Part 9
D'autres fois, le stratagème était poussé plus loin. Quand la jeune fille inclinait vers l'abattement, Muller épuisait les ressources de son esprit et allait jusqu'à l'invention. C'était alors un entretien particulier qu'il avait eu avec Paul et qu'il racontait à sa manière. Il y déployait les trésors d'affection que la nature avait mis dans son coeur. Emma demeurait enchaînée à ces récits charmants, à ces détails empreints de la plus douce tendresse; elle retenait jusqu'à son souffle pour n'en rien perdre et s'émerveillait de la grâce qui y régnait. L'illusion était complète; elle croyait entendre son cousin et se laissait bercer par ces confidences comme un enfant par le chant de sa nourrice. Muller calmait ainsi sa blessure et endormait ses douleurs:
--Mon enfant, disait-il en forme de conclusion obligée, un peu de patience, Paul vous aime bien; tout s'arrangera.
--Que le ciel vous entende! répondait la jeune fille.
Les attentions du bon Allemand ne se bornaient pas à ces détails; il y joignait les surprises les plus délicates. Tantôt c'était un livre nouveau que Paul envoyait à sa cousine, tantôt quelques fleurs de choix dont il avait orné les vases de sa cheminée. L'esprit de la jeune fille était ainsi tenu en haleine; mille soins suppléaient aux absences du beau cousin et les rendaient moins cruelles. Plus d'une fois celui-ci se trouva fort embarrassé des remerciements qu'on lui adressait pour des raffinements auxquels il n'avait pas songé et des délicatesses dont il n'avait pas le mérite; mais, quelques signes de Muller le mettaient au courant, et il se prêtait de bonne grâce aux petites ruses du précepteur. Il avait tous les profits du rôle sans en avoir en les soucis: c'était tout bénéfice.
Un jour pourtant Muller fui mis à une rude épreuve. Descendu dans le jardin avec son élève, il la voyait avec plaisir, se distraire et songer à ses fleurs longtemps négligées. Armée d'un râteau, elle les délivrait des corps parasites qui en obstruaient les tiges et rétablissait un peu d'ordre dans leur disposition. Comme dernière marque d'intérêt, elle voulut de sa main arroser celles qui lui semblaient le plus languissantes, et se dirigea vers le petit réduit où le jardinier déposait ses instruments.
On a vu que l'un des côtés de l'hôtel était occupé par une serre vitrée, construite en saillie. C'est là qu'Éléonore recevait ses visites: aussi, rarement Emma portait-elle ses pas de ce côté; elle respectait le mystère dont la baronne aimait à s'entourer. Quand la végétation avait toute sa vigueur, les vitres de la serre étaient en outre protégées par un double rideau de verdure, l'un au dedans, l'autre au dehors. Mille liserons s'y entrelaçaient et y suspendaient leur feuillage, de manière à rendre l'intérieur de cette pièce impénétrable au regard. Sur l'arrière-saison seulement, et quand la sève manquait aux plantes, il se créait, dans ce store touffu, des solutions de continuité qui permettaient à un oeil curieux de plonger dans les profondeurs de la serre.
La fatalité voulait que l'endroit où le jardinier déposait ses outils se trouvât placé du même côté; Emma fut dès lors obligée de déroger à sa réserve habituelle. Elle côtoya la serre, et involontairement y jeta les yeux. Tout à coup une pâleur effrayante couvrit ses traits: elle s'arrêta comme foudroyée; puis, recueillant ses forces, elle s'enfuit vers Muller, surpris de cette course éperdue.
--Qu'y a-t-il, mon enfant? s'écria le précepteur.
Elle ne put lui répondre, et tomba à demi morte entre ses bras: ce ne fut qu'à force de soins qu'il parvint à la rappeler à la vie. La crise était trop violente pour que la jeune fille pût en raconter la cause. Un tremblement nerveux la dominait; elle avait à peine la force de prononcer quelques paroles confuses.
--Il est là, dit-elle en montrant le pavillon de la baronne; il est là.
--Qui donc? répondit Muller.
--Qui? répliqua-t-elle en accompagnant ces mots d'un regard plein d'angoisse; vous le demandez, bon ami!
Muller comprit tout. Il chercha à expliquer les motifs qui pouvaient amener Paul Vernon auprès de la baronne; mais sa tactique échoua cette fois: le trait avait porté trop avant, le coeur était touché et devait saigner éternellement de la blessure. De son côté, Granpré, à la suite de l'aventure où il avait joué un rôle si prudent, s'était montré conséquent avec son système et fidèle à ses premières déterminations. Il restait impassible et impénétrable. Tout autre qu'un homme supérieur eût versé sur Paul une partie de ses rancunes; il pouvait, en sa qualité de chef, lui faire expier son bonheur par de mauvais procédés, par un manque d'égards, par un surcroît de besogne; un esprit vulgaire n'y eût pas manqué. Granpré fit le contraire. Paul Vernon, qui n'avait été jusqu'alors à ses yeux qu'un mince employé, novice encore, gâté par la manie des lettres et peu propre à des succès industriels, devint tout à coup son ami, son protégé, presque son confident. Il lui tendit la main, l'éleva jusqu'à lui, l'intéressa à diverses affaires, se chargea de son éducation. Les relations qu'ils avaient ensemble changèrent entièrement de nature et prirent un caractère d'intimité. Ce n'était plus de commis à patron, mais d'associé à associé. Paul trouva la métamorphose fort de son goût et se mit bientôt au niveau de son rôle.
L'une des sollicitudes de Granpré était toujours la concession, d'un chemin de fer espagnol. L'opération était à la veille de se conclure; seulement, le gouvernement de Madrid se refusait à une concession directe; il voulait essayer des voies de l'adjudication et de la concurrence. Aucune influence n'avait pu vaincre cette détermination. On comprend que Granpré n'en était satisfait qu'à demi. Il eût préféré conduire sa négociation à huis clos et s'y ménager les avantages que procure toujours un arrangement direct. Granpré avait la mesure des consciences espagnoles; il s'était promis de ne rien épargner pour les assoupir. L'adjudication publique renversait cette combinaison. Tout au plus pouvait-on se flatter de surprendre le minimum du Trésor; et de faire éliminer quelques concurrents incommodes. Cette perspective troublait la sécurité de l'homme d'affaires: au lieu d'un terrain solide, il foulait un terrain mouvant; au lieu d'un jeu sûr, il en était réduit à un coup de dé, et les dés étaient à peu près sincères.
Cependant, il était temps d'agir: l'adjudication devait avoir lieu dans la quinzaine. La plupart des compagnies avaient arrêté leurs dernières instructions, et envoyé des représentants en Espagne. Granpré seul demeurait en arrière; enfin, il se réveilla. Il fixa avec ses principaux intéressés les bases de son offre; et quand il s'agit de nommer un fondé de pouvoirs, ce fut le nom de Paul Vernon qu'il fit prévaloir sur tous les autres. Ainsi s'expliquait la tactique qu'il avait suivie; ainsi se justifiait sa combinaison. Granpré en était arrivé à l'heure des coups décisifs; il lui fallait opérer sur un terrain sûr, avec une entière liberté d'esprit et toute la plénitude de ses moyens. Il ne voulait pas que les événements pussent ni le troubler ni le surprendre.
Paul accepta avec joie la mission qui lui était confiée: le mouvement, l'action plaisent toujours à la jeunesse. Il allait voir du pays, parcourir des sites pittoresques, s'assurer par ses yeux du teint des Andalouses. A vingt-cinq ans, quoi de plus enchanteur? Il partit, et à peine prit-il le temps d'aller faire ses adieux à l'hôtel du faubourg du Roule. L'idée d'un lointain voyage l'enivrait, remplissait son imagination. Granpré avait calculé tout cela; il avait aussi compté sur les bénéfices de l'absence.
Quinze jours s'écoulèrent sans que Paul donnât signe de vie. L'homme d'affaires n'avait pas compté sur un silence aussi long, et il commençait à craindre qu'un gros de bandits ne l'eût délivré de son rival. Ces gens-là l'auraient trop obligé: il n'avait aucun goût pour ces méthodes expéditives. Enfin, une lettre timbrée de la capitale de toutes les Espagnes arriva à son adresse, et il en brisa le cachet avec une impatience mal contenue. Voici ce que portait cette dépêche, revêtue d'un sceau de cire noir:
Madrid, le....
«Mon cher Granpré,
«Rasés! enfoncés! Permettez-moi de me servir de ces expressions pittoresques pour vous annoncer notre désastre. C'est la _Compagnie Transpyrénéenne_ qui triomphe. Dieu nous garde de victoires pareilles: elles brûlent les doigts.
«Vous savez, mon cher, que j'étais porteur d'une offre magnifique: vingt-huit ans de concession, plus une rivière en diamants pour la reine Isabelle, et dix-sept châles de cachemire destinés aux dames les plus influentes de la cour. C'était bien, c'était complet; vous aviez tout prévu avec l'oeil de l'aigle et la prudence du caméléon. Sitôt arrivé, j'ai eu le soin de répandre le bruit de cette rivière de diamants et de ces châles dans l'enceinte de la camarilla; et dès le jour même, les grands et les petits d'Espagne se sont intéressés au succès de la _Compagnie Péninsulaire._
«Tout allait au mieux; il ne s'agissait plus que d'affronter cette abominable adjudication. C'est hier qu'elle a eu lieu; le ministre y présidait. Figurez-vous, mon cher, un nombre incalculable de compagnies, toutes avec leur capital en tête et leurs fondateurs en queue, s'alignant les unes à côté des autres dans le cabinet du ministre. Pas moyen d'y entrer; on se battait à la porte; il fallut envoyer chercher la gendarmerie castillane. Enfin il y eut une transaction; les compagnies défilèrent une à une, à tour de rôle. Chacune d'elles déposait sa souscription et se rangeait ensuite le long du mur. Ce défilé dura trois heures; encore y eut-il vingt-deux compagnies qui renoncèrent avant le combat. Quand cette formalité fut remplie, le ministre se trouva absorbé sous une masse de souscriptions scellées et cachetées; elles formaient un rempart autour de lui et menaçaient de l'engloutir. C'est là l'un des privilèges des ministres espagnols. Celui-ci semblait fier du sien: ce n'est point un homme difficile.
«Pendant que tout ceci se passait, les compagnies se mesuraient de l'oeil et échangeaient des gestes provocateurs. Il y avait de la passion dans l'atmosphère. Enfin, le ministre a envoyé la main vers l'énorme pile qui l'assiégeait, en ayant le soin de se défendre contre les éboulements. Il a décacheté les souscriptions une à une, et s'est mis à les lire à haute voix. Incroyable, mon cher, incroyable! C'était à qui se ruinerait le mieux, pour le bonheur de l'Espagne. On proposait des choses fabuleuses. Outre les réductions dans le temps de la concession, des compagnies se lançaient dans la voie des séductions matérielles et morales. Les uns proposaient de raser les sierras et de canaliser les fleuves, les autres d'affranchir à tout jamais l'Espagne de la fièvre jaune et des inondations.
«Enfin le dépouillement général a été fait, et la concession est restée à la _Compagnie Transpyrénéenne_.
«Maintenant, mon cher, devinez à quelles conditions; c'est fantastique. Sept ans de concession, tous les travaux à sa charge, des gares à volonté, des wagons à perte de vue, tous les, tunnels du monde et des viaducs à discrétion.
«Je ne sais pas ce que ces gens-là pourront en faire: mais ceci ressemble à une scène de l'autre comédie.
«Voyez maintenant, mon cher et honoré patron, ce qui vous reste à faire.
«Votre affectionné,
«Paul Vernon.»
--Le jeune homme se forme, dit Granpré, après avoir lu cette lettre: il ira. Maintenant, réfléchissons, Granpré. La baronne te glisse dans les mains, la _Compagnie péninsulaire_ est à vau-l'eau. Décidément, il faut agir: en avant, les grands moyens.
XV
Catastrophes.
A quelques jours de là, il y eut dans le courant de la petite bourse qui tient ses assises sur le boulevard des Italiens une de ces commotions que cause une nouvelle inattendue. On vit, à un moment donné, cette foule s'agiter en tous sens et se former par groupes. On se parlait à l'oreille, on courait aux informations. A la surprise des uns, à l'air effaré des autres, il était facile de deviner qu'un fait de quelque importance venait de s'ébruiter et d'être mis en circulation. Ce n'était ni une victoire sur des peuplades barbares, ni une complication maritime: le télégraphe n'entrait pour rien dans cette effervescence soudaine. Il s'agissait tout simplement de la disparition de Granpré, que personne n'avait aperçu depuis vingt-quatre heures, et dont la trace semblait entièrement perdue. L'impression produite par cet événement était profonde. Granpré avait, dans le cours du mois, opéré sur des masses de valeurs; la liquidation devait le laisser à découvert d'une somme considérable. De là, ce tumulte et cette émotion.
Cependant les agitations de la Bourse, quoique vives, sont peu durables. Le joueur est fait à ces chances et à ces mécomptes. Aussi eut-on bientôt oublié qu'un ponte manquait au tapis vert, et la partie n'en continua qu'avec plus d'acharnement entre ceux qui restaient debout. C'est ailleurs que la fuite de Granpré devait laisser des traces plus douloureuses: une famille entière en était atteinte dans sa fortune, dans son avenir. La misère frappait aux portes de l'hôtel du faubourg du Roule.
Au premier bruit qui en parvint à la baronne, elle bondit comme une lionne blessée. La colère, le dépit, la soif de la vengeance bouleversèrent ses traits; ses yeux prirent un éclat terrible et une fixité effrayante. Si Granpré se fût alors trouvé sous sa main, elle l'aurait poignardé sans hésitation. Mille réflexions l'assiégeaient; elle parcourait la maison avec une activité machinale, comme si elle eût voulu s'inspirer de ce mouvement et y chercher un plan de conduite. Lasse de s'agiter sans espoir et sans issue, elle demanda enfin un fiacre et partit à la découverte. Elle voulait s'informer de la direction qu'avait prise Granpré, savoir dans quel état il laissait ses affaires. Les recherches furent vaines. Le fuyard avait mis un soin extrême à dérouter les poursuites: Éléonore ne put rien éclaircir. Quant à la situation financière de Granpré, il en emportait le secret: en garçon prudent, il avait eu le soin de ne laisser ni confident ni complice. Seulement, on savait déjà que toutes les valeurs disponibles avaient disparu avec lui.
Quand la baronne fut certaine de son malheur et qu'elle en eut compris toute l'étendue, elle redevint plus calme. C'était une de ces organisations que le danger relève au lieu d'abattre, et qui mettent, à l'heure décisive, leur énergie à la hauteur des événements.. En fuyant, Granpré lui adressait un défi; elle l'accepta, et se promit de lui faire expier ses indignités. La difficulté était de rejoindre l'ennemi; elle y songea longtemps et finit par se fier au hasard. En peu d'heures elle eut réalisé une somme assez forte; ses bijoux, ses châles de prix, ses pierreries, ses meubles précieux y pourvurent. Elle avait ainsi les moyens d'agir, le nerf de la guerre. Le lendemain, une chaise de poste l'emportait vers la Belgique. De là, si ses recherches étaient vaines, elle devait parcourir la Hollande et ensuite l'Angleterre. Son courage ne reculait même pas devant un voyage au delà dès mers; elle voulait avoir justice d'une odieuse mystification et, en poursuivre l'auteur, fût-il caché dans les entrailles de la terre.
Parmi les personnes que cette catastrophe avait également frappées figurait en première ligne Anselme. Non-seulement la disparition de Granpré lui enlevait son état, mais elle ruinait sa famille et celle de sa fiancée. La fortune des maisons Falempin et Lalouette s'était, grâce à lui, engloutie dans les coffres de l'homme d'affaires, et n'était plus représentée que par des chiffons de papier, sans garantie comme sans valeur. La liquidation de cette entreprise devait laisser une perte énorme, peut-être totale. Anselme en frémit d'effroi: l'idée de la privation, la perspective de la misère lui étaient intolérables.
Il se trouvait sous l'empire de ce sentiment, lorsque Suzon vint un jour le trouver dans les bureaux de Granpré où il errait encore comme une âme sur les bords de l'Achéron. Depuis plus d'une semaine Anselme n'avait point paru aux Thernes: de la part d'un fiancé, cette absence n'était pas naturelle. L'époque assignée à la célébration du mariage se rapprochait; il fallait s'entendre pour les derniers préparatifs. Tel était le motif qui amenait Suzon. Il s'y en joignait un autre, quoique plus vague. Quelques bruits de la catastrophe de Granpré avaient franchi l'enceinte des barrières, et le père Lalouette tenait à savoir quel crédit ils méritaient et quelle en était l'origine. Ce n'est pas qu'il les crût fondés: il se fiait à la surveillance d'Anselme. Cependant il n'était pas fâché de s'assurer des faits. Enfin, Suzon, faut-il le dire, avait, en dehors des inquiétudes du vieillard, des soucis qui lui étaient personnels: elle ne pouvait s'expliquer l'abandon où la laissait Anselme, et voulait à tout prix s'affranchir des tourments de l'incertitude.
En la voyant entrer dans les bureaux déserts, aussi jolie quoique moins rieuse que de coutume, le gros garçon ne put se défendre d'un moment d'embarras. La présence de Suzon était pour lui un reproche; un remords secret s'y attachait. Il se remit néanmoins et affecta une gaieté que démentaient ses douleurs secrètes:
--Eh bien, petite, lui dit-il, toi ici? que viens-tu chercher dans ces environs et si loin des Thernes?
--Vous me le demandez, monsieur Anselme? répliqua la jeune fille, dont les joues se couvrirent d'une rougeur pudique.
--C'est juste, dit le jovial, garçon prenant la main de sa fiancée, je suis dans mon tort. Voici bien longtemps que je n'ai pris le chemin de la barrière. Mais il est arrivé tant de choses depuis ces huit jours! Dieu sait dans quel état j'ai eu ma pauvre tête. Autant dire que le ciel nous est tombé sur les épaules, mon enfant. Tiens, regarde, ne voilà-t-il pas un bel établissement?
--Il serait vrai, s'écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante, ce que grand-père craignait!
--Oui, dit Anselme répondant à sa pensée, oui, voilà où nous en sommes. Je reste seul ici avec mon plumeau; plus que ça de mobilier. Dans quatre jours on aura vendu ces chaises, ces tables, ces bureaux, et puis, mon enfant, tout sera soldé. C'est égal, ils n'en seront pas quittes comme cela. J'irai me plaindre au roi; je ferai une pétition aux chambres. On ne me roule pas comme ça, moi. Ah! mais!
--Et l'argent de grand-père? dit timidement la jeune fille.
--Il court les champs, ma pauvre Suzon, répliqua Anselme avec un accent mélancolique. Oh! le pandour! Moi qui avais tant de confiance en lui. C'est son potage qui m'a trompé: le scélérat connaissait mon faible. Un fier gueux, va. Mais on faisait joliment le bouillon chez lui.
--Mon Dieu! mon Dieu! le pauvre grand-père! répliqua la jeune fille qui s'oubliait pour ne songer qu'au vieillard; pourvu qu'il n'en prenne pas le mal de la mort.
--Bah! Suzon, répliqua Anselme, faut pas avoir de ces frayeurs-là. Les vieux, c'est très-dur; ça a l'âme chevillée dans le corps. Et puis celui-là a tant passé de mauvais jours!
C'est moi qui suis à plaindre: me voilà sans place, sans rien, sans compter cet ordinaire qui me refaisait à vue d'oeil. Ah! le chenapan! si jamais je le rattrape!
--Enfin, dit Suzon comme pour chasser une idée importune, oublions cela; nous travaillerons un peu plus, voilà tout. On peut être heureux sans argent, n'est-ce pas, Anselme, quand on s'aime? ajouta-t-elle en rougissant de plus en plus.
--Sans doute, reprit le jeune homme évidemment embarrassé; quand on s'aime, c'est beaucoup.
--Tu verras comme je suis vaillante à la besogne, dit la jeune fille en lui serrant la main. Aimer et travailler, c'est la vie!
--Oui, oui, dit Anselme, dont la contenance était de plus en plus empruntée, Aimer et travailler! mais un peu d'argent n'y gâte rien. Laisse-moi me retourner, et nous verrons.
Ces paroles agirent sur la jeune fille comme un brusque réveil après un songe caressant. Elle leva les yeux vers son fiancé, et d'une voix pleine d'angoisses:
--Nous verrons! s'écria-t-elle; qu'est-ce que cela veut dire?
Anselme se trouvait forcé dans ses derniers retranchements. Il eût voulu ménager le coeur de Suzon, et l'accoutumer par degrés à ce qu'elle allait entendre; mais l'entretien avait tourné d'une manière si brusque, qu'il ne lui était plus possible de reculer. Il prit les deux mains de la jeune fille et lui dit:
--Écoute, ma petite, il faut de la raison ici-bas. Je t'aime, tu le sais, et je n'en aime point d'autre; mais que veux-tu que nous fassions en ménage sans le premier liard pour le monter?
--O mon Dieu! mon Dieu! s'écria Suzon fondant en larmes.
--Un peu de bon sens, mignonne, un peu de bon sens. Ne pleure pas comme une Madeleine. Voyons, je t'en fais juge. Une supposition que nous voilà mariés. Tu travailles comme une lionne; moi, j'abats de la besogne à plaisir; c'est bien. Nous vivotons; il y a de quoi garnir le pot-au-feu. Tant qu'on se porte bien et qu'on n'est que deux, les choses vont. Mais qu'il vienne des enfants, et tu verras la misère fondre sur notre pauvre ménage.
--Mon Dieu! disait Suzon l'écoutant à peine, tirez-moi de ce monde: je n'ai plus rien à y faire.
--Être malheureux soi-même, ajouta Anselme, c'est triste; mais créer de pauvres êtres qui n'ont pas demandé à y venir, et cela pour les condamner à la faim, à la soif, à toutes les privations possibles et imaginables, c'est de la mauvaise besogne. Suzon, crois-moi, il vaut mieux attendre.
--Vous l'entendez, mon Dieu! s'écria la jeune fille inondée de larmes et poussant de longs sanglots.
--Au fait, qu'est-ce que je le demande, Suzon? poursuivit le jeune homme; un peu de temps, voilà tout. Que je me retourne seulement, et puis nous verrons. Voyons, petite, ça n'a pas de bon sens de pleurer ainsi. Sois raisonnable, allons.
Il chercha à la consoler, mais la blessure était trop profonde. Suzon le quitta désespéré, et en arrivant aux Thernes elle portait encore les traces de cette terrible épreuve. Le père Lalouette s'en aperçut et l'interrogea doucement. La jeune fille résista d'abord et ne répondit que par un déluge de larmes; puis, gagnée par les caresses du vieillard, elle en vint à une confidence complète, raconta l'entretien qu'elle avait eu, et rapporta avec une grande sincérité les paroles de son fiancé. Tout entière à son propre chagrin, elle ne put remarquer l'impression douloureuse que ce récit causait au vieillard; confuse et les yeux baissés, elle donnait un libre cours à ses aveux. Seulement, quand elle eut achevé, elle releva la tête comme pour demander grâce, et s'aperçut du changement qui venait de s'opérer sur le visage de son interlocuteur. Dans ses traits décomposés, on pouvait reconnaître une grave altération qui venait de se déclarer d'une manière soudaine. La secousse avait été trop forte pour un septuagénaire.
--Qu'avez-vous, grand-père? dit Suzon en se précipitant vers lui.
--Rien, ma petite, répondit le vieillard d'une voix faible et en essayant de lui sourire.
--Mon Dieu, si! vous avez quelque chose! s'écria la jeune fille; vous êtes pâle comme si vous alliez passer. Et c'est moi qui vous ai fait du mal?
--Non, mon enfant, non, dit doucement le vieillard.
--Mais si! mais si! grand-père, ajouta Suzon. Il ne manquerait plus que cela. J'irais me jeter la tête la première dans un puits. Malheureuse!
Le vieillard essaya de la consoler et gagna sa chambre en s'appuyant sur elle. Il se mil au lit et ne devait plus s'en relever. La fièvre s'empara de lui, épuisa les forces vitales et le conduisit au tombeau au bout de quelques jours. César Falempin ne quitta pas un seul instant son vieil ami; il fut son médecin, son garde-malade, son légataire. Dans les moments lucides, le père Lalouette s'inquiétait de sa petite-fille et se lamentait à la pensée de la laisser seule, sans appui, sans ressources.
-Que va-t-elle devenir? disait-il, en proie aux ardeurs de la fièvre.