Part 4
Le jeune homme touchait à cette heure fatale des illusions perdues, quand toute la famille du baron vint habiter Paris. Emma y parut pour la première fois; elle avait seize ans, un éclat et une beauté rares. La nouvelle baronne voulut recevoir, et il fallut lever l'interdit qu'on avait mis sur les membres de la famille. Paul accourut dans les salons de son oncle, et sa surprise fut extrême quand il vit cette petite fille qu'il avait laissée à Champfleury, grandie presque à vue d'oeil, et changée en une fort belle personne. Il y eut chez lui plus de surprise que d'émotion, tandis que chez Emma il y eut plus d'émotion que de surprise. Depuis ce temps, Paul Vernon fit d'assez fréquentes apparitions dans l'hôtel du faubourg du Roule. Éléonore s'habitua à sa présence; elle alla même jusqu'à y prendre goût au point d'exciter la jalousie de Jules Granpré. Quant au jeune homme, il s'agissait pour lui de prendre un parti. Le barreau ne lui avait pas souri, les lettres l'avaient repoussé; il fallait choisir ailleurs une occupation et une carrière. Le général n'avait pas encore éprouvé la secousse qui devait altérer ses facultés; Paul dut le consulter. Malheureusement, le vieux soldat n'avait aucune expérience à ce sujet; ses souvenirs se rattachaient tous à sa carrière militaire; hors de là, il ne voyait rien qui fût digne d'attention. La baronne se montra de meilleur conseil: elle promit au jeune homme de s'occuper de lui, et, en effet, elle s'y employa d'une manière active. En sa qualité d'homme d'affaires, Jules Granpré avait besoin d'un aide: elle lui imposa Paul Vernon, en fixant elle-même les émoluments attachés à l'emploi. Depuis six mois, le jeune homme était entré en exercice, et Granpré assurait qu'il montrait de grandes dispositions.
Paul Vernon voyait donc arriver ce moment délicat de la vie d'où l'avenir dépend; il avait à choisir entre la bonne et la mauvaise voie. Les traditions de sa famille, les inspirations de sa jeunesse, les appels du coeur, les instincts de l'esprit, tout le portait vers le bien, tout lui conseillait de prendre une carrière dont il n'eût jamais à rougir, qui ne l'exposât point à des tentations trop vives, à des capitulations où l'honneur serait en jeu. Il y avait d'ailleurs en lui toute l'intelligence nécessaire pour réussir, quelle que fût la direction qu'il prît; seulement, il fallait se résigner à attendre la fortune au lieu de vouloir l'enlever d'assaut. Jamais meilleure nature n'allait être aux prises avec les obsessions d'un mauvais génie ni lutter avec plus d'honnêteté instinctive contre les séductions du monde financier.
On va voir comment il se tira de ce combat difficile. En attendant, il est chez Jules Granpré, où il copie de sa main et commente avec attention les plans et devis du chemin de fer qui doit attirer sur ses fondateurs les bénédictions de la Péninsule.
VI
La compagnie péninsulaire.
Assemblée des fondateurs.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis les scènes dont l'hôtel du faubourg du Roule avait été le théâtre, quand Jules Granpré réunit chez lui une douzaine de personnages appartenant à la grande ou à la petite finance, visages bien connus dans le circuit de la corbeille de la Bourse ou sur les marches du café de Paris. Sur leurs physionomies respirait un même sentiment, celui de l'impassibilité, masque habituel et nécessaire des hommes qui se plaisent aux chances aléatoires. Il n'y avait là que des vétérans, aguerris aux hasards du jeu, calmes dans la défaite comme dans le triomphe, et, ne voyant dans le laurier du combat qu'un topique pour le pansement de leurs blessures.
Au milieu d'eux, se trouvait un homme qui, évidemment, n'appartenait pas à la même famille. Il s'était emparé du poste d'honneur et adossé à la cheminée; l'air conquérant, l'oeil superbe, la main engagée dans les boutons de son habit, il laissait tomber de loin en loin sur l'assemblée attentive quelques paroles de protection. C'était le grand Vincent, le célèbre Vincent, qui, l'un des premiers en Europe, avait deviné la puissance de l'intérêt matériel. De là cette déférence dont on l'entourait, cet hommage silencieux de la part de ces représentants de la haute et petite finance. Il faut le dire, Vincent avait une qualité assez rare dans le monde des spéculateurs: il se prenait au sérieux. On pouvait croire en lui, mais jamais autant qu'il y croyait lui-même. Il avait exécuté en Belgique et en Allemagne quelques travaux qui n'étaient pas sans mérite: ces titres lui causaient des vertiges. Il s'étonnait que les populations ne lui eussent pas élevé de statues, que l'on ne frappât point de médailles en son honneur, que vingt nations, jalouses d'être matériellement gouvernées, ne se jetassent pas à ses genoux pour qu'il daignât se charger de leurs affaires.
Rien de plus exalté que le grand Vincent quand on le plaçait sur son terrain favori: il ne se possédait plus et s'enivrait de ses plans d'intérêt matériel comme le soldat s'enivre de l'odeur de la poudre. L'idée d'un chemin de fer le mettait hors de lui; il lui semblait que la destination de l'homme, parfaitement indiquée par la nature, était de faire quatre-vingts kilomètres à l'heure, et que tout ce qui reste en deçà de ce chiffre est autant d'enlevé aux vues du Créateur. Quand on lui parlait des besoins de l'âme et du monde moral, il répondait que rien n'est plus moral que ce qui est matériel. Cet argument lui paraissait sans réplique: tant pis pour ceux qui le trouvaient insuffisant.
Voilà par quelles perspectives le célèbre Vincent s'était rendu populaire dans le monde de la finance et de la Bourse. D'ailleurs, il n'était pas seulement un homme à doctrines matériellement avancées, il descendait souvent sur le terrain de la pratique. Jaloux de couvrir le globe de voies de fer, il ne dédaignait pas d'y mettre la main; et c'est lui qui avait songé à doter l'Espagne d'une grande ligne de communication qui devait la partager dans toute sa longueur. Il s'agissait d'arrêter les combinaisons financières de l'entreprise. C'est Granpré qui avait préparé le travail: l'agent de change se plaça devant une table chargée de papiers, et au bout de laquelle figurait Paul Vernon en qualité de secrétaire; il demanda la parole et commença son exposé. Comme il s'agissait de petits détails d'affaires, le prodigieux Vincent affecta de se tenir à l'écart, réservant sa force pour des combats plus dignes de lui.
«Messieurs, dit Jules Granpré, nous sommes ici en petit comité, en famille; je ne ferai donc pas de phrases; je ne vous parlerai pas du besoin qui se fait généralement sentir dans la Péninsule d'un chemin de fer, construit d'après un nouveau système; je ne vous entretiendrai pas de la reconnaissance des populations.
--Gardez cela pour vos actionnaires,» s'écria un fondateur bel esprit en interrompant l'orateur.
Tous les assistants acceptèrent cette saillie; Vincent seul ne put contenir un mouvement d'irritation. Le grand homme prenait tout au sérieux, même les bénédictions de l'Espagne.
Granpré continua:
«. Nous allons donc fonder, messieurs, la _Compagnie péninsulaire_, qui doit enrichir la belle Ibérie d'un chemin de fer continu. Que faut-il pour cela? Déclarer simplement qu'elle est constituée au capital de trois cent millions, formé par six cent mille actions de cinq cents francs l'une. C'est simple comme bonjour; il ne reste plus qu'à passer à la caisse.
--Un instant! un instant, dit un fondateur difficile: voilà bien la combinaison; mais où sont les éléments de succès?
--Former une compagnie ne suffit pas, reprit un deuxième fondateur plus exigeant encore; il faut la rendre viable!
--Bah! bah! s'écria un fondateur enthousiaste, où est la compagnie qui ne marche pas? Elles vont toutes sur des roulettes.
Ces propos, qui se croisaient, firent naître sur-le-champ une conversation confuse; Granpré eut peur qu'elle ne dégénérât en dissentiments; il s'empressa de dominer le bruit et donnant à sa voix tout l'éclat dont elle était susceptible:
--Messieurs, dit-il, vous m'affligez: on dirait, vraiment que c'est la première fois que vous instituez une compagnie. Comment! vous voici douze, avec chacun trois clients au moins, en tout cinquante, et à cinquante vous ne sauriez pas donner le coup de fouet à une entreprise? Vous m'affligez, je vous le répète. Cinquante intéressés! mais c'est dix fois plus qu'il n'en faut pour lancer le chemin de fer le plus invraisemblable! Que demain ces cinquante amis paraissent à la Bourse et s'y disposent par petits pelotons; qu'ils demandent à grands cris, sur tous les tons, à tout venant, des actions de la _Compagnie péninsulaire_, et vous verrez quelle hausse s'établira là-dessus. Il me semble que j'y assiste; nous sommes débordés, envahis, nous allons aux nues. On veut des actions à tout prix, on fait émeute pour en avoir. Vous, cependant, vous restez calmes. Des actions, il n'y en a pas; du moins d'une manière définitive. On vous presse, et vous offrez alors des promesses d'actions à cent francs de prime. On insiste, on veut mieux qu'une éventualité; vous vous en défendez, on revient à la charge, et après bien des combats vous cédez, à raison de trois cents francs de prime, l'action pure et simple. Le cours s'établit, et votre chemin de fer prend son essor.
--Bravo, Granpré, s'écria le fondateur enthousiaste qui remplissait à merveille l'office de claqueur.
--A la bonne heure, dit en insistant le fondateur difficile, voilà pour le jeu des actions; mais il faut voir l'affaire en elle-même. De quelle façon espérez-vous la conduire?
--J'aurai réponse à tout, reprit Granpré; seulement je demande à procéder avec méthode. La compagnie est donc constituée; le chemin existe à la Bourse de Paris; il y est visible tous les jours d'une heure à trois. Peut-être vaudrait-il mieux s'en tenir là et abandonner le reste à la Providence. Beaucoup de chemins font plus de bruit à l'état fabuleux qu'à l'état réel, et il en est une foule sur lesquels on voit rouler plus d'actions que de locomotives. Prolonger cette situation, tenir une ligne de fer dans les nuages, dans les sphères de l'idéal, est une combinaison qui n'a point encore été essayée et qui ne manquerait pas d'un certain à-propos. C'est à y réfléchir.
--Au fait, Granpré a raison, dit le fondateur enthousiaste, la Bourse est capricieuse, elle aime l'imprévu.
--Cependant j'écarte ce moyen, poursuivit l'homme d'affaires; notre chemin est possible, il faut l'avouer, dût cet aveu lui faire du tort. Maintenant nous voici placés dans l'alternative ou d'obtenir la concession à des clauses raisonnables ou de renoncer à l'entreprise. Pour arriver au premier de ces résultats, il nous faut des patrons en France et en Angleterre, afin que les deux gouvernements agissent sur l'Espagne par voie diplomatique. Que chacun de nous songe donc à rallier autour de la _Compagnie péninsulaire_ des hommes importants, des influences décisives qui puissent en assurer le succès. Dès aujourd'hui, je mets au service de l'affaire le pair de France et baron Dalincour, lieutenant général des armées du roi et commandeur de la Légion d'honneur. Il souscrit pour quatre mille actions, et livre son nom à tous les prospectus qui paraîtront nécessaires.
--Un pair de France, dit le fondateur difficile sur un ton éminemment suffisant; j'en offre deux.
--Et moi trois, reprit l'autre fondateur, qui paraissait s'être fait une loi de surenchérir.
--Total six pairs, dit Granpré sans se déconcerter; assez de pairs comme cela. La souscription est close, quant aux pairs de France. Il s'agit maintenant d'obtenir un même nombre de députés. En général, messieurs, le député exige d'être manié avec adresse; il s'effarouche aisément. Ce n'est pas tout: il y a député et député; il y a le député qui compte et le député qui ne compte pas, le député actif et le député indolent, le député retors et le député qu'on joue sous jambe, le député dont la voix est inféodée à tous les cabinets et le député qui ne se livre jamais qu'à demi, le député sur la limite. Voilà des nuances que je vous recommande: en fait de patrons, ce n'est pas toujours le nombre qui importe, c'est la qualité. Choisissons les nôtres. Que désirons-nous, après tout? le bien de la Péninsule: un pareil but peut s'avouer, et les hommes publics sont faits pour le comprendre.
--A la bonne heure! dit le grand Vincent; prouvons qu'il n'y a rien de plus moral que ce qui est matériel.
--C'est cela! s'écria le fondateur difficile, et nous concourrons l'an prochain au prix de vertu.
--Assez d'attendrissement, reprit Granpré. Nous voici pourvus de pairs et de députés; c'est un grand pas de fait; on peut passer outre. Il a été versé dans nos caisses le dixième du montant des actions: trente millions sur trois cents. C'est bien; l'affaire a une garantie. Armés de toutes pièces, nous poursuivons la concession; nous la poursuivons pendant trois mois, six mois, dix mois; le temps travaille pour nous; il est notre auxiliaire, comme vous le verrez tout à l'heure. Maintenant, mettons les choses au pire; prévoyons tout, même un échec. La concession nous échappe; il faut renoncer à l'entreprise; il faut rendre l'argent, ajouta l'orateur avec un accent douloureux.
--Jamais, s'écria le fondateur enthousiaste qu'emportait un élan involontaire; jamais! J'en rappelle.
--Oui, mon ami; oui, messieurs, il est bon de se préparer d'avance à cette idée; on rendra l'argent sans retenue, sans décompte. Ne froncez pas le sourcil; il le fallait!!! Seulement, les trente millions auront été placés en compte courant à 4% l'an. Mettez qu'il ne se soit écoulé que neuf mois entre le versement et la restitution, voilà neuf cent mille francs d'intérêt au plus petit pied. Nous sommes douze ici; c'est soixante et quinze mille francs pour chacun de nous, sans compter les primes glanées çà et là sur les promesses d'actions et sur toutes les agréables chimères que l'on nomme actions provisoires, éventuelles et fantastiques. Nous sommes spoliés, messieurs, indignement spoliés; mais il nous reste, du moins notre propre estime et une petite fiche de consolation.
A peine Granpré eut-il achevé cet exposé de l'affaire, qu'un long murmure d'approbation s'éleva dans l'assemblée. A l'unanimité on rendit justice au mérite de ses combinaisons et à la sagacité dont il avait fait preuve en les développant. Ses conclusions furent adoptées, et séance tenante on arrêta toutes les bases de l'entreprise. Quand ce travail eut reçu la dernière main, les fondateurs prirent congé et Vincent se retira comblé de nouveaux hommages.
Le grand homme demeurait plus que jamais convaincu de la beauté de ses théories; il persistait à croire qu'il n'y a de vraiment moral que ce qui est matériel et que rien ne vaut un bon potage pour disposer le coeur de l'homme à la vertu.
VII
Les trois entretiens.
Les fondateurs de la _Compagnie péninsulaire_ n'étaient pas gens à la laisser péricliter entre leurs mains; ils connaissaient le prix du temps; ils se mirent sur-le-champ à l'oeuvre. Dans le cercle de leur clientèle, il ne fut plus question désormais que d'un chemin de fer destiné à faire révolution dans la science, en même temps qu'il transformerait l'Espagne et la mettrait en position de payer ses dettes arriérées.
Bientôt le feu se mit aux poudres; quand la Bourse adopte une entreprise, ce n'est point à demi. La _Compagnie péninsulaire_ eut la vogue; elle occupa le premier rang parmi les spéculations industrielles. Le grand propriétaire y apportait ses fonds de réserve, l'humble capitaliste ses épargnes; il y avait engouement comme aux beaux jours de la rue Quincampoix.
Cette fièvre était dans sa plus ardente période quand Jules Granpré se retrouva avec la baronne dans la salle de verdure, destinée aux visites confidentielles. L'homme d'affaires avait le visage rayonnant et des airs de conquête plus caractérisés que de coutume. Il marchait sur la pointe des pieds comme un mortel heureux de vivre et enchanté de lui-même.
--Eh bien, Éléonore, dit-il en lui prenant vivement les deux mains, nous allons aux nues. Un Golconde, ma chère, ou plutôt un Pérou! La compagnie bat monnaie à notre profit.
--Il y a donc du nouveau depuis hier, répondit la baronne. C'est comme chez Nicolet, à ce qu'il semble.
--Du nouveau, mon amie, répliqua Granpré; il nous déborde, le nouveau: la marée ne monte pas plus vite. Cinq francs par heure, à vue d'oeil, voilà notre mouvement de hausse. Il faut que j'y mette ordre; autrement on irait trop loin, on n'y procéderait pas avec assez de ménagement.
--Bah! le succès vous fait peur, Granpré; vous craignez le vertige, dit la baronne.
--Jugez donc, reprit l'homme d'affaires. Cent vingt-cinq francs de prime. Il faut qu'ils aient le diable au corps, les malheureux.
--Je le crains, dit la baronne en riant.
--Et votre mari, Éléonore, qui gagne cinq cent mille francs sur ses quatre mille actions; voilà déjà une somme.
--Il faut la réaliser, Granpré; votre Bourse m'effraye, dit la baronne pensive.
--Réaliser! s'écria l'homme d'affaires avec l'âpreté du joueur; réaliser à cent vingt-cinq francs de prime! On nous montrerait du doigt, ma chère!
--Tenez, Granpré, dit la baronne d'un air sérieux, j'ai aujourd'hui des idées noires. Le général est au plus bas et je voudrais voir clair dans ses affaires.
--Eh bien, ma chère, répliqua l'ami de la maison, attendons encore deux semaines. Dans deux semaines nous serons à trois cents francs, et peut-être plus haut. Loin de retarder le mouvement, je vais l'accélérer. A trois cents francs, nous vendrons: ce sera douze cent, mille francs de différence, bien et dûment acquis. La compagnie deviendra ensuite ce qu'elle pourra.
--A la bonne heure! dit la baronne; vous connaissez votre terrain; agissez à votre guise. Seulement, pêchez plutôt par excès de prudence, mon ami; il vaut mieux ne pas épuiser le succès que de se laisser surprendre par la défaveur. Mais j'y pense, ajouta-t-elle, où en est notre affaire principale, Granpré?
--La vente des immeubles? dit celui-ci.
--Oui, Jules; il n'y a plus rien à attendre du général; le bras droit est paralysé. Impossible désormais de lui arracher une signature.
--Nous n'en avons plus besoin, Éléonore, répondit Granpré; les pouvoirs qu'il a donnés sont suffisants pour une aliénation complète. J'ai vendu hier soir Petit-Vaux onze cent cinquante mille francs; c'est un mauvais prix, mais nous ne pouvions pas attendre. On m'offre huit cent trente mille francs de Champfleury; on ira probablement à huit cent cinquante mille: à cette limite je finirai. Il ne restera plus qu'à passer les actes et à toucher les sommes. C'est un délai de deux mois; il serait bien essentiel que le général pût aller jusque-là.
Tandis que ces confidences s'achevaient dans une pièce du rez-de-chaussée, un autre entretien venait de s'engager au second étage de l'hôtel. C'est là qu'Emma avait son appartement, composé de trois pièces donnant sur le jardin: une antichambre, la chambre à coucher et un salon d'étude. La baronne avait voulu que la jeune fille eût une certaine liberté et presque une vie à part. Garder un témoin auprès d'elle était une servitude trop pesante pour Éléonore, elle régla donc les choses de manière à s'épargner ce souci. Les habitants de l'hôtel se voyaient à de certaines heures; mais, dans le cours de le journée, chacun se tenait chez soi et y recevait son monde.
Emma aurait été souvent délaissée, si le digne Muller n'eût continué auprès d'elle son rôle de guide et d'ami. Une grande partie de son temps était consacrée à son élève bien-aimée: arrivé le matin de bonne heure, il ne quittait le petit salon de travail que le soir et au moment où Emma allait descendre pour le dîner. La musique, le chant, le dessin variaient ces longues séances, de manière à n'y jamais répandre de l'ennui; et quand le temps était beau, le maître et l'élève allaient chercher dans le jardin quelques distractions et un théâtre pour leurs études de botanique.
Paul Vernon était aussi l'un des rares visiteurs qui avaient accès chez Emma. Le jeune homme aimait, dans sa cousine, cette bonté d'ange qui lui faisait trouver de l'intérêt au récit de sa nouvelle vie, à mille détails qu'elle comprenait à peine, aux agitations du monde bruyant auquel il venait de se mêler. Paul se trouvait alors placé sous l'empire d'une première ivresse; autour de lui on ne parlait que de sommes considérables, et les hommes qu'il fréquentait semblaient tous armés du pouvoir de changer en or ce qui leur passait par les mains. Il n'en fallait pas davantage pour faire naître dans ce cerveau ardent les éblouissements que cause la richesse. Ce qui surtout avait frappé le jeune homme, c'est le succès de la compagnie qui s'était formée sous ses yeux. Que de millions sortis de terre comme par enchantement! Que de fortunes improvisées! Cent mille francs pour chaque coup de dé, et des coups toujours heureux! Comment résister à un pareil spectacle! Dans ses conversations avec sa cousine, Paul revenait toujours là-dessus, et la naïve enfant l'écoutait sans le bien comprendre. Le son de la voix de Paul lui plaisait: c'était une musique douce à son oreille. Que lui importait le reste? Muller n'était pas aussi complaisant: l'excellent, homme sentait que Vernon s'engageait dans une triste voie, et il cherchait à jeter quelque désenchantement sur son enthousiasme. Quand Paul lui parlait de ces surprises faites à la fortune dans les chances aléatoires de la Bourse, l'Allemand secouait mélancoliquement la tête: et, s'armant d'un? douce ironie, il lui disait:
--Où cela vous conduira-t-il, jeune homme? et quand je dis vous, je dis votre génération tout entière! Vous avez fait en France une révolution terrible pour abolir la noblesse de race, et voilà que vous souffrez qu'il s'élève une autre noblesse, celle de l'argent, et souvent de l'argent mal acquis!
Autrefois, c'était le fer qui régnait; aujourd'hui, c'est l'or: l'un soumettait sans avilir, l'autre ne domine qu'au prix de la honte.
Paul Vernon essayait de se défendre; il parlait des besoins d'une circulation active et des bienfaits que répand sur un pays l'abondance des capitaux. Muller, en vrai stoïcien, n'acceptait pas ces motifs comme suffisants.
--Non, ajoutait-il avec un peu d'amertume, c'est du plus triste exemple. L'esprit public s'y perd, les peuples s'y démoralisent. Quoi! il existe un lieu où l'on bat monnaie sur la crédulité publique; et l'État non-seulement soufre ce scandale, mais s'en rend complice! Comment voulez-vous qu'un tel exemple ne réagisse pas sur les moeurs d'une nation, et que la soif de l'argent ne gagne pas toutes les classes? Vous chercherez un jour des soldats, et vous ne trouverez que des mercenaires; des magistrats, et vous ne trouverez que des consciences vénales; des instituteurs pour l'enfance, et vous ne trouverez que des spéculateurs; des prêtres, et vous ne trouverez que des ambitieux. Partout on recueillera bientôt ce qu'aujourd'hui l'on sème. La société ne sera plus qu'un grand bazar où tout sera à vendre, services, votes, arrêts, fonctions publiques. C'est une dissolution, jeune homme; c'est le règne de dieux pétris de boue.
L'Allemand s'animait et son accent donnait à ces sorties un caractère encore plus pittoresque. Paul, de son côté, se piquait au jeu et insistait sur le mérite des voies de fer, filles du génie moderne, sur les avantages que ces moyens de communication rapide doivent assurer à l'humanité. Là encore il rencontrait Muller, qui semblait décidé à ne pas céder un pouce de terrain: