Part 16
--«La partie dix-neuvième de la Loi, concernant la Fornication, dit: ce crime sera puni de travail forcé. Ainsi les dix femmes coupables, et leurs complices quand on les prendra, s'en iront sur le chemin de la vallée Faá pour débrousser le passage, battre le sol, et casser de petites pierres. Ils devront aussi creuser les deux bords du sentier, pour revêtir et durcir le dos de la route; cela, jusqu'au jour où ils auront couvert trente brasses de chemin.» L'on se réjouit à la ronde, car les cochons porteurs-d'hommes n'en courraient que plus vite, et avec moins de fatigue. Le roi disait encore:--«Mais, pour cette femme-là qui a grandi sa faute en suivant un mauvais Farani, et en invoquant avec sacrilège le nom du Livre, elle devra subir, avant le travail, un tatouage honteux sur le front.» La femme se mit à pleurer.
D'autres coupables vinrent encore; certains, convaincus d'avoir dormi pendant les himéné, dans le faré-de-prières--d'autres, d'avoir pêché durant la nuit qui précède le sabbat, et si matin, qu'on pouvait affirmer la «Transgression du jour réservé». Parmi eux, l'on traînait un être à deux pieds, qui roulait des yeux sans ruse. Il aperçut le chef et balbutia, d'un air stupide:--«Narii...» On connut alors que c'était un combattant de la troupe Pomaré, lors de la grande victoire. Certain de voir perdue la bataille, il avait couru, comme l'Arii, et si loin, et si éperdument, que depuis lors il vivait dans la montagne, toujours apeuré comme les chèvres. C'est là qu'on l'avait surpris, frottant les bois qui s'enflamment,--et cela, un jour de sabbat! A considérer le maintien indigne du sauvage, Iakoba sentit un orgueil: comme tous les bons disciples, il avait tondu sa chevelure et coupé les poils de son visage avec une coquille aiguisée.--Mais cet homme-là n'avait rien de chrétien avec sa barbe de bouc et son crâne broussailleux! Iakoba détourna la tête. Pomaré prononçait:
--«La partie septième de la Turé, concernant la Transgression du Sabbat, dit: ce crime sera puni d'une longueur de route égale à cinquante brasses.» L'homme hébété restait indifférent. On le chassa par de grands coups de bâtons.
Et plus vite, à mesure que tombait le soleil, les coupables défilèrent. Nul n'osait plus réclamer ni dire «non» quand le chef-de-la-justice interrogeait--même au hasard. Pour chaque faute, pour chaque erreur et chaque négligence, la Loi, toujours, avait réponse, et semblait tout prévoir. Afin que personne ne put à l'avenir se targuer d'ignorance, le Réformateur commença de lire, en les entourant de parlers profus, tous les interdits qui n'avaient pu, en ce jour, s'illustrer par des exemples. Il expliquait donc avec ces mots à demi piritané dont nul ne riait plus--ce qu'il fallait entendre par Vol; ce qu'on nommait Propriété; ce que signifiait: Achat, Vente, Location, Adultère et Bigamie, Séduction, Testament, Ivrognerie, Tatouage volontaire, Délation fausse et Délation vraie, Dommages causés par les chiens, Dommages causés par les cochons. La plupart des auditeurs ne discernaient pas exactement lequel de tous ces crimes était le plus détestable. Mais la foule rusée en retenait bien vite un bon enseignement: c'est que tout cela: Vol, Vente et Bigamie, et le reste, se concluait de la même façon: quarante brasses de route; ou plus; ou moins: et l'on pouvait recommencer. Ainsi faisaient la Rivière et les Hommes: on jette un pont; les eaux l'emportent, et l'homme rebâtit. Ainsi de la Loi et des gens: on fait la faute; on fait la route; et l'on refait tout à loisir.
* * * * *
Quand fut épuisé l'appel des coupables, la foule se désappointa. Ceux qui n'avaient pas eu ce contentement d'être déclarés «criminels» regardaient avec une envie leurs fétii, que de si nobles juges, et le Roi, venaient de proclamer Bigames, Adultères ou Fornicateurs. On considérait aussi, non sans désir, ces filles dites «Concubines» dont le corps et les embrassements avaient sans doute une vertu spéciale, puisque leurs ébats relevaient de vocables nouveaux. Elles-mêmes ne cachaient pas une fierté, où se mêlait cependant une inquiétude. Mais c'était payer de bien peu--quelques journées pénibles à venir, où, à ne pas venir?--cet honneur d'avoir un instant occupé autour de sa personne tous les chefs, et les yeux de la foule. Alors, on s'ingénia dans l'assemblée, à découvrir, en soi-même et autour de soi, d'autres coupables. Un homme cria qu'on lui avait pris un cochon. Il amenait deux fétii, les désignant comme «Voleurs». Tous ensemble ils semblaient assez bien s'accorder, mais pour réclamer le jugement, et qu'on fît parler la Loi pour eux tout seuls. Pomaré, d'un regard lourd et lassé, se levant une dernière fois, voulut bien déclarer:
--«La deuxième partie de la Loi concernant le Vol, dit: Si un homme vole un cochon, il devra en rendre quatre. Tu recevras donc quatre cochons.
--«Huit!» protesta le volé. «Car les voleurs sont deux! Huit!»
La réponse, cette fois, n'était pas écrite dans la Loi, et le Réformateur hésitait. Mais soudain:
--«En vérité! Huit! La Loi dit quatre pour le volé, et quatre pour le roi.» Il sourit avec orgueil, vers lui-même, disant: «Le chef des Piritané n'aurait certes pas mieux jugé!»
Les trois hommes s'en allèrent satisfaits.
Et des gens, en grand nombre, qui n'avaient point réussi à s'inventer coupables, s'occupèrent à tenir sur eux l'attention du Tribunal, en lui soumettant de graves différents: devait-on chanter les himéné vers le Seigneur, debout, comme il était prescrit dans l'île Raïatéa, ou bien assis, les jambes croisées, comme on l'autorisait ailleurs? Vaut-il mieux avoir été baptisé dans la rivière Faütaüa, ou dans l'eau Punaáru? Si l'on possédait autrefois deux femmes, laquelle doit-on épouser selon la Loi? Si l'on découvre, loin de tout faré, des œufs de poule, et qu'on s'en empare, est-ce un Vol? et faut-il rendre à la poule quatre fois plus qu'on a pris? Peut-on manger, sans être mangeur d'homme soi-même, la chair d'un requin ou de tout autre poisson qu'on sait avoir dévoré des hommes? ou seulement mordu...? mais le plus inquiétant était ce doute: Si l'on se trompe, en lisant le Livre, faut-il recommencer la page toute seule, ou la partie, ou le Livre entier?--Sans répit, les Professeurs de Christianité, les juges, et Noté lui-même, s'efforçaient d'éclairer les bons disciples.
Mais, une dernière fois, Noté réclama le silence, et lança des reproches: où donc étaient les fruits de ces belles promesses jetées avec tant d'enthousiasme le jour du grand baptême. Où donc ces présents volontaires attendus par la Société Tahitienne des Missions, cette assemblée admirable, accueillie par eux-mêmes avec tant d'enthousiasme, et qui devait venir en aide à l'autre Société piritané... Comme bons chrétiens, ne devaient-ils pas tous ajouter leurs efforts et leurs parts aux efforts des chrétiens piritané, afin que baptisés eux-mêmes, on pût baptiser en leur nom, dans les autres pays ignorants? Car des milliers et des milliers d'hommes encore, demeuraient païens sur les terres éloignées. Quelle n'était pas leur misère! Dans une immense presqu'île appelée «Terre Initia»[13], ces pauvres sauvages s'infligeaient de terribles supplices, tailladant leur peau avec des couteaux de fer, ou bien, ouvrant dans le soleil durant des journées entières, leurs yeux atrocement brûlés. Les femmes, aussi folles, accompagnaient, sur des bûchers, les corps de leurs époux. Des foules entières, au jour de fête, se jetaient sous les chariots qui portaient les idoles aux dix bras... Noté, s'enflammant à mesure, évoqua des histoires inouïes.
[13] India: Inde
L'assemblée se prit à rire: ces gens étaient lointains et stupides: pourquoi se faisaient-ils souffrir?--Qu'on les laisse à leurs jeux!--Sans plus s'inquiéter, on se détourna des paroles pressantes. Noté s'emporta: C'était donc là le zèle des convertis! Que leur demandait-on? Cinq bambous d'huile, par tête: on les obtenait, sans doute, mais si petits et si avariés! Oui! l'on se jouait des promesses, malgré les efforts de cet homme plein de zèle--il montrait le chef-du-fisc, appelé aussi «Secrétaire d'Etat». Et, s'il leur restait indifférent d'acquérir de grands mérites aux yeux du Seigneur, pourquoi ne pas rechercher au moins l'approbation et la faveur lointaine de ces hommes éclairés qui gouvernent la Piritania: ne savait-on point que les noms des plus généreux chrétiens, recueillis par le chef-du-fisc, s'en allaient là-bas, où tous admiraient les largesses!... Voici, d'ailleurs, les paroles que le roi des Piritané envoyait au roi des Tahitiens:--et il lut:--ou peut-être, il feignit de lire:
«Salut! je suis heureux de savoir que le Roi Pomaré-le-Second est digne des grandes faveurs que lui a réservées l'Eternel; qu'il s'emploie de toute sa puissance à défendre le culte, à protéger le commerce et l'industrie, à proscrire l'usage mauvais des liqueurs fermentées. Mais qu'il veille bien à ce que ses sujets n'oublient point leurs promesses envers la Société des Missions, afin que d'autres pays puissent, à leur tour, partager les mêmes bienfait.--Salut!»
Pomaré approuvait en levant les sourcils. Mais nul dans la foule n'écoutait plus: l'histoire était pareille à bien d'autres, et pas plus amusante. On s'en allait au hasard. Bientôt le Tribunal siégea devant un grand espace piétiné et vide. Les juges se dispersèrent eux-mêmes. Pomaré, tout seul ainsi qu'il l'exigeait, gagnait sa pirogue pour se réfugier dans l'îlot Motu-Uta: il y passait toutes ses nuits.
* * * * *
Le Réformateur marchait d'un pas attardé par cette grosse jambe qui, depuis deux années, enflait sans répit. Il portait le Livre sous son bras. Il songeait, par avance, aux beaux pensers qu'il allait, d'une main fort habile, fixer par des signes, pour lui-même: c'était le récit de sa vie. Il y mélangeait d'autres histoires, imitées de la vie du grand chef Salomona.--Un serviteur, le joignant, lui remit une bouteille de áva piritané. Sans doute il en défendait, avec une grande rigueur, l'usage à ses manants. Mais ce qui n'est pas bon pour le peuple, devient excellent pour le Roi, si le Roi l'ordonne ainsi. Donc, il but avec avidité.
Et il regardait, plein d'orgueil, cette île Tahiti pacifiée par sa puissance, réformée par ses soins, instruite par son zèle: une fierté lui emplit les entrailles en même temps qu'un souffle chaud lui montait au visage. Dans la nuit, il devina l'immense toiture du Grand-Faré-pour-prier, levé et consacré sous son règne.--Salomona, en vérité, n'avait pu mieux faire, avec son «Temple»--Salomona... qui donc en avait parlé, devant le Tribunal... Eha! Sept cents épouses? Oui! mais son Temple? non pas sept cents pieds de long? Il dédaigna le petit chef Salomona. Puis, tout vacillant, il s'efforça de garder noble sa démarche. Il tourna soudain pour s'informer,--comme si le Missionnaire suivait toujours: «Le roi Piritané marche-t-il avec cette dignité-là?» Mais il se vit tout seul, et se prit à rire: encore les tromperies de la boisson qui brûle... Alors il arrêta soudain son rire: saisi de regrets, il contemplait tour à tour la bouteille et le Livre. Il dit avec mélancolie, d'une voix douce:
--«Pomaré! Pomaré! ton cochon est plus en état que toi-même de gouverner les hommes!» Résolument, il lança la bouteille hors de lui; ainsi faisait-il chaque soir.
LA MAISON DU SEIGNEUR
Or, la grâce de Iésu emplissait toutes les entrailles de Iakoba, le fidèle chrétien: sitôt les Mamaïa découverts par son zèle, et confondus, et jugés, il avait revêtu le beau titre promis: diacre du second rang pour le faré-de-prières, sur la rive Punaàvia. Le jour même, le diacre s'était mis en route. Suivi de son épouse Rébéka, de sa fille Eréna, et du tané de sa fille,--Aüté, le jeune étranger,--il marchait avec orgueil vers cette terre où lui-même, enfin, tiendrait son rang.
Le sentier,--qu'on appelait désormais pour sa largeur et le poli du sol «Grand-route royale de Faá»--s'encombrait de femmes adultères, d'époux bigames, de filles concubines. Tous et toutes feignaient devant l'approche du diacre, reconnu à son maro noir, un grand zèle à gratter le sable. Mais Iakoba passait par enjambées précipitées, et sans rien voir que le chemin docile allongé sous ses pas. Il se hâtait avec triomphe. Il agitait une foule de pensers délectables: la grandeur de ses titres, d'abord; auprès de ceux-là, on pouvait rire, comme de jeux enfantins, des dignités poursuivies aux temps d'ignorance: qu'étaient donc ces haèré-po d'autrefois, ces arioï et toutes leurs bandes: la racaille d'un peuple païen! Il se loua d'avoir changé son nom.
Du même coup, il avait dépouillé toute angoisse. Le baptisé savait, désormais, qu'on peut jeter son hameçon dans la mer-abyssale sans craindre de pêcher un dieu; que la femelle-errante des nuits ne se hasarde pas autour des chrétiens fidèles; que les inspirés, quand il s'en découvre encore, ne sont pas plus redoutables, avec leur bras enroulé d'étoffe, que le crabe dont la pince est amarrée, et qui tourne en rond! Pour mieux chasser toutes ces vieilles peurs, les envoyés de Iésu, il est vrai, en avaient enseigné d'autres: on est coupable, disaient-ils, si l'on croit encore aux génies-justiciers, qui revêtent de chairs les âmes méchantes, afin de les écorcher ensuite par trois fois jusqu'aux os!--L'on doit connaître que ces âmes méchantes--les damnés--brûlent seulement à grand feu, toujours vives, toujours torturées, non point par quelque atua imaginaire, mais par la justice même du Seigneur.--Mais ces menaces ne concernaient qu'une autre existence, plus lointaine cent fois que la terre Piritania. Pourquoi s'en inquiéter? La vie que l'on menait, que l'on tenait, était bonne aux bons chrétiens: oisive à souhait, repue, emplie de quiétude. Les femmes, depuis qu'on les avait déclarées, avec une cérémonie, «épouses légitimes d'un seul homme», veillaient à tous les désirs de cet époux; afin de se montrer excellentes suivant le Livre. Par-dessus le Baptême, on espérait enfin la communion au Repas du Seigneur, ou Cène. Nul n'avait pu se vanter d'y prendre part, depuis l'offrande sacrilège de cadavres,--voici tant d'années! (Le vieil Haamanihi l'expiait sans doute durement...)--Or, la Cène promettait davantage de bienfaits. Les baptisés, déçus par le premier rite, reportaient sur l'autre leurs espoirs. Et tout cela, songeait Iakoba, la substitution des peurs, l'empressement des femmes, l'attente de bien d'autres agréments imprécis, tout cela s'ensuivait de la grâce du Seigneur.
Aüté suivait la troupe d'un air las. On le voyait rebelle à l'enthousiasme des chrétiens. Mais qu'importaient les rêvasseries d'un jeune homme si négligeable, puisque si éloigné du parler des gens bien pensants! S'il entretenait les fétii, durant les veillées, n'était-ce pas toujours de vieilles histoires et de faux-dieux? Il délaissait le Livre pour ces racontars oubliés. Et quel titre, et quel rang? son emploi n'était que celui d'un chasseur-de-sauterelles: car il poursuivait toutes les bêtes, les oiseaux à plumes, et les petits oiseaux dont la peau est dure et noire, qu'il nommait insectes. Qu'en faisait-il, et à quoi bon, puisqu'il ne les mangeait même pas! On le voyait les piquer dans des boîtes, et les confier aux navires qui partaient vers la Piritania. Il disait les envoyer, comme précieux. Et c'était pour cela seul qu'il avait quitté sa terre! Ces Piritané, quand ils ne sont pas Missionnaires, et que le Seigneur ne les inspire pas, sont aussi fous que les autres hommes--et plus à craindre à cause des mousquets.--Mais Aüté n'était point à craindre: à mépriser, seulement un peu. Et ce qu'il remâchait ainsi, au long de la route joyeuse, ne devait pas tenir beaucoup d'intérêt.--«Eh bien,» consentit Iakoba, «quel parler neuf?
--Tous les faré sont vides, sur la route.» La voix d'Aüté semblait chargée de peine. «Dis-moi, Iakoba tané, combien de vivants nourrissait l'île quand tu es parti pour ton grand voyage?»
Voilà qui n'était pas à demander, vraiment! Qui s'en inquiétait?
--«Moi Je le sais maintenant: Deux hommes, pour un seul d'aujourd'hui. La moitié sont morts depuis vingt ans.
--Aué!» fit allégrement le diacre: «ceux qui restent ne se plaindront plus de famines!» et il pensait: «mieux vaut moitié moins d'hommes sur la terre Tahiti, et qu'ils soient bons chrétiens et baptisés, plutôt que le double d'ignorants détestables!»
Mais Aüté se récriait encore:--«Cette bâtisse, à quoi sert-elle?» Il montrait de grands murs sans fenêtres levés sur un terrain vide. Iakoba ne savait pas exactement: c'était une «fabrique» ou une «factorerie». Il en ignorait l'usage. Peut-être on y écrasait le bambou sucré afin d'en avoir le jus, ou bien l'on séchait les fibres de coton, pour les mêler, les tisser, comme enseignaient les Missionnaires...
Aüté rit avec impertinence et ne cessa point de récriminer: il montrait, dévastées par les crabes de haári, des plantations autrefois serrées et florissantes, mais qu'on abandonnait parce que trop éloignées des faré-de-prières, et parce que leur soin détournait de la ferveur. Il ricanait aussi, à la vue de femmes rencontrées, couvertes d'étoffes sales:--«Comme si mieux ne vaut pas», répliquait encore le diacre, «un vêtement piritané décent et digne, même souillé de terre, plutôt qu'une impudique vêture païenne!» Le jeune homme, enfin, comptait le nombre des coupables marqués au front, et qui piétinaient--justement--la route longue et chaude. Il déplorait la montagne vide, les images des Tii en pièces. Et il répandit ses regrets: tout était mort du Tahiti des autrefois--qu'il n'avait jamais connu, à dire vrai, mais seulement rêvé, à travers les premiers récits...--Enfin, il se montra si impie et si mauvais chrétien que Iakoba lui imposa silence: il réclamait? il se lamentait? Mais c'est à bien juste titre que le Seigneur lui refusait Ses dons et Sa lumière. Qu'avait-il fait pour la gloire de Son nom? Que le jeune étranger se hâte d'imiter les disciples excellents du dieu, et d'abord en changeant de paroles. Alors il sentirait pénétrer en lui-même, aussi, la grâce du Seigneur!--mais voici la rive Punaávia.
* * * * *
On aperçut, vide à la fois de disciples et encombrée de nattes, de piquets, de cordes et de pierres à rôtir, une grande place auprès du rivage. Iakoba s'inquiéta soudain:
«Où est le faré?»
Un homme dormait parmi les débris. Le diacre le secoua en déclarant son titre et répéta:
--«Où est le grand faré-de-prières?»
L'autre répondit avec dignité: qu'il «en était le gardien et l'assistant de rang premier. Tout cela par avance. Car le faré n'avait jamais été bâti.» Il indiquait les bois enchevêtrés, se taisait, et voulut se rendormir. Le diacre le mit debout. Tous deux commencèrent à disputer. Sitôt, les fétii du voisinage, en quête de rires et de cris, vinrent mêler leurs réponses à celles du gardien, et témoignèrent que c'était bien là la maison du Seigneur, et qu'ils en étaient les fidèles.
--«Mais elle est par terre!» répétait Iakoba. En effet: «mais elle se lèverait bien un jour où l'autre.» D'ailleurs chacun des riverains avait donné sa part de travail, et s'en vantait: l'empressement d'abord, avait été grand: les façonneurs-de-pahi, habiles à manier les haches et les lames dentelées, abattaient les grands arbres alentour. D'autres plus rusés, dérobaient, aux ponts des rivières, des planches toutes prêtes. Bientôt le tas en fut plus gros qu'une estrade pour juger.--Puis, au bout d'une lunaison, l'on s'étonna que tout ne fût point fini. N'était-ce pas mauvais présage, et signe que le dieu, peut-être, ne voulait point habiter là?
Iakoba secoua les épaules ainsi qu'un Missionnaire qui méprise.
--Enfin, les gens de bonne volonté se dérobant, on avait recouru aux travailleurs contraints par la Loi. Ceux-là furent empressés moins encore: ils réclamaient avec violence: les effets de la Turé,--les châtiments et le Travail Forcé,--ils avaient crû tout cela fugitif, et que la Loi s'envolerait après la saison des pluies, leur laissant le souvenir, sans plus, d'avoir été si bien jugés! mais la Loi tenait bon. Ils s'indignèrent. Beaucoup d'entre eux, prétextant le culte du Seigneur, s'écartaient dans les broussailles avec des femmes, et ne reparaissaient plus. D'autres qui revinrent épouvantèrent les fétii: ils avaient vu de vieux arbres sacrés, à l'entour du maraè ravagé--on le piétinait presque--ils avaient vu ces arbres suer du sang, sous la hache, et l'eau vive Punaáru couler toute rouge...
Le diacre, cette fois, s'impatienta. Ainsi, quand les Missionnaires et le Chef s'étaient, durant vingt années, employés à chasser de tous les esprits les superstitions d'autrefois, voici que des gens venaient les remâcher encore! Il se moqua, avec des gestes dédaigneux, et affirma, d'improviste, qu'on l'envoyait dans le «district»--il parlait décidément comme un juge,--afin d'achever, sans tarder, la maison de prières. Il cria:--«Je la mettrai debout avant trois journées!» Iésu n'avait-il pas dit quelque chose comme cela?
On ricanait. Il reprit:--«Mais vous n'avez donc pas honte à passer pour des paresseux et des lâches?» Il savait que de tels mots,--bien que sans valeur--font aux oreilles des gens bien pensants, le même effet qu'une baguette sur le groin d'un cochon. Personne ne protestant:--«Voyez les fétii de la terre Papara: leur vallée se couvre de fabriques, de factoreries, de maisons pour les membres du gouvernement: ils travaillent! ils prient! et cela plaît au Seigneur!» On se mit à rire, bouche ouverte: le discoureur ne se souvenait donc pas que si, tout seul des autres «districts», Papara s'empressait au travail, c'est qu'il manquait à cette rive, pour s'enrichir, les ressources de Punaávia, de Paéa, et surtout de Paré: ces nombreux atterrissages de bateaux tout pleins d'objets précieux que les jolies filles s'en vont quérir, sans peine. Et puis, bon gré mal gré, la maison du Seigneur s'étalerait longtemps encore, sur le sol: quoique put dire, ou faire, ou menacer, le nouvel arrivant. Voici: l'on manquait de clous! Le diacre neuf, pas plus que les autres, ne parviendrait à en déterrer un seul sur tout ce côté de l'île.
Iakoba, un instant déconcerté, reprit soudain son assurance--«Vous aurez des clous!» La foule se dispersa. Nul n'osait plus rire.
Lui sourcillait avec effort, et tâchait à retenir tous ses pensers autour de la déplorable évidence: pas de clous, pas de faré, point de maro noir. Envolés, au même souffle, les honneurs attendus, et cet espoir des beaux discours devant toute l'assemblée! Cependant il ne récria point, et ne couvrit pas de mots inutiles les hommes, les chefs et les dieux comme font, dans leurs gestes de dépit les matelots à la colère vive. Au contraire, il se tint immobile, et, par une courte prière non parlée, demanda au Seigneur de l'inspirer.
Le dieu ne répondit pas: nul penser ingénieux ne vint surgir dans les entrailles du fidèle, qui prit peur: le dieu lui en voulait! Aussi, n'était-ce pas d'une bien mauvaise adresse que de s'obstiner à bâtir ce faré chrétien si près du maraè détestable! Iakoba vacillait dans un embarras mélangé de crainte. Cependant, des clous, il savait fort bien où l'on s'en pouvait fournir: il en était chargé, par gros sacs, ce navire Farani, qui, voilà près de onze lunaisons, avait ramené le voyageur dans son île. Et ce pahi, on l'avait aperçu, en longeant la côte, non loin de Punaávia, attaché aux arbres du rivage en face de la baie Tapuna: certes, il gardait dans son ventre assez de clous pour bâtir dix faré-de-prières! Iakoba soupira avec tristesse, la poitrine gonflée d'un grand dépit.