Part 5
--Vous irez sur les ailes du vent, disait-il, je le veux bien; l'espace sera presque aboli. C'est une grande métamorphose, soit, une modification profonde du monde matériel. Mais voyons plus haut, s'il vous plaît. En quoi le coeur y est-il intéressé? Vous faites beaucoup pour le corps; pour l'âme, rien. Je voudrais au moins un progrès parallèle; je le cherche vainement. De ce que les populations se mêleront plus aisément; que les uns pourront aller plus vite à leurs plaisirs, les autres à leurs affaires, s'ensuivra-t-il qu'il y aura ici-bas plus d'honneur, plus de probité, plus de dévouement à la patrie, plus de dignité chez l'homme, plus de pudeur chez la femme? Les affections s'épureront-elles, l'amour du prochain prendra-t-il de l'énergie? Sera-ce enfin un coup porté à ces mauvais penchants qu'on a tant de peine à réduire, l'égoïsme, la cupidité, l'orgueil, la jalousie? Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Je crains qu'au milieu de nos progrès et de nos conquêtes sur la nature, la part du mal ne s'accroisse, et que la part du bien ne soit amoindrie. On ira plus rapidement vers le vice, vers le crime, voilà tout; le malfaiteur sur le théâtre de ses exploits, l'industriel dans le centre de ses opérations de moins en moins loyales. Telle est ma crainte, jeune homme, et le ciel m'est témoin que je désire m'abuser.
Ainsi parlait Muller, et ces entretiens se renouvelaient souvent. L'Allemand, dans ses accès de pessimisme, ne ménageait pas son adversaire, et plus d'une fois Emma vint au secours de Paul.
--Allons, bon ami, disait-elle à Muller d'une voix caressante, vous êtes bien grondeur ce matin.
Il était écrit que, ce jour-là, tout l'hôtel serait en rumeur pour la même cause. Quand le cabriolet de Granpré eut pénétré dans la cour et se fut arrêté devant le perron, il en sortit un jeune garçon revêtu d'une livrée. Après s'être assuré que le cheval demeurait en repos, il s'achemina en sifflant vers la loge de Falempin, et y entra de la manière la plus cavalière. Le père Lalouette s'y trouvait en visite, et la mère Falempin égouttait son linge dans une vaste terrine garnie d'eau savonneuse. Heurtée en passant par le nouveau venu, elle se releva de fort mauvaise humeur.
--Malhonnête! s'écria-t-elle, est-ce qu'on entre ainsi chez les gens? Vous nous prenez donc pour des Prussiens, l'ami?
En achevant ces mots, elle allait joindre l'effet à la menace et se disposait à jouer du poing quand son visage changea subitement d'expression. La surprise y faisait graduellement place à la colère.
--Tiens! tiens! tiens! dit-elle en cherchant à éclaircir ses doutes.
--Eh bien, oui, répliqua le nouveau venu, me voilà.
--Dieu de dieu! c'est bien Anselme! s'écria la vieille avec un juron expressif. Viens donc, César, viens voir Anselme.
Le concierge accourut suivi du père Lalouette. La mère Falempin, de plus en plus étonnée, examinait avec soin son neveu, et le retournait dans tous les sens.
--Ah ça! dit-elle, qu'est-ce que c'est donc que cette pelure? dans quel régiment t'es-tu enrôlé, mon fiston?
--Dans le noble régiment des laquais, tante. Respect à l'uniforme! répondit Anselme en riant.
--Toi, s'écria César, toi laquais! Ne valait-il pas mieux rester ouvrier, malheureux!
--Laquais! ajouta le père Lalouette avec un geste qui exprimait à la fois le dédain et la compassion.
--Laquais! dit la vieille en essuyant une larme; c'est son ventre qui l'aura perdu. Va, je te renie!
--Pas tant de bruit, les anciens, reprit le jeune garçon; écoutez-moi d'abord, et vous me condamnerez ensuite si je suis fautif. Vous ne voulez pas me faire manquer ma fortune, n'est-ce pas?
--Qui te parle de ça? dit César Falempin;
--Eh bien, poursuivit Anselme, si j'étais resté ouvrier, jamais je n'aurais eu la moindre chance; aujourd'hui; j'en ai des chances, et de fameuses. Un peu d'attention: il faut vous dire que de trimer dès six heures du matin à six heures du soir sur un établi de menuisier, ça ne m'allait guère. Suer énormément et ne pas manger son soûl, voilà la vie de l'ouvrier.
--Quand je vous le disais, s'écria l'ex-cantinière: toujours sur sa bouche! Veux-tu bien te taire, gros dépravé!
--Par ainsi, reprit Anselme, j'avais l'idée de changer d'état; mais comment? c'était le difficile. Un jour, je me mets à réfléchir que M. Granpré, qui vient souvent ici, a une figure bien nourrie, et qu'il doit faire bon vivre chez lui. Je ne fais ni une ni deux, je me propose. Heureusement, il a besoin d'un garçon de bureau pour une compagnie dont je vais vous parler: il m'accepte et j'entre, en fonctions. Pas grand'chose à faire; nettoyer les salles, conduire quelquefois le cabriolet, enfin, un amour de service. Et puis, quelle cuisine! Je n'y suis que depuis quatre jours, et déjà je me refais, tante! C'est une maison de prince!
--Et la défroque de laquais, Anselme, tu n'en parles pas? dit Falempin d'une voix sévère.
--Fameux drap, répliqua Anselme; touchez plutôt, mon oncle; du louviers, et bien chaud sur les épaules! On est joliment là-dessous, tout de même. Et puis ce n'est pas tout; il faut vous dire, les anciens, que nous manions des monts d'or, que nous roulons sur des billets de banque, que nous avons mis en train une opération colossale, la _Compagnie péninsulaire_. Faut voir quelle banque ça fait! l'argent monnayé, on n'en veut pas; l'or à la pelle, les anciens, voilà ce que c'est que notre établissement.
--Ah ça! quels contes viens-tu nous faire? dit César. Garde ces sornettes-là pour des enfants.
--Des sornettes, mon oncle! s'écria Anselme scandalisé. Je vous en souhaite, des sornettes comme celles-là. Figurez-vous qu'hier, pas plus tard qu'hier, il est venu dans nos bureaux un concierge de la rue du Bac, concierge de bonne maison, faut l'avouer. Il nous porte six mille francs, fruit de ses économies. Combien croyez-vous qu'il ait aujourd'hui à lui, cet homme?
--Mais, quelques cents francs de plus, dit Falempin, que ce détail intéressait.
--Il a neuf mille francs, les anciens, neuf mille francs, pas un sou de moins, reprit Anselme: à preuve que je viens de les lui porter à son domicile. Les six mille francs ont fait des petits dans la nuit. C'est neuf mille francs aujourd'hui; excusez du peu. Voilà notre établissement.
L'assurance d'Anselme gagnait peu à peu ses auditeurs, et l'on commençait à trouver dans la loge qu'il n'avait pas eu complètement tort de quitter la blouse de l'ouvrier pour l'habit de l'homme à gages. Anselme profita de la réaction pour exagérer les merveilles de la spéculation où il figurait comme garçon de bureau. Les pauvres gens sont crédules.
Le père Lalouette avait deux mille francs, amassés dans l'exploitation d'un cabaret hors barrière; c'était la dot de sa petite-fille, de la jolie Suzon. César Falempin, de son côté, comptait trois mille francs sur un livre de la caisse d'épargne. Anselme fit si bien, représenta la _Compagnie péninsulaire_ sous des couleurs si engageantes, que les deux vieillards se décidèrent à concourir au chemin de fer dont on allait doter l'Espagne. Huit jours après, leurs fonds allaient s'engloutir dans la caisse de Jules Granpré, et ils recevaient en échange deux chiffons de papier jaune, sur lesquels ils bâtirent bien des rêves.
VIII
Le cabaret du père Lalouette.
Anselme, dans sa nouvelle condition, avait peu de liberté pendant les jours ouvrables; le dimanche seulement il obtenait de loin en loin un congé et en profitait pour aller prendre ses ébats.
C'est dans l'un de ces jours de vacance que nous le retrouvons, plus joyeux que jamais, sous la tonnelle d'un cabaret situé sur la limite des Thernes, et à l'entrée du boulevard qui conduit à Monceaux.
Ce cabaret est celui du père Lalouette.
Les dehors en sont modestes et simples. C'est une maison à deux croisées et à un étage, dont la façade peinte en rouge porte l'enseigne suivante, tracée en caractères blancs: _Aux Amis de la Fédération_. Un jardin s'étendant du côté de la campagne offre un petit quinconce sous lequel s'abritent les buveurs, et une tonnelle tapissée de vignes vierges sert d'asile à ceux qui préfèrent les charmes d'une conversation intime et isolée. Le père Lalouette n'admettait pas d'ailleurs indistinctement tout le monde: il était exclusif et faisait sa police lui-même. L'enseigne révélait la clientèle. Tous les buveurs d'un autre âge se donnaient rendez-vous chez le père Lalouette. On y venait comme en famille; la masse des consommateurs s'y arrêtait peu: elle préférait les cabarets populeux et bruyants. Pour beaucoup de raisons, le vieux démocrate s'en tenait à ce cercle restreint. Il aimait ses souvenirs et sentait son coeur se réchauffer quand on les évoquait devant lui. Dans les grands jours, et quand toutes les tables étaient garnies, on aurait pu se croire au temps de la fédération ou à la fête de l'Être suprême. On en parlait comme si ces choses se fussent passées la veille. Lalouette y aidait de son mieux, et, allant d'un client à l'autre, il venait au secours des mémoires paresseuses, par des détails qui les remettaient sur la voie.
Ce motif n'était pas le seul qui eût guidé le père Lalouette dans ce choix et maintenu les consignes sévères qui donnaient à son cabaret ce caractère exclusif. Après la mort de son fils, arrivée peu d'années auparavant, il avait recueilli chez lui Suzon Lalouette, qui restait orpheline. L'enfant avait grandi sous les yeux du vieillard; elle s'était épanouie comme un bouton de rose. Elle avait alors dix-huit ans, et présidait au service de la maison. Rien de plus gracieux que son visage, rien de plus doux que son regard. C'était la fraîcheur et la santé même. Alerte et toujours gaie, elle allait et venait, souriant à tout le monde; et si chaste pourtant, si naïve, qu'il était impossible de ne pas la respecter. On ne surprenait là ni le manège de la fille coquette, ni les ruses de la fille à marier. Suzon était heureuse de vivre, et cela se voyait sur ses lèvres rouges comme la grenade, dans ses grands yeux noirs qui brillaient sous ses longues prunelles, dans ses dents de perle, dans ses joues animées du plus bel incarnat, dans ses beaux cheveux châtains et dans un corsage qui trahissait des trésors à faire envie à un roi. Suzon était ainsi la fée du logis et en même temps la joie du vieux père Lalouette. Il en était fier et jaloux, et après la république il n'avait rien aimé autant que cette ravissante créature.
Le motif qui avait conduit Anselme dans cet obscur cabaret était des plus simples. On était au 14 juillet, et le vieux républicain avait choisi cet anniversaire pour prendre sa revanche du dîner du 20 mars. César Falempin, sa femme et leur neveu venaient donc de se réunir sous la tonnelle où Suzon et Lalouette leur faisaient les honneurs d'un copieux souper. Il était tard; le cabaret avait vu peu à peu ses clients se disperser. Un air tiède et doux remplissait l'air et apportait sous cette voûte de verdure l'odeur des foins dont la campagne était semée. Pour faire honneur à ses hôtes, le père Lalouette tira du fond de sa cave des vins réservés pour les grandes occasions, et, sous leur influence généreuse, l'entretien s'anima. Anselme avait Suzon pour voisine, et ses charmes agissaient peu à peu sur lui. Elle, de son côté, n'était pas insensible à l'entrain de ce gros garçon et à ses manières réjouies. C'était une idylle populaire qui commençait; on sait qu'elles marchent très-rondement.
Il faut le dire à la louange du père Lalouette: quoiqu'il eût choisi un anniversaire bien cher à son coeur, il n'en abusa point. Il ménagea César Falempin et glissa sur les souvenirs de la république. La conversation prit un autre tour. Il existait entre les convives de la tonnelle un intérêt commun, celui de la _Compagnie péninsulaire_. Toutes les épargnes des deux familles avaient été placées dans cette spéculation, et, depuis lors, Dieu sait quels songes dorés assiégeaient leur couche. Aussi les questions se succédaient-elles, et c'est à peine si Anselme pouvait y suffire. Il y perdit plus d'un coup de dent, et, pour la première fois, il ne parut pas regretter ce sacrifice. Anselme avait pris goût aux entreprises dans lesquelles il figurait; il s'y était identifié. Poussé sur ce chapitre, il fut éloquent, intarissable. Il parla de l'avenir de la compagnie en termes hyperboliques, et versa du baume dans le coeur des deux vieillards.
Longtemps il parla seul, et l'auditoire ne se lassa point d'être bienveillant. Cependant; de tous les convives, Suzon était celui qui manifestait l'attention la plus soutenue. L'enthousiasme d'Anselme l'avait gagnée, et d'elle à lui régnait cette sympathie que communique seule la jeunesse. Ses yeux ne quittaient pas ceux de l'orateur; et la chose alla si loin, que César Falempin poussa le coude du vieux démocrate.
--Lalouette, lui dit-il à l'oreille et de manière à n'être entendu que de lui seul, Lalouette, regarde donc ta Suzon.
--Eh bien? répliqua Lalouette.
--Elle dévore Anselme des yeux, dit César; elle est prise, vieux, elle est prise.
Les deux vieillards n'avaient pas étouffé leurs voix avec assez de soin; Suzon les entendit et prêta l'oreille.
--Eh bien, quand cela serait? dit Lalouette.
--Au fait, dit César, c'est assorti. Un joli couple, ma foi! On pourra voir.
--Je donne tout ce que j'ai à Suzon, dit Lalouette; deux mille francs! C'est sa dot.
--Et moi tout à mon neveu, répliqua Falempin; après ma mort et celle de ma vieille, bien entendu.
--Eh bien, tope là, dit Lalouette.
--C'est fait, dit Falempin.
A ces derniers mots, Suzon ne put pas tout à fait se contenir; elle devint rouge comme une cerise.
IX
L'amour sur terre et dans les nuages.
Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle en connaissait ne lui inspirait qu'un médiocre désir de pousser plus loin cette étude. Ces moeurs d'emprunt où circule l'intrigue, ce langage banal dont la seule médisance rompt l'uniformité, cette politesse mensongère qui sert de vernis à l'indifférence, tout cela formait aux yeux de la jeune fille, un spectacle plus nouveau qu'attrayant et qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces joies, souvent elle se sentit mal à l'aise et comme dépaysée. Il lui semblait que ce n'était point là sa place, qu'elle y manquait d'air et de soleil. Silencieuse alors et pensive, elle se prenait à regretter les beaux horizons des Vosges, les plaines du Bassigny où se jouent les eaux de la Meuse et les prairies du château natal, bordées de pommiers en fleur.
Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphère du monde s'y accoutument comme l'habitant des pays marécageux s'accoutume à la fièvre. C'est le résultat d'une assimilation lente et graduelle. Les moeurs sont encore pures, que déjà l'imagination ne l'est plus. Avec cette pénétration précoce qu'aiguise l'instinct de la curiosité, l'enfant a bientôt tout deviné: un mot l'éclaire, une indiscrétion la met sur la voie. Vienne l'âge où il faudra la produire dans les salons, et elle y entrera de plain-pied, sans effort, sans embarras; c'est un terrain qu'elle a étudié d'avance, dans le silence de ses rêves, et elle n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement: par exemple, les airs affectés, les minauderies, l'esprit de ruse et de dissimulation. Heureuse quand son âme, souillée par quelques lectures furtives, ne s'est pas déjà composé tout un roman avec les lambeaux de ceux qui infestent l'intérieur des familles!
Un semblable noviciat avait manqué à l'élève de Muller: aucun souffle énervant n'avait terni la chasteté de ses pensées. Aussi demeurait-elle presque toujours étrangère à ce qui se passait à ses côtés, tantôt troublée de ce qu'elle entendait, tantôt confuse de n'y rien comprendre. Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa loyauté; les analyses somptuaires où se plaisent tant de femmes, lassaient sa patience.
En d'autres occasions, le coeur d'Emma avait à subir des épreuves plus rudes. Ce n'était plus alors de la surprise qu'elle ressentait, mais un profond sentiment de dégoût et de révolte. Autour d'elle, on parlait des affections et des liens les plus doux comme d'une marchandise. De divers côtés, on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne s'obstinaient à vouloir la marier, et, comme elle témoignait de la répugnance:
--Vous avez tort, ma chère, lui disait-on, c'est un parti de 400,000 fr. Il va, en outre, un million en espérance. 400,000 francs et un million, tout était là. Pas un mot sur les qualités du futur, sur son caractère, sur l'origine de sa fortune.
400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres répondaient à tout. Quelquefois même, la personne chargée de la négociation ajoutait avec une cruauté charmante:
--Les parents sont bien vieux; le million ne se fera pas attendre. Ce sera alors 70,000 livres de rentes du côté du mari. Vous voyez, ma chère, que ce serait une folie que de refuser.
Chaque jour, Emma était en butte à ces observations. C'était un blond de 800,000 francs, ou un brun de 600,000 avec des pères, mères ou aïeux s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait avant l'heure, on allait jusqu'à fournir le détail de leurs infirmités. Ces abominables calculs ne se faisaient pas à demi-voix, mais tout haut, sans scrupule, sans pudeur. On ne s'en cachait pas devant des tiers; c'était une conversation toute simple, toute naturelle.
Emma avait de la peine à se contenir, tant ces odieux propos remplissaient son coeur d'amertume. Elle se contentait alors de couper court à l'entretien par des refus bien formels, bien péremptoires; et, quand on la vit si résolue, on lui fit grâce de ces persécutions. Ce qui lui donnait plus de force en cela, c'est qu'à son insu un sentiment de préférence remplissait son âme. Aux songes dont elle se berçait venait toujours, se mêler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidèle aux goûts de l'enfant. Paul, mêlé au tourbillon de Paris, avait pu oublier les scènes de sa vie adolescente; Emma ne les oubliait pas ainsi. Elle s'était fait un idéal et voyait tout à travers ce prisme. Quand sa pensée retournait vers les paysages de Champfleury, elle avait le soin de les peupler de figures aimées. C'était Muller, cueillant quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisière du bois, le fusil sur l'épaule et en habit de chasse. Son cousin demeurait encore pour elle le Nemrod qu'elle avait suivi, de l'oeil le long des crêtés des Vosges: rien ne pouvait effacer ni altérer le charme de cette impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui frappait sa vue, elle se réfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y attachait en raison de ses désenchantements. Désormais cette âme si pure ne devait plus appartenir au monde réel, elle entrait sans retour dans le pays des rêves.
Paul Vernon songeait aussi à sa cousine, quoique d'une manière moins éthérée. La beauté d'Emma eût suffi pour justifier ses hommages: cependant, l'esprit de calcul s'y mêlait déjà. L'exemple portait ses fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu à peu s'émousser chez lui le plus noble instinct de la jeunesse, le désintéressement, et prévaloir le plus funeste des mobiles, la spéculation. C'était une proie nouvelle pour le démon du siècle. Triste école que celle des gens d'affaires! Tout est affaire pour eux: l'opinion une affaire, la politique une affaire. Il n'est point d'acte dans la vie qu'ils ne soumettent à une évaluation, point d'événement, triste ou heureux, qu'ils ne traduisent en chances de bénéfices. Des chiffres partout, partout des calculs de hausse ou de baisse. Un attentat public, la mort imprévue d'un prince, affaires! Un coup de canon tiré, un outrage au pavillon, affaires! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y gagne, il est bien difficile de les voir avec regret. Tel est le monde des gens d'affaires: rupture, invasion, désastres, tout leur est bon; ils joueraient sur le deuil de la nationalité et sur les ruines de la patrie.
Les symptômes de ce mal se manifestaient chez Paul: il se prenait à envisager le mariage comme une affaire. La fortune du général lui était connue; Emma devait en hériter. Toutes les conditions d'une alliance magnifique se trouvaient donc réunies: une femme charmante, plusieurs millions et un père au bord de la tombe. Sans cette auréole dorée, Paul aurait peut-être ressenti quelque goût pour sa cousine: Emma avait tant de naturel et de grâce! Mais, avec la prudence consommée qui distingue les enfants du siècle, il eût refoulé dans son coeur cette sympathie naissante, refusé un bonheur qui ne devait pas fleurir à l'ombre de la richesse. Heureusement le destin le servait à souhait: la fiancée était aussi riche que belle; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages et d'achever une conquête qui se présentait sous d'aussi brillants aspects.
Paul mit donc le coeur de sa cousine en état de siège: il avait ses entrées dans la maison et en profita pour multiplier ses visites. La baronne était absorbée par ses propres intrigues; elle ne s'occupait que fort peu d'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possédait à fond toutes les sciences, excepté la science de l'amour. La nature avait peu de mystères pour lui, le coeur en avait beaucoup. Il fut donc facilement la dupe de Paul; au besoin, il eut été son complice. Le digne homme voyait Emma si heureuse de la présence de son cousin, qu'il se fût fait un scrupule de troubler le cours de cette affection naïve. Ces deux enfants restaient seuls au monde depuis que le général leur manquait. Muller savait d'ailleurs que cette alliance de famille était l'un des rêves du pauvre infirme, et cette pensée contribuait sans doute à endormir sa vigilance. Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans contrainte. L'Allemand était là, mais l'amour a un si ingénieux langage. Dès que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front d'Emma et ne s'en allait qu'avec lui. Ses yeux se chargeaient comme d'un voile, sa bouche se parait d'un sourire d'ange. Que d'attentions muettes, que de gestes charmants s'échangeaient entre eux et suppléaient à la parole! Aucun aveu n'a plus d'éloquence que cette communion silencieuse de l'attitude et du regard! Les coeurs se pénètrent ainsi d'une manière plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs troubles secrets.
Paul s'efforça d'abord de rester maître de lui-même, de conserver le sang-froid de l'homme qui obéit plutôt au calcul qu'à la passion; mais il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai, de si communicatif, qu'il se sentit, presque malgré lui, subjugué par cette grâce et entraîné par les saintes émotions de la jeunesse. Son masque d'emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. Muller protestait parfois dans l'intérêt des études; il ne voulait pas que le travail souffrit de ces distractions. On employait alors la soirée à faire de la musique. Paul avait une voix étendue, mais peu exercée; il ne savait pas en ménager l'emploi. Emma devint son professeur, et remplit son rôle avec une gravité qui faisait sourire Muller. Après le chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury et les sites chers à leur mémoire.