Les Immémoriaux

Part 13

Chapter 133,700 wordsPublic domain

Il se trouva soudain poussé, sans piétiner lui-même, à toucher cette estrade bâtie près de l'eau Faütaüa, et de laquelle Pomaré, les Missionnaires et les chefs dominaient la multitude. Le prêtre Noté dont le visage, malgré tant de saisons douloureuses, apparaissait limpide et triomphal, demanda qu'on arrêtât les cris. Térii se souvint que de coutume celui-là parlait sans mesure durant de bien longues heures. Il se repentit de sa curiosité. Pressé par la foule, il dut écouter le vieil homme.

--«_Et Iésu, s'étant approché, leur parla ainsi: Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez, instruisez tous les peuples, les baptisant au nom du père, du fils, et de l'esprit bon, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde._» Puis le discours s'étendit confusément. Comme les rumeurs, au bout d'un long temps, se faisaient impatientes et aigres, il précipita ses paroles, vanta prestement le Livre, et s'arrêta, couvert par la multitude qui hurlait vers le Baptême.

Pomaré, avant tout autre, devait recevoir le rite. Non pas que les chefs fussent, aux yeux de Kérito, différents de leurs serviteurs;--mais l'Arii s'était montré le plus empressé parmi les disciples nouveaux du vrai dieu: il importait de consacrer sa hâte et son rang: car ce qui se fait sur la terre doit être ratifié dans le ciel du Seigneur. Et l'on accommoda la cérémonie au besoin de sa dignité: sans qu'il descendit, comme le peuple, à se plonger dans la rivière, il courba seulement sa noble tête sous la main de Noté le baptiseur. Celui-ci, répandant un peu d'eau, dit fortement les mêmes paroles qu'avaient dites Iésu: «_Je te baptise au nom du père, et du fils, et de l'esprit bon._» Puis un autre Missionnaire plus âgé proclama Pomaré «Roi des Iles Tahiti et du Dessous-du-Vent», l'engageant à se montrer «digne toujours de sa haute profession et de l'éminente situation qu'il occupait devant les anges, les hommes et le Seigneur lui-même.» Enfin, il lui donna le nom de «Pomaré-le-deuxième dit le Réformateur.»

Aussitôt, la foule se rua vers l'eau sacrée, et remplit le creux de la rivière d'un autre torrent hâtif et tumultueux. On se trempait jusqu'aux épaules et presque jusqu'aux yeux, pour que le rite fut plus efficace. Les baptisants, sur le bord, allaient de l'un à l'autre: «_Reconnaissez-vous Iésu-Kérito pour le seul Sauveur des hommes?_» Les Candidats répondaient sans erreur, recevaient le baptême et s'en venaient avec des cris d'allégresse. Et tous, mêlés sans dignité,--manants et chefs, haèré-po d'autrefois, guerriers et femmes,--couraient à la rivière en chantant «Hotana! Hotana!»

Le Réformateur, cependant, marchait vers le faré-de-prières. Il passa tout auprès de Térii qui le dévisagea: rien ne transparaissait en lui de la vertu du rite: ses pas allaient sans noblesse; ses cheveux broussaillaient encore, seulement un peu collés par l'eau purifiante; et son nez ne s'était point ennobli. Soudain, d'autres figures,--visions immémoriales peut-être des temps oubliés,--s'imposèrent devant les yeux de l'Ignorant: il entrevoyait un superbe homme nu, non point mouillé d'un peu d'eau sous une main de vieillard, mais baigné dans la forte mer houleuse, à Matavaï de Tahiti. Des pirogues, par centaines, ceinturaient la béante baie, et tenaient l'écart, attentives à ne point troubler les monstrueux et bienveillants requins, dieux autant que les dieux du firmament septième, qui venaient laver le chef, et le sacrer de leurs dures nageoires bleues. L'homme nu, ramené sur la rive, avait volé jusqu'au maraè sans toucher le sol: car, au long du cortège onduleux et sonore, les prêtres, en criant, portaient les dieux; les chefs portaient le chef, devenu lui-même dieu. Il avait ceint le Maro Rouge: il avait mangé l'Œil: on ne lui parlait plus qu'avec les grands mots réservés.

Ha! Térii tressaillit et chassa, d'un grand effort, ces inquiétants souvenirs. Il prit peur qu'on ne vît clair dans ses entrailles: une honte lui survint. N'était-il pas le seul, dans cette foule, à remuer encore de tels pensers? il tenta de les mettre en fuite. Mais il les sentait savoureux et nobles, et resplendir en lui-même au-dessus des spectacles présents... Et les Missionnaires, à vrai dire, n'étaient rien de pareil aux grands Arii d'autrefois.

Mais c'était là parlers sauvages,--avait dit Samuéla;--parlers périlleux désormais: le chef se manifestait baptisé, et tous les fétii: Térii, contre tous les autres n'aurait donc pas reçu le rite! Ne pouvait-il aussi bien qu'eux répondre les «Paroles du Candidat?» Se laissant aller à la foule, il se retrouva bien vite dans l'eau jusqu'aux épaules, comme les autres. Un baptisant commençait: «_Reconnaissez-vous croire à Iésu-Kérito comme au seul Sauveur des hommes...?_» Térii répondit à peine: déjà l'autre lui avait inondé le visage, et jeté les paroles. Comme de nouveaux arrivants attendaient impatiemment sur le bord, il dut leur faire place.

Il s'ébroua sans bien comprendre, mais satisfait et mieux attentif à sa personne: il était chrétien! non plus Térii l'Ignorant. Térii... quel nom stupide! Aussitôt, il voulut s'en dépouiller, et comme il murmurait au hasard le premier mot qui l'eût fait rire à son retour, et qu'il eût retenu, «Iakoba», il dit gravement: «Je me nommerai Iakoba». Ensuite il tâta ses membres, ainsi qu'il avait fait jadis dans la nuit du prodige: ses membres gardaient leur forme et leur couleur. Il ne lui parut point que son haleine fut plus longue ni ses yeux plus habiles à lire les présages, dans le ciel. Une grosseur qu'il portait sur le pied gauche n'avait pas rapetissé. Ses dents ébréchées ne s'étaient point aiguisées de nouveau. Une fois de plus, malgré son double effort, le prodige et le baptême, rien ne changeait dans son corps d'homme vivant... que son nom peut-être. Il en conçut une fierté, avec un dépit.

* * * * *

Or, les promesses et l'espoir avaient été si grands et si fervents parmi ses compagnons, qu'il se reprit à attendre encore, et considéra la foule: tous les gens autour de lui restaient semblables à eux-mêmes par la démarche, le nombre de leurs pieds et les gestes de leurs figures. Quoi donc! Etait-ce seulement les pensers cachés des entrailles qui devaient s'illuminer?... «La lumière de vie...» avaient assuré les envoyés du dieu... Il s'inquiéta de ne point s'en éblouir encore. Bien qu'à dire vrai, mieux eût valu jouir par toute sa personne, plutôt qu'en paroles obscures, des bienfaits promis.--Un court gémissement lui fit tourner la tête: l'aveugle Hiro, baptisé suivant son désir sous le nom de Paolo, revenait de la rivière, et toujours aveugle. Derrière lui tâtonnait la longue file des hommes aux yeux morts, et toujours morts.--Ceux-là non plus n'avaient pas rencontré la Lumière.

LES HÉRÉTIQUES

Ce jour-là, comme bien d'autres jours nombreux déjà depuis la cérémonie, Térii,--qui ne se disait plus Térii, mais Iakoba,--s'employait à louer le Seigneur. Tous les hommes Lui doivent d'interminables remerciements; et, plus que tous les hommes, celui qui tiré au hameçon d'un tel abîme d'ignorance avait été, presque à son insu, conduit vers le baptême, et revêtu sitôt du beau nom fort avantageux de chrétien. Iakoba était celui-là. Non plus que ses compagnons il ne percevait exactement encore les profits de sa dignité nouvelle. Néanmoins, d'une lunaison à l'autre il s'obstinait à les attendre sans défiance; car le Livre disait:

«_L'Eternel est mon partage et mon calice.--Un héritage délicieux m'est échu_». L'on ne pouvait savoir, de l'héritage ou du calice, ce qu'il fallait désirer par-dessus l'autre, mais, pour être obscurs, l'un et l'autre de ces mots promis n'en restaient pas moins admirables. Le chrétien répétait donc sans lassitude:

«_Un héritage délicieux m'est échu..._

--E! Térii! é!» interrompit mal à propos un petit garçon essoufflé, glissant la tête entre deux bambous. Le chrétien méprisa ce stupide enfant qui venait jeter, au milieu de la prière, un vieux nom désormais perdu... L'autre se reprit:

--«E! Iakoba! Voici Paofaï tané, Paofaï Térii-fataü qui marche près de l'eau... Il dit que tu es son ancien fétii. Viens le voir, et parler...»

Une grande vision brève des courses d'autrefois, par les chemins de Havaï-i, sauta devant les yeux du converti, comme avait surgi déjà, pendant le baptême, le mauvais souvenir païen. Iakoba serra les paupières: il voulait étrangler ces niaiseries, les chasser loin de son regard, parce qu'elles déplaisent au Seigneur. Mais il les sentit s'enfoncer en lui-même, et dit avec rudesse à l'enfant:--«Vois, je répète les prières; laisse-moi!» Puis il tourna le feuillet. Il hésita devant les nouveaux signes: malgré la vertu de son rang et que, ces trois lunaisons passées, il les ait tout entières données à contempler le Livre, certains mots le rebutaient encore; il répéta:

«_L'Eternel est mon partage et mon calice--un héritage délicieux..._»

--«Aroha! Térii a Paraü-rahi!» Paofaï parut. Sa bienvenue sonna fortement. Mais le chrétien, sans trouble, continua de parler au Seigneur:

«_Un héritage délicieux m'est échu,--une belle possession m'est accordée..._» Décidément, ses yeux malhabiles le décevaient. Il feignit quand même, devant l'autre, une grande assurance en récitant au hasard. Enfin, pliant le Livre: «Améné», prononça-t-il sans hâte. Puis il répondit au salut de l'arrivant:--«Que tu vives en Kérito le vrai dieu.» Et il lui tendit la main.

Le vieillard ricana:--«Toi aussi, Térii, comme tous les autres? La honte même! Les gens de Tahiti sont devenus les petits chiens des étrangers; des petits chiens bons à rôtir!» Il siffla de haine et vint s'asseoir sur les nattes. Son dos était penché comme un tronc de haári fléchi par le vent maraámu: mais le vieil homme en imposait encore. Bien que l'accoutrement fut resté celui d'un païen sans aveu, il traînait dans les plis du maro blanc sacerdotal une imprescriptible noblesse. Iakoba fut saisi d'un respect inattendu. Il n'osait interroger. Tous deux se considéraient sans paroles. Enfin Paofaï conta son retour.

Il dit, avec des gestes dépités, le grand voyage sans profits et sans compagnon: puisque son fétii, son disciple, l'avait si tôt laissé en route. Il dit son arrivée étonnamment tardive dans la terre Vaïhu, et la déception de cette arrivée: un instant, il avait cru les signes-parleurs tout pleins d'enseignements... d'ailleurs, il en ramenait avec lui.--Et il prit à sa ceinture une palette de bois brun, polie par la peau des doigts, et sur laquelle s'incrustaient des centaines de petites figures, si confuses, si pressées, qu'elles pétillaient toutes et dansaient devant les yeux.

Iakoba parut s'impatienter. Sans répondre il considérait le chemin et la plage ainsi qu'un homme qui attend ou redoute la venue d'un autre homme. Paofaï parlait toujours pour soi-même:

--«Chacune de ces figures, bien chantée, désigne un être différent: ce poisson-là, nageoires ouvertes, est un dieu-Requin. Ceci représente: Trois-chefs-savants. On voit en plus la Terre, la Pluie, le Lézard mort. Voici la Baleine, et toute la suite des dieux-fardés: le dieu peint-en-rouge, le dieu peint-en-jaune, le dieu à l'œil-contourné. D'autres signes,--Paofaï les indiquait avec une hésitation,--sont moins discernables: Eclat-du-Soleil--une Chose-étrange--les Yeux-de-la-terre--Homme excitant le vent--deux Projets en tête... Hié!» siffla-t-il enfin, «mais après? après tout cela? Comment fixer, avec ces mots et ces figures éparses, une histoire que d'autres--qui ne la sauraient point d'avance,--réciteraient ensuite sans erreur?» Il se tapotait la cuisse du bout de la planchette-incrustée, et son regard passait, avec un dédain, sur Iakoba, toujours indifférent, et sur les signes illusoires: «Non! ce n'est pas là autre chose que les tresses nouées, si faussement nommées «Origine-de-la-Parole» et bonnes seulement à raconter ce que l'on sait déjà! et impuissantes à vous enseigner davantage... Les bois-intelligents? mieux vaudrait en façonner des bordés de pirogue, car dans cette misérable terre Vaïhu, on s'arrache le moindre tronc d'arbre; toutes ces promesses autour des signes... inventions de pagayeur fou!»

Le chrétien daigna répondre: «Les signes, veux-tu que je te les enseigne?» Fier de son nouveau savoir il montrait le Livre. Paofaï avec un grand mépris refusa:

--«Non! les signes Piritané ou n'importe quels autres ne sont pas bons pour nous! Ni aucun de tous vos nouveaux parlers! Prends garde, Térii. La chèvre ne renifle pas comme le cochon, et le bouc n'aboie pas comme le chien. Quand les bêtes à quatre pieds échangent leurs voix, prends garde, c'est qu'elles vont mourir.» Il poursuivit avec tristesse:--«Les hommes maori, voici maintenant qu'ils essaient de siffler, de bêler, de piailler comme les étrangers. En même temps que leurs propres langages voici qu'ils changent leurs coutumes. Ils changent aussi leurs vêtures. Ha! tu n'as pas vu des oiseaux habillés d'écailles? Tu n'as pas pêché des poissons couverts de plumes? J'en ai vu! J'en ai pêché! Ce sont les hommes parmi vous qui s'appellent «convertis», ou bien «disciples de Iésu». Ils n'ont pas gardé leurs peaux: ils ne sont plus bêtes d'aucune sorte: ni hommes, ni poules, ni poissons. Reprends ta peau, Térii que je déclare plus stupide qu'un bouc! Reprends ta peau!»

Le chrétien marqua, en haussant les épaules ainsi qu'il avait vu faire les Missionnaires, que ces dires ignorants restaient pour lui sans importance. Néanmoins, il montrait une inquiétude: car le prêtre Noté ne tarderait point à paraître, marchant, selon qu'il avait coutume tous les jours, vers le faré-de-prières. Il surprendrait Paofaï et s'indignerait. Celui-ci ne semblait pas songer à s'en aller vite, car il reprit:

--«Oui! Partout ils font ainsi, maintenant, les hommes maori! Ils honorent les étrangers; les étrangers acceptent les hommages, et leur haleine empoisonne tout.

--Les étrangers sont parfois des envoyés du Seigneur», répliqua le chrétien. «D'ailleurs, on ne peut les mépriser sans risquer bien des ennuis.»

Paofaï murmura par dedans ses lèvres avec cette voix assourdie des Maîtres qui, sous le couvert de paroles plaisantes, répandent de justes avis:

--«Qu'ont-ils fait les hommes de Moüna-Roa? Ils n'ont pas méprisé le chef blanc Tuti.

»Qu'ont-ils fait, les hommes de Moüna-Roa? Ils ont honoré leur grand ami Tuti durant deux lunaisons.

»Qu'ont ils fait, les hommes de Moüna-Roa? Au commencement de la troisième, ils l'ont dépecé avec respect, afin de vénérer ses os.»

Il plissa le cercle de ses paupières:

--«Les hommes de Moüna-Roa ont été bien avisés! Pourtant, le chef Tuti ne lançait pas de maléfices! mais vous, depuis--non pas deux lunaisons,--des centaines, vous honorez avec persévérance les maîtres survenus. Quand donc vous partagerez-vous leurs os?»

Iakoba frémit avec cette horreur prescrite au chrétien qui doit subir de telles impiétés. Il n'ignorait pas que le vieillard entendait seulement frapper, par ces paroles violentes, l'esprit de ceux qui les recueilleraient. Mais tant de gens pouvaient les redire aux chefs... Noté lui-même allait survenir, et les entendre... Cependant, Iakoba n'osait, malgré tout son ennui, chasser le vieux discoureur, et il dut écouter d'étonnants parlers de songe: Paofaï se savait malade--comme un homme qui nourrirait dans ses entrailles un atua justicier. Au milieu d'un sommeil double, il avait connu Tahiti-nui et toutes les îles de même race, de même ciel, se lamentant sous le regard de Hina sans pitié. Les terres, plus que jamais plantureuses et grasses, étaient vides, privées d'hommes vivants et de femmes pour cueillir les beaux fruits; les cimes désertes; les cavernes emplies de silence; la mer-abyssale immobile et sans rides. Il répéta:--«La mer sans rides, sans souffles, sans bruits, sans ombres, morne, et morte aussi.»

Puis, fermant la bouche, il regarda soudain avec défiance par-dessus l'épaule de Iakoba qui tressaillit, tourna et aperçut le Missionnaire entré à l'improviste. Le visage de Noté ne parut point surpris ni fâché.

--«Que tu vives... quel est ce fétii?

--Son nom est...» L'autre hésitait, sachant qu'un nom païen mordrait les oreilles du Piritané aussi durement qu'un appel de conque ou de tambour défendus. «Son nom est... Ioséfa.»

Le vieillard sauta, en dévisageant le chrétien au parler faux:

--«Homme menteur! mon nom est Paofaï, Térii-fataü! me crois-tu si débile que je perde le souvenir de mes mots, comme tu le fis, Térii au grand-Parler, sur la pierre-du-récitant?» Il ajouta:--«Je suis sacrificateur au maraè Papara!»

Noté répondit avec douceur:

--«Mon frère, il n'y a plus de maraè sur la terre Papara, ni sur aucune autre terre. Car l'arii-rahi, inspiré par le Seigneur, les a fait démolir et jeter à l'eau.

--Aué! vieux prêtre fourbe! Pas de maraè!» Paofaï, hurlant d'épouvantables menaces, secoua les épaules ainsi qu'un insensé, creva derrière lui la barrière de bambous, et s'en alla, marchant à grands pas irrités vers la mer.

Noté soupira. Puis il dit:

--«Térii, mesure l'abîme qui sépare ce méchant païen de toi-même, bien qu'ignorant encore; et redouble ton zèle, afin d'être admis bientôt, comme les autres, à professer ta foi, à dépouiller toutes les erreurs en même temps qu'à changer ton nom.»

Eaha ra! le Missionnaire pouvait méconnaître cette belle évidence: que Térii n'était plus Térii, mais Iakoba, et baptisé, et chrétien! Mais cela ne transperçait donc point dans les yeux, dans les narines, et n'éclairait donc pas le corps entier? Certes, le converti se souvenait avec trouble de sa témérité, et que, mêlé comme un voleur à la foule, il avait surpris le rite sans en avoir auparavant rempli toutes les épreuves. Mais l'assurance du prestige nouveau surmonta ses inquiétudes. Il dit avec orgueil:

--«Je suis baptisé, et chrétien de premier rang!»

Noté ne se récria point. Mais seulement:

--«Le Seigneur fait bien ce qu'il fait. Si j'ignorais ton nouveau titre, je t'en savais du moins tout près d'être digne, et t'aurais moi-même, sans tarder, convié parmi les disciples de Kérito. Et quel est ton nom de chrétien?

--Iakoba».--Comment un homme sur la terre Tahiti pouvait-il ignorer...

--«Eh bien! Iakoba, rends grâces, en vérité, au Seigneur. Bien que tu sois le plus tardif de tes frères à être venu vers nous, et vers Lui, tu me parais l'un des plus excellents parmi Ses nouveaux disciples, et l'on peut, sans craindre, se confier à toi pour tout ce qui regarde Son triomphe et la gloire de Son nom. Ainsi, je m'en remets à ton aide. Voici qu'on achève de construire un grand faré-de-prières, sur la terre Punaávia. On y placera deux chrétiens sûrs et habiles. Ils auront le titre de «Diacres du second rang dans l'église chrétienne des Iles Tahiti». Tu peux devenir l'un d'entre eux.»

Iakoba se sentit pénétré d'une fierté solennelle, et d'un grand espoir. Il se recueillit:

--«Aurai-je un maro noir, comme ceux qui aident les Missionnaires?

--Tu auras un maro noir et un autre vêtement, noir aussi, pour habiller tes épaules. Tu prendras place à côté du Missionnaire. Tu visiteras les malades avec lui. Quand il sera loin, tu réuniras toi-même toute l'assemblée-de-prière, et tu liras dans le Livre, devant tous tes compagnons.

--Serai-je inspiré?» hasarda encore Iakoba. Car si Iésu, le dieu véritable, descendait en lui, quel ne pourrait pas être son mépris des stupides sorciers d'autrefois, tout pleins de Oro, le dieu sans valeur.

--«Certes», dit Noté. «Le Seigneur habitera dans ton cœur.

--Dans mon ventre.

--Non! non! dans ton cœur.» Noté expliqua longuement que les plus nobles parties de l'homme n'étaient point les entrailles, mais la tête, où naissaient les paroles non encore parlées, et le cœur, d'où sortaient les sentiments généreux: la foi, l'amour...

--«Pourtant, quand je suis triste, ce sont mes entrailles qui s'agitent?

--N'importe. Le Seigneur habitera en toi.»

Iakoba sourit d'avance à tous les honneurs attendus. Il y eut un répit. Noté regardait vers la mer-extérieure, et semblait prendre intérêt à écouter crever la houle sur le récif. Puis il dit assez vite, en examinant le nouveau converti:

--«Quoi de nouveau sur les «mamaïa?»

--Les fous? On savait bien qu'il y en avait toujours, nombreux ou rares, selon que le peuple les honorait en les déclarant «illuminés-du-dieu» ou bien les pourchassait à coups de massues, comme imposteurs. Pourquoi le Missionnaire s'en inquiétait-il?

Noté répondit que les fous dont il entendait parler n'étaient point ces pauvres insensés plutôt dignes de pitié que de haine, dont les paroles, divaguant sans mesure, restent néanmoins innocentes;--mais qu'il désignait par ce vocable méprisant ces mamaïa d'autant plus détestables qu'ils savaient leur folie, et s'y plongeaient abominablement. Au moins les ignorants d'autrefois avaient pour eux leur ignorance même,--bien qu'à dire vrai, la loi du Seigneur soit empreinte au cœur de tous les hommes!--Mais ces gens-là mélangeaient les rites, en inventaient d'autres, et leurs impiétés ne savaient pas de bornes. Les chrétiens, indignés, avaient eu raison de crier: «Mama-i-a! ce sont des fous!» Et les Missionnaires, avec plus de raison encore, renchérissaient: «Bien pis! ce sont des «hérétiques»!

Térii prit un air grave et réservé, et dit ne point connaître «ces gens-là».

--«Hélas», avoua Noté, «nul ne les connaît avec certitude. Ils se dérobent, se cachent, se dissimulent avec une déplorable habileté. On sait qu'ils se rassemblent la nuit dans la montagne, en suivant des chemins incoutumiers; personne encore n'est parvenu à surprendre, ni leurs actes--qui sont probablement épouvantables,--ni leurs noms, qui demeurent cachés.»

Noté poursuivit, sans perdre de vue le baptisé:

--«Alors, Iakoba, les chefs ont pensé à toi--car il faut que tous les chrétiens véritables, même ceux de la dernière heure, s'unissent et se défendent: ta conversion et ton baptême furent manifestement providentiels. On te dit, parmi tes compagnons, habile et rusé. Peu de gens encore devinent ton nouveau titre et tes vrais sentiments. Tu n'es pour tous qu'un voyageur indifférent, et nul ne s'inquiétera de ta présence dans la montagne où ils se réfugient. Tu écouteras donc leurs paroles, que tu retiendras aisément, et leurs noms. On dit qu'ils se réuniront ce soir dans la vallée Tipaèrui.

--Mais, ce sont peut-être des hommes malfaisants?» observa le chrétien. Noté le rassura: le Seigneur n'abandonne point ceux qui se remettent en Lui. Le disciple prêt à risquer, pour Le servir, un très faible danger, devient l'objet de toutes les faveurs.

«Alors, vraiment,» demanda Iakoba, «vraiment, j'aurai un maro noir?»

Une seconde fois Noté promit.

* * * * *

Soudain, le faré vibra de rires, de voix amies, d'appels, de petits cris amusés, et s'emplit de la troupe joyeuse des fétii de chaque jour. Ils revenaient du bain avec un grand délassement des membres, de la figure, des yeux, de toute la peau rafraîchie. Les oreilles d'Eréna se paraient de fleurs rouges, ouvertes elles-mêmes comme d'autres oreilles parfumées. Ses cheveux étaient ceints de feuilles menues et odorantes aussi, et sa poitrine respirait à travers la tapa ouverte. Aüté la pressait, toute étreinte, si bien qu'ils se glissèrent à la fois entre les poteaux d'entrée. Rébéka portait les maro mouillés, tordus à la hâte, et qui ruisselaient. Samuéla, fier d'un plein panier d'écrevisses, chantonnait un petit péhé jovial. Ils aperçurent le Missionnaire: sitôt Eréna-aux-Fleurs cacha les grandes corolles et couvrit son sein nu. Le pêcheur assoupit sa chanson. Toute joie tomba.