Les Idoles d'argile.

Part 7

Chapter 73,856 wordsPublic domain

Cependant, au milieu de ces réflexions philosophiques, un trouble vague remplissait l'esprit de Falempin. Il se souvenait de la mission assez délicate que son général lui avait confiée et ne songeait point sans inquiétude aux moyens d'exécution. Ce n'est pas qu'il reculât; il avait promis, et aucune puissance au monde n'aurait pu empêcher Falempin de tenir ses promesses. Seulement, il trouvait l'aventure hasardeuse; qu'il réussît ou échouât, il avait peur qu'elle ne fût prise en mauvaise part. S'emparer de 100,000 écus cachés dans la chambre d'un mort, le cas était grave et n'entrait pas dans les habitudes du vieux sergent. Aussi demeura-t-il placé, durant tout le jour, sous l'empire de cette préoccupation. Ce ne fut que le soir et assez tard qu'il se décida: voici comment. Une femme dont la profession était d'ensevelir et de veiller les morts devait passer la nuit auprès des restes du général. César déclara qu'il voulait partager ce devoir pieux, et qu'il ne quitterait plus son maître qu'au moment de l'adieu suprême et sur le bord de la tombe. Comme on le pense, personne dans l'hôtel ne lui envia cet honneur, et il put s'installer dans la chambre du défunt n'ayant pour témoin que la vieille femme qui préparait le suaire.

Le premier mouvement de Falempin fut de se rapprocher de celui qu'il avait servi avec tant d'affection et de zèle. La longue maladie du général avait tellement altéré ses traits, que la mort n'y avait pas laissé une empreinte profonde. Peut-être même régnait-il sur cette tête inanimée une expression de sérénité amenée par la fin de la souffrance. Une circonstance seule attira l'attention de Falempin: c'est la pose du bras, qui semblait se roidir du côté des parois de l'alcôve. Il en résultait une contorsion à laquelle le vieux soldat chercha à remédier; Prenant la main du mort, il la ramena avec ménagement le long du buste, et essaya de l'y fixer par une pression douce et continue. Tant qu'il contenait le membre rebelle, César obtenait quelque succès; mais sitôt qu'il l'abandonnait à lui-même, le bras se déployait de nouveau et reprenait sa première position. A diverses fois, Falempin recommença la même manoeuvre sans pouvoir arrivera ses fins. L'ensevelisseuse le regardait faire avec l'insouciance qui naît d'une longue pratique des choses; enfin, elle crut devoir s'en mêler.

--Ne vous obstinez pas, dit-elle, monsieur César! vous n'en viendriez pas à bout. C'est plein de caprices, un mort. Ça vous prend des libertés par-ci, des libertés par-là. Il leur faut leurs aises à ces messieurs.

--Ce bras ne peut pourtant pas rester dans cette position, la mère, dit Falempin en faisant un nouvel effort.

--Je m'en charge, répliqua la vieille femme. Allez; ça nous connaît: sitôt que nous y mettons la main, tout ce monde devient souple comme un gant. Si on écoutait leurs fantaisies, on n'en pourrait pas ensevelir un seul.

--C'est pourtant étrange, se dit Falempin, voyant le bras se roidir encore comme si les muscles eussent conservé tout leur jeu.

--Attendez, attendez, dit la vieille, nous y voici; donnez-moi seulement un coup de main, monsieur César.

Le suaire était achevé; il ne s'agissait plus que d'envelopper le cadavre et de l'assujettir. Falempin aida l'ensevelisseuse dans cette triste tâche, y apportant les mêmes soins, le même respect que si le général eût été vivant.

Ce travail se prolongea fort avant dans la nuit et absorba le sergent au point de lui faire oublier l'objet essentiel de sa veillée. Quand tout fut achevé, cette pensée lui revint. Le temps s'écoulait; dans quelques heures cette occasion précieuse lui échappait sans retour. Un seul témoin le gênait; mais comment l'éloigner?

César était plus intrépide qu'ingénieux: il se creusa le cerveau, rien ne vint. Le soldat aurait mieux aimé avoir une redoute à emporter; la besogne lui eût paru moins rude. Enfin, il s'arrêta sur une combinaison lumineuse, dernier effort de son génie; et, s'approchant de l'ensevelisseuse, qui sommeillait sur le grand fauteuil du général, il ajouta:

--Dites donc, la mère, le travail doit vous avoir porté sur l'estomac. Si vous alliez prendre un bouillon à l'office?

--Un bouillon, à deux heures après minuit, répliqua la vieille en souriant; on voit bien que vous ne connaissez pas les habitudes des grandes maisons. Un peu qu'on chaufferait si tard les fourneaux pour le pauvre monde. Ils sont trop grands seigneurs, vos laquais!

Falempin comprit qu'il avait commis une gaucherie; il n'insista pas. Un autre espoir lui restait, c'est que la vieille s'endormît assez profondément pour lui laisser quelques minutes de liberté. Il n'en fallait pas davantage pour ouvrir l'armoire, s'emparer du dépôt et venir reprendre sa place auprès du mort. Il essaya donc de cette tactique, et d'abord elle sembla lui réussir. L'ensevelisseuse s'assoupit avec une facilité extrême et parut bientôt plongée dans un sommeil profond. César, alors, se leva avec mille précautions, de manière à ce qu'aucun bruit ne trahît ses mouvements. Il marcha sur la pointe des pieds et retint jusqu'à son souffle. Un moment il crut au succès; mais à peine avait-il fait deux pas, que la vieille se réveilla en sursaut et secoua la tête comme quelqu'un qui chasse un mauvais rêve.

--Allons, se dit Falempin, j'aurai de la peine à venir à bout de cette sorcière. Elle a le diable au corps.

Il recommença le même manège, toujours avec aussi peu de chance. A bout d'expédients, il retomba alors sur son siège comme un homme découragé. La lampe jetait sur la figure du mort des lueurs blafardes, et toute cette pièce respirait une mélancolie sombre. Falempin se sentit gagné par une amertume, qui peu à peu s'élevait jusqu'à l'exaltation. Il se tourna du côté de l'ensevelisseuse, qui s'assoupissait de nouveau:

--Savez-vous, la mère, ce qu'a été cet homme? dit-il en la secouant par le bras; un brave que l'Empereur a distingué entre mille. Et quand l'Empereur distinguait un homme, il fallait que ce fût un lapin. Il l'a décoré de sa main; celui-là ne les jetait pas, les croix. Il l'a poussé de grade en grade jusqu'à la graine d'épinards. La graine d'épinards! De son temps, n'y arrivait pas qui voulait. Il fallait autre chose que des services d'antichambre, entendez-vous?

-Oui, oui, répondit la vieille femme, qui prenait peu à peu de l'intérêt à ce récit.

--Je barbote, pensa Falempin; elle ne s'en ira pas, si je l'amuse.

L'ensevelisseuse semblait attendre la suite de ces faits héroïques. Le vieux sergent se vit entraîné malgré lui.

--Tel que vous le voyez, la mère, poursuivit-il, il était à Marengo, avec le corps de Victor, au premier rang, l'épée à la main. Je n'ai jamais vu un plus bel homme sur le champ de bataille. Ses yeux lançaient du feu: il animait le soldat comme personne. J'étais là avec lui: nous nous battîmes pendant quatre heures, un contre dix. Quels hommes! quels hommes! le moule s'en est perdu. Et penser qu'il est mort dans son fauteuil! qui nous l'eût dit il y a quarante ans?

--Hélas! oui, qui l'eût dit? répliqua la vieille femme, qui trouvait le moyen d'être à la fois à son sommeil et à l'entretien.

--Je n'en viendrai pas à bout, se dit Falempin; elle ne quittera pas sa place. Il me prend des envies de la hacher et de la mettre en bocal. Mon pauvre général! ajouta-t-il tout bas et les larmes aux yeux, le ciel m'est témoin que je fais ce que je puis pour vous obéir; mais, vous le voyez, le guignon s'en mêle. Mon général, ne m'en veuillez pas trop dans l'autre monde, et donnez-moi un petit coup d'épaule, si ça ne vous dérange pas.

Qu'y a-t-il? dit la vieille femme en se penchant vers le concierge.

--Il y a que j'ai de terribles démangeaisons de t'étrangler, pensa Falempin.

--C'est bien intéressant ce que vous dites, monsieur César; continuez donc, reprit la vieille.

Cette attitude exaspérait Falempin.

L'aube commençait à couvrir le ciel d'un voile laiteux; quelques bruits se faisaient entendre aux abords de l'hôtel, et les ouvriers allaient bientôt envahir la chambre du mort pour commencer les préparatifs des obsèques. Le vieux soldat était en proie à une agitation fiévreuse; les yeux attachés sur le visage de son général, il semblait lui demander un conseil, une inspiration, et lui parlait comme si cette scène n'eût point eu de témoin.

--Adieu, général, lui dit-il, c'est la première fois que nous n'emboîtons plus le pas de la même manière. Nous étions tous deux à Austerlitz, à Iéna, à Essling, à Wagram, à Ulm, à Eylau, à la Moskowa; nous avons fait toutes nos campagnes ensemble. C'est la première que vous faites sans Falempin; je me plais à croire qu'elle sera heureuse. N'empêche, général, qu'il vous manquera quelqu'un à vos côtés. Vous avez reçu un biscaïen à la Bérésina, moi un éclat d'obus à Smolensk. Quand il y avait une balle pour vous, j'étais sûr que la mienne n'était pas loin. Ça a toujours marché ainsi. Vous avez été fait maréchal de camp à Leipzig; l'empereur m'a tiré la moustache après l'affaire de Lobau. L'un vaut l'autre, ou bien c'est vous qui me devez du retour. Adieu, mon général; et si cette ancienne n'était pas là, je vous en dirais bien d'autres.

--Qu'avez-vous donc, monsieur César? dit l'ensevelisseuse, frappée de la chaleur que le militaire mettait dans ses paroles; vous avez l'air tout bouleversé.

--Il y a, murmura Falempin, que je voudrais te voir aux cinq cent mille diables! Voilà ce qu'il y a.

Le jour se faisait peu à peu; les objets devenaient plus distincts. Le sergent s'était jeté sur un petit canapé, et de là, plongé dans un muet désespoir, il ne perdait pas de vue le lit mortuaire; Le pauvre homme avait épuisé les ressources de son imagination, et tout l'avait trahi; il en était arrivé au point de ne pouvoir tenir sa promesse. Cette perspective lui était intolérable; il sentait qu'il n'y survivrait pas. Aussi s'agitait-il d'une manière convulsive sans savoir à quoi se résoudre ni qu'essayer encore. On s'éveillait dans la maison: on allait et l'on venait. Ce fut alors que la Providence vint en aide à cette âme malheureuse. Ce qu'il avait poursuivi à l'aide de tant d'infructueux efforts devait lui arriver de la manière la plus naturelle du monde. Son découragement, parvenu au plus haut période, l'absorbait tout entier, quand il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna: c'était son cauchemar, l'ensevelisseuse.

--Monsieur César, dit-elle de sa voix la plus douce.

--Qu'est-ce? répondit-il de fort mauvaise humeur.

--Mon Dieu, rien, monsieur César; peu de chose, du moins, dit la vieille femme.

--Encore! reprit Falempin de plus en plus bourru.

--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle, quand on a passé la nuit comme ça, une nuit toute blanche, on a le coeur sur l'eau.

--Eh bien, après? dit Falempin.

Ces réponses brèves et sèches n'étaient pas fort encourageantes; cependant la vieille femme aborda résolument le point délicat.

--Il y a du monde à l'office, dit-elle; je vais voir de me garnir mon pauvre estomac. Dix heures de veillée, jugez donc!

Le ciel se fût entr'ouvert aux yeux de Falempin, qu'il n'aurait pas été inondé d'une joie plus vive. Il se leva comme si un ressort l'eût fait mouvoir, et, prenant la vieille femme par le bras:

--Eh! que ne parliez-vous plus tôt, la mère?

--Ça vous est donc égal de rester seul avec le mort? dit-elle.

--Pour qui me prenez-vous? dit Falempin. Un soldat!... Allez! allez!

--C'est qu'il y a des gens qui craignent ça, ajouta la vieille femme.

--Des pleutres! s'écria le sergent. Allez donc, la mère! allez donc! et soyez tranquille.

En disant ces mots, il la conduisait vers la porte, et, pour mieux s'assurer qu'elle descendait, réellement à l'office, il l'accompagna jusque sur le palier; puis, revenant dans la chambre et s'y voyant seul, il joignit les mains, et, comme si l'on eût enlevé un poids de dessus sa poitrine:

--Enfin! dit-il, enfin!!!

En même temps, il s'élança vers l'armoire, l'ouvrit sans bruit, et, poussant le ressort secret, il mit l'intérieur de la cachette à découvert et y plongea la main. Qu'on juge de sa stupéfaction: la place était vide! les billets de banque avaient disparu.

--Envolés les oiseaux! s'écria-t-il. Dieu du ciel! quel coup de foudre!... Décidément, il y a un sort jeté sur cette maison.

XII

Les amours de Suzon.

On se souvient du petit complot qu'avaient tramé ensemble, sous la tonnelle du cabaret des Thernes, le père Lalouette et César Falempin. L'événement servait les deux vieillards. Les choses semblaient s'arranger d'elles-mêmes. Anselme trouvait Suzon fort à son gré; il aimait ses allures vives, l'éclat de ses yeux noirs, la fraîcheur de son teint et le sourire toujours éclos sur ses lèvres vermeilles. Suzon était l'image de la santé et du bonheur, Anselme savait apprécier ces deux avantages. Une ménagère toujours alerte, toujours gaie, représentait à ses yeux une maison où le médecin aurait peu à faire et où l'argent s'emploierait plutôt en aloyaux, qu'en ordonnances. C'était, pour le gros garçon, une perspective pleine d'attraits. Suzon était, d'ailleurs, une cuisinière fort experte: Anselme avait pu en juger. Enfin, pour couronner la question de convenance, César Falempin et le père Lalouette s'étaient expliqués de la manière la plus catégorique. Deux mille francs de dot à la jeune fille, trois mille francs de legs au jeune homme, le tout en actions de la _Compagnie péninsulaire_, c'est-à-dire en voie de progrès, tels étaient les termes du contrat.

Anselme n'eût pas changé sa position pour celle d'un prince. Aussi le voyait-on prendre le chemin des Thernes toutes les fois que ses fonctions lui laissaient un peu de liberté. Suzon avait l'habitude et presque le pressentiment de ces visites. Quand l'heure était arrivée, son service s'en ressentait; elle allait et venait, en proie à une impatience qu'elle ne pouvait vaincre, paraissait souvent sur la porte du cabaret, et de là plongeait au loin le regard, comme si elle eût cherché quelqu'un, entre les grands arbres du boulevard extérieur. Avait-elle reconnu celui qu'elle attendait, elle rentrait à l'instant, effarouchée et distraite, et se remettait à la besogne avec une ardeur qui servait de masque à sa confusion. Le vieux Lalouette examinait ce manège avec une joie d'enfant et se gardait bien de le troubler. Il était heureux de voir Suzon heureuse; ces amours le charmaient; il y réchauffait son coeur comme au dernier rayon de soleil promis à sa vieillesse. Anselme passa ainsi plus d'une soirée sous le même toit que Suzon. La jeune fille se partageait entre sa clientèle et son futur, tandis que le grand-père tenait tête au jeune homme et décachetait en son honneur une bouteille de vin vieux. On causait de l'avenir, des petits détails du ménage: et Suzon, quoique absorbée en apparence par le mouvement du cabaret, avait toujours une oreille à l'entretien.

Ce qui en faisait le principal aliment, c'était les chances que présentait la _Compagnie péninsulaire_. Mieux que personne, Anselme se trouvait au courant des mouvements de l'entreprise; il connaissait les fluctuations de la Bourse et ne manquait pas d'en informer les deux intéressés. Les actions n'avaient pas fléchi; on négociait à raison de trente et quarante francs de prime de simples promesses d'actions, c'est-à-dire la chose du monde la plus éventuelle, la plus aléatoire. Le père Lalouette était d'un naturel crédule; cependant, un tel vertige lui donnait à penser.

--Si nous vendions, mon fils, disait-il à Anselme; la dot serait rondelette à présent. Qu'en dis-tu?

--Vendre! père Lalouette, répliquait le jeune homme avec feu; en voilà une idée de l'autre monde! Vous voulez donc nous faire manquer notre fortune?

--Mais non, mais non, répliquait le vieillard; seulement j'ai peur, vois-tu. En l'an II de la république, j'avais pour mille écus d'assignats; c'était notre fortune, je la gardais soigneusement. Sais-tu ce que j'achetai en l'an VIII avec ces mille écus? Une paire de bottes! Cela donne à réfléchir, mon fils.

--Voilà comme vous êtes, vous autres hommes d'âge, reprenait Anselme; il vous semble que c'est toujours à recommencer de la même manière. Le passé est bien loin, père Lalouette. Vous avez vécu dans un temps où personne n'avait de quoi. On cherchait l'argent: enfoui! On cherchait les pierres précieuses: disparues! Aujourd'hui, l'ancien, nous vivons sur des monts d'or. Les millions sortent de dessous terre, et si je ne vous apporte pas tous les jours des poignées d'argent, c'est que j'y mets de la discrétion. Faut voir comme ça roule chez nous.

--Tu m'en diras tant, répondit le père Lalouette. Eh bien, mon fils, puisqu'il en est ainsi, attendons. C'est votre affaire, après tout, plutôt que la mienne.

Le temps s'écoulait dans ces entretiens; et quand le service était complètement fini, Suzon venait s'y mêler. Quoiqu'il régnât entre elle et le jeune homme la familiarité qu'autorise un mariage prochain, la présence du vieillard imposait à Anselme un peu de réserve. Plus d'une fois, il avait demandé une faveur qui, dans les classes populaires, s'accorde presque toujours aux fiancés, celle d'aller se promener avec sa future. Le père Lalouette n'y avait pas consenti. Une fois seulement, il céda, à l'occasion de la seconde fête de Saint-Cloud. Le temps était magnifique; et Suzon semblait se promettre un si grand bonheur de cette partie, que son grand-père n'eut pas le courage de s'y refuser. Les bans étaient en cours de publication; le mariage allait se faire. Le vieillard dérogea donc à ses habitudes de surveillance.

Suzon eut à peine obtenu ce congé, qu'elle vola vers sa chambre. Son plus brillant bonnet, sa robe la plus belle, sa guimpe la plus blanche, elle eut bien vite tout choisi et tout revêtu. Elle était ravissante ainsi, fraîche comme un bouton de rose et légère comme l'oiseau. On eût dit que son pied ne touchait pas la terre, tant il y avait dans sa marche de grâce aérienne et de souplesse dans ses mouvements. Son aïeul, en la voyant si animée, si heureuse, n'eut pas la force de troubler cette joie par des remontrances et des avis:

--Reviens de bonne heure, ma petite; autrement, je serais inquiet: c'est tout, ce qu'il eut la force de dire.

--Oui, bon papa, oui, bon papa, répliqua la jeune fille, sautillant comme une bergeronnette et prenant le bras d'Anselme.

Ils disparurent, et le vieillard les suivit longtemps de l'oeil. Le jeune couple prit le chemin de Saint-Cloud. Quoique l'été touchât à sa fin, la campagne était encore magnifique. Des pluies abondantes avaient maintenu le mouvement de la sève, et à côté des feuilles expirantes se montraient partout des bourgeons à peine épanouis. La végétation parcourait ainsi toute l'échelle des couleurs, depuis ce vert tendre qui caresse l'oeil comme une promesse, jusqu'à ces tons jaunes qui ont toute l'éloquence d'un adieu. Le ciel était pur, et cependant il régnait dans l'air cette vapeur humide qui signale la marche du soleil vers un autre hémisphère et annonce les brouillards de l'automne.

Anselme et Suzon étaient trop absorbés, dans leurs amours pour s'inquiéter des beautés du paysage. Ils marchaient joyeux au milieu de la foule, qui chaque année et à pareille époque se porte vers Saint-Cloud. Les yeux de la jeune fille tantôt pétillaient de joie à l'idée de la fête, tantôt se voilaient de pudeur quand ils rencontraient ceux de son fiancé. De temps en temps, Anselme s'emparait de sa main; mais Suzon, souple comme une couleuvre, savait toujours la délivrer de ses étreintes. Ces badinages amoureux leur servaient d'entretien et se prolongèrent pendant la route.

Arrivée à Saint-Cloud et mêlée à cette foule, la jeune fille eut un instant le vertige et oublia tout pour le spectacle qui frappait ses regards. La grande allée était envahie par ces industriels forains qui promènent en France les phénomènes de l'art et de la nature: ici une exhibition de figures de cire, là un veau à deux têtes, plus loin, une géante ou une naine, ailleurs des alcides posant sur des tréteaux en costume de combat et montrant leur carrure à la foule en guise de défi.

Suzon n'avait jamais rien vu de si bruyant ni de si merveilleux; le père Lalouette fuyait de telles cohues et n'eût pas voulu y exposer son enfant. Aussi la jeune fille éprouvait-elle un sentiment de plaisir mêlé d'effroi; elle ouvrait des yeux éblouis et pressait le bras d'Anselme pour s'assurer d'un protecteur. Cependant, par degrés, l'émotion s'apaisa pour faire place à la curiosité. Le moindre détail attirait l'attention de la jeune fille, et Anselme se prêtait avec la complaisance d'un amoureux à toutes ses fantaisies. Ils parcoururent ainsi le programme des réjouissances populaires. Suzon voulut voir les géantes et assister au repas des grands serpents d'Amérique. Anselme s'y prêta de bonne grâce. Elle voulut juger du mérite des lapins savants et visiter Napoléon à son lit de mort, entouré de ses compagnons d'infortune, le tout en cire: Anselme s'exécuta. Suzon s'assit sur le fauteuil où l'on pèse les amateurs, elle tira toutes sortes de macarons, fit même partir l'arbalète. Il était dit qu'elle épuiserait ce jour-là tous les plaisirs permis et d'autres peut-être.

Pauvre Suzon, elle était ivre de ce bruit, de ce mouvement, de ce spectacle, et sa tête s'exaltait.

Un mouvement qui se fit sentir dans la foule les attira vers un autre point du parc. Les eaux allaient jouer: des murmures confus l'annonçaient au loin. Anselme et Suzon se dirigèrent de ce côté, coudoyant, coudoyés, cherchant à s'ouvrir une voie vers les bassins, afin de ne rien perdre de ce spectacle. A force de persévérance et de meurtrissures, ils arrivèrent en première ligne, juste au moment où le grand jet montait vers le ciel, et où la cascade déroulait ses nappes d'argent. Dans ce cadre de verdure, et sous les feux du soleil qui s'abaissait à l'horizon, ce mouvement des eaux avait quelque chose de magique. Mille arcs-en-ciel se formaient çà et là, pour disparaître peu d'instants après, et les ormes eux-mêmes voyaient se refléter sur leur robe verte toutes les nuances du prisme. Suzon était émerveillée; une rêverie vague avait succédé à sa pétulance enfantine; elle semblait comme enchaînée à cette scène, digne des contes orientaux, à ce jeu brillant des eaux et de la lumière.

Le programme des plaisirs populaires n'était pas épuisé; il restait encore la vue du panorama que l'on embrasse du haut de la lanterne de Saint-Cloud. Anselme décida, Suzon à quitter les bords du bassin, et ils gravirent ensemble les pelouses vertes qui s'étendent jusqu'à Ville-d'Avray. Arrivé devant l'observatoire, le jeune homme s'engagea hardiment dans l'escalier qui conduit à la galerie supérieure; mais Suzon, voyant l'obscurité qui y régnait, refusa obstinément de l'y suivre. Un sentiment instinctif de pudeur veillait en elle et la défendait. Anselme n'insista pas, on redescendit vers le théâtre de la fête. Suzon s'était habituée à ce bruit; elle put mieux voir et mieux jouir de ce qu'elle voyait. La partie devait être complète. On dîna en plein air devant l'une de ces échoppes improvisées qui sont les restaurants des foires. Anselme se fit servir une friture qu'il arrosa d'un petit vin blanc, et plus d'une fois il remplit jusqu'aux bords le verre de sa compagne. Suzon n'y mit pas de façons; elle but sans crainte, comme un enfant du peuple. Sa tête se monta à ce jeu; elle y perdit la réserve que jusque-là elle avait su garder. La soirée se compléta par la bière et les échaudés; et quand, au soleil couchant, le couple reprit le chemin des Thernes, la jeune fille n'avait plus la même liberté d'esprit que pendant la promenade matinale. Elle était moins forte et moins bien gardée; Hélas! que de filles du peuple succombent de cette façon, et expient une heure d'imprudence par le deuil d'une vie entière!