Les Idoles d'argile.

Part 6

Chapter 63,754 wordsPublic domain

Quand les beaux jours furent arrivés, on descendit au jardin, et l'on y poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s'y était réservé un carré pour ses fleurs favorites: dès lors on le soigna en commun. Parmi celles qui s'y épanouissaient, Emma avait une préférence; elle voulut que Paul la partageât. C'était une jolie pervenche, la pervenche de Madagascar. Chaque soir, ayant de se séparer, la jeune fille choisissait de sa main l'une de ces fleurs, et la fixait elle-même à la boutonnière de Paul. Le lendemain, celui-ci ne manquait pas de reparaître avec la fleur de la veille: la pervenche, ainsi renouvelée, ne devait jamais le quitter; c'était un gage toujours présent et toujours nouveau. Emma tenait à ces petites superstitions de l'amour: c'était une âme croyante. Paul s'y prêtait avec grâce; cependant il n'y attachait pas une importance extrême. Un jour la fleur s'égara, et, pour la remplacer, il prit un camellia dans la jardinière qui ornait le salon de Granpré. C'était une circonstance si insignifiante à ses yeux, qu'il l'avait oubliée. Quand il reparut le soir à l'hôtel du faubourg du Roule, Emma se promenait avec Muller sous une allée de tilleuls; il y courut. De son côté, la jeune fille avait fait un mouvement vers son cousin; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une découverte, pâlit et s'appuya sur le bras de son précepteur.

Ce changement, cette émotion furent si marqués, que Muller et Paul s'en aperçurent.

--Qu'avez-vous donc? lui dirent-ils presque à la fois.

--Rien, rien, répondit Emma en cherchant à se maîtriser; un éblouissement, un vertige. Ne vous en inquiétez pas.

Elle mit la main sur son coeur comme si elle eût voulu en étouffer les battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu à peu, pourtant, elle se remit, reprit ses airs d'ange, se montra plus douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-là était d'une grâce adorable et d'un sentiment exquis. Seulement, cette grâce et ce sentiment semblaient frappés d'une mélancolie profonde, d'une amertume qui débordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec une expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine, l'évanouissement de son beau rêve et la ruine de leurs amours. Ce malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, Paul alla au-devant d'une explication. Dans un moment où Muller était hors de portée et ne pouvait l'entendre, il se retourna vivement vers sa cousine; et, d'un ton où perçait un peu de dépit:

--Qu'avez-vous donc, Emma? lui dit-il.

La réponse de la jeune fille ne fut pas directe; elle promena le regard sur son cousin; et, l'arrêtant sur la fleur fixée à sa poitrine.

--Vous y tenez donc bien? lui dit-elle.

Paul porta les yeux vers son habit et y découvrit le camellia. Ce fut pour lui une révélation; il tenait enfin le mot de l'énigme.

--Ça, dit-il, en détachant la malencontreuse fleur.

--Oui, répliqua-t-elle.

--Vous allez voir, dit Paul.

Le jeune homme prit le camellia, le jeta avec dédain et le foula sous ses pieds.

--Vous voyez maintenant si j'y tiens, ajouta-t-il. Donnez-moi ma pervenche, cousine, celle d'hier s'est égarée.

Emma ne fit qu'un bond vers ses fleurs chéries, cueillit la plus belle: et, se penchant vers le jeune homme au point que leurs souffles se confondaient, elle lui dit d'une voix émue et tremblante:

--Paul, mon ami, merci. Quel bien vous m'avez fait!

Muller venait de les rejoindre: il s'approcha de son élève et lui prit la main:

--Eh bien, mon enfant, dit-il d'un accent affectueux, êtes-vous complètement remise?

--Oui, bon ami, je vais mieux, tout à fait mieux, répondit la jeune fille, dont la figure était redevenue radieuse.

Le nuage s'était dissipé; le ciel de leurs amours avait retrouvé son azur; mais Emma avait trahi l'une des dispositions de son coeur. Elle était jalouse.

X

La perquisition.

Un souci grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne Dalincour et éloigner d'elle toute autre pensée. Il fallait que son mari vécût assez longtemps pour que les actes où il aliénait sa fortune fussent valides. Les pouvoirs étaient donnés, mais la mort en entraînait la révocation et les rendait caducs. Quoique Granpré fût bien servi par les hommes qu'il employait, il n'existait aucun moyen de s'affranchir des formalités et des délais judiciaires. Les contrats de vente avaient été passés; il ne s'agissait plus que d'épuiser les pouvoirs consentis et de donner quittance du vivant du général. Jusque-là tout conservait un caractère précaire.

On conçoit dès lors l'extrême importance attachée au sursis qu'Éléonore et Granpré demandaient à la mort. Leur tâche devenait d'autant plus difficile que, depuis l'oppression exercée sur sa volonté, le vieillard nourrissait des pensées de suicide. Une dernière lueur de raison semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appelé à son aide tout ce qui lui restait d'énergie afin de l'accomplir; Ses forces avaient seules trahi son dessein; son bras refusait de lui rendre ce dernier service. La baronne, prévenue, fit redoubler de vigilance; on écarta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait être converti en instrument de destruction. Désespéré, il voulut se laisser mourir de faim: on l'alimenta malgré lui, comme un enfant, en employant la violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidité implacable aux prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mêmes, y prenait un caractère odieux; on ne ménageait la victime qu'afin de l'égorger d'une manière plus sûre.

C'est ainsi que le malade vécut quatre mois et arriva au jour fatal où la spoliation devenait définitive et irrévocable. Les délais judiciaires étaient expirés la veille, et Granpré avait dû signer le matin les quittances du prix. C'étaient deux millions dont l'héritière légitime allait être dépouillée au profit d'une marâtre. Une fois entre les mains de Granpré, la somme devait être dénaturée; l'homme d'affaires avait tout prépare pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'Éléonore dans le cours de cette matinée! Son complice avait promis qu'à dix heures il serait là; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse d'attendre dans le salon, la baronne avait gagné le vestibule, d'où l'oeil plongeait sur la porte cochère de l'hôtel. Elle s'y promenait d'un pas saccadé, prêtant l'oreille aux moindres bruits et se rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles inquiets.

--C'est incroyable, disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A quoi songe donc Granpré? Pourvu que l'acquéreur n'ait pas élevé quelque chicane. Oh! ajouta-t-elle avec une exaltation sombre, être si près du but et ne pas le toucher! J'en mourrais.

Un roulement sourd se fit entendre au moment où elle achevait ces paroles, et devint de plus en plus distinct. César Falempin parut sur le bord de sa loge et écouta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux où l'hôtel était intéressé; rarement il se trompait là-dessus. A la manière dont il se dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur arrivait.

--C'est lui, dit-elle avec une joie pleine d'emportement.

C'était en effet Granpré, qui gravit le perron d'un pas tranquille et donna des ordres à son valet avec son sang-froid ordinaire. Éléonore avait peine à se contenir.

--Mais arrivez donc, s'écria-t-elle en le prenant par le bras aussitôt qu'il fut à sa portée, arrivez donc. Voici deux heures que je me meurs d'inquiétude. Est-ce achevé?

--Oui, ma déesse, répondit Granpré en l'etraînant d'une façon familière vers le lieu habituel de leurs conférences; oui, c'est achevé, soldé, liquidé. Deux millions en billets de banque! Une véritable avalanche de papier-monnaie! J'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout: ô le beau bordereau!

--Enfin, s'écria Éléonore dont l'oeil s'animait à ces détails, je suis donc riche!

--Nous sommes riches, dit philosophiquement Granpré. On l'est avec deux millions.

La baronne se promenait à grands pas dans le salon, ivre de cette idée qu'elle avait une fortune et qu'elle allait être libre. Elle échappait à la pauvreté qui un instant avait plané sur son avenir; elle n'était plus exposée ni à déchoir ni à descendre. Sa vanité était satisfaite au prix d'un crime: elle oubliait le moyen pour ne voir que le résultat. Depuis longtemps Éléonore ne comptait plus avec sa conscience; le succès justifiait tout à ses yeux. Quant à Granpré, de tels événements rentraient dans les habitudes de sa vie; seulement les choses avaient lieu cette fois sur une magnifique échelle. Les deux conjurés savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui s'attache à une partie bien conduite et bien jouée. Ce fut la baronne qui, la première, rompit le silence; elle venait de se remettre sur la voie d'un projet qu'elle avait ajourné par calcul, et dans le seul but de ménager la frêle existence du général:

--Granpré, dit-elle en se retournant vers son complice, ce n'est pas tout: il reste encore 300,000 francs à retrouver.

--300,000 francs! répliqua l'homme d'affaires étonné; où donc cela, Éléonore?

--C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout à l'heure. La demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci: Faut-il les laisser, oui ou non, à l'héritière?

--Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre! s'écria Granpré. Où donc avez-vous la tête, ma chère?

--N'est-ce pas assez des deux millions? dit la baronne.

--Ma reine, reprit Jules avec solennité, si nous devons donner dans le sentiment, je quitte la partie: on ne perd les empires que comme cela. Écoutez donc, le cas est grave. Un double million de moins dans une succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y regarder de près. S'il ne reste rien, absolument rien à la petite, il n'y a pas à craindre qu'on nous inquiète. L'argent est le nerf de la guerre et l'aiguillon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront alors sa cause insoutenable. Si, au contraire, elle a 300,000 francs, gare à la procédure! Vous verrez arriver le papier timbré de tous les coins de l'horizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt avoués, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits, requêtes et plaidoiries, que nous avons dépouillé l'innocente, et il nous faudra lever à notre tour un régiment de robes noires pour rendre manifeste la pureté de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre faute. Au moyen de quoi? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons généreusement dédaignés. Croyez-moi, ma chère, c'est fournir des verges pour se faire battre.

Pendant que son interlocuteur se livrait à cette sortie, assaisonnée de gestes expressifs, la baronne semblait réfléchir profondément; elle répondit enfin:

--Soit, Granpré; mais, comment faire? Les 100,000 écus sont cachés dans la chambre du général.

--Dans sa chambre?

--Oui, Granpré; ils y sont, j'en suis sûre; c'est la somme que vous ne retrouviez pas dans vos comptes.

--En effet, répliqua l'homme d'affaires, il manquait 300.000 francs; c'est le chiffre exact.

--Ils sont chez le général, dit Éléonore en insistant; il les gardait comme sa réserve.

--Mais voyez donc, reprit l'habitué de la Bourse presque scandalisé: le général qui se méfiait de nous! Si c'est croyable!

--Cela est, dit la baronne..

--Eh bien, ma chère, continua Granpré, il faut l'en punir; il faut lui enlever son trésor, à ce dragon des Hespérides. 100.000 écus de moins dans les mains de l'ennemi, 100,000 écus de plus dans les nôtres: c'est un double avantage. Il n'y a pas à balancer.

--C'est une crise, dit Éléonore pensive.

--Bah! A présent, répliqua Granpré avec un odieux sang-froid, que risquons-nous?

Ces mots réveillèrent les instincts cupides de la baronne; elle se leva l'oeil animé, l'air résolu, et, s'emparant du bras de Granpré avec une énergie virile, elle l'entraîna vers la porte:

--Venez, s'écria-t-elle: les 100,000 écus fussent-ils aux enfers, nous les trouverons; venez, vous dis-je.

Ils quittèrent le salon et franchirent ensemble l'escalier qui conduisait à la chambre du général. Le vieillard était seul, les valets Pavaient quitté pour quelques instants; il reposait dans son fauteuil, près de la fenêtre ouverte. L'air était brûlant; une vapeur lourde remplissait l'atmosphère. L'attitude du malade indiquait un affaissement profond; le corps semblait replié sur lui-même, et la tête retombait sur les épaules comme sans force pour se soutenir. Rien de plus effrayant que ce visage où la mort avait jeté ses tons livides: sans le souffle qui s'exhalait péniblement de la poitrine, on eût pu se croire en face d'un cadavre. L'immobilité était complète. Le moribond avait vu peu à peu s'affaiblir ce qui lui restait d'intact; la paralysie gagnait un membre après l'autre, et resserrait chaque jour dans un cercle plus étroit l'action des organes vitaux. Triste supplice que celui où la vie quitte l'homme en détail, et où les facultés se brisent une à une! Mieux vaut un coup de foudre que cette décomposition lente: on meurt entier, du moins. Ce bonheur fut refusé au général Dalincour. Que de fois il dut regretter, durant cette longue agonie, de n'avoir point eu l'Ester pour tombeau, ou pour linceul les neiges de la Courlande! Son accablement était si grand, qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de la baronne et de son complice. A peine put-il lever les yeux sur sa femme quand celle-ci se plaça devant lui, sombre comme le génie du mal, inexorable comme les dieux de l'Érèbe. Granpré restait en arrière et hors de sa vue, comme s'il eût obéi à une répugnance instinctive. Éléonore prit la main du vieillard, et, s'efforçant de donner sa voix des inflexions caressantes:

--Mon ami, dit-elle, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? Ce temps lourd ne vous fatigue-t-il pas?

Le baron resta immobile: on eût dit une statue de marbre.

--On a eu tort, ajouta sa femme, de laisser ces croisées ouvertes: la chaleur est intolérable. Voulez-vous que j'abaisse les stores pour diminuer l'éclat du jour?

Même silence, même impassibilité. Évidemment ces petites attentions manquaient leur effet. Éléonore était trop fière pour pousser plus loin ce rôle; elle abandonna la main de son mari, et la laissa retomber sur le fauteuil comme un objet inerte; puis, se penchant vers son oreille:

--Général, dit-elle, je ne vous obséderai pas longtemps, soyez tranquille. Il vous faut du repos, je le sais; ma présence ne s'éternisera pas. Seulement, il est une affaire sur laquelle seul vous pouvez nous donner quelques éclaircissements; une affaire, entendez-vous, ajouta-t-elle en élevant la voix pour que l'éclat du son vînt au secours de la paresse de l'organe.

Le vieillard n'en restait que plus affaissé et plus silencieux, Éléonore continua d'une voix ferme:

--Général, il s'agit d'une somme importante qui vous a été dérobée: 300,000 francs. Il est bien essentiel que vous disiez ce que vous en savez: on peut accuser votre entourage, on peut exercer des poursuites; vous taire serait une mauvaise action.

A mesure que la baronne expliquait le motif de sa visite, son accent devenait plus dur, son geste plus impérieux; elle rentrait dans les conditions de sa nature violente et emportée. Cependant, le vieillard gardait toujours l'insensibilité de la pierre. Éléonore lit un nouvel effort:

--Vous avez tort, ajouta-t-elle; de ne pas tenir compte de ma prière, de me refuser une explication. C'est par un reste d'égards que j'en agis de la sorte: si vous m'y forcez, je trouverai d'autres moyens.

En même temps, elle se tourna vers Granpré, et lui dit avec une pitié qui avait quelque chose de farouche:

--C'est un bloc de grès; nous n'en tirerons rien.

La présence d'un tiers sembla faire impression sur le malade; il lui échappa un mouvement imperceptible, mais si rapide, qu'il ne fut point aperçu des deux complices. L'impatience d'Éléonore était au comble: elle se mordait les lèvres au point d'en faire jaillir le sang, et frappait le bois du fauteuil avec une sorte de rage. Elle n'avait pas compté sur cette inertie; ses, calculs étaient en défaut. Aussi s'éleva-t-elle promptement jusqu'au ton de la menace:

--Général, dit-elle, jusqu'ici j'ai usé de ménagements; maintenant, je vais parler en maître. Voulez-vous nous dire ce qu'est devenue cette sommé?

Un frémissement passa sur la figure du vieillard.

--Non! ajouta la baronne; eh bien, je le sais; elle est ici, dans cette chambre. Vous voyez bien qu'il n'y a plus rien à cacher, que votre secret est découvert. Parlerez-vous enfin?

La seule réponse du malade fut un tremblement convulsif qui agita ses membres. Il se ramassa dans un coin du fauteuil, et abrita sa tête sous des coussins, comme s'il eût voulu se dérober au fatal ascendant qui pesait sur lui.

--Où est la somme? s'écria Éléonore, en lui reprenant le bras et l'agitant avec violence.

Le vieillard souffrit sans se plaindre, comme un martyr. On eût dit que cet anéantissement était chez lui l'effet du calcul plutôt que l'effet de la maladie. Peut-être lui vint-il une de ces inspirations sublimes qui visitent, à la dernière heure, les intelligences les plus délaissées; peut-être songeait-il à sa fille et puisait-il des forces dans cette pensée. Cependant la baronne n'était pas femme à quitter la partie sans obtenir une satisfaction:

--Décidément, dit-elle, on ne peut rien tirer de vous; soit, monsieur, on se passera de votre concours. La somme est ici, cachée dans quelque partie de cette chambre; nous allons la fouiller, et elle ne nous échappera pas. Donnez-moi toutes les clefs.

En disant ces mots, elle dirigea la main vers le malade, et lui arracha la clef de son secrétaire, qu'il portait habituellement sur lui; puis, se tournant vers son complice:

--Granpré, dit-elle, à l'oeuvre sur-le-champ! C'est une visite domiciliaire qui commence; je n'en aurai pas le démenti.

Ces paroles, ces gestes, ces actes eurent enfin la vertu de tirer le vieillard de sa stupeur. En se retournant, il aperçut l'homme d'affaires, et cette vue acheva de lui imprimer une secousse presque galvanique. Il se mil sur son séant, et arrêta sur Granpré des yeux qui semblaient peu à peu s'agrandir et sortir de leurs orbites..

Cependant, Éléonore ouvrait les armoires en sondait les profondeurs, bouleversait tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'espoir de rencontrer enfin l'objet de ses recherches. Granpré aurait voulu l'aider dans cette perquisition; mais il était presque tenu en échec par les regards foudroyants du général. Cet homme, qui avait un pied dans la tombe, semblait s'être ranimé tout à coup en présence de l'objet de ses haines. Granpré cherchait en vain à se mettre à l'abri de ces yeux irrités: le général le suivait partout et s'attachait à lui comme à une proie.

Cette scène se prolongea pendant quelques minutes sans changer de caractère. L'habitué de la Bourse était un garçon sans préjugés; il avait même une certaine bravoure fanfaronne, et pourtant l'oeil de ce vieillard le pénétrait d'un effroi involontaire: sa résolution habituelle l'abandonna.

--Éléonore, dit-il en se rapprochant de la baronne; assez pour aujourd'hui; nous y reviendrons.

--Qu'est-ce à dire, monsieur, répliqua aigrement celle-ci; vous vous lassez déjà?

--Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires; j'ai trouvé un moyen plus sûr. Venez, venez.

En même temps il conduisit doucement Éléonore vers la porte. L'oeil du général l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa portée. Granpré sortit de cette chambre si bouleversé, qu'il eut toutes les peines du monde à cacher son émotion quand il se retrouva seul avec la baronne. Le soir, le valet de service auprès du général vint le déshabiller et le mettre au lit. Il roula, comme il le faisait d'habitude, le grand fauteuil où il reposait jusqu'aux abords de l'alcôve. Le malade paraissait moins souffrant qu'à l'ordinaire. Il se laissa coucher et parut s'endormir presque aussitôt. Le valet se retira sans bruit et prit le chemin de l'office. Au moment où il descendit les escaliers, il crut entendre glisser sur le parquet un bruit semblable à celui des roulettes d'un fauteuil. Il prêta l'oreille; mais le bruit ayant cessé, il se crut le jouet d'une illusion et passa outre.

XI

L'oraison funèbre de César.

Le lendemain, à l'heure où les gens de la baronne commençaient leur service, il se fit un grand bruit dans l'intérieur de l'hôtel. Les valets erraient dans les escaliers comme des âmes en peine, ne sachant à quoi se résoudre et secouant la tête avec tristesse quand ils se rencontraient. Une catastrophe était peinte sur tous les visages, mais personne n'osait en porter la nouvelle aux maîtres de la maison. Enfin une des femmes d'Éléonore entra dans la chambre à coucher où elle reposait, et d'une voix qu'étouffaient la peur et l'émotion:

--Madame, madame, dit-elle, le général est mort!

Ces mots n'étaient pas achevés, que la baronne se trouvait sur pied, et s'habillant à la hâte:

Qu'on aille chercher des secours, disait-elle d'un ton bref. Envoyez Falempin chez le docteur: qu'il prenne le cabriolet pour aller plus vite. Allez, je vous suis!

Quelques minutes après, Éléonore se trouvait en face du lit où le baron avait exhalé son dernier soupir. Elle s'approcha du cadavre, il était froid; la mort devait remonter à plusieurs heures: Le docteur vint peu d'instants après et ne fit que confirmer le triste événement: une dernière crise avait enlevé le malade. Emma, attirée par le bruit, descendit à son tour; et, à la vue des restes de son père, elle poussa un long cri de douleur et tomba dans un évanouissement profond. César Falempin la reçut dans ses bras et l'arracha à cette scène déchirante. Le vieux soldat fondait en larmes, les valets eux-mêmes ne pouvaient se défendre d'une vive émotion. La baronne seule resta l'oeil sec, la physionomie calme; elle donna ses ordres avec la même présence d'esprit et fit défendre sa porte pour tout le monde, excepté pour Granpré.

La journée entière s'écoula dans les préparatifs des obsèques. On régla le cérémonial, on fit prévenir les compagnons d'armes du défunt. César avait pris la direction de l'affaire; il se multipliait pour faire face à tout. L'idée qu'il pourrait manquer quelque chose aux funérailles de son général lui donnait des ailes: il voulait épuiser le programme des honneurs militaires et des pompes civiles. La chambre des pairs, la chancellerie de la Légion d'honneur, l'infanterie, la cavalerie, tout devait figurer au convoi, sans compter les discours d'adieux et la poudre brûlée sur la tombe.

--Le général a passé l'arme à gauche avant moi, disait le vieux soldat; c'est un tort qu'il a eu: il m'empêche d'aller lui préparer les logements. N'importe, ajoutait-il, il ne faut pas, Falempin, garder rancune à un chef; probablement il n'y a pas de sa faute. La mort est comme le boulet, elle ne dit pas: gare! Les uns plus tôt, les autres plus tard; en fin de compte, chacun rejoint le corps. Et dire qu'avant trente ans il n'en manquera pas un seul, là-bas, de la grande armée! Quel coup d'oeil! quel alignement! Je vois ça d'ici. Penser que l'empereur y sera, avec son petit chapeau, et mon général aussi! Mille carabines! je voudrais déjà y être.