritané. Il longeait Atahuru, puis Faá. Les collines se faisaient rocailleuses et le dévers des croupes arrondies, plus aride. Des plaques rouges dévoraient, ainsi qu'une lèpre, le flanc des versants. Alors, le vent régulier, brisé par les terres avancées, tomba. De petits souffles divers, inégaux et capricieux, ballottaient la pirogue. Tétua serra la natte dont les plis claquaient au hasard:--«Les étrangers sont envolés!» cria-t-elle. La dernière baie se découvrait vide ainsi que les autres. Néanmoins, comme Oro marquait le milieu chaud du jour, Térii, sentit ses membres peser. Il pagaya vers le rivage, contemplant la vallée peu coutumière et le récif incertain qui venaient à lui.

Cette baie était petite, emplie d'air immobile qui n'affraîchissait pas les épaules. Les ruisseaux cheminaient sans abondance, et les hauteurs, trop voisines de la mer, empiétaient sur les plaines habitables. Elles n'avaient point la tombée lente--favorable aux divinations--des montagnes Mataïéa; ni le ruissellement fécondant de la grande eau Punaáru; ni la base étendue et fertile de la plaine Taütira. Les sommets, vêtus de brousse maigre, étaient vides d'atua, et le corail frangeant dépourvu même du maraè prescrit. La rade, sous-ventée par les cimes majeures, traversée de souffles inconstants réfléchis sur Faá, ou de brusques risées retournées par l'île-jumelle, apparaissait défavorable aux grosses pirogues étrangères--qui sont dépourvues de pagayeurs. On dénommait cette rive, Papé-été.

Ou du moins, ses nouveaux maîtres la désignaient ainsi. C'étaient deux chefs de petite origine. Tunui et son père Vaïraatoa s'apparentaient, peut-être, par les femmes, à la race d'Amo à l'œil-clignotant. Mais on les savait plus proches des manants Paümotu que des Arii de la noble terre Papara. Néanmoins leur puissance croissait d'une lunaison à une autre lunaison. Vaïraatoa, qui gouvernait péniblement jadis la vallée Piraè, détenait maintenant les terres voisines, Atahuru, Faá, Matavaï et Papénoo. Il devait ses conquêtes à la persistante faveur de Oro dont on le disait serviteur habile: le dieu le privilégiait en conduisant vers ses rivages la plupart des étrangers aux armes bruyantes qui secondaient ses querelles et prêtaient main-forte à ses expéditions. Suivant les coutumes, il avait transmis ses pouvoirs à son fils adolescent, l'ayant déclaré grand-chef de l'île, et Arii-rahi des îles Huahiné, Tupuaï-manu et Raïateá, qui sont des terres flottant par-delà le ciel visible. Pour affirmer sa conquête dans la vallée Piraè, il en avait aboli tous les noms jadis en usage.

Car on sait qu'aux changements des êtres, afin que cela soit irrévocable, doit s'ajouter l'extermination des mots, et que les mots périssent en entraînant ceux qui les ont créés. Le vocable ancien de la baie, Vaï-été, frappé d'interdit, était donc mort à la foule.--Les prêtres seuls le formulaient encore, dont le noble parler, obscur, imposant et nombreux, se nourrit de tous les verbes oubliés.

Et Vaïraatoa lui-même n'était plus Vaïraatoa, mais Po-Maré, qui «tousse-dans la nuit».--Ainsi l'avait interpellé un chef de Taïarapu, par moquerie que l'autre eût rempli toute la «Nuit» du bruit de sa «Toux». Le nom fut agréable aux oreilles de Vaïraatoa. Il le haussa à cette dignité de désigner un chef, puis en revêtit son fils...

«Niaiseries! et la vantardise même!» conclut Térii, que les maîtres de Papara prévenaient contre l'abus des plus nobles coutumes--surtout contre l'usage inopportun du Tapu-des-mots. «Po-Maré» n'était qu'un surnom de fille malade!--Soudain, la pagaïe râcla le fond. La coque toucha.

--«Saute!» cria Térii. Tétua prit pied sur le corail affleurant. La pirogue, allégée, courut jusqu'à la plage. Ils l'amarrèrent à de fortes racines, puis, au hasard, s'approchèrent d'un faré où l'on préparait le repas du milieu du jour. Un homme les aperçut et cria:--«Venez ici, vous deux, manger avec nous!»

* * * * *

La bouche pleine, Térii questionnait très hâtivement son hôte:--«Où donc? les hommes au nouveau-parler?»

L'hôte se prit à rire, largement: vrai! le voyageur ressemblait à tous les fétii, qui, depuis l'arrivée des étrangers, ne se tenaient pas plus tranquilles que les thons aux crochets des hameçons, et couraient de rive en rive, à la suite des nouveaux venus, les entouraient, les imitaient, s'efforçaient à parler comme eux: «Comme cela... en sifflant!» L'homme rit plus fort et se tordit la bouche. Térii hasarda:

--«Tu as vu les étrangers, toi?»

S'il les avait vus! Des premiers, sur le rivage Atahuru;--dont les gens sont pourtant fort empressés. On accoste sa pirogue au navire; on saute à bord pour la bienvenue aux arrivants;--aussi dans l'espoir de quelque échange... Des premiers? Non. Le grand-prêtre de cette vallée avait usage de précéder toujours ses compagnons. Il tenait d'ailleurs son pahi tout équipé pour de telles aventures. Il l'ornait de feuillages, le chargeait de fruits, de nattes, de cochons et de femmes, et offrait généreusement toute sa cargaison. Le plus souvent, les étrangers le comblaient en retour... Son nom? Haamanihi; et son titre: du maraé-Uturoa. Mais le voyageur--que l'on reconnaissait aisément, au cercle tatoué sur la cheville, pour un haérè-po--n'ignorait pas un si grand personnage?

Térii déclara, non sans quelque dédain, qu'il ignorait tous les prêtres de la rive Atahuru.

--«Hiè! l'orgueil même!» affirma plaisamment le conteur, qui reprit l'éloge de Haamanihi. C'était un vieil homme, éraillé d'ulcères et desséché par le jus enivrant du áva. Ses jambes se boursouflaient; ses yeux blanchissaient; il se prétendait aveugle. Cependant, il demeurait violent, robuste en ses désirs et ses haines, ingénieux, lucide et beau parleur. Les yeux malades restaient pénétrants et les pieds gonflés n'altéraient point la démarche qui dénonçait un arii.--Car jadis il avait possédé la terre haute Raïatéa, d'où, chassé par les jaloux et les querelleurs, il s'était réfugié...

Le haérè-po sifflait avec mépris. Les jolis serviteurs que ces évadés de tous les récifs! Le maraè Atahuru les accueillait sans dignité, et n'avait point d'autres desservants... La honte même!

--«Donc» poursuivait l'hôte, «Haamanihi songeait sans cesse--ayant épuisé la série des offrandes--aux moyens seulement humains de recouvrer son île. Les étrangers,--qui parlent des langages aussi divers que les couleurs des étoffes peintes pendues à leurs mâts,--les étrangers lui semblaient tous également favorables. Même les derniers venus, les hommes au nouveau-parler, qui, cependant...--Enfin il se hâta de monter sur leur pirogue, et il réclama le chef-du-pahi. Il ne lui flaira point le visage, en signe de bienvenue: mais, sachant le mode de salut habituel à ces hommes, il tendit la main droite, ouverte, en attestant sa grande affection: «Tu es mon parent, mon frère, mon fétii! Tous les grands chefs venus ici ont été mes fétii! Voici les marques de leurs promesses...» Il montrait une lame de fer, incrustée de signes comme une peau de prêtre. Il assurait que Tuti lui-même la lui avait confiée...

--Hiè!» fit Térii, «petite fierté!» Dans la terre Papara, chacun possédait quelque dépouille étrangère, acquise sans peine. «Et le vieux en voulut d'autres, aussitôt?

--Non! il présenta quatre cochons forts.

--La ruse même! Qu'est-ce qu'il reçut en retour?

--Eha! pas un clou. Le chef des étrangers repoussa les offrandes, en disant: «Ce jour est le jour du «seigneur». On ne doit pas le profaner par l'échange de présents.»

--Quel est celui-là, le «seigneur»?

--Un atua nouveau. Un atua de plus! Haamanihi, non déconcerté, demanda «s'ils honoraient de la même sorte leurs autres esprits, durant les autres jours de la lune»? L'étranger ne répondit pas quelque chose de croyable;--ou peut-être, il ne pouvait pas répondre: ce langage piritané est misérable: il ne parle jamais que d'un seul dieu. On comprit cependant que ce jour consacré au «seigneur» se nommait «sabbat». Haamanihi approuva avec adresse. «Bien! bien! le sabbat est tapu. Il est bon aux prêtres de lancer des tapu nombreux. Il est bon d'en surveiller la tenue. Tu es donc prêtre, toi?» Non. Le chef étranger n'était pas un prêtre, ni aucun de ses compagnons; seulement un envoyé du seigneur, lequel, affirma-t-il, ne réclamait point de prêtres.

Térii n'eût rien imaginé de pareil.

--«Ensuite, Haamanihi s'efforça d'obtenir un mousquet. Le chef blême refusa, bien que l'autre promît: «Je te protégerai contre tes ennemis sur le rivage. Je tuerai tous ceux qui ne serviront pas les dieux que tu as apportés.» Puis: «As-tu des femmes?» Il savait que plusieurs des étrangers possédaient une épouse; mais une seule. Il cria sur ses pirogues. Six filles, toutes rieuses et nues, l'entourèrent. «Choisis!» Le chef hésitait. «Prends-les toutes. Il est juste qu'un chef possède au moins six épouses.»

»L'étranger ne s'empressait point d'accepter. On le voyait interdit comme ces mâles auxquels un vénéfice a rendu l'enlacement inutile. Les femmes présentées s'enfuirent, devant l'insulte, avec beaucoup de rancœur. Elles entourèrent des gens de moindre importance qui les négligeaient aussi. L'une, enfin, s'irrita contre ces hommes indifférents aux belles coutumes. Elle se dépouilla et dansa le ori moqueur: _Aué! le tané est sourd..._

»Un petit homme roux qui semblait inspiré par quelque mauvais esprit inférieur, proféra vers la femme des menaces--que nul ne put comprendre--et la déconcerta. Elle disparut derrière ses compagnes. L'autre ne se montra point satisfait; et il pourchassa les épouses d'offrandes. Puis il revint tout tremblant et tout bégayant.

»--Celui-là est véritablement un prêtre», s'affirmait Haamanihi, malgré que le chef blême eût déclaré non. On sait que la garde des tapu rend nécessaires, parfois, un vif courroux sacré, et des gestes qui seraient gestes d'enfant s'ils n'étaient point rituels, et par là, majestueux. «Sans nul doute, le corps des étrangers--ou certaine partie du corps--est interdit pour les femmes?» Eh bien, l'on accueillerait cette autre coutume,--surprenante un peu--et l'on ne forcerait point à l'amour ces tané récalcitrants. D'ailleurs, Haamanihi ne restait pas à court dans sa générosité:

»--Si les filles te déplaisent, je t'abandonnerai quelques mauvais hommes que nous mettrons à mort, et que nous porterons au maraè. Car je bâtirai un autel de bienvenue à tes dieux. Nous ferons la cérémonie de l'Œil-offert..... Donne-moi un mousquet?»

»L'étranger ne parut pas entendre. Haamanihi se servait avec maladresse, du langage piritané. Il répéta sa demande, la portant de l'un à l'autre. On n'y prit garde; car tous les habitants du navire, même les femmes étrangères, sortant de ses profondeurs, venaient se ranger sur le pont, en cercle...

--Pour danser, peut-être?» interrompit Térii, qui jugeait bien morfondus ces hommes au nouveau-parler.

--«Eha! pour danser?» L'hôte se moqua:

--«Elles avaient des pieds de chèvres enveloppés de peaux d'animaux; et le corps sans grâce et sans ampleur, serré dans des étoffes dures. Non! pas une ne dansa. Les étrangers entonnèrent un péhé déplaisant, le chant monotone entendu déjà du rivage. Et comme nul ne répondait aux avances du grand-prêtre, Haamanihi regagna sa pirogue; fort dépité de s'en aller avec des mains vides, après avoir tout offert.»

Le conteur s'arrêta. Ses yeux se fermaient. Avant de se laisser appesantir par le sommeil des heures chaudes, il demanda au voyageur:

--«Ton appétit est satisfait?

--Je suis empli», répondit aimablement Térii. Et il éructa deux fois pour convaincre son hôte. Puis tous deux s'endormirent.

* * * * *

Mais, dès son réveil, le haèré-po s'impatienta:

--«Où sont-ils, enfin, ces étrangers?

--Pas loin d'ici. Leur grande pirogue est amarrée dans la baie Matavaï, pour longtemps!

--Matavaï!»

Térii connaissait, par les récits des Maîtres, la large baie hospitalière et libre, ouverte, sans récif, vers la mer extérieure, pour accueillir au hasard des vents tous les hommes blêmes aux labeurs mystérieux. C'est à Matavaï que le chef étranger Tuti, campé sur la rive, considérait les étoiles à travers un gros bambou jaune et luisant. Un jour il le dressa vers le soleil et dit au grand-prêtre Tupaïa, son fétii, que «l'étoile Taürua s'apprêtait à traverser la Face de Lumière». Il ajouta que ce coup d'œil, sans plus, avait déterminé sa venue dans l'île; que les savants Piritané, au moyen de nombres figurés par des signes et combinés entre eux, en concluraient combien de pas distancent du soleil la terre Tahiti: Tupaïa ne l'avait pas cru. Tupaïa savait pourtant ce qu'ignorent le reste des hommes, fussent-ils prêtres de rang premier. Mais c'était une idée grossière, une injure aux atua supérieurs: Taürua, petit astre vagabond, bien que la plus lumineuse des étoiles, ne franchit point la lumière de Oro. Un astre seul peut s'y perdre, qui renaît ensuite: et c'est Hina-du-ciel, la femme lunaire, l'impérissable femelle dans les cieux, qui parfois, s'approchant du Fécondateur, l'étreint, le mord, et l'obscurcit. Puis, songeait encore Térii, comment figurer un chemin que nul n'a jamais couru, sauf peut-être Hiro, placé depuis au rang des dieux! Or, avant de toucher à la Baie de lumière,--qui est le séjour de Tané--Hiro avait dû franchir, par neuf fois, les voûtes du ciel, et traverser les neuf firmaments. Tout cela, Tuti n'aurait pu, même à travers le gros bambou jaune, l'entrevoir. Car son œil ne perçait point le premier ciel. Il n'est pas bon d'étendre aux espaces supérieurs les petites mesures des hommes qui piétinent les sentiers terrestres!

Térii, se frottant le visage, s'étira. Ayant confié sa pirogue à la femme Tétua, il se mit en route vers Matavaï.

Le sentier longeait d'abord le rivage, tournait vers les terres, ceinturait le flanc d'une colline en cheminant au travers des brousses. Soudain le regard du voyageur surplomba la mer houleuse qui battait le sable: Matavaï s'ouvrit. Un grand navire de couleur sombre, sans balancier, tanguait en tiraillant ses câbles. Des pirogues l'entouraient, serrées comme les poissons dans un banc; et des gens affairés, en grande multitude, allaient et venaient sans cesse de la rive au bateau. Térii, déconcerté à la vue de ces inquiétantes manœuvres nouvelles, descendit vers la plage, et, défiant, se perdit parmi la foule.

Plus loin que le grand arc de la baie, au lieu même où Tuti, jadis, contemplait les astres, s'élevait un faré construit depuis une centaine de lunaisons, par d'autres étrangers. On le nommait déjà le faré Piritané. Un coup de vent l'avait décoiffé de sa toiture de feuilles; mais les pieux énormes, consolidés à leur base de blocs de corail, avait tenu ferme autant que des poteaux d'offrandes, et les palissades de planches habilement ajustées demeuraient impénétrables. Pomaré le fils en avait laissé l'usage aux nouveaux arrivants.