Les Immémoriaux

Part 11

Chapter 113,790 wordsPublic domain

Eréna sentit combien l'on s'amusait là-bas.--Certes, elle n'irait pas au navire: Aüté pleurerait encore et serait si fâché! Il ne la battrait point, malheureusement, mais il gémirait, trois nuits de rang, et des jours... Et c'est bien lassant, quand on est gaie soi-même, de consoler un tané qui pleure! Non, elle n'irait pas au navire: elle en ferait le tour en pagayant lentement, afin d'écouter les himéné, de voir les danses et toute la suite. Elle courut vers sa pirogue, la traîna sur l'eau, en tâtonnant dans le creux pour saisir la pagaie. Ses doigts se mouillèrent dans un peu de pluie tombée au fond;--et point de pagaie. Aué! le méchant Aüté l'avait cachée, sans doute, pour déjouer la promenade défendue!

--«Tu viens au pahi Farani? Tu viens?» crièrent les trois amies. Eréna montrait son dépit.

--«Eha!» riaient les autres, «il est bien rusé, ton Aüté chéri, et bien exigeant. Mais, puisque ce navire-là t'a rapporté le vieux tané de Rébéka... le vieux tané qui est ton père, maintenant... mais viens donc!»

Eréna plissait tristement la bouche, honteuse devant ses compagnes.

--«Nous n'avons pas de pirogues, nous autres, nous allons nager... Tu viens?»

Elles plongèrent. Leurs épaules, d'une même glissade, filaient dans l'ombre calme, et leurs trois chevelures sillaient, en frétillant, la face immobile de l'eau.

--«Je ne monterai pas au navire», se redit Eréna. «Je regarderai seulement.» C'était un jeu de nager d'une traite jusqu'au récif, et le pahi s'en tenait à moitié route. Elle rejoignit les autres en quelques brassées, et toutes, insoucieuses de leur souffle,--car la mer vous porte mieux que l'eau courante, s'en allaient très vite vers le navire éblouissant. Les poissons fluets, à la chair délicate, aux couleurs bleues et jaunes, nagent vivement aussi vers les grands feux de bambous, jusqu'au temps où l'homme au harpon, penché sur l'avant de la pirogue, les perce d'un grand coup qui les crève et les tue. Les petites filles s'amorcent et se prennent comme les poissons curieux,--pensaient peut-être les Farani, embusqués dans leurs agrès noirs.

L'un d'entre eux avait aperçu les quatre nageuses, et leur criait des appels dans son comique langage. Eréna se laissa distancer. Les trois autres sautèrent à bord, ruisselantes; les tapa leur collaient aux seins, aux genoux. Ce fut une bourrasque de joie: tous leur faisaient fête. Mais elles, décemment, séparaient de leur peau l'étoffe alourdie, et en disposaient les plis d'une façon tout à fait bienséante. Eréna saisit l'échelle pour reprendre haleine, et s'ébroua. Les marins la réclamaient aussi; car malgré la chevelure épandue sur les yeux et la bouche, ils devinaient une plaisante fille, désireuse de joindre ses compagnes, mais effarouchée ou moins hardie. Un homme alerte s'en vint jusqu'au ras de l'eau, près d'elle, et prit sa main. Elle se cambra sur le premier échelon, afin de rajuster sa tapa qui découvrait l'épaule. Et comme le marin, lui entourant la hanche, la pressait de monter, et qu'il se penchait tout entier vers l'eau pour lui laisser passage, elle dit avec raison:--«Non! non! va le premier, toi!» Car il n'est pas bon de précéder à l'escalade un homme étranger dont le regard glisse au long des jambes. Lorsque le marin fut en haut, elle décolla, comme ses amies, ses vêtements mouillés; hésita un peu, puis sauta sur le pont en serrant les plis, de ses pieds joints.

On l'entraîna. Comme ils étaient enjoués, ces matelots Farani! Les femmes, en parures de fête et nombreuses venues, riaient déjà sans défiance, et commençaient à s'agiter. Tous les jeux, chassés de la terre de l'île, se réfugiaient là, plus libres et plus nobles que jamais. Il s'inventait de nouvelles danses, frappées de pas et de gestes imprévus, et quelques-unes se marquaient de noms moqueurs. Il y avait le ori-pour-danser «_Tu es malade parce que tu bois le áva_», et le péhé-pour-chanter «_Tu es malade parce que tu as travaillé pendant le jour du Seigneur_». Le chef de bande, en feignant une gravité, criait ces parlers plaisants; et l'on sautait. Vraiment il ne fallait pas dire cela aux oreilles des Missionnaires! Les étrangers, surtout les prêtres, entendent malaisément la moquerie. Mais à bord de l'accueillant navire, les Piritané n'avaient plus rien à voir! Et les filles, rassurées, dansaient de plus belle, inventant, après chaque figure, une autre bien plus drôle encore. Elles avaient surpris cet usage des hommes Farani qui répètent, à tout propos, le mot «_Oui-oui_» pour affirmer leurs paroles, au lieu de relever simplement les paupières ainsi que les gens de Tahiti;--ce qui est plus clair et bien moins ridicule. Pour railler aimablement cette manie de leurs hôtes, les petites filles commencèrent le «_Ori des oui-oui_».--Les étrangers ne comprenaient point.

Sans trop oser réclamer, les femmes acceptaient volontiers la boisson qui enivre. C'était mauvais à goûter, âcre, brûlant. Elles avalaient péniblement, les yeux grands ouverts, les lèvres serrées, avec une secousse du gosier, des hoquets, des toux. Mais aussitôt, une fumée joyeuse leur soufflait dans la tête; leurs regards se balançaient dans une brume où pétillaient toutes les lumières, où se tordaient les mâts et les agrès. Voici même que le pont du navire, bien que l'eau fut paisible, devenait onduleux comme une houle... Et c'était fort amusant.

Eréna buvait avec hâte. Son amant était loin, en vérité, très loin. Avait-elle encore un tané... Un tané Farani, ou bien de sa couleur? Mais tous ceux-là qu'elle avait enserrés de ses jambes, depuis le temps où elle était petite et maigre de corps, tous ceux-là se mélangeaient en un seul, imaginé au seul moment de l'amour et lui donnant, par toute la peau, d'agréables frissons. Peu lui importait d'en connaître le visage.

Soudain, elle entrevit son nouveau père et courut à lui, craintive un peu. Mais Térii avait déjà, dans le creux du bateau, festoyé parmi ses compagnons de voyage. Il ne parut point irrité à la voir. Même, il dit à Eréna, montrant à la fois un matelot qui passait et une coupe vide:--«Demande pour moi du áva Farani... ils ne veulent plus m'en donner!»

Eréna en obtint vite un plein bol, et le rapporta fièrement: ainsi se ménagerait-elle les bonnes grâces du tané de sa mère. Celui-ci but avec prestesse, en grimaçant beaucoup. Il souffla: «Je suis content» et tendit une seconde fois la coupe. Mais Eréna avait disparu, entraînée par le bon matelot généreux.

--«Excellents Farani! Excellents fétii!» proclamait maintenant Térii, dont la reconnaissance débordait avec d'abondantes paroles. Sous la vertu de la précieuse boisson, il lui venait aux lèvres des mots de tous les langages entendus au hasard de ses aventures. Il remerciait tour à tour en Paniola[10] et en Piritané. L'on s'égayait beaucoup. Alors, il imagina de raconter aux bons Farani la déconvenue de son arrivée, les rites stupides, la tristesse, l'ennui. Il feignait de considérer, dans le creux de sa main, des feuillets à signes-parleurs. Il levait le bras comme l'orateur du matin. Les matelots, autour de lui, secouaient leurs entrailles. Excité par leur bonne humeur, il chanta, d'un gosier trémulant, quelque himéné mélangé d'injures et de moqueries. Puis il s'arrêta, inquiet soudain. Car une voix pleine d'angoisse, toute proche, appelait de groupe en groupe:--«Eréna... Eréna...»

[10] Espagnol.

Il vit le jeune Aüté, les yeux rouges dans les lumières, et qui lui-même aperçut Térii:--«Où est Eréna?» Térii se garda bien de montrer le creux du bateau. Sans répondre, et comme sollicité par tous les rieurs, il se remit à danser en raillant, cette fois, la démarche sautillante des femmes étrangères, et leurs gestes étroits. Des cris amusés s'envolèrent à la ronde, se mélangeant à la joie qui grondait partout: les pieds frappaient le pont à coups pressés; les mâts tremblaient; le navire entier, secoué comme de rire, agitait toutes ses membrures. Mais parmi la foule turbulente et le tumulte, le jeune étranger réclamait toujours son épouse chérie.

Elle apparut devant lui, tout à coup, toute seule. Une lueur tomba sur la petite épaule nue. Aüté balbutiait très vite: elle était là! malgré lui, malgré la promesse: oh! qu'il en avait de peine!--Eréna, souriant à demi, entourait de son bras le jeune homme survenu elle ne savait pas très bien comment, et subissait avec patience les reproches longs, habituels aux étrangers. Lui, s'écartait. Alors elle espéra des coups... Non. Il la regardait gravement, avec d'autres parlers inutiles et ennuyeux, encore:--«Tu m'avais promis de ne pas venir, petite Eréna chérie... Pourquoi es-tu venue... Comment es-tu venue... Tu es mouillée... Comme tu as été méchante. Et qu'est-ce que tu as fait ici? Tu n'as pas dansé devant les matelots? Ces Farani sont mauvais pour les petites filles... Oh! tu es toute mouillée!» Il la pressait doucement, la voyant tremblante un peu. A travers leurs vêtements que l'eau faisait transparents à la peau, ils sentirent, à nu, leurs deux corps approchés. Eréna se cambra, membre à membre, avec tant de souplesse que le cher contact humide et froid le fit tressaillir. Les yeux attachés sur elle, il tordait en silence les beaux cheveux encore suintants que la mer avait emplis de paillettes poisseuses.

La fille se taisait, rassurée à peine: qu'avait pu deviner son amant? Peut-être rien du tout; et pourquoi risquer de lui apprendre... Et puis, cela, c'était déjà si lointain, si épars, si confusément entrevu: le bain, les chants, les matelots et ce qu'ils demandaient, et son père, très drôle! et sa tapa défaite. Surtout, elle tâchait à tenir éveillées ses paupières étonnamment pesantes, cette nuit-là. C'était le plus difficile. Le bateau lui parut soudain se mettre à l'envers. Elle serra son amant qui lui rendit l'étreinte. Des matelots couraient autour d'eux; et celui qui pour un bol de boisson l'avait caressée à loisir, jeta en passant:--«Allons! tu es une bonne fille. Tu reviendras demain?»

Aüté sursauta, et voulut s'enfuir en entraînant son amie. Mais le petit visage pencha au hasard, et tout le corps se mit à vaciller. Comme leurs deux bouches se touchaient, il sentit l'haleine trouble; il vit les lèvres frissonner, et les jolis yeux noirs--qu'il appelait si tendrement «lumières dans la nuit,»--chavirer vers le front en roulant leurs couronnes blanches. Il la souleva violemment, la tenant dressée comme on tient un cadavre. Elle se cramponnait sur l'échelle. Il l'arracha avec rudesse et l'étendit au fond d'une pirogue.

A demi relevée, elle pesait de sa poitrine sur les genoux d'Aüté, et disait, d'une voix entrecoupée:--«mon cher petit tané chéri...» Les seins tressaillaient et tout le corps hoquetait avec de petites plaintes.

* * * * *

Les bons Farani menaient toujours une grande gaîté. Térii continuait à lever des rires, les femmes à danser, les couples à s'ébattre. Les chants et les cris ne faiblissaient pas, qui sont nourriture pour les hommes en liesse. Soudain, le voyageur songea: qu'avait-il donc imaginé, tout au long de ce jour d'arrivée? La joie perdue? L'île changée? Il considéra longuement, en clignotant beaucoup, le navire en fête, le plaisir soufflant sur tous. Il vit la baie se parsemer de torches; près de lui s'offrir des femmes dévêtues, cependant que d'incroyables provisions pour manger s'amoncelaient sur le pont. Il reprit:--Quoi donc avais-je pu rêver, la terre Tahiti n'a pas changé! pas changé du tout!»

Il respira fortement, et, rassuré, se remit à boire, à danser, à s'égayer sans contrainte.

LES BAPTISÉS

Mais dès son réveil, le lendemain, Térii sentit sa bouche nauséeuse, son visage tour à tour suintant et sec, ses membres engourdis, ses entrailles vides. Il se prit à déplorer les festins de jadis, où malgré qu'on ignorât la boisson brûlante, le plaisir coulait à flots dans les rires, dans les chants, dans les étreintes vigoureuses. On bâillait ensuite à l'aube naissante; on se tendait dans un grand étirement; on courait à la rivière,--sitôt prêt à d'autres ébats.--«Les étrangers feraient piètre figure s'ils devaient, comme les Arioï, jouir toute une vie dans les îles, et toute une autre par-dessus le firmament!»

Térii dit ces paroles à voix haute, sous le faré de Rébéka devenu son propre faré. La femme prit un air improbateur, et Samuéla qui s'éveillait, considéra longuement le fétii bavard. Il ne cacha point sa tristesse: Térii était bien l'ignorant, l'aveugle, le païen que ses discours avaient déjà dénoncé. Il importait de lui dessiller les yeux, de l'instruire, de le guider. Lui-même, Samuéla, aidé par le Seigneur, le mènerait dans la voie véritable.

Térii n'osait pas répliquer: son oubli néfaste pesait donc toujours sur lui! toujours, puisque ses compagnons, des femmes, et le premier venu parmi les manants, pouvaient l'insulter en lui jetant tous ces vocables obscurs... Il dit:

--«D'autres haèré-po que moi ont perdu les mots: le peuple les a laissé tranquilles. Voici des dizaines d'années que tout cela est fini!»

Samuéla comprit la confusion, et son maintien se fit plus sérieux encore:--«A dire vrai, Térii, ton esprit est brouillé par delà ce qu'on aurait pu croire! Ce n'est pas la vieille erreur sur l'infâme pierre-du-récitant qui nous paraît aujourd'hui déplorable: ne l'avions-nous pas oubliée? et faut-il garder des parlers aussi ridicules que celui-là? mais nous regrettons la nuit de tes pensers d'à présent, et n'aurons point de répit que tu ne sois éclairé enfin.»

Le voyageur, bien que surpris, songeait que l'homme Samuéla était peu digne à se poser en maître. Quoi donc! un fabricant de pirogues prétendait instruire un prêtre maintenant? D'ailleurs, malgré son moment d'oubli, Térii savait fort bien, encore, ce qu'il savait, sur les dieux, les chefs, le culte, les tapu. Il n'entendait recevoir aucune leçon:--«Vous m'appelez ignorant,» conclut-il, «vraiment! je veux rester l'ignorant que je suis!

--Hiè!» Samuéla eut un petit rire: les Missionnaires ne pensaient point ainsi, et les Missionnaires, on devait les écouter et les croire. Des gens, comme Térii, avaient pendant quelques lunaisons fait la sourde oreille: «Eh bien!...

--Eh bien?»

Samuéla, sans répondre, cria le nom d'un homme qui râclait, à dix pas du faré, une coque sur le sable. L'interpellé tourna la tête et s'approcha. On aperçut une marque ignoble tatouée sur son front:

--«Lui non plus ne voulait rien entendre,» dit simplement Samuéla; et il ajouta: «d'ailleurs, tu ne pouvais mieux trouver que moi, parmi les fétii de Paré. Voici douze semaines que je suis Professeur de Christianité; et professeur de premier rang...»

Térii ne répliqua point. Et dès le soir, et durant les veillées qui suivirent, on s'efforça de l'éclairer. Aux longs avis précieux de l'ancien façonneur-de-pirogues, à la «Bonne-Parole» ainsi que l'on disait avec un respect, se mélangeaient d'autres histoires non pas ennuyeuses, où renaissaient toutes les années d'absence. Au début de la nuit, on allumait les graines de nono enfilées sur de petites baguettes, et l'huile, coulant de l'une sur l'autre, pénétrait toute la tige; la flamme, alors, se prolongeait d'elle-même, comme les beaux récits qui se suivaient, indiscontinument.

* * * * *

Ainsi, Térii put connaître par quelle suite de prodiges l'atua Kérito,--que l'on nommait également «Le Seigneur»--s'était manifesté favorable aux armes de Pomaré; et se convaincre en même temps à quel point toute aventure dépendait de ce nouveau dieu.--Pomaré d'abord, s'était vu repoussé de ses nouvelles conquêtes. Même les terres qu'il tenait auparavant le récusaient pour leur chef. Battu de vallée en vallée, fuyant au hasard vers Moóréa, redébarquant à l'improviste, aué! c'était alors un bien petit personnage!

--«Ce ne fut jamais qu'un indigne voleur», affirma Térii, en songeant à la noble lignée des arii de Papara que l'autre avait dépossédée. Les assistants murmurèrent: «Voilà qui n'est pas bon à dire!»--«Non» reprit le conteur, «si Pomaré, en ce temps-là, portait une telle misère, c'est qu'il demeurait encore païen. Il persistait à tuer des hommes pour les offrir aux dieux de bois ridicules; il observait des rites exécrables; il dormait sans dissimuler avec d'autres femmes que la sienne. Enfin, il n'aimait point les prêtres étrangers, ou Missionnaires, qui sont les envoyés du vrai dieu; et tous les gens qu'on leur savait favorables étaient certains de l'expier aussitôt. Par exemple, Haámanihi no Huahiné...»

Térii se souvint de ce grand-prêtre qui feignait avec persévérance le respect des étrangers, afin de gagner leur aide: il apparaissait bien ingénieux; mais les Arioï l'avaient chassé de leur troupe.

-«Eh bien! Haámanihi fut attiré, avec adresse, hors de la vue de tous, auprès de la colline «de l'arbre isolé.» Là, un homme blême, un méchant matelot dont Pomaré suivait parfois les avis, s'agitait pour qu'on tuât le grand-prêtre. Nul n'osait. Il ne faut point réfléchir trop longtemps à un meurtre: abattre un guerrier à la guerre, bon cela! mais hors la guerre, les coups portent mal. L'homme blême prit une hache et courut sur Haámanihi. Le vieux, sans armes, se sauvait en traînant sa grosse jambe. L'autre le joignit, et, par derrière, lui ébrécha l'épaule. Haámanihi roula sur le dos. Comme il hurlait, on lui écrasa la mâchoire et l'on s'enfuit. Le vieux cria jusqu'à la tombée du soleil.

--En vérité, il avait un bon gosier!» ricana Térii, heureux de savoir son ennemi en pièces, mais il interrogea:--«Pourquoi donc l'atua Kérito, que Haámanihi servait par ruse, le laissa-t-il succomber ainsi?»

Les Missionnaires avaient répondu à cela, que le prêtre était frappé sans doute en raison de grandes fautes passées: pour avoir troublé peut-être leur premier sacrifice, en offrant à Kérito des cadavres d'hommes.--«Et puis,» conclut Samuéla, «Ses desseins sont impénétrables,» et il poursuivit:

--«Alors, les envoyés du vrai dieu furent pris d'une grande peur que Pomaré ne rejetât sur eux le crime ordonné par lui-même. Ils abandonnèrent Tahiti. Deux seulement osèrent demeurer. Mais voici que leur vint une autre disgrâce: Pomaré l'ancien, Vaïraatoa, qui ne leur était point ennemi, comme il montait un jour en pirogue, chancela soudain, étendit les bras, tomba, mourut.--De nouveau ils proclamèrent la marque du dieu très-puissant: le chef périssait manifestement sous Sa main, pour ne point avoir assez fortement pris la défense de ses envoyés. Certes, il n'apparaissait pas un atua qu'on put traiter avec dédain! L'ignorant devait reconnaître, par tous ces exemples depuis lors fidèlement conservés, combien il fallait compter avec Lui?»

Térii, au contraire, eût volontiers raconté cette mort comme une vengeance de Oro, dont Pomaré le fils avait enlevé les simulacres, les Plumes rouges, et dépouillé le maraè sur la terre Atahuru: tout cela, sur les conseils de Vaïraatoa. N'était-ce point le véritable mot à dire là-dessus?--Mais il garda prudemment ce penser par dedans sa bouche. Il suffit que, de part et d'autre, les atua rivaux se tiennent satisfaits et tranquilles: explique ensuite qui pourra!

--«Toutes ces choses», poursuivait le Professeur, «et tant d'autres maux, secouaient les entrailles de Pomaré qui ne comprenait pas encore: ses yeux étaient fermés,--comme les tiens, Térii, à la lumière de vie. Non! il ne pouvait pas comprendre, et il s'obstinait dans ses erreurs. Il disait n'avoir rien négligé des rites; il multipliait les offrandes et entassait les vivres sur l'autel du dieu le plus obligeant. A son passage, les charniers se comblaient de victimes et s'entouraient, comme d'un mur, d'ossements propitiatoires. Scrupuleux plus que jamais de toutes les coutumes, de tous les tapu, il avait, avec piété, empoisonné son premier fils dès le ventre de la mère, si bien que l'épouse Tétua n'avait point survécu aux manœuvres sacramentelles: tout cela sans issue que des combats malheureux, des abandons, des embuscades! Cependant, il gardait à son service plus de quarante petits mousquets, qu'on porte sur l'épaule, et deux autres, fort gros, montés sur des bateaux ronds. Et malgré ses mousquets, malgré ses nouveaux amis,--de rusés hommes blêmes, racaille échappée aux navires de passage,--malgré ses atua mêmes, il se voyait toujours battu, pourchassé, traqué... Eha! se serait-il donc trompé de dieu?»

Térii ne put tenir:--«Mais enfin, il avait les Plumes!»

Samuéla jeta, sans s'interrompre, un regard de mépris.--«Alors, le chef misérable eut cette idée heureuse de raconter ses craintes au prêtre Noté qui ne l'avait point, malgré tous les dangers, délaissé comme les autres. Inspiré par Kérito, le prêtre enseigna Pomaré. D'abord il lui montra l'usage des petits signes parleurs; et bientôt l'arii put les expliquer aussi vite que glissent les yeux,--ce qui s'appelle «lire»; quelque temps après, les retracer lui-même,--ce que l'on nomme «écrire». Par-dessus tout, il en venait à connaître, de la bouche de Noté, les pouvoirs de ce nouveau dieu, de ce dieu Très-Puissant qui tient les îles et les peuples dans Sa main, écrase ceux qui lui déplaisent, exalte ceux qui nomment Son nom. Le chef, dans un grand enthousiasme, promit à Kérito dix maraè pour lui tout seul, et quatre cents yeux de victimes.

--Bien! bien!» approuva Térii, qui espérait d'admirables fêtes.

Samuéla se récria:--«L'impiété même! au contraire, Kérito tient en horreur ces coutumes sauvages. Les offrandes qu'il réclame ne doivent point être mouillées de sang: et il célèbre tous ses sacrifices dans le cœur de ses fidèles. Ainsi Noté dissuadait le chef impie. En même temps, il le pressait d'en finir avec toutes ses erreurs, de mépriser des dieux impuissants, imaginés par les plus vils sorciers, et qui n'avaient pas prévalu à lui conserver ses terres. Qu'il brûle leurs autels, leurs maro consacrés, leurs simulacres et les plumes; et qu'il en piétine avec dégoût les débris, pour se vouer tout entier au seul maître qui pourrait jamais lui rendre tous ses biens, toutes ses vallées, et disperser les plus terribles ennemis!

»Pomaré s'obstinait dans sa défiance: que deviendraient ses dieux familiers? Brûleraient-ils en même temps que leurs simulacres? Et tous ces troupeaux d'esprits, les anciens et l'arrivant n'allaient-ils pas se battre autour de sa personne, peut-être même dans son ventre ou sa poitrine? Le prêtre l'éclairait avec sagesse, et lui révélait comment des tribus réduites à rien, en d'autres pays, s'étaient relevées avec le secours du Seigneur--qui toujours rendait à ses fidèles, justice. Et la justice de ce dieu-là, on la nommait pillage, massacre et dispersion des peuples qui le dédaignaient! «Maéva! Maéva pour Iéhova!» criait alors Pomaré, dont les yeux s'ouvraient lentement à la véritable lumière. Il ne se lassait plus d'entendre indéfiniment ces beaux récits pleins d'assurances.--Enfin, à bout de ruses, déçu, tout seul, sans espoir et manifestement négligé par ses dieux, il décida de s'en remettre à l'autre, au nouveau, afin de tâter son pouvoir. Il vint dire au prêtre Noté: «Vite! baptise-moi!»

Térii ne comprenait point. Il fallut, avec une complaisance ennuyée, lui apprendre qu'on nommait «baptême» une cérémonie destinée à... mais c'était une autre histoire. Et l'on reprit le cours du bon récit.

--«Le prêtre Noté refusa le baptême. Personne, parmi les païens,» avoua Samuéla, «n'avait encore reçu le rite; et nul ne l'a reçu depuis. Cependant nous l'attendons avec désir. Il faut s'y préparer fort longtemps d'avance, changer de noms et de vêtements, et donner des preuves publiques de ses bonnes intentions.--Lorsque le prêtre eut dit cela, Pomaré se mit en colère: un rite, après tant d'autres, ne lui coûtait pas. Mais ces marques à divulguer devant tous les manants, le laissaient plus indécis. Noté ne voulut rien abandonner: l'arii concéda la «preuve de la Tortue».

Térii doubla son attention: la Tortue, mets divin par excellence, ne doit pas être touchée avant que les dieux en aient reçu la meilleure part. Les en priver, c'est appeler des calamités sans nom!