Part 10
Cependant, Samuéla, ayant rejoint le voyageur, le pressait de marcher, disant:--«Allons ensemble au grand faré-de-prières.» D'autres compagnons suivaient la même route, et tout ce cortège était surprenant: les hommes avançaient avec peine, le torse empêtré dans une étoffe noire qui serrait aussi leurs jambes et retenait leur allure. Des filles cheminaient pesamment, le visage penché. Elles traînaient chaque pas, comme si les morceaux de peau de chèvre qui leur entouraient les pieds eussent levé dix haches de pierre.
--«Elles semblent bien tristes», remarqua Térii. «Tous les gens semblent bien tristes aujourd'hui. S'ils regrettent un mort, ou de nombreux guerriers disparus, qu'ils se lamentent du moins très haut, en criant et en se coupant la figure. Il n'est pas bon de garder ses peines au fond des entrailles. Où vont-ils, Samuéla?
--Ils vont, comme nous, au faré-de-prières, pour chanter les louanges du Seigneur. Ceci est un jour de fête que l'on nomme Pénétékoté.» Térii, dès lors, se souvint plus profondément de cet atua sorti du pahi Piritané, avec trente serviteurs principaux, et des femmes, voici un long temps! Il se souvint, comprit, et il arrêta ses paroles; et une angoisse pesait sur lui-même, aussi.
On approchait du grand faré blanc. Les disciples de Kérito s'empressaient à l'entour, et si nombreux, qu'il semblait fou de les y voir tous abrités à la fois. Mais, levant les yeux, Térii reconnut l'énormité de la bâtisse. Samuéla devinait dans le regard de l'arrivant une admiration étonnée. Pour l'accroître, il récita:
--«Cinq cents pas en marchant de ce côté. Quarante par là. La toiture est portée par trente-six gros piliers ronds. Les murailles en ont deux cent quatre vingts, mais plus petits. Tu verras cent trente-trois ouvertures pour regarder, appelées fenêtres, et vingt-neuf autres pour entrer, appelées portes.» Térii n'écoutait plus dans sa hâte à prendre place. La fête,--si l'on pouvait dire ainsi!--commençait. Les chants montaient, desséchés, sur des rythmes maigres.
Samuéla, qui ne semblait rien ignorer des coutumes nouvelles, s'assit, non pas au ras du sol, mais très haut, les jambes à demi détendues, sur de longues planches incommodes. Térii l'imita, tout en promenant curieusement ses regards sur la troupe des épaules, toutes vêtues d'étoffes sombres. Il s'en levait une lourde gêne: les bras forçaient l'étoffe; les dos bombaient; on ne soufflait qu'avec mesure.--Néanmoins, malgré la liberté plaisante de son haleine et de ses membres, Térii ressentit une honte imprévue. Il admira ses fétii pour la gravité de leur maintien nouveau, la dignité de leurs attitudes: les figures, derrière lui, transpiraient la sueur et l'orgueil.
Les chants se turent. Un Piritané fatigué, semblable pour les gestes et la voix aux anciens prêtres de Kérito, mais vieux, et la chevelure envolée, monta sur une sorte d'autel-pour-discourir.--Il s'en trouvait trois dans le grand faré, et si distants, que trois orateurs, criant à la fois, ne se fussent même pas enchevêtrés. L'étranger tourna rapidement quelques feuillets chargés de signes,--ne savait-on plus parler sans y avoir interminablement recours?--et recommença:
«_Et il rassembla ses douze disciples, leur donnant pouvoir sur les mauvais esprits afin qu'ils pussent les chasser, et guérir toute langueur et toute infirmité..._»
--«Histoire de sorciers, de tii, ou de prêtres guérisseurs», songea Térii. Lui-même guérissait autrefois. L'autre poursuivait:
«_Voici les noms des douze disciples. Le premier: Timona, que l'on dit Pétéro, et Anédéréa, son frère.--Iakoba, fils de Tébédaïo, et Ioane son frère; Filipa, et Barotoloméo, Toma et Mataïo..._»
Douze disciples: l'atua Kérito s'était peut-être souvenu, dans le choix de ce nombre, des douze maîtres Arioï, élus par le grand dieu Oro! Térii s'intrigua de cette ressemblance. Il soupçonna que si les hommes diffèrent entre eux par le langage, la couleur de leurs peaux, les armes et quelques coutumes, leurs dieux n'en sont pas moins tous fétii.
Le dénombrement des disciples s'étendait: l'arrivant, depuis le matin même, connaissait que les gens, quand ils discourent au moyen de feuillets, ne s'arrêtent pas volontiers. Pour se donner patience, il considéra de nouveau l'assemblée. Les femmes, reléguées toutes ensemble hors du contact des hommes,--voici qui paraissait digne, enfin!--avaient, sitôt entrées, lissé leurs cheveux, frotté leurs paupières et leurs nez, et soigneusement étalé près d'elles les plis du long vêtement noir qui s'emmêlait à leurs jambes. Elles tinrent, durant un premier temps, leur immobilité, et feignirent d'observer l'orateur dont la voix bourdonnait sans répit.--S'imaginait-il donc égaler, même aux oreilles des filles, ces beaux parleurs des autres lunaisons passées? Les plus jeunes se détournaient vite pour causer entre elles, à mots entrecoupés, du coin des lèvres. Mais leurs visages restaient apparemment attentifs. De légers cris s'étouffaient sous des rires confus. Çà et là, des enfants s'étiraient, se levaient et couraient par jeu. Térii les eût joyeusement imités, car cette insupportable posture lui engourdissait les cuisses. Il hasarda vers son voisin:
--«Est-ce la coutume de parler si longtemps sans danser et sans nourriture?»
Samuéla ne répondit. Il avait abaissé les paupières et respirait avec cette haleine ralentie du sommeil calme et confortable. Mais Térii admira combien le torse du fétii demeurait droit, son visage tendu, et comment toute sa personne figurait un écouteur obstiné, malgré l'importunité du discours. Que n'allait-il plutôt s'étendre sur des nattes fraîches!--Un bruit, une lutte de voix assourdies, sous l'une des portes: des gens armés de bâtons rudoyaient quatre jeunes hommes en colère, qui, n'osant crier, chuchotaient des menaces. On les forçait d'entrer. Ils durent se glisser au milieu des assistants, et feindre le respect. L'orateur étranger, sans s'interrompre, dévisagea les quatre récalcitrants; et Samuéla, réveillé par le vacarme, expliqua pour Térii que c'était là chose habituelle: les serviteurs de Pomaré, sur son ordre, contraignaient toutes les présences au faré-de-prières.
L'on clabaudait maintenant d'un bout a l'autre de l'assemblée. Les manants aux bâtons bousculaient rudement, çà et là, ceux qu'ils pouvaient surprendre courbés, le dos rond, la nuque branlante: beaucoup d'assistants n'avaient pas l'ingénieuse habileté de Samuéla pour feindre une attention inlassable. Les réveilleurs frappaient au hasard. Ils semblaient des chefs-de-péhé excitant à chanter très fort les gosiers paresseux.--Mais il est plus aisé, songeait Térii, de défiler dix péhé sans faiblir, que d'écouter, sans sommeiller, celui-ci parler toute une heure! Malgré la volonté de l'arii, malgré les bâtons de ses gens, un engourdissement gagnait toutes les têtes. Samuéla, dont la mâchoire bâillait, désignait même à Térii la forte carrure du chef, balancée comme les autres épaules, d'un geste assoupi, sous les yeux de l'orateur: Pomaré seul avait droit au sommeil.
Le Piritané persistait à bégayer sans entrain les tristes louanges de son dieu, et Térii s'inquiétait sur l'issue du rite. Son ennui croissait avec la hâte d'un appétit non satisfait. Comment s'en irait-il?--Les gens aux bâtons surveillaient toutes les portes; et la présence des chefs, de quelques-uns reconnus pour Arioï, donnait à l'assemblée, malgré tout, une imposante majesté. Il patienta soudain: l'orateur changeait de ton.
Cette fois il se servait du langage tahiti, et il mesurait chaque mot, pour que pas un n'en fût perdu, sans doute: il avertit de ne point oublier les offrandes: ces offrandes promises devant l'assemblée des chefs, en échange des «grands bienfaits reçus déjà du Seigneur».--A ces paroles, Térii connut quelle différence séparait en vérité des dieux qu'il avait imaginés frères: l'atua Kérito se laissait attendrir jusqu'à dispenser tous ses bienfaits d'avance, cependant que Hiro, Oro et Tané surtout, exigeaient, par la bouche des inspirés, qu'on présentât tout d'abord les dons ou la victime, et ne laissaient aucun répit. Le nouveau maître apparaissait trop confiant aux hommes pour que les hommes rusés ne lui aient déjà tenté quelque bon tour. On pourrait en risquer d'autres, et jouer le dieu!--Les chants recommençaient. Mais Térii vit enfin la porte libre, et s'enfuit.
Il cheminait sur la plage, longeant avec défiance les nombreux faré nouveaux. Tous étaient vastes et la plupart déserts. Çà et là, des hommes vieux et des malades geignaient, sans force pour suivre leurs fétii, et sans espoir, que, durant ce jour consacré, l'on répondît à leurs plaintes. L'un d'eux s'épouvanta,--car un grand feu conservé malgré les tapu sous un tas de pierres à rôtir, flambait dans l'herbe et menaçait. Il cria vers le passant inattendu. Térii prit pitié du vieil homme et éteignit le feu sous de la terre éparpillée. L'autre dit:--«Je suis content» et ajouta sévèrement: «mais pourquoi n'es-tu point occupé comme tous ceux qui marchent, à célébrer le Seigneur, dans le faré-de-prières?» Et le vieillard regardait avec dédain le maro écourté, les épaules nues de Térii qui ne sut point lui répondre et poursuivit ses pas.
La vallée Tipaèrui s'ouvrait dans la montagne. Il marcha près de la rivière, en s'égayant à chaque foulée dans l'herbe douce, en goûtant la bonne saveur du sol odorant. Les faré vides n'atteignaient point très haut sur la colline. Il en trouva d'autres, mais ceux-là recouverts de feuilles tressées, avec des parois de bambous à claire-voie. Et Térii, reconnut les dignes usages. Car des fétii, nus comme lui, libres et joyeux autour d'un bon repas, lui criaient le bon accueil:
--«Viens, toi, manger avec nous!»
Sitôt, il oublia l'étrangeté de son retour.
* * * * *
Comme il redescendait au rivage, voici que l'entoura la foule des gens graves sortis du faré-de-prières, à l'issue du rite.
Par petits groupes, ils croisaient son chemin, échangeant entre eux de brèves paroles, et soucieux, semblait-il, de quitter au plus vite leurs imposants costumes de fête. Un homme avait dépouillé les étroits fourreaux dont s'engaînaient ses jambes: il marchait plus librement ainsi. Mais les femmes persistaient à ne vouloir rien dévêtir. Cependant, chacune d'elles, en traversant l'eau Tipaèrui, relevait soigneusement autour de ses hanches les tapa traînantes, et, nue jusqu'aux seins, baignait dans l'eau vive son corps mouillé de sueur. La ruisselante rivière enveloppait les jambes de petites caresses bruissantes. Comme les plis des tapa retombaient à chaque geste, les filles serraient, pour les retenir, le menton contre l'épaule, et riaient toutes, égayées par le baiser de l'eau.
Et voici que plusieurs, apeurées soudain, coururent en s'éclaboussant vers la rive. D'autres, moins promptes, s'accroupissaient au milieu du courant--pour cacher peut-être quelque partie du corps nouvellement frappée de tapu?--A quoi bon, et d'où leur venait cette alerte? Un étranger au visage blême, porté sur les épaules d'un fétii complaisant, passait la rivière et jetait de loin des regards envieux--comme ils le font tous--sur les membres nus, polis et doux. N'était-ce que cela? et en quoi l'œil d'un homme de cette espèce peut-il nuire à la peau des femmes? Elles feignaient pourtant de fuir comme on fuit la mâchoire d'un requin. Et leur effarement parut à Térii quelque chose d'inimaginable.
Décidément, tout n'était plus que surprise ou même inquiétude, pour lui: ses compagnons, tout d'abord,--ces hommes si proches autrefois de lui-même,--n'avaient rien gardé de leurs usages les plus familiers. Les vêtements couleur de nuit, le silence en un jour qu'on déclarait joyeux et solennel, la morne assemblée sans festins, autour d'une maigre parole, sous une toiture brûlante, et ceci, par-dessus tout: qu'on put réciter les signes... Ho! encore: la honte des femmes dévêtues... Tout se bousculait dans l'esprit du voyageur; et son étonnement égalait celui de ce pilote qui, pour regagner la terre Huahiné, s'en fut tomber sur une autre île, dans un autre firmament!--Térii se demanda sans gaîté si la terre Tahiti n'avait point, en même temps que de dieux et de prêtres, changé d'habitants ou de ciel! Il se reprit à errer au hasard, plus indécis que jamais.
* * * * *
--«E Térii! voici ta femme!» criait l'obsédant Samuéla, qui survenait à pas pressés. «Voici ta femme et tous les fétii de la terre Papara.
--Quelle femme?» retourna Térii. Les épouses avaient été nombreuses près de lui, comme les écrevisses dans les herbes des rivières. Et celle-là qui le rejoignait très vite bien qu'elle fut grasse et d'haleine courte, il ne pouvait lui donner un nom... «Aué! Taümi vahiné!» se souvint-il enfin, non sans joie. C'était la plus habile à bien tresser les nattes souples.--Il l'avait fortement battue, la nuit de l'incantation! Il rit à ce souvenir. Près d'elle il apercevait une fille nubile à peine; derrière, un homme Piritané. Térii vit tout cela d'un coup d'œil et dit:
--«Aroha! Taümi no té Vaïrao».
Elle reprit avec une contenance réservée:
--«Que tu vives, en le vrai dieu!» Puis elle baisa des lèvres le tané retrouvé, sans même en flairer le visage. Ensuite elle plissa le front, cligna des paupières et parla joyeusement avec des larmes de bienvenue. Elle ne se nommait plus Taümi no té Vaïrao, mais bien «Rébéka». La fille était sa fille, «Eréna», née pendant la saison où Pomaré le premier, puni par le Seigneur, avait trouvé la mort sans maladie. Enfin, elle prit la main du Piritané, qui montra un visage de jeune homme, des cheveux clairs, des yeux roux timides:
--«C'est mon enfant aussi», dit-elle, «c'est le tané de Eréna. Nous l'appelons «Aüté».
--Aroha!» insinua Térii avec une défiance. Et voici que l'étranger prononça:
--«Aroha! aroha-nui pour toi!
--Eha!» s'étonna le voyageur, «celui-ci parle comme un haèré-po! Je suis ton père, moi-même. Où est le faré pour vous tous? Je vais rester avec vous maintenant.»
Les nouveaux fétii marchaient ensemble vers la mer. Rébéka, malgré son désir, n'interrogeait pas encore l'époux revenu. Elle n'ignorait point que les voyageurs aiment à réserver, pour les raconter à loisir, au long des nuits, les beaux récits aventureux gardés en leur mémoire. Elle nommait seulement, au hasard du chemin, les vieux compagnons rencontrés et commençait des histoires dont bien des paroles demeuraient obscures pour Térii.
Devant eux allaient les jeunes époux. Eréna, de la main et du coude, relevait sa longue tapa blanche que balançaient à chaque pas ses fermes jambes nues. Son bras serrait la taille d'Aüté; et lui-même, incliné sur elle, caressait ses cheveux luisants. Les doigts courbés rampaient autour de son cou, effleuraient la gorge et la nuque, enfermaient l'épaule ronde, et, se glissant dans l'aisselle, venaient, à travers l'étoffe limpide, presser le versant du sein. Le corps de la fille cambrait sous l'étreinte vers la hanche de l'ami. Ils allaient d'un pas égal, d'un pas unique. Même, l'étranger avait perdu cette déplaisante et dure démarche des hommes qui n'ont point les pieds nus.
Térii les considérait. Aüté, d'une voix priante, implorait:--«Tu n'iras pas... Tu n'iras pas?»
Eréna riait sans répondre. Il répétait: «--Tu m'as promis de ne plus jamais aller à bord des pahi où l'on danse. Il y a là de vilains hommes que je déteste. Tu n'iras pas?
--Je ne parlerai pas aux matelots», assura la petite fille. «Je ne quitterai pas mon nouveau père. Je reviendrai très vite.» Aüté la regardait avec tristesse; sa main pressa plus fort. Elle même se serrait davantage pour effacer, par la caresse de son corps, la crainte qu'elle sentait confusément couler entre eux. Elle disait aussi de jolis mots familiers inventés tout exprès pour murmurer les choses qu'on aime. Lui restait inquiet:
--«Tu n'iras pas...» La mère survint et reprit les mêmes paroles. Car elle chérissait le jeune homme doux et généreux qui lui prouvait, par le don de belles étoffes neuves, la tendresse portée à Eréna.--Celui-là fâché et perdu, la fille ne trouverait point de tané semblable, parmi les turbulents marins de passage! Mais, en dépit de tous les efforts, et que l'amant promît une belle plume bleue pour orner le chapeau de fête, Eréna ne convenait point que sa promenade au navire ferait peine, une lourde peine aux entrailles d'Aüté.--Pourquoi réclamait-il ainsi disposer d'elle? Ses tané tahitiens, indifférents à ses jeux de petite fille, lui demandaient seulement sa présence pour les nuits, et de leur tresser les fibres de fara qui donnent de si jolies nattes. A quoi bon s'occuper du reste et s'inquiéter de ses amusements? Ces navires étrangers sont toujours pleins de beaucoup d'objets curieux que les marins vous laissent emporter, surtout quand ils sont ivres, en échange de si peu de chose: quelques instants passés près d'eux, dans le ventre du bateau...
Mais voici qu'il pleurait maintenant, son amant chéri! et c'était une autre affaire: les larmes ne sont bonnes que pour les petites filles, et si l'on peut les entourer de cris, de sanglots, et de certains mots désolés. Au contraire, les hommes blancs affirment n'en verser jamais que malgré eux, et devant un vrai chagrin. Elle eut pitié, cette fois. Elle voulut consoler et dit, tout près de lui: «Pauvre Aüté», et plus bas, d'autres parlers caressants. Il s'apaisa, sourit, et reprit sa marche confiante.
Le soleil montait droit sur les têtes. Il tardait à tous de parvenir au faré commun:--«Là-bas devant», montra Samuéla, «au bord de l'eau Tipaèrui, quand elle rejoint la mer.» La foule retardait leurs pas, et se pressait, confuse autant qu'autrefois pour les grandes arrivées. Ces gens venaient des vallées environnantes. Quatre fois par lunaison, après cet espace de sept jours que l'on appelait désormais «semaine», ou encore «hébédoma», il leur fallait se réunir afin d'honorer le Seigneur. Or, ils n'avaient point, sur leurs terres, de faré pour l'assemblée:--«Bien peu nombreux encore, malgré les efforts des missionnaires et des chefs,» soupira Samuéla.
--«Les missionnaires!» questionna Térii. L'autre, sans répondre, le regarda d'un air soupçonneux...--Et l'on devait abandonner sa rive, ses fétii malades, la pêche, et les petits enfants qui ne courent pas sur deux jambes. D'ailleurs, l'atua Kérito n'avait-il point enseigné: «_Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi_». Ces mots, Samuéla les vêtit d'un grand respect.
Térii, cependant, considérait avec stupeur que des gens avançaient, sans marcher eux-mêmes, et plus élevés que la foule, et plus hauts que les Arii qu'on portait jadis à dos d'esclaves. Ils montaient des sortes de cochons à longues pattes, à queue chevelue, dont Térii savait l'existence, mais dont il n'avait pas imaginé l'usage. Samuéla renseignait de nouveau:--«Ce sont les cochons-porteurs d'hommes, les cochons-coureurs, débarqués par les Piritané. On ne les mange pas d'habitude. Les étrangers les nomment chevaux. Comme ils vont très vite d'une vallée à l'autre, tous les fétii veulent en avoir, et ceux qui ne peuvent pas s'en procurer par échanges, sautent sur le dos des petits cochons maori, qui en crèvent... E! voici le faré!»
Térii aperçut une bâtisse blanche, close. Il poussa la porte. Une mauvaise bouffée d'air chaud en sortit, comme d'une bouche malsaine. Nul n'y pénétra: c'était seulement le faré-pour-montrer, que l'on avait construit pour construire, parce que le travail est agréable au Seigneur. Mais on n'y habitait point. Tout proche, et dressé selon les coutumes anciennes, bambous et feuillages, Térii reconnut le faré-pour-dormir et se coula vivement, et tous les autres avec lui, sous la fraîche toiture.--Mais il ne put assoupir ses yeux ni son esprit.
Il parlait en lui-même, au hasard, se répétait stupidement les propos entendus, remâchait les interdits révélés, et s'en interloquait: ne pas manger, en ce jour, de repas apprêté, ne pas danser, ni chanter, sauf de bien pauvres péhé, ne pas caresser de femmes; quoi donc aussi?--malgré que la lumière, triomphante et bleue, fût épanouie encore; malgré que, les montagnes paisibles et abreuvées d'eau courante, il les vit encore descendre à sa droite, à sa gauche, vers les confins des rives, malgré que le visage tumultueux des sommets eût gardé des formes familières, malgré que le récif coutumier n'eût point changé de voix, Térii sentit violemment, avec une angoisse, combien les hommes, et leurs parlers, et leurs usages, et sans doute aussi les secrets désirs de leurs entrailles,--combien tout cela s'était bouleversé au souffle du dieu nouveau; et quelles terres surprenantes, enfin, ce dieu avait tirées des abîmes, par un exploit égal à l'exploit de Mahui, pêcheur des premiers rochers!...
Il sursauta:
--«J'irai vers le maraè!»
Les dormeurs soulevèrent un coin de paupière, et, comme il répétait son désir, s'esclaffèrent bruyamment:
--«Païen! Païen!» dit Rébéka. Elle plia le coude et se rendormit.
--«Ignorant! mauvais ignorant!» ajouta sans rire Samuéla.--Mais, dans le grand voyage, personne ne l'avait donc tiré de cette erreur lamentable, de cette nuit de l'esprit? Il n'y avait donc point de «Missionnaires» dans ces îles?
Térii soupçonna que l'on désignait ainsi, désormais, les hommes au nouveau-parler; il s'étonna de l'importance et du respect donnés à de si piètres compagnons! Mais il n'osa point questionner encore, non plus qu'il n'osa raconter comment deux hommes, quelque part, dans son voyage, avaient annoncé l'atua Kérito.--Pas longtemps: on les avait tués ou chassés.--Il s'arrêta, par dépit.
Près de lui reposaient les jeunes amants que ne troublait plus aucune parole triste. La main d'Eréna berçait les yeux d'Aüté pour ensommeiller toutes les peines. L'étranger murmurait:--«Je suis content, tu n'iras pas au navire...
--Il rêve,» dit la fille. Elle sortit doucement du faré.
* * * * *
Ses compagnes l'attendaient au milieu de l'eau Tipaèrui, la mine satisfaite, le corps affraîchi déjà, et toutes empressées au bain de la tombée du jour. Elle-même, frissonnant de plaisir à regarder la froide rivière, dénouait en hâte, sous le cou, les liens de sa tapa. Elle dépouilla de même un second et un troisième vêtement moins ornés mais plus épais: comme il est bon, disent les Missionnaires, d'en revêtir, afin qu'à travers la légère étoffe ne se décèlent point les contours du ventre, ni le va-et-vient des jambes. Un grand paréü blanc et rouge, serré sur les seins, couvrait toute sa personne. Elle en assura l'attache, secoua ses cheveux, s'élança.
Elle goûtait longuement la caresse de l'eau. Mais les autres, arrêtant leurs jeux, se levaient, mouillées à mi-hanches, pour rire et parler entre elles. On devisa du navire survenu ce matin-là. C'était un Farani[9]: cela se reconnaît aux banderolles toutes blanches qui pendent du troisième mât. Les Farani sont plus gais que les marins d'aucune autre sorte; et bien que les Missionnaires et les chefs les tiennent en défiance, ils se montrent joyeux fétii.
[9] Français.
Pour mieux voir le bateau, les filles, s'étant revêtues, marchaient vers la mer jusqu'à piétiner le corail. Le soir tombait. Des lumières jaillirent de la coque noire; d'autres luisaient sur le pont. Un bruit de joie et de rires parvint, comme un appel, jusqu'au rivage.