Les Idoles d'argile.

Part 3

Chapter 33,581 wordsPublic domain

«Éléonore, lui dit-il à demi-voix, j'ai vu le docteur; il faut se hâter. Le général n'a qu'une vie artificielle: c'est un miracle qu'il soit encore debout. La lampe n'a plus d'aliment; le moindre souffle doit l'éteindre.

--Vous parlez aujourd'hui comme un livre, monsieur, répliqua la baronne avec quelque sécheresse. Pour un homme d'affaires, c'est du luxe. Si je traduis bien votre pensée, nous devons nous attendre à un deuil prochain. Est-ce cela?

--Oui, madame, répliqua l'ami de la maison un peu déconcerté; et j'ajoute que rien n'est en ordre si l'événement arrive. Vous restez sans ressources, absolument sans ressources.»

C'était toucher la corde délicate: sous l'influence de ces paroles, la baronne changea subitement de ton.

«Voyons, mon ami, reprit-elle, ne nous piquons pas et cessons ces enfantillages. Il s'agit de nos intérêts communs; traitons-les d'une manière sérieuse. Et point de phrases surtout; vous savez que je ne les aime pas.

--Comme vous voudrez, Éléonore, répondit l'homme d'affaires; aussi bien est-ce un de mes torts que de sacrifier aux grâces du discours. Mais laissons cela, ajouta-t-il en tirant quelques papiers de sa poche; voici qui est plus grave. J'ai examiné avec soin l'état que vous m'avez confié, et en vérité je m'y perds. Êtes-vous sûre de n'avoir oublié aucune pièce?

--Aucune, mon ami.

--Eh bien! dans ce cas, il y a trois cent mille francs dont je n'ai pu retrouver les traces; trois cent mille francs qui faisaient partie, en 1839, de la fortune du général, et qui depuis lors ont complètement disparu. Aurait-il fait quelques fausses spéculations à cette époque?

--Impossible, il était déjà impotent et confiné dans sa chambre; je l'aurais su, dit vivement la baronne.

--On les aurait alors volés, Éléonore, ou bien détournés, reprit l'homme d'affaires; car ils n'y sont plus. C'était des rentes sur l'État; elles ont été vendues par l'entremise d'un de mes collègues que j'ai vu ce matin; le payement en a été fait en un bon sur la banque de France. Depuis lors, cette somme ne figure plus dans les comptes; tout vestige en disparaît.

--Voilà qui est singulier, en effet, mon ami, dit la baronne devenue pensive. Est-ce une soustraction? Est-ce autre chose? J'y songerai, Granpré; continuez.

--Cette circonstance explique, Éléonore, le peu de valeurs de portefeuille que nous avons trouvées. C'est fâcheux, car il faut s'attaquer aux immeubles, et une cession d'immeubles ne se fait pas sous le manteau; il y a l'acte notarié, la purge des hypothèques. C'est une lessive faite en public: il est impossible qu'elle ne cause pas un peu de scandale.

--Je vous croyais au-dessus de ces préjugés, dit ironiquement la baronne; est-ce que le coeur vous manquerait, Granpré?

--Allons donc! reprit l'homme d'affaires avec un geste d'une souveraine impudence. Seulement, Éléonore, j'ai voulu tout vous dire. Nous allons donc battre en brèche les immeubles. Le baron en a deux, sans compter cet hôtel: Champfleury, qui vaut neuf cent mille francs; Petit-Vaux, qu'on ne peut pas estimer à moins de douze cent mille francs. Ce sont ces deux sommes qu'il faut faire passer sur votre tête. L'affaire est bien comprise, n'est-ce pas?

--Achevez, mon ami, dit la baronne, en proie à une agitation qu'elle déguisait mal.

--Un testament olographe, poursuivit Jules Granpré, inutile d'y songer! Le vieillard s'y refuserait, et d'ailleurs nous n'attendrions que la moitié de sa fortune.»

La baronne fit un geste d'assentiment.

«Il ne reste plus dès lors, poursuivit l'homme d'affaires, qu'à vendre ou à hypothéquer les propriétés. J'en ai déjà trouvé le prétexte. Il faut vous dire, Éléonore, que nous créons ces jours-ci une compagnie au capital de trois cent millions pour un chemin de fer en Espagne. Le gouvernement français nous accorde son appui; cela se traitera d'une façon, officielle et diplomatique. Je mets le baron à la tête de cette entreprise; il a un nom qui sonne bien, il est pair de France, il passe pour l'un des grands capitalistes du royaume, c'est une excellente enseigne pour notre spéculation: que vous en semble?

--Soit; mais, où voulez-vous en venir, Granpré? répondit la baronne. Votre audace me cause des vertiges.

--C'est bien simple, reprit l'homme d'argent; nous inscrivons le général pour quatre mille actions. Ne vous épouvantez pas, baronne; cette signature n'engage à rien. C'est le grain que l'on jette afin de faire arriver les oisillons. Seulement on peut dire dans le public: Le pair Dalincour vend ses terres pour doter la Péninsule d'une magnifique voie de communication. Cette idée se répand, donne une couleur honorable à notre opération; à l'abri de ces bruits nous liquidons notre fortune territoriale. Champfleury, Petit-Vaux sautent le pas, et par-dessus le marché l'Espagne nous comble de bénédictions.»

Quoique le cynisme avec lequel Granpré déroulait son plan de campagne éveillât quelque répugnance dans l'esprit de la baronne, il s'agissait pour elle d'un intérêt si majeur, qu'elle n'éprouva pas le moindre scrupule au sujet des moyens. Personne n'avait un caractère plus résolu qu'Éléonore, et depuis longtemps sa détermination était arrêtée: il s'agissait de dépouiller le général et de rester maîtresse d'une fortune dont elle avait pris l'habitude de disposer. Jusqu'à un certain point, cette poursuite lui semblait légitime: en donnant sa main à un vieillard, elle pensait avoir acquis le privilège de tout oser contre lui, comme il devait désormais tout craindre d'elle. Le pacte lui semblait renfermer cette restriction, qu'elle n'échangeait sa beauté que contre la richesse, et qu'au premier obstacle elle pouvait passer outre et se payer de ses mains.

C'était à l'aide de pareils raisonnements qu'elle faisait taire sa conscience et marchait le front découvert à la réalisation de ses desseins. Elle ne vit dès lors, dans le plan de son complice que ce fait décisif, l'aliénation des propriétés de famille; deux millions à recueillir; la prime était belle!

«Granpré, dit-elle, ne perdons pas de temps; plus lard, nous reviendrons sur vos combinaisons industrielles. Je vous abandonne les bénédictions de l'Espagne: vendons Champfleury et Petit-Vaux, voilà l'essentiel. Que faut-il faire pour cela?»

Ce ton bref, presque impératif, domina l'homme d'affaires; il renonça à la phrase, et désignant l'un des papiers qu'il tenait dans les mains:

«Faire signer ce pouvoir, dit-il.

--Que stipule-t-il? poursuivit la baronne.

--Faculté de vendre, reprit Granpré, d'aliéner, de désemparer en tout ou partie les deux domaines de Petit-Vaux et de Champfleury; faculté de les hypothéquer jusqu'à concurrence de leur entière valeur, si ce moyen offre plus d'avantages; faculté d'en recevoir le prix et d'en donner quittance, soit que l'on aliène, soit que l'on ait recours à un emprunt; le tout, ma belle, en termes parfaitement précis, fort explicites, et à l'abri de toute contestation. C'est minuté de main de maître: j'y ai passé.

--C'est bien, Granpré; et qu'y manque-t-il encore? ajouta Éléonore.

--Une bagatelle, répondit l'homme d'affaires; l'_approuvé_ et la signature du général; rien que cela.

--Donnez-moi cette pièce, dit la baronne en la lui prenant des mains, et attendez-moi.»

Elle sortit d'un air décidé, et deux minutes après elle entrait dans la chambre de son mari: le valet de garde était auprès de lui et l'aidait à faire quelques pas sur le tapis qui garnissait la pièce.

«Pierre, dit la baronne au domestique avec un geste hautain, laissez-nous seuls.»

Le valet, après avoir replacé le vieillard dans son fauteuil, s'empressa d'obéir. Il avait d'ailleurs suffi de la présence de la baronne pour enlever au malade une partie de ses forces. À l'aspect du papier qu'elle agitait dans ses mains, une terreur soudaine s'était emparée de lui. Cet homme, qui pendant vingt ans de sa vie avait affronté la mort sur les champs de bataille, en était désormais réduit à trembler devant une femme. Éléonore le maîtrisait; il l'abhorrait profondément, mais il la craignait. Ce papier menaçant lui rappelait des scènes où elle avait toujours brisé sa résistance et triomphé de ses refus. C'était une nouvelle lutte qui s'annonçait, et le vieillard se sentait incapable d'y suffire. Une agitation nerveuse parcourait ses membres; le sceau de la mort semblait empreint sur son visage. Au lieu d'y trouver un motif pour user de ménagements, Éléonore n'en alla que plus directement au but: elle voulut profiter de l'impression que son entrée avait produite:

«Signez ceci, dit-elle en montrant la pièce qu'elle tenait. Le vieillard la regardait fixement, d'un oeil hagard, presque hébété. Elle prit une plume, la trempa dans l'écritoire, et, assujettissant le papier sur une table placée à la portée du malade:

--Signez! répéta-t-elle avec un accent presque brutal. Signez, vous dis-je; il le faut.»

Au lieu d'obéir, le général cherchait à éloigner le fatal.

«Non! non!» disait-il sourdement.

Elle lui prit la main, et, la serrant avec une sorte de violence:

«Signez donc!» s'écria-t-elle irritée.

Un cri plaintif échappa au vieillard. Il se dégagea de cette étreinte.

«Oh! madame, dit-il, vous m'avez fait mal!»

Cette scène menaçait de se prolonger, et eût amené de nouveaux sévices, quand une inspiration diabolique vint au secours de la baronne. Elle se souvint de la circonstance singulière que Granpré lui avait révélée, de ces trois cent mille francs subitement disparus, et elle imagina de s'en faire une arme contre les refus du général, en même temps qu'elle éclaircirait des doutes qui la préoccupaient.

«Vous ne voulez donc pas signer? dit-elle en revenant à la charge.

--Non! non! c'est assez! répondit le malade avec un accent plus résolu.

--Eh bien! poursuivit la mégère, je sais que vous cachez ici de l'argent; je vais faire fouiller cette chambre et tous l'enlever.»

Ces paroles suffirent pour amener une révolution complète dans l'attitude de la victime; toute son énergie tomba et fit place à une consternation profonde.

«Grâce! grâce! s'écria-t-il en joignant les mains comme eût pu le faire un enfant.

--Alors, vous allez signer, dit la baronne en lui mettant de nouveau le papier sous les yeux.

--Oui, je signerai, mais plus tard, répliqua-t-il d'une voix suppliante. Plus tard!... Plus tard!

--Sur-le-champ, dit-elle. C'est y mettre bien des façons.»

Et elle lui prit de nouveau la main. Cette fois, le vieillard obéit machinalement. La crainte l'avait anéanti. Éléonore le guida, et il parvint à tracer tant bien que mal les caractères qui devaient être l'instrument de sa ruine. La pensée dont il était obsédé recevait son exécution; il dépouillait sa fille.

«Enfin! s'écria la baronne quand la pièce fut en état; voilà un souci de moins. Plus tard, nous aviserons au reste.»

Le général, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, tomba dans un évanouissement profond. Cette crise pouvait être la dernière; Éléonore sonna vivement, et envoya chercher son complice.

--Granpré, lui dit-elle, en lui remettant le prix du combat, voici le pouvoir; rien n'y manque, agissez maintenant. Mais la secousse a été rude, ajouta-t-elle en lui montrant le baron évanoui. Envoyez-moi le docteur.

--Diable! diable! vous avez raison, s'écria l'homme d'affaires en courant vers son cabriolet; il ne faut pas qu'il meure encore; ce serait trop désobligeant. Dans quelques mois, à la bonne heure!»

V

Emma et Paul

Dans cette atmosphère d'intrigue vivait un ange de beauté et de grâce: c'était Emma. Sa double origine se retrouvait en elle: Allemande par le coeur, Française par l'esprit, elle offrait la réunion de ce qu'il y a de plus délicat et de plus vif chez les femmes, la candeur près de la gaieté, et une certaine pétulance tempérée par des accès de mélancolie. Ses traits étaient aussi purs que son âme. De beaux cheveux cendrés entouraient un front d'une blancheur lumineuse; ses veux bleus avaient une transparence mal voilée par de longs cils noirs, et cette coupe exquise où se reconnaissent les vierges d'Albert Durer; l'incarnat des lèvres faisait mieux ressortir l'émail des dents, la souplesse des mouvements ajoutait un charme de plus à l'harmonie des proportions.

Emma n'habitait Paris que depuis quelques années; c'était une fille élevée aux champs, une enfant de la nature. Née dans le château de Champfleury, sur les bords enchantés de la Meuse, elle y avait grandi au milieu d'un paysage souriant comme elle, avec l'herbe des prés pour tapis, et les Vosges pour horizon. C'est à Champfleury que sa mère avait vécu et qu'elle était morte; son dernier voeu fut de laisser son enfant aussi longtemps que possible près de son tombeau. Retenu à Paris par ses devoirs de pair, le général n'avait pu surveiller lui-même cette première éducation; heureusement la mourante y avait pourvu. Un digne Allemand, nommé Muller, ami de sa famille, se trouvait à Champfleury au moment où elle expira. Elle lui fit promettre de rester auprès de sa fille et de lui servir à la fois de guide et de tuteur. Le baron respecta ce désir; Muller se fit un devoir d'y accéder, et dès ce moment il se fixa à Champfleury.

Le brave homme était professeur de musique, ce qui n'aurait pas suffi si, en sa qualité d'élève de l'université de Halle, il n'eût possédé en outre des connaissances fort étendues. Les sciences naturelles, les études historiques lui étaient familières; au savoir allemand il unissait une simplicité, une clarté qui rendaient tout accessible aux plus faibles intelligences. Il n'avait emporté de son pays que la bonhomie et l'érudition dégagée de ses nuages: âme droite, d'ailleurs, esprit vif, pénétrant, plein de finesse, tel était Muller.

Avec cette enfant, il eut toute la candeur, toute la naïveté d'un enfant. Loin d'envisager sa tâche comme un précepteur ordinaire qui fait retomber sur son élève le joug dont il supporte impatiemment le poids et commande avec aigreur parce qu'il sert avec répugnance, Muller s'identifia avec la charmante créature dont il avait à diriger les mouvements; il ne fut pas ennuyeux, parce qu'il n'était pas ennuyé; il prit un goût infini à voir se développer sous sa main, s'épanouir à la vie et au monde une âme aussi parfaite dans un corps aussi beau. Jamais étude ne le captiva autant que celle-là, et ne fit naître en lui une joie plus constante et plus pure.

Muller avait un système d'éducation qui ne ressemblait en rien aux méthodes ordinaires; il aimait peu les livres et encore moins le sombre aspect d'une salle de travail. Avant tout il voulait que l'étude parût légère à l'enfant, et pour cela il écartait avec soin ce qui pouvait lui en inspirer le dégoût. Lui-même se fût senti mal à l'aise sous les habits du pédagogue; il savait à quel point la routine détruit l'initiative personnelle, et combien l'esprit est absent des choses qui ne demandent qu'une attention machinale. Il voulait donc que son enseignement fût imprévu, spontané, qu'il résultât du contact de cette intelligence enfantine avec des objets nouveaux, des impressions nouvelles. Rien ne lui parut plus propre à amener ce résultat que le spectacle de la nature et des oeuvres de Dieu. Ce fut dans les champs, dans les prés, dans les bois, dans ce vaste salon d'étude ouvert à l'homme, qu'il commença l'éducation de son élève, étudiant chaque jour son terrain et ne le quittant pas sans en avoir tiré quelques éléments de ce cours, professé en présence des merveilles de la création.

Pour l'histoire naturelle, aucun théâtre ne pouvait être plus riche ni plus concluant; partout le fait venait se placer à côté de la démonstration. Lorsque Emma, en courant dans les prés ou sous les ombrages de la forêt, rapportait à son précepteur une fleur, une plante, une tige d'arbuste, à l'instant celui-ci lui expliquait ce qu'était ce végétal, lui en disait le nom, la famille, les propriétés, en ayant soin d'apporter à ces détails une justesse, un soin méthodique qui ne devaient jamais laisser naître dans l'esprit de l'enfant ni le moindre trouble ni la moindre erreur. C'était tantôt un bouton d'or, tantôt un aster aux fleurs radiées, une anémone des bois ou une perce-neige, des saxifrages ou de petites bruyères roses. D'autres fois, il passait aux arbustes, puis aux arbres, ensuite aux oiseaux qui traversaient le bois en montrant leurs ailes diaprées, aux animaux que l'on voyait dans le lointain, et de là à ceux qui peuplent d'autres climats et vivent sous un autre ciel. Après les sciences naturelles venaient l'histoire et la géographie, qui fournissaient la matière de nouveaux détails, de nouveaux entretiens. Ainsi, le maître et l'élève échangeaient constamment leurs pensées à propos de toutes choses, Muller se tenant toujours au niveau de l'enfant et ne s'élevant dans la sphère des connaissances qu'au fur et à mesure qu'elle s'élevait.

C'est sous cette influence à la fois saine et forte que grandit Emma. Les raffinements, les jalousies du monde ne souillèrent pas ses oreilles; elle ne connut ni des confidences du pensionnat, ni les pensées qui naissent des entretiens de salon, même les plus réservés et les plus contenus. Aucune des délicatesses de son âme ne fut troublée, aucun soupçon d'alliage ne se mêla aux trésors que renfermait son coeur. Muller n'était rien moins qu'un petit maître; c'était un homme d'un âge mûr, d'un extérieur assez vulgaire; mais sous cette écorce se cachaient une bonté d'ange, une philosophie rare, une grâce exquise de sentiment. Rien de plus chaste que ses idées, de plus choisi que les termes dont il les révélait. Jamais un mot brutal, jamais une expression blessante; quelquefois même un langage coloré et de douces paroles à l'adresse de son élève:

«Mon beau lis de la Meuse, disait-il, je suis content de vous aujourd'hui; voilà une sonate bien exécutée.»

Aucun nuage ne passa donc sur cette enfance fortunée: cependant un souvenir assez vif s'y rattachait; Emma avait onze ans quand un neveu du général, qui en avait dix-huit, vint passer une partie de l'automne à Champfleury. On le nommait Paul Vernon; né de parents pauvres, il devait tout à la générosité de son oncle, et attendait tout de lui. C'était un garçon bien pris, doté de la physionomie la plus heureuse, fier de ses moustaches naissantes et enchanté de faire ses premières armes contre les perdrix des Vosges. Toute la journée en plaine ou dans les forêts, il revenait le soir, hâlé par le soleil et noir de poudre. Du plus loin qu'Emma l'apercevait, elle courait vers lui avec la grâce et la légèreté d'une biche, et s'emparait de son carnier, qu'elle arrangeait gravement sur son épaule. Personne qu'elle ne le débarrassai! de ses guêtres de chasse, ne veillait à la réparation de ses vêtements, endommagés par les broussailles. Elle entendait faire à son cousin les honneurs du château, veillait à ce qu'il ne manquât de rien, et lui prodiguait les attentions les plus délicates. Plus d'une fois, à la vue de ces scènes naïves, le général et Muller échangèrent un regard d'intelligence.

A diverses reprises, Paul reparut à Champfleury. Toutes les fois que ses études lui laissaient quelques semaines de répit, on était sûr de le voir accourir. Emma s'habitua à sa présence, et y trouva du charme. Chaque année, le jeune homme prenait un air plus mâle; sa taille se développait: son oeil, à la fois fier et doux, avait une expression charmante; ses traits étaient nobles et réguliers; ses cheveux noirs avaient la souplesse et les reflets de la soie: c'était, en somme, un fort beau cavalier. Emma n'y voyait qu'un aimable cousin, se prêtant à ses jeux avec la meilleure grâce du monde, et donnant en toute occasion les preuves d'un excellent caractère.

Elle avait treize ans quand ces visites cessèrent d'une manière assez brusque; le souvenir qui lui en était resté ne pouvait donc altérer en rien ni la tranquillité de son coeur ni la sérénité de ses pensées. Cependant, Champfleury lui parut moins riant dès que son cousin n'en fit plus le théâtre de ses grandes chasses.

Ce qui avait causé ce changement dans les habitudes du château, c'était le mariage du général. La nouvelle baronne voulait écarter peu à peu les intimités antérieures, s'emparer de son mari, et le soustraire à toutes les influences, de manière à régner sur lui sans obstacle comme sans partage. Paul fut sacrifié à cette pensée; on l'éloigna. Quant à Emma, quelque haine que la marâtre nourrît contre elle, il fallait se résigner à subir sa présence. Mais la baronne eut bien vite pénétré le caractère de cette enfant, et compris qu'elle ne serait jamais pour elle un embarras sérieux. Elle régla sa conduite là-dessus. Quoique réservée, elle ne cessa pas d'être un instant bienveillante. Emma s'était habituée sans peine au caractère froid, aux airs empruntés de la nouvelle baronne; elle y répondit par une déférence et une douceur qui eussent touché une âme moins endurcie.

Cependant, en éloignant son neveu, le général ne l'avait point abandonné; ses bienfaits l'accompagnaient partout. Paul était alors à Paris, où il suivait le cours de la faculté de droit, mêlant les plaisirs aux travaux et quittant plus d'une fois le Digeste pour la Grande-Chaumière. Il oubliait ainsi Champfleury et ses longues battues dans les halliers et dans les plaines. Quand le moment des examens fut arrivé, il prit ses grades, et sans beaucoup de peine passa avocat. C'était le dernier terme d'une éducation libérale; il ne restait plus qu'à entrer résolument dans la plus épineuse et la plus précaire des professions. Paul l'essaya; mais les obstacles furent plus forts que son courage. Il manqua de persévérance, d'opiniâtreté pour traverser les rudes abords du barreau; il s'abandonna au découragement dès la première heure. A la vérité, il se sentait entraîné ailleurs. Près de lui, il voyait quelques amis, quelques condisciples se jeter avec une sorte de bonheur dans la carrière des lettres: on imprimait leurs oeuvres, et la publicité s'emparait de leurs noms. Ce spectacle le fascina, il se crut destiné aux gloires de l'écrivain. Hélas! une suite de mécomptes l'attendait dès le début; il comptait sur la renommée, et il ne put pas même s'élever aux honneurs de l'impression. Paul composa chef-d'oeuvre sur chef-d'oeuvre; il aborda tous les genres avec un égal succès; mais ces travaux, qui devaient le couronner de l'auréole littéraire, le porter au Capitole de la célébrité, eurent la plus triste et la plus cruelle des chances; ils restèrent ensevelis dans son portefeuille.