Les Idoles d'argile.

Part 8

Chapter 83,742 wordsPublic domain

Peut-être Anselme n'avait-il pas apporté en ceci le moindre calcul. Suzon était sa future; il devait tenir à la respecter. Cependant, l'effet du vin se faisait aussi sentir chez lui; et ce ne fut pas sans dessein qu'il choisit, pour regagner les Thernes, la grande allée du bois de Boulogne. C'était, du reste, le chemin le plus court et le plus beau; Des voitures le traversaient; beaucoup de piétons s'y étaient engagés; on marchait ainsi de compagnie. Suzon avait des élans de folle joie; elle bondissait comme une biche. Anselme chantait des refrains joyeux, et, de temps en temps, prenait familièrement la taille de la jeune tille. Elle résista d'abord, se défendit, se fâcha, puis céda.

--Allons! disait-elle, c'est mon fiancé!

La capitulation commençait. La nuit s'était faite, et le couple marchait désormais à la clarté d'une nuit sereine. Ce demi-jour enhardit Anselme; il arracha à la pauvre enfant une faveur après l'autre; et, quittant l'allée que suivait la foule, il l'entraîna vers l'un des mille sentiers qui sillonnent le bois de Boulogne.

--Bah! disait Suzon en le suivant sans défiance, c'est mon fiancé.

Il était dix heures du soir, et, depuis trois heures, le père Lalouette se promenait devant la porte de son cabaret en proie à une inquiétude profonde. De temps en temps, il portait les yeux vers les profondeurs du boulevard, et cherchait à démêler dans l'obscurité s'il n'apercevait pas au loin le couple qu'il attendait. Quand cet espoir était trahi, il se frappait le front en disant:

--Les malheureux enfants! Ils me feront mourir.

En même temps, il reprenait son poste d'observation, poussant des reconnaissances tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.

--Je n'aurais pas du les laisser partir, ajoutait-il; j'avais un pressentiment qu'il arriverait quelque malheur. Pourvu qu'on ne les ait pas écrasés dans cette foule. S'ils étaient tombés dans l'eau! Si Suzon s'était égarée! Quel tourment, bon Dieu! quel tourment!

Ce monologue se prolongea pendant toute la soirée. Quelques amis du père Lalouette vinrent le voir; il les dépêcha dans diverses directions en leur recommandant de lui ramener sa fille morte ou vive. Aucun client ne fut accueilli ce soir-là; ils se retiraient d'eux-mêmes, en voyant le front soucieux du vieillard. Enfin, vers dix heures et demie, Lalouette allait fermer sa maison pour courir lui-même à la recherche de Suzon, quand elle parut devant lui toute seule.

--Bonsoir, grand-père, lui dit-elle en se précipitant dans ses bras.

La surprise et le saisissement empêchaient Lalouette de répondre; il regardait sa fille comme pour s'assurer de sa présence.

--Suzon! Suzon! s'écria-t-il enfin, c'est bien toi, n'est-ce pas, Suzon?

Ses yeux étaient pleins de larmes, sa physionomie portait les traces des inquiétudes qu'il venait d'éprouver.

--Oui, grand-père, c'est moi, remettez-vous, dit-elle.

--Mais d'où sors-tu donc, mon enfant? ajouta le vieillard. Te voilà seule! et où est Anselme?

--Nous étions en retard, grand-père; il m'a quittée à la barrière pour aller plus vite à sa besogne. Voyons, tranquillisez-vous, me voici.

Le vieillard l'embrassa avec effusion; la vue de sa fille le ranima peu à peu.

--Méchante enfant! dit-il avec tendresse.

--C'est vrai, grand-père, j'ai tort, répondit Suzon; mais je ne vous quitterai plus. Rentrons, je suis rendue. C'est si loin Saint-Cloud. Oh! quelle journée! quelle journée! ajouta-t-elle avec un accent plein de mélancolie.

Elle acheva de fermer le logis, embrassa son aïeul et monta dans sa chambre. Tout autre qu'un vieillard aurait pu, en examinant la jeune fille, voir un sentiment douloureux empreint dans ses traits et sur son visage les traces de larmes récentes. Suzon, à peine enfermée chez elle, se jeta à genoux au pied de son lit.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, faites que tout ceci tourne à bien.

XIII

Les caprices de madame la baronne.

Quoique Emma fût préparée à la mort de son père, cet événement la jeta dans un abattement profond. Elle restait seule au monde, avec Muller pour tout appui, presque désarmée contre les intrigues et les haines qui allaient l'assaillir. Ce qui navrait son coeur, c'était moins les soucis de la fortune que la douleur de voir s'en aller les affections les plus chères. Un regret se mêlait, en outre, à ce deuil, celui d'avoir trop docilement obéi aux ordres qui l'éloignaient du fauteuil du malade, et de l'avoir abandonné à des soins mercenaires. Il lui semblait qu'elle aurait dû tout braver, même la colère d'une marâtre, plutôt que de négliger ce devoir et de consentir à cette séparation.

Ces combats intérieurs, cette amertume contenue amenèrent une crise: Emma tomba sérieusement malade. Une langueur maladive s'empara d'elle et pesa sur tous les organes de la vie. Le désordre ne se caractérisait par aucune lésion appréciable: c'était un dégoût général, une lassitude invincible. Tout mouvement répugnait à la malade. Plusieurs fois, elle essaya de se lever et ces tentatives aboutirent à de dangereuses syncopes. Le docteur ordonna alors un repos complet, et maintint autour du lit les consignes les plus sévères. Les accès de fièvre se multipliaient; il fallut les combattre; Des symptômes nerveux se déclaraient à propos de la moindre émotion; on n'admit plus dans la chambre que les femmes de service. Muller lui-même passait sa journée dans le salon d'étude, et ne voyait Emma que de loin en loin, comme à la dérobée.

A la première nouvelle du danger qui menaçait sa cousine, Paul Vernon était accouru. Il voulut pénétrer jusqu'à elle; on lui opposa les ordres rigoureux du médecin. Le jeune homme ne s'y résigna qu'avec peine. Il avait toute l'exaltation de son âge et les ardeurs impatientes d'un premier amour. Désormais son existence sembla attachée à celle de la malade; il assiégea l'hôtel, y parut plusieurs fois par jour, tantôt en proie à une mélancolie sombre, tantôt s'attendrissant jusqu'aux larmes. Si Emma eût succombé aux premières atteintes du mal, Paul se trouvait dans toutes les conditions nécessaires pour pousser jusqu'au bout le sacrifice. Son plan était fait; il ne laisserait pas l'élégie incomplète et y ajouterait un dernier épisode. Le bon Muller recevait ces tristes confidences et pleurait avec son jeune ami.

Tant que le général avait vécu, les fréquentes visites de Paul Vernon n'avaient pas été remarquées de la baronne. Sa pensée était ailleurs. Avec un esprit plus libre, elle examina mieux ce qui se passait autour d'elle, et devina l'idylle qu'on lui avait cachée. Les coeurs blasés sont impitoyables: sur-le-champ elle se mit en quête et chercha comment elle pourrait troubler ces jeunes amours. Une dépravation en amène toujours une autre: les vices s'engendrent comme les vertus. Quand on a cédé une fois sur un point quelconque au génie du mal, il est rare qu'il ne remporte pas une victoire complète. La baronne ne s'en défendait plus: toute pudeur était morte en elle. Ses dérèglements n'avaient pas même l'excuse des sens; son imagination seule était dissolue. Ses fautes avaient été des calculs ou des fantaisies, le résultat d'un système et non d'un entraînement. Née pour l'intrigue, elle se sentait malheureuse quand l'aliment lui faisait défaut. Depuis la mort du général, un vide s'était fait à ses côtés: il lui manquait une victime. Qu'on juge du secret plaisir que lui fit éprouver la découverte de cette passion, éclose à l'ombre de l'hôtel, et presque sous ses yeux. Un peu de dépit s'y joignait: elle avait été prise pour dupe. L'esprit de vengeance se mêlait ainsi à l'instinct du mal.

Jusque-là, elle n'avait remarqué Paul qu'en passant, comme on remarque un beau cavalier, sans nourrir aucun projet sur son coeur ou sur sa personne. Dès qu'elle vit en lui un homme à succès, elle résolut de faire tourner ses heureuses dispositions à son profit et de réaliser sa conquête. La maladie d'Emma secondait ce dessein; la baronne s'empressa d'en profiter, de mener rondement l'aventure, fallût-il, au besoin, brusquerie dénouement. Elle épia le moment où Paul venait à l'hôtel pour s'informer de l'état de sa cousine et arrangea les choses avec tant d'adresse, que des rencontres journalières s'ensuivirent. Cette femme, si impérieuse, prenait au besoin les airs les plus caressants et les plus doux. Elle entraîna le jeune homme dans son boudoir, flatta sa passion, parla d'Emma avec le ton du plus tendre intérêt et lui reprocha de ne l'avoir point mise dans ses confidences. Paul écoutait ses paroles avec enchantement, et les heures s'écoulaient dans ces dangereux tête-à-tête. Cependant Éléonore en venait peu à peu à son but; et, moins préoccupé, le jeune homme aurait pu sentir le dard de l'aspic caché sous ces fleurs:

--Vous l'aimez donc bien? lui disait la baronne.

--Si je l'aime! madame, répondait Paul; mais, qui ne l'aimerait pas! Emma est si belle!

--Pourvu que la maladie épargne sa fraîcheur! disait la baronne.

--Elle est si bonne! ajoutait Paul; c'est un ange, madame. La terre n'a rien vu de plus parfait.

--Oui, beaucoup de douceur, répondait Éléonore. C'est sans prix en ménage: la douceur efface tant de petits ennuis!

--Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur; qui pourrait en causer à une créature aussi adorable!

--Mon Dieu, personne, répliquait la baronne; mais qui peut répondre de l'avenir? La gêne, les embarras de fortune changent tant l'humeur des hommes!

En prononçant ces derniers mots, Éléonore appuyait sur chacun d'eux avec une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle sourit: le coup avait porté. Le poignard était dans la plaie; il ne s'agissait plus que de le retourner et d'agrandir la blessure:

--Sans fortune, Paul, ajoutait-elle, il est rare que le bonheur dure. La misère est un si triste voisin pour l'amour; comme il s'y effarouche, comme il s'enfuit à tire-d'aile! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous le triste privilège de l'expérience: n'épousez qu'une fille riche. Hors de là tout est sombre. Avec la richesse, on se console de tout; avec l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime, à vingt-cinq ans on calcule; vous voyez que le calcul règne plus longtemps que l'amour. Cinq ans d'illusion, quarante ans de réalité. C'est à choisir.

Cette théorie positive était celle dont Paul s'était inspiré dans les premiers moments de sa liaison; et si plus tard le coeur s'était mis de la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidèle disciple de Granpré et de l'école des gens d'affaires. Aussi se sentait-il pénétré d'un froid mortel eu voyant l'insistance que mettait la baronne à revenir sur ce chapitre. C'était une des fibres délicates de son âme; on ne pouvait y toucher sans le faire souffrir. Éléonore s'en apercevait et prolongeait le supplice:

--Pauvre amoureux! disait-elle, vous serez héroïque; vous saurez affronter la privation! Allons, c'est bien. Vous êtes un grand coeur.

--Mais, madame, répliqua Paul en abordant ce thème pénible, cet éloge ne peut pas s'adresser à moi: Emma est riche.

--Riche! dit la baronne, qui le sait?

--Le général ne l'était-il pas? répondit Vernon que ce doute pénétrait d'inquiétude.

--L'est-on jamais quand on joue à la Bourse? dit Éléonore en fixant sur Paul un oeil qui sondait les derniers replis de sa pensée; l'est-on quand on spécule sur des entreprises chanceuses, quand on y engage imprudemment tous ses fonds? Retenez bien ceci, mon neveu, ajouta-t-elle: un joueur n'est jamais riche, et le général jouait.

Ces insinuations versaient le désenchantement goutte à goutte dans le coeur du jeune homme. Éléonore y revenait chaque jour et envenimait la blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n'était plus sans mélange. L'idée d'un mariage avec Emma lui avait toujours semblé inséparable d'une position opulente, d'un grand état de maison; et tout ce que l'on retranchait de ce beau rêve était autant d'enlevé au prestige de son amour. D'un autre côté, la baronne poursuivait ses opérations et les portait sur un terrain plus délicat. Tout ce que la perfidie a de ressources, tout ce que la coquetterie a de ruses fut employé pour pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirène. Paul s'habitua peu à peu à venir à l'hôtel, moins pour Emma que pour Éléonore. On l'enlaça sans qu'il eût la force ni le désir de se défendre. Il se croyait assez fort pour rompre ce lien, aussitôt qu'Emma le rappellerait près d'elle. À peine y voyait-il une distraction, un passe-temps sans conséquence.

Granpré ignorait tout: la baronne s'était cachée de lui avec le plus grand soin. Les heures des rendez-vous étaient celles où on le savait occupé à la Bourse et dans l'impossibilité de quitter ce poste d'honneur. Tous les valets de la maison étaient à la dévotion d'Éléonore, qui les tenait subjugués sous un commandement de fer. Ainsi madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice: elle n'avait à craindre ni les surprises ni les représailles. Ce coeur blasé s'y intéressa: c'était une incursion dans les domaines de l'inexpérience et de la jeunesse; il y avait là tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-être Éléonore, plus sûre de son triomphe, eut-elle poussé les choses jusqu'à un éclat et à une folie. Les événements l'en empêchèrent.

Un jour le notaire de Granpré vint le chercher dans le temple même où il se livrait à ses sacrifices habituels, dans la Bourse, aux abords de la corbeille. Il s'agissait d'un acte fort pressé qui devait être enregistré le jour même, sous peine de dommages. Une seule formalité y manquait encore: la signature de la baronne; il fallait l'obtenir avant trois heures. Granpré eût bien dépêché quelqu'un vers l'hôtel; mais Éléonore n'eût rien signé sans son assistance et son conseil. Il n'y avait pas à balancer; l'homme d'affaires se décida à quitter sort poste de joueur et lança son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule. Arrivé à sa destination, il descendit rapidement de voiture, s'élança avec toute la légèreté que comportait son âge vers le perron de l'hôtel, traversa comme un éclair le vestibule, et s'engagea dans les pièces qu'occupait la baronne. Les portes étaient ouvertes, et le pied de l'homme d'affaires foulait à peine le sol; il allait pénétrer ainsi jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait déjà dans son portefeuille la pièce qu'il devait présenter à signer, quand un bruit de voix frappa son oreille. Il reconnut celle de Paul Vernon, et s'arrêta muet de surprise.

--Granpré! disait la baronne.

--Oui, Granpré, Granpré, répliqua son interlocuteur.

Un bruit sec retentit alors, comme celui d'un coup d'éventail, et quelques éclats de rire s'y mêlèrent.

--Enfant, dit Éléonore, où avez-vous la tête?

--Mais oui, on l'assure, répliqua Paul.

--Taisez-vous donc, méchant! ajouta la baronne. C'est bien vilain, ce que vous dites-là, monsieur.

A l'appui de ces mots résonna un second bruit qui frappa Granpré de stupeur. Sa figure garda l'immobilité d'une tête de Méduse; son teint, naturellement pâle, devint d'une blancheur de marbre: on eût dit une statue; pas un mouvement, pas un geste ne trahissait ses impressions, et pourtant il était impossible de ne pas distinguer un grand combat intérieur sous cette enveloppe inanimée. Chaque muscle semblait crispé, chaque fibre émue; l'oeil était fixe, mais brillant, la bouche contractée, la narine ouverte. Il écoutait toujours.

--Serez-vous plus sage une autre fois? disait Éléonore. Quels soupçons injurieux!

--Dame! c'est un bruit, répliqua Paul.

--Fi donc, monsieur! Est-ce que vous seriez jaloux, par hasard?

Après quelques secondes d'hésitation, Granpré comprit qu'il fallait prendre un parti. Au lieu d'aller droit vers les interlocuteurs et de paraître en Jupiter tonnant sur le lieu de la scène, il revint sur ses pas avec une infinité de précautions, calculant sa marche de manière à n'être point aperçu.

--C'est dans l'ordre, se disait-il tout bas. Madame la baronne est femme de précaution; il lui faut des rechanges. Loi du talion, voilà tout: soyons philosophe.

En achevant ces mots, il regagna le vestibule et ouvrit la porte avec bruit pour attirer l'attention des valets. L'un d'eux arriva et parut fort surpris de voir l'homme d'affaires à cette heure. On appela la femme de chambre de confiance, qui prit les devants pour aller annoncer cette visite inattendue. Granpré ne parut pas s'inquiéter de ce mouvement et de ces embarras; il se dirigea avec une tranquillité parfaite vers la pièce où était Éléonore; il la trouva seule. Il s'y attendait, fit son entrée le plus naturellement du monde, et, se parant de son plus aimable sourire:

--Ma chère, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats: une pièce à signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous déranger à ces heures-ci.

--Donnez, Granpré, répondit la baronne en prenant l'acte et s'asseyant à son bureau, donnez vite.

Malgré le calme apparent d'Éléonore, la signature qu'elle apposa sur cette pièce ne fut pas tracée d'une main ferme; sa conscience parlait pour la première fois et se trahissait par un tremblement involontaire.

Quelques jours après cette scène, Emma obtenait enfin de son docteur la permission de se lever, et, appuyée sur le bras de Muller, elle faisait quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi les diverses phases de l'intérêt que Paul Vernon portait à la malade. Dans les premiers jours, c'était un sombre désespoir et l'intention bien manifeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait fait place à une passion de plus en plus raisonnable. Muller n'était pas un grand clerc en matière de sentiment; cependant il voyait là-dessous les variations d'un coeur volage. Aussi fut-il bien embarrassé quand la jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul débris qui eut survécu dans le naufrage de ses pensées:

--Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'oeil son précepteur, est-il venu souvent?

Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de mort pour la jeune fille, il prit l'héroïque résolution de la tromper jusqu'à ce qu'elle eût la force de supporter d'autres douleurs....

--Très-souvent, répliqua-t-il, très-souvent!

--Mais encore! dit en insistant Emma.

--Mon Dieu! tous les jours! répondit Muller. C'est un garçon si dévoué que M. Paul.

--Bon ami, s'écria la jeune fille en laissant échapper une larme, répétez-moi donc cela! C'est du baume qui tombe sur mon pauvre coeur.

XIV

Des spéculations en Espagne.

Les insinuations de la baronne au sujet de la fortune d'Emma n'avaient pas été perdues pour Paul Vernon. Le jeune homme était trop de son temps et à trop bonne école pour négliger un objet aussi essentiel. Il alla aux informations, interrogea doucement Granpré, parcourut les titres qui se trouvaient sous sa main, parvint jusqu'au notaire de la famille et se pourvut d'un bordereau d'hypothèques. Le résultat de cette enquête fut si triste, qu'il en fut épouvanté. D'une fortune immobilière, naguère considérable, il ne restait plus que l'hôtel du faubourg du Roule, dont la valeur n'excédait guère 150,000 francs et sur laquelle pesait désormais le douaire d'Éléonore. En biens liquides, on pouvait compter les 4,000 actions de la _Compagnie péninsulaire_; mais Paul put se convaincre par lui-même que la plus grande partie de ces titres avaient été substitués et aliénés. Quant aux sommes d'argent, Granpré en était le détenteur: la fortune d'Emma se trouvait à la merci de cette âme chevaleresque. Paul n'avait aucun motif de soupçonner son patron: cependant il frémit pour sa cousine. Quand il la revit, sa physionomie porta l'empreinte des sentiments qui l'assiégeaient. Ce n'était plus ni le même élan ni le même abandon; quelque chose de froid et de contraint régnait dans ses manières et glaçait jusqu'à ses témoignages d'intérêt.

Il faut dire qu'Emma était bien changée: cette courte maladie avait laissé sur sa figure des traces profondes. La beauté y régnait encore, mais une beauté tout autre. Plus de fraîcheur, plus de ces couleurs vives empruntées à l'air des Vosges, et que Paris avait jusque-là respectées: l'éclat avait disparu, l'embonpoint aussi. Mais, en revanche, les traits de la jeune fille s'étaient animés d'un idéal touchant et d'une grâce incomparable. Les yeux semblaient s'être agrandis et briller d'une expression plus douce; les chairs avaient pris une telle transparence, qu'on eût cru voir, à travers leur tissu, éclore la pensée et circuler la vie la parole même avait un accent plus mélancolique et plus pénétrant. C'était presque une autre femme, moins belle pour des yeux vulgaires, ravissante pour un artiste.

Paul Vernon n'était point artiste: on l'est peu dans le monde des gens d'affaires. Il tenait à la beauté positive et cherchait la réalité jusque dans ces détails. Aussi l'impression qu'il ressentit à la vue de sa cousine, dans les premiers jours de sa convalescence, ressemblait-elle plutôt à de la compassion qu'à de l'amour. Sa tendresse manquait de chaleur; elle avait un caractère paisible, amical, presque fraternel. Il la plaignait, il la consolait: quand elle exprimait un désir, il s'empressait de le satisfaire, mais il ne le prévenait pas. On voyait qu'il se possédait, qu'il était maître de lui-même. Pendant que l'âme d'Emma semblait s'en aller vers lui, Paul mesurait, pour ainsi dire, son amour et ne s'y livrait jamais en entier. A côté de ce sentiment, il y avait toujours une place chez lui pour le calcul et pour l'intrigue. Quelle que fût sa candeur la jeune fille s'aperçut de ce changement. Elle dévora d'abord son chagrin en silence et comprima les angoisses d'un coeur ulcéré.

Cette souffrance sourde avait ses périls: Muller le devina aux altérations nouvelles qu'éprouvait la santé d'Emma. Le digne homme reprit alors le rôle auquel il s'était voué. Son plus grand souci fut d'excuser Paul, de trouver un motif à ses froideurs apparentes. Muller était une âme droite, incapable de trahir la vérité, même en des circonstances insignifiantes et pour ces questions de convenance auxquelles on la sacrifie si souvent. Pour préserver Emma d'une rechute, il dérogea à cette sincérité, honneur de sa vie; il devint ardent, ingénieux pour le mensonge; il inventa mille ruses pour tromper cette chère âme, si heureuse d'être abusée. C'était entre eux des querelles sans fin, des explications interminables. Emma accusait Paul; Muller prenait sa défense. L'une analysait avec une susceptibilité minutieuse les manières, les procédés de son cousin; l'autre trouvait réponse à tout, écartait les objections et restait maître du champ de bataille. Emma aimait tant à avoir tort; elle était si radieuse quand Muller détruisait une à une ses inquiétudes et ses vagues jalousies.

--Vous avez beau le défendre, disait-elle d'une voix mutine, il n'a pas été bien pour moi aujourd'hui. Non, mon bon ami, il n'a pas été bien.

--Mais au contraire, répliquait Muller; j'ai été enchanté de lui. Vous, ne savez pas combien ils sont absorbés, ces hommes de cabinet. Il faut faire la part des soucis, mon enfant. Paul est lancé; il a pris une carrière chanceuse. Quoi d'étonnant qu'il ait l'air préoccupé?

--Sans doute, disait Emma; aussi ce n'est point à lui que j'en veux, mais à ces maudites affaires. La vilaine invention!

--Allons, mon enfant, voilà que vous vous promenez encore dans les nuages, reprenait Muller. La vie du monde n'est pas celle des contes des fées. Un peu moins d'imagination, et tout ira bien.

--Vous croyez, bon ami? disait Emma consolée. C'est donc encore moi qui ai tort. Allons, soit. J'ai une si mauvaise tête!