Part 13
[Note 35: Les Anglais la nomment Grindstone Island.]
Au milieu de la cohue qui encombrait la maison Leslie se trouvait, un vieillard, né à Saint Roch de Québec, et qui habitait l'île de la Pierre Meulière depuis soixante-sept ans. Il s'appelait M. Thorn, et avait laissé au pays un frère, dont il était sans nouvelles depuis fort longtemps. Pendant que nous causions ainsi des absents, notre ingénieur, M. Barbour, vint nous prévenir qu'il allait visiter le phare du Grand Etang du Nord. Je devais l'accompagner, mais nous ne pûmes trouver de voitures, et je regrette encore aujourd'hui la perte de la seule occasion qu'il m'ait été donné de pouvoir étudier, et observer les moeurs de ces campagnes, où vit, travaille, et meurt une des populations les plus honnêtes de la terre.
On m'apprit ici que l'archipel de la Madeleine se compose d'écueils, et qu'à part de Brion et du Rocher-aux-Oiseaux, il compte six îles qui se nomment le Corps-Mort, Amherst ou l'île Aubert, la Pierre-Meulière, l'île d'Entrée, Allright et la Grosse Ile. Ces groupes présentent ensemble une superficie d'à peu près 55,400 acres qui, suivant le recensement de 1871, est habitée par une population de 3,172, dont 2,883 Acadiens. Les récifs les plus à craindre sont--au dire des pêcheurs--ceux de la Pierre du gros Cap, de la Perle, d'Allright, du Cheval Blanc, les bancs de Colombine et l'écueil de Doyle. Ce dernier n'a que trois encablures de long sur une demie de largeur, et c'est là, m'assure-t-on, que des navires courant sous la brise ont soudainement disparu aux yeux de plusieurs de mes interlocuteurs. Quant aux courants, ils sont tellement irréguliers, qu'on me fit la même réponse donnée jadis à l'amiral Bayfield, et que personne ne put me dire précisément leur vitesse et leur direction.
A ces renseignements géographiques et hydrographiques venaient se mêler les plaintes et les confidences d'un chacun. Tous regrettaient le déboisement des îles. Privées de bois de construction, elles sont maintenant en train de voir disparaître leur maigre bois de chauffage. Chacun avouait que son voisin se tirait d'affaire comme il le pouvait, faisant feu de tout, et détruisant la forêt sans discernement. Quelques uns même finissaient leurs doléances, en prophétisant que dans vingt ans il n'y aurait plus une seule broussaille sur l'archipel, et qu'alors on serait obligé de faire venir à grands frais du charbon de terre de la Nouvelle-Écosse et du Cap-Breton. Puis, la grande question du chauffage épuisée, arrivaient les observations générales. Celui-ci désirerait voir inaugurer une meilleure tenure de terre dans les îles; celui-là aurait aimé que le propriétaire protégeât plus efficacement son locataire; un troisième se plaignait amèrement d'être sans nouvelles depuis le mois de novembre jusqu'au quinze de mai, et plus longtemps encore.
--Si au moins, disait-il en secouant tristement sa pipe, nous avions des communications télégraphiques avec la terre ferme?
--Bah! des moulins à farine et des moulins à étoffes sont encore plus nécessaires que ton télégraphe, répliquait dans un coin, un pécheur, plus positif que ce rêveur. A ta place je m'en contenterais.
--La belle affaire que tes moulins! pour les construire il faudrait peut-être se faire taxer, et je m'en tiens à ce que me font payer les commissaires d'écoles; un par cent, et quelquefois un et demi.
--Encore si le propriétaire nous montrait l'exemple, et payait comme nous, répliquait le pêcheur positif.
--Pas si-bête, Evé. Il se tient au courant des nouvelles, et lit ses journaux dans son hôtel de Londres, pendant que pour rencontrer notre taxe municipale, nous donnons nos deux jours de travail sur les chemins publics, ou que nous payons quatre-vingts cents par jour pour chaque chef de famille.
Une fois sur la taxe, les conversations menaçaient d'aller loin, lorsque l'ingénieur, M. Barbour, fit son apparition au milieu du groupe. Il était temps de se rembarquer. Nous sortîmes du magasin Leslie, pendant que tout le monde se découvrait sur notre passage; et une chaude poignée de main nous sépara pour la vie de ces braves gens.
Le _Napoléon III_ était déjà sous vapeur. Comme le temps était splendide et que la besogne avait été promptement expédiée, le capitaine, mis en belle humeur par ces bonnes choses, voulut nous permettre d'aller reconnaître le fameux rocher du Corps-Mort, qu'au mois de septembre 1804, Moore a chanté dans ses plus beaux vers. Nous prîmes donc par la passe de Sandy Hook, et en contournant l'île d'Amherst, nous ne pûmes nous empêcher d'admirer la beauté du paysage qui défilait sous nos yeux; et de nous demander pourquoi ces ravissants endroits n'étaient pas plus fréquentés par les touristes. Comme place d'eau, si les îles de la Madeleine n'avaient pas à lutter contre l'île du Prince-Edouard, elles seraient sans rivales dans le golfe Saint-Laurent. Les points de vues y sont superbes; le gibier y abonde, et elles réservent à l'amateur, en quête de poissons, d'inépuisables éditions de la pêche miraculeuse, qu'il peut renouveler à loisir dans les baies et des havres admirablement disposés pour les courses de yacht et le sport maritime.
Pendant que nous causions de toutes ces merveilles ignorées, le Corps-Mort se dessina par le travers de notre hanche de tribord. Vraiment, le langage populaire lui avait bien donné le seul nom qu'il pût porter; car, vu de cette distance, il ressemblait à s'y méprendre au cadavre d'un matelot flottant au gré des vagues. Involontairement je me rappelai alors _l'Ile des Morts_, ces belles strophes qu'un de nos bons poëtes canadiens, James Donelley, avait imitées de Thomas Moore: [36].
See you, beneath you cloud so dark, Fast gliding along, a gloomy bark? Her sails are full, though the wind is still, And there blows not a breath her sails to fill!
Oh! what doth that vessel of darkness bear? The silent calm of the grave is there, Save now and again a death-knell rung, And the flap of the sails with night-fog hung?
There lieth a wreck on the dismal shore Of cold and pitiless Labrador; Where, under the moon, upon mounts of frost, Full many a mariner's bones are tost!
You shadowy bark hath been to that wreck, And the dim blue fire, that lights her deck, Doth play on as pale and livid a crew As ever yet drank the church-yard dew!
To Dead-man's Isle, in the eye of the blast, To Dead-man's Isle she speeds her fast, By skeleton shapes her sails are furl'd, And the hand that steers is not of this world!
Oh! hurry thee on--oh! hurry thee on, Thou terrible bark! ere the night be gone; Nor let morning look on so foul a sight As would blanch for ever her rosy light!
[Note 36: Voilà les vers de Moore. Ils sont intitulés: _"Written on passing Dead-man's island, in the Gulf of Saint Lawrence, late in the evening, September, 1804"_.]
Ami, vois-tu là-bas, sous ce nuage sombre, Cet étrange vaisseau qui s'avance dans l'ombre, Et qu'un souffle inconnu fait bondir sur tes eaux? D'un vent mystérieux ses voiles semblent pleines! Et pourtant les zéphirs retiennent leurs baleines: Dans un calme profond au loin dorment les flots.
Qu'a-t-il donc à son bord ce vaisseau des ténèbres? Il porte du tombeau tous les signes funèbres; Un silence de mort sur les ondes le suit. Seul un glas triste et lent parfois s'y fait entendre, Avec un battement des voiles que fait pendre L'humide pesanteur des brumes de la nuit.
Au milieu des rochers de la stérile plage Gisent des os blanchis, jetés par le naufrage, Sous les brouillards épais du sombre Labrador.
La lune, en éclairant ces lieux impitoyables, Découvre avec horreur ces restes lamentables, Que les flots irrités se disputent encore.
C'est là que cette barque en sa course nocturne Va cueillir en passant la troupe taciturne Qui semble maintenant à son bord se mouvoir. Une flamme bleuâtre à demi les éclaire, Et jamais la rosée, au morne cimetière, Ne tomba sur des fronts plus livides à voir.
C'est à l'Ile-des-Morts qu'un vent fatal les guide! C'est-à-l'Ile-des-Morts que s'avance rapide Cette ombre de vaisseau par des ombres conduit Des squelettes sont là, déroulant à la brise La sinistre voilure; une forme indécise Debout veille à la poupe, et la barque obéit!
Fuis, Ô barque terrible! ô barque de mystère! Fuyez pendant que l'ombre enveloppe la terre. Fantômes de la nuit, rentrez vite au cercueil, De peur qu'à votre aspect la jeune et tendre aurore Ne dépouille son front de l'éclat qui le dore, Et se cache à jamais sous un voile de deuil.
Quel contraste entre le _Napoléon III_ et ce vaisseau fantôme que venait de faire surgir, à la vue du Corps Mort, la puissante imagination du poète. Son taille-mer fermement posé sur la vague, ses tuyaux, ses vergues et son pont inondés par les feux du soleil couchant, notre steamer venait de jeter en poupe l'île des Morts, et la proue tournée vers la Nouvelle-Écosse, il courait rapide vers Pictou, où nous allions oublier pour quelques jours ces âcres parfums de la mer que nous venions de humer, les paysages et les bonnes gens que nous venions de voir, pour respirer la poussière des villes et goûter aux fades douceurs de la civilisation.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
I.--En descendant le fleuve.
II.--L'Expédition de l'amiral Walker.
III.--Au milieu du golfe.
IV.--L'Ile d'Anticosti.
V.--L'Archipel de la Madeleine.