Part 14
Noté reconnaissait depuis longtemps Samuéla pour l'un des premiers et des plus certains disciples de Iésu; et il lui serra la main avec une grande bonté. Cependant, le visage de Rébéka semblait inquiet, et plein de cette confusion nouvelle que les gens nommaient «haáma», d'un mot Piritané, faute de pouvoir la désigner en leur langage. Cela prenait soudain les filles en présence des étrangers.--«Quelle est cette femme?» demanda le Missionnaire.
--«C'est la femme de Iakoba», répondit vivement Samuéla. «Il est son tané depuis longtemps.
--Le dire est vrai,» consentit Iakoba, «mais je pense qu'elle dort aussi bien auprès de Samuéla qu'avec moi-même». Ils continuèrent tous deux à parler ensemble sans pouvoir se mettre d'accord. Rébéka restait indifférente au partage de ses nuits. Le Missionnaire insistait pour être renseigné là-dessus.
Iakoba ne s'expliquait point cette curiosité, ni que l'on disputât sur ses enlacements. Il entendait bien en disposer lui-même. Mais le Professeur de Christianité, empris d'un grand zèle, s'efforça de le détromper: ces actions-là ne sont permises que précédées d'un nouveau rite,--il disait «mariage»--qui, d'abominables et impies, les rend tout aussitôt excellentes aux yeux du Seigneur. Voici quelle était la célébration: d'abord, le Missionnaire déclarait, devant l'assemblée chrétienne: «celui-ci, et celle-là, désirent être unis en mariage.» Alors la foule décidait s'il était bon de les unir, ou mauvais.--Puis, quelques jours après, on se rendait au faré du Missionnaire, ou bien d'un homme appelé magistrat. Le magistrat disait au tané de prendre, dans sa main droite la main droite de la femme, et demandait encore...
--«Bien! bien» interrompit Noté. Il conclut: «Iakoba, tu dois épouser cette femme.»
En vérité Iakoba n'eût pas imaginé de telles mœurs. De tous les imprévus surgis depuis son retour, ce rite lui semblait le plus stupéfiant. Quoi donc! les Missionnaires avaient, avec un juste mépris, aboli de grandes coutumes: la part-aux-atua pendant le festin, les victimes avant la guerre, le rite de l'Œil, et tant d'autres, et voici qu'ils entouraient de réticences et de cérémonies ce passe-temps: dormir avec une femme, le plus banal de tous! bien qu'assez plaisant. Mais cela, Iakoba devinait bon de ne pas l'exprimer. Il consentit:
--«J'épouserai donc la femme Rébéka.» Puis il ajouta: «Alors, elle ne pourra plus s'en aller du faré, maintenant?
--Jamais. Vous serez joints devant le Seigneur, jusqu'à votre mort.»
Iakoba se réjouit. Car Rébéka se montrait toujours ingénieuse en habiletés de toutes sortes. Il aurait désiré accomplir aussitôt le rite profitable. Mais Noté s'éloigna, non sans avoir, avec des mots obscurs, rappelé au chrétien le service attendu pour cette nuit même, et la dignité promise en retour.
* * * * *
Iakoba vit tomber le soir avec une inquiétude. Il dissimula, jetant à ses compagnons du faré que le poisson donnerait, cette nuit, pour la pêche avec des torches. Mais il ne prit pas de torches: deux nattes fines, seulement, et à la dérobée. Puis il s'esquiva. Hors de vue, il vêtit les nattes: couvert ainsi qu'un vil ignorant d'autrefois, il ne risquait point de lever la défiance des fous. Il atteignait l'eau Tipaërui. Il tourna brusquement sa marche vers les terres-du-milieu.
Ainsi, durant une autre nuit, déjà, voici tant d'années, lui-même avait mené, le long d'une autre rivière, vers le lac dont les eaux sommeillent, une foule enthousiaste pendue à ses pas.--Mauvais souvenir, et parler païen! Le vieux Paofaï avec ses histoires de sorcier en était la cause. Il est des gens dont l'approche équivaut à tous les maléfices. Mais qu'importaient les racontars et les erreurs de temps bien oubliés déjà,--à juste titre! Cette nuit, que voilà, le chrétien n'avait plus rien à faire qu'à servir le Seigneur.
Aussi bien, la remontée de la rivière devenait elle ardue: un vivant, même un baptisé qui sait à quoi s'en tenir sur les esprits-rôdeurs, ne marche point dans l'obscur, du même entrain qu'au plein jour levé! L'haleine s'angoisse très vite, et s'écourte; les jambes vacillent; les oreilles s'inquiètent à n'entendre que le bruit des pas dans l'eau ou sur les feuilles humides; et les yeux s'effarent qui ne servent plus à rien. Le marcheur indécis s'alarmait du silence, de l'ombre épanchée autour de ses pieds, et surtout du ciel éteint par-dessus sa tête: Hina-du-firmament était morte pour deux nuits encore, et de lourdes nuées, étouffant les petits regards des étoiles, approfondissaient les ténèbres sur le sol.
Iakoba se prit de peur: peur d'être seul: plus grande peur à n'être point seul: car des êtres imprécis,--pouvait-on dire vivants?--et venus, on ne savait d'où, commençaient à frôler le chrétien épouvanté dont les pas se précipitaient,--vers quel but, il ne devinait pas encore. Comme il tâtonnait au hasard, ses doigts touchèrent des cheveux. Aussitôt, tâtonnantes aussi, des mains, d'autres mains que les siennes, passèrent le long de sa propre figure et descendirent sur son manteau de nattes. Il étendit les bras, trouva des corps autour de lui, les sentit nombreux, hâtifs, vêtus de nattes eux-mêmes. Quels insensés, vraiment, que ces Mamaïa, pour se hasarder ainsi dans la nuit! Mais quel courage ne montrait-il pas lui-même, à se mêler à leurs troupes équivoques! Soufflant d'orgueil, il s'enhardit; et il osa palper ces furtifs rôdeurs du sombre dont la multitude, à chaque enjambée, croissait.
Il en venait à l'improviste, de toutes les faces de l'obscur, et par des routes inconcevables. Leur approche seulement se décelait par un bruit bref de fourré crevé, et un remous dans les marcheurs qui se serraient pour accueillir les autres. Car on allait, coude à coude, par un étroit sentier couvert. Et rien ne marquait le défilé de tous ces gens, que le frémissement des feuilles froissées et le pétillement des petites branches.
Mais, à mesure qu'on gagnait sur la montagne, et que l'on s'écartait des demeures des hommes, la foule laissa bruire ses bouches nombreuses et avides de parler. Il se fit un murmure continu de mille petits souffles, de claquements légers de langues, d'appels de lèvres menus comme des battements de cils. Par-dessus tout, la voix sifflante des cimes d'aïto--qui cernent les lieux tapu,--s'épandit; la foule s'arrêta, houla comme une vague qui s'étale, et remplit le creux de la vallée. Malgré l'éclaircie dans le fourré, malgré qu'il fit bâiller toutes grandes ses paupières, Iakoba ne put rien discerner encore, sous la caverne du ciel noir, que des formes indécises d'arbres balancés. Autour de lui, à hauteur d'humain, la haie de ténèbres demeurait impénétrable. Il songea qu'on disait dans les récits:
«_C'est la Nuit--la nuit sans visage, la nuit pour ne-pas être-vue..._»
Soudain, tous les souffles étant tombés hormis le sifflement des branches, une voix surgit:
--«Qui suis-je, pour vous tous?»
Iakoba, épouvanté, s'affirma que ce n'était point là paroles dites par une bouche d'homme. Non! pas un homme n'aurait parlé avec cet accent-là!...
--«Qui suis-je, pour vous tous?» On se mit à répondre sourdement:
--«Tu n'es plus l'homme Téao! Tu es l'atua descendu!
--Qui suis je, pour vous tous?
--Tu es encore l'esprit du prêtre Paniola, dont on a fouillé les os sous la terre. Dis la prière, comme lui, la prière!»
Ainsi, c'était le prodige: la voix insoupçonnable venait d'une poitrine d'inspiré! Mais que voulaient dire les autres voix, et pourquoi ce prêtre oublié qu'ils mêlaient à leurs invocations comme un secourable génie?--Ha! le chrétien se souvenait... l'effarante histoire, on ne pouvait se la remémorer au milieu du sombre et des grands arbres. Pourtant, Téao la rappelait, impitoyable, et récitait comment deux hommes Paniola[11] vêtus de longues tapa blanches, étaient venus vivre, jadis, parmi les gens de la presqu'île; comment, pour la première fois,--si longtemps avant les Missionnaires--ces premiers maîtres avaient mis sur les lèvres, avec une ferveur, le nom de Iésu-Kérito.--Etait-ce bien le même atua?--Avec lui, par-dessus lui peut-être, ils disaient honorer une femme divine, sa mère, que nul homme jamais n'avait touchée. Ils invoquaient parfois un être subtil: «Souffle-du-dieu». Leurs paroles étaient bonnes. Mais l'un d'eux, malade sans blessures et sans maléfices, mourut au bout d'une année. Deux lunaisons de plus, et l'on avait rouvert le sol, jusqu'à son cadavre, et arraché, avec piété, les clous des bois qui l'entouraient, et disputé ses moindres vêtements, et décidé que ses os seraient tapu. Alors on s'était demandé: le fantôme! qu'est-il devenu? Le fantôme vaguait depuis: Téao sentait parfois le recueillir dans ses propres entrailles.--Et tout cela qu'il n'était pas bon même de penser sans paroles, Iakoba dut l'écouter, mots par mots, dans l'implacable nuit. Son angoisse grandissait. Il tressaillait à chaque bruissement nouveau. Il aurait voulu ses oreilles sourdes. Il aurait voulu s'enfoncer dans la terre humide... Il n'avait pas eu cette épouvante, seul, bras levés, jambes droites, au bord du Vaïhiria: il s'était enfui de tout son être. Ici, l'effroi du vent nocturne pesait sur ses membres et les engourdissait. Cependant, la voix se tut. Une grande clameur monta de la foule suppliante vers l'inspiré qui haletait d'allégresse; et qui se retint, pour dire avec douceur:
[11] Espagnols.
--«_Je te salue, Maria, le maître est avec toi. Tu es choisie parmi toutes les femmes. Iésu, le fruit de tes entrailles est béni._»
La foule, doucement, reprit les mêmes paroles. Un apaisement tombait parmi les mots inattendus. Téao, sur la même voix confiante, priait encore:
--«Souffle-du-dieu! Souffle-du-dieu! descends au milieu de nous! donne-nous de chasser les imposteurs et ceux qui ont volé ton nom! O Kérito qui me pénètre, Kérito que nous avons connu bien avant qu'ils ne t'apportent, et invoqué bien avant qu'ils ne t'invoquent, donne-nous de faire périr tous les chrétiens! Qu'ils meurent par ton nom! par ta force! ceux-là qui se servent injustement de toi.»
Changeant d'haleine, il cria:
--«Les chrétiens et leurs prêtres nous appellent les Fous! En vérité, qui sont les fous, d'eux mêmes ou des nôtres? Où sont les vrais disciples, les enfants du dieu? A tout instant du jour nous l'appelons, nous l'attendons, et nous vénérons, avec nos mains jointes et nos fronts baissés, la seule parmi les femmes qui ne connut point l'homme, Maria, que nous disons la Paréténia!»
La foule reprit:
--«_Nous te saluons, Maria Paréténia._»
Ces paroles, ces rites étaient inattendus pour l'homme Iakoba dont l'esprit vacillait au milieu de tout cet inconnu, autant que ses yeux hésitaient dans le noir impénétrable. Le Souffle divin, l'Esprit bon, déjà les missionnaires en avaient enseigné le culte, et les secours à tirer. Mais cette femme, génitrice du dieu, d'une race tellement inouïe que sa chair était demeurée libre de l'homme, et d'un être si indicible qu'il avait fallu, pour l'invoquer, ce verbe sans égal dans le parler maori: la Paréténia,--cette femme, le chrétien peureux s'empressa de la nommer aussi, confusément, comme un recours à l'épouvante. Sans mesurer l'impiété commise--car il mélangeait sa voix à celle des fous détestables,--il se surprit à murmurer:
--«_Je te salue, Maria Paréténia._» Il se réjouit de la divinité nouvelle, et d'être venu.
L'obscurité, moins lourde, ne rassérénait pas encore. Dans une indécise vision s'agitaient des ombres, on eût dit sans forme. Surtout, l'oreille percevait, à travers le grand bruit de prières, des voix mieux affirmées: le bourdonnement des gosiers d'hommes; les sifflements des filles, des souffles doux, de petits sanglots...--Mais non, le calme ne se pouvait tenir: Tous ces bruits, divers, multiples et profus, étaient-ils bien haleines de vivants?--Le chrétien, pour se rassurer, remâchait les dires de ses nouveaux maîtres: les génies-rôdailleurs avaient fui devant le dieu Piritané: on n'avait plus à craindre leurs passades, leurs morsures, leurs maléfices. Néanmoins Iakoba épiait les moindres frôlements autour de lui: en vérité, les errants sans visages n'auraient pas respiré d'une autre sorte... ils étaient là... à l'effleurer: au ras de terre comme lui, un souffle haletait, anxieux, répété, parfois mélangé à la grande voix de la foule, et parfois s'envolant tout seul. Puis un autre s'éleva dans un autre recoin de la nuit. Puis d'autres au hasard. Malgré son assurance, le chrétien désira qu'une grande lumière, en éclatant à l'improviste, dissipât ces exhalaisons mauvaises, ces voix du sombre sourdant de toutes parts. Son front se mouillait et s'affroidissait; toute sa peau ridait sur ses membres sans vigueur. Bien que dressant les oreilles, il n'osait plus même écouter...
--«Ha.» Ses entrailles se tordirent: il se ramassa, bondit en arrière: une main froide, aux doigts on eût dit innombrables, avait touché ses cuisses et son ventre, et montait sur sa figure. Une autre main surgit. Deux bras l'étreignirent. Il tomba, roula, renversé sous un corps entier agrippé à son corps; et deux seins durs pesaient sur sa poitrine. Il étouffait, sans espoir d'être vivant, sous l'emprise de cette Femme-des-ténèbres qui s'acharne aux tané vigoureux, les enlace, les épuise. Des jambes le saisirent. Des mains le fouillèrent, avides, violentes. Alors, couru d'un grand sursaut, il tressaillit malgré la crainte, et, tendant les reins par habitude, s'arc-bouta, surmontant l'être équivoque--et brusquement éclata de rire: il tenait un corps de femelle vivante, aux chairs grasses et tièdes, aux flancs onduleux et hâtifs sous les caresses arrachées, sans plus rien du fantôme imaginaire! Sitôt, la peau sèche encore de peur, il frissonna de plaisir; il desserra sa gorge anxieuse: pris d'un grand désir haineux il secoua, de tous ses membres, la femme étendue, stupide maintenant, et abandonnée.
Au même instant, tous les bruits chargés d'inquiétude s'éclaircirent pour son oreille avertie. Ces râles et ces gémissements, c'étaient les milliers de voix de la volupté! Ha! l'on pouvait respirer à son aise: rien que des vivants, bien vivants, empressés de joie: la joie le gagnait lui-même: dans son dos, dans tous ses membres, coulait, avec un délice, l'apaisante certitude d'être sauf, et de jouir encore. Il serra plus durement, dans un dernier sursaut, cette épouse de hasard et d'effroi qui gémissait elle-même doucement; et la relaissa tomber. Puis il s'étaya sur ses poings, dominant la nuit, comme s'il avait, en écrasant les hanches de la femme, dompté sur son corps tout l'obscur et toutes les épouvantes.
La voix de l'inspiré ne s'entendait plus. On sait que les filles se disputent tous les mâles qu'un dieu, il n'importe lequel, anime et rend puissants. Téao, sans doute, ne pouvait à la fois parler et les réjouir. Mais, en sa place, d'autres voix répétaient la calme prière, et d'une lèvre à l'autre lèvre passaient d'ineffables hommages vers la femme qui n'avait jamais subi le poids d'un époux. Pour elle, et vers elle, montait dans l'air aveugle l'envol de ces plaisirs, de ces cris, de ces ressauts de voluptés d'autant précieux à son rite qu'elle avait dû les ignorer. L'on ne taisait son nom, et la louange de son nom, que pour s'enlacer encore jusqu'à l'épuisée détresse. Et ceux-là qui gisaient, vides de désirs et sans forces pour de nouveau ruts encore, se redressaient dans un autre élan pour dire, avec une joie fervente:
--«_Je te salue, Maria Paréténia._»
Ainsi la femme auprès de Iakoba se cambra, seins tendus, dressant la gorge et tournant la bouche vers le firmament caché: comme ses compagnes elle prononça: «Je te salue, Maria Paréténia.» Puis, n'entendant point la voix de son tané, elle flaira en lui un douteux compagnon, peut-être un équivoque envoyé des chrétiens... et lui cria dans la figure:--«Dis la prière, aussi, toi!» Il hésitait, maintenant que rassuré, à partager ces pratiques détestables. Elle se coula sous lui, baissa la tête et lui mordit le flanc. Ses jambes nouèrent la cuisse de Iakoba qui la sentit menaçante, hargneuse, prête à le dénoncer. Il céda:
--«_Je te salue, Maria Paréténia._»
Elle s'obstinait:--«Dis aussi la prière-pour-exterminer-les Missionnaires: ô Kérito! donne-nous de chasser les voleurs de ton nom! de faire périr tous les chrétiens!» Il répéta:--«Donne-nous de chasser les voleurs de ton nom! de faire périr tous les chrétiens!» Alors, elle lâcha, en quête d'un nouveau tané.
Lui, retomba. Une faible et pâle lueur vaguait enfin par la vallée. Mais l'esprit de Iakoba restait noir et confus, ses entrailles entremêlées. Autour de lui, des formes à peine discernées s'enlaçaient toujours sans trève. De nouvelles imprécations s'épandaient sur des modes indécis, chargées de rites et de noms inattendus. L'une d'elles, plus incroyable parce que plus familière à la fois et vieille comme le firmament sans âge, le fit tressaillir:
«_Sauvez-moi, sauvez-moi, c'est le soir des dieux! Veillez près de moi, ô dieu! près de moi, ô maître..._»
--«Paofaï Térii-fataü!» hurla Térii, redevenu, par le prodige des mots et de la nuit, le haèré-po soumis et le fils de ce vieillard qu'il avait, au grand jour, méprisé comme païen. Saisi d'un indicible étonnement, il écoutait la forte voix grave:
--«Voici ma parole vers vous,--vous que les hommes au nouveau parler appellent insensés: je suis venu: je vous ai trouvé sages.--Mais gardez-vous, dans vos discours, de mélanger les dieux! Quand on les convie ensemble, les atua se battent: alors les hommes pâtissent, le corail mange la montagne, les îles meurent, et la mer se tarit!»
Certains arrêtaient leurs propres supplications. D'autres invoquaient toujours la Paréténia. Paofaï cria plus durement:
--«Laissez dans ses nuages le dieu Kérito qui n'est pas bon pour nous. Laissez dans sa lune, qui n'est pas notre Hina, l'autre déesse, que l'on dit Maria! Elle ne parle point notre langage; comment nous entendrait-elle! Mais nos montagnes et nos vents, jusqu'au firmament septième, et nos eaux, jusque par-dessous l'abîme, sont pleins de grands dieux secourables qui savent nos parlers, qui mangent nos offrandes, qui fécondent nos terres et nos femmes, qui prévoient tous nos désirs. Chassez les autres! Brûlez leurs faré-de-prières comme ils ont brûlé nos simulacres... Brûlez, ou bien ils vous dévoreront...»
La foule grondait, indécise. On réentendit de toutes parts:
--«Iésu-Kérito, notre père, donne-nous de faire mourir tous les chrétiens!»
--«Hiè! hiè!» siffla Paofaï: «Dites: Oro! dites: Tané! dites: Ruahatu! ou bien: dieu-peint-en-rouge! dieu-peint-en-jaune! dieu à l'œil-contourné! Mais ne changez pas de noms, ne changez pas d'atua, ne changez pas...»
Ses imprécations se perdirent dans le tumulte croissant, comme une rivière, même gonflée, disperse impuissamment sa limpidité dans la vaste mer saumâtre. Malgré qu'il égalât les plus grands parleurs de tous les temps oubliés, les Mamaïa, sans écouter plus, poursuivaient leurs prières équivoques. Téao, sans doute épuisé par l'emprise du dieu et les faveurs des filles, avait tu ses paroles. Mais d'autres inspirés se levaient de tous côtés, et dans chacun de ces inspirés, surgissait un dieu. Certains criaient: «Le souffle est sur moi de Iohané le Baptiseur! Il annonça le Kérito! J'annonce un autre... un autre!»--«Paolo» proclamait-on «Paolo me conduit et m'enseigne: j'éclairerai les yeux aveugles que les Missionnaires n'ont pas su rouvrir!» Des cris d'humains sans sexe, sans années: «Mikaëla!»--L'Esprit Bon! le Souffle...--Salomona! tu m'aideras: je dirai des parlers nouveaux! la Bonne-Parole n'est pas close!--Oro est mort--Abérahama redescend parmi les hommes!--Oro est mort--Iohané!--Iésu--Iéhova--C'est le soir, c'est le soir des dieux.»
Docilement, avec toute la foule, Térii ou Iakoba, devenu mamaïa lui-même, répond à tous les appels. Sa voix n'est plus sienne; il la disperse au hasard des autres voix. Son corps, aussi hagard que ses paroles, chancèle et continue d'étreindre des femmes; mais il ne les rassasie plus. Enfin, il désire étendre ses épaules, et s'assoupir: la nuit blêmit. L'aube point.
* * * * *
D'un effort, il se leva: quel danger à se laisser connaître par ces Mamaïa dont il avait surpris le culte et les abominations! Il dévala vite le sentier si péniblement gravi, aperçut des porteurs-de-bananes et se mêla parmi eux. Il remémorait: «le chef des «hérétiques»? Téao tané. Leurs paroles? exterminer les chrétiens. Leurs actions? enlacer des femmes en dehors du «mariage», comme avait dit Noté.» Aucun doute sur tout cela: ces tapu qu'on venait d'inventer, cette Loi nouvelle que l'on attendait d'un jour à l'autre, pourraient châtier ces impies, maintenant qu'il les avait épiés et surpris. Le chrétien se réjouit de montrer ainsi son zèle. Les Missionnaires seraient contents.
LA LOI NOUVELLE
Un chrétien, choisi pour ses vertus et sa forte voix, cria sur la foule assemblée auprès du grand Faré-de-prières:--«Le chef-de-la-justice va parler!» Nul ne savait quel homme, ou quel Missionnaire, peut-être, était ainsi désigné. Mais un possesseur-de-terres de chétif aspect, et assez inconnu, se leva tout droit sur ses jambes. On espéra que ce titre imposant et obscur,--dont jamais personne ne s'était revêtu,--prêterait à son discours une inhabituelle majesté. Il donna seulement l'ordre d'amener les «cinq grands coupables».
La foule s'éjouit dans l'attente d'un spectacle neuf. Pour la première fois allait siéger le Tribunal. On nommait «Tribunal» cette compagnie de possesseurs de terres, de chefs, et même de bons chrétiens de bas ordre, chargée de représenter dans les îles Tahiti, la volonté du Seigneur Kérito. Pour ce faire, ils montaient sur une estrade: aussitôt leurs paroles et leurs conseils prenaient une vertu singulière: des reflets de l'Esprit divin passaient dans leurs esprits: ils ne parlaient plus qu'au nom de cette loi sans défaut dont le nom, d'après la Loi du Livre se disait Turé[12]. Au milieu de ces gens appelés «Juges», et dans une chaire bâtie à sa corpulence: Pomaré-le-Réformateur.
[12] Thorah.
Et les cinq grands coupables parurent. Leurs poignets étaient noués sur les reins par des tresses de roa. Ils gardaient une forte assurance malgré toute l'infamie dont on les sentait chargés. Le premier, ce Téao de la vallée Tipaèrui, tenait ses yeux calmes et sans haine sur la foule injurieuse. Il n'avait point, au lendemain de la nuit sacrilège, tenté d'échapper aux serviteurs des prêtres qui l'entourèrent et le saisirent. Mais, comme Iésu dont il se disait l'inspiré, le Fou avait donné ses deux bras, pour recevoir les liens.--Paofai, qui marchait derrière lui, montrait, en revanche son grand torse d'homme vieux, tatoué de coups. Les trois autres, on ignorait leurs noms. Ils suivaient, de plein gré, leur maître Téao, et se vantaient d'en être les «apôtres». L'un d'eux boitait, le pied brisé d'un coup de bâton. On les poussa devant l'estrade, au milieu d'une place vide. La foule se ferma sur eux.
Iakoba regardait les criminels avec une fierté dont lui seul était digne: quel autre aurait eu ce courage à suivre, dans la nuit, jusqu'au fond de la vallée, les redoutables Mamaïa? Il comprit, à l'œil sévère des juges, la gravité de la faute des fous, et bénit Kérito, par une courte prière non parlée, de l'avoir préservé lui-même. Il oubliait volontiers, au milieu du jour éclatant, ses peurs et son trouble nocturnes: douze nuits avaient passé depuis!
Au milieu d'un grand silence, le chef-de-la-justice interpella Téao:
--«Téao no Témarama, par ton nom de baptême, Ezékia, tu es conduit devant nous sur l'ordre du roi Pomaré. On sait que tu insultes les chefs. Car malgré la défense, tu tiens des assemblées secrètes avec tes frères. De nombreuses gens t'ont surpris, dans la vallée Tipaèrui, chantant d'abominables himéné et priant le Seigneur pour qu'il renverse le Roi.»
Téao répondit doucement: