Les Idoles d'argile.

Part 2

Chapter 23,908 wordsPublic domain

Un jour d'automne, dans l'une des allées de son parc, il rencontra une personne assez jeune encore et d'une grande beauté; elle était seule, et comme si elle eût rougi, d'être surprise, elle disparut à travers les taillis comme une biche effarouchée. Le général voulut la suivre; ses jambes le trahirent en chemin, il la perdit de vue: Cette aventure le préoccupa; il ne voulut pas en avoir le démenti, alla aux informations, et apprit que son Atalante habitait un château voisin et appartenait à la famille des Valigny, bonne noblesse de province. On devine ce qui s'ensuivit; la curiosité, puis un goût assez vif s'en mêlèrent. Du côté des Valigny, on éleva des obstacles qui ne faisaient qu'irriter les désirs du vieillard. Chaque piège était si bien tendu, si adroitement calculé, que le baron n'en évita aucun, et après six mois de négociations, vingt fois rompues, vingt fois reprises, mademoiselle Éléonore de Valigny devint baronne de Dalincour, deuxième du nom.

Éléonore était d'une beauté remarquable, mais de cette beauté sévère, presque impérieuse, qui ne parle qu'aux yeux et laisse le coeur froid. En acceptant la main d'un vieillard, elle avait fait un calcul, rien de plus. Sans fortune, elle s'était vue dédaignée dans la première fleur de la jeunesse et quand ses charmes brillaient de tout leur éclat; son coeur était sorti ulcéré de cette épreuve, et il en était résulté chez elle une haine sourde et profonde contre les hommes.

Vingt-cinq ans sonnèrent, et le désespoir acheva ce que le dépit avait commencé. Ne pouvant plus prétendre au bonheur, elle chercha autour d'elle une victime: le baron obtint la préférence. Cette grande fortune allait, entre ses mains, devenir un instrument, un moyen: maltraitée du côté du coeur, elle pourrait du moins satisfaire sa vanité, et à son tour écraser de ses dédains ces hommes qui l'avaient méconnue.

À peine arrivée à Paris, la nouvelle baronne de Dalincour mit ses projets à exécution, et réalisa ses rêves avec une persévérance infatigable. Le général ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il avait pris un maître; n'essaya de lutter, mais ce fut en vain. Il trouva chez Éléonore de telles ressources d'imagination, un si complet arsenal de ruses, tant de fermeté unie à tant de souplesse, qu'il usa ses forces dans cette lutte et fut obligé de céder. Peu de mois après son mariage, M. Jules Granpré devint l'ami de la maison, et le baron, depuis ce temps, s'était vu contraint de subir cette intimité, qui inondait son coeur d'amertume et se rage.

M. Jules Granpré n'était pas ce que l'on, peut appeler un jeune homme; il avait alors quarante ans, comme Éléonore en avait trente; mais, en garçon qui voit le monde et sait le prix des avantages extérieurs, il avait su conserver presque tous les attributs de la jeunesse: de beaux cheveux, de belles dents, une taille svelte, un teint frais et coloré. Sans être remarquable, sa physionomie; avait quelque chose de fin et d'ironique, et ses traits, quoique irréguliers, ne manquaient pas de délicatesse. La carrière était, du reste, assortie à l'individu: Jules Granpré tenait à la finance et surtout au palais de la Bourse. Ses débuts n'avaient pas été complètement heureux.» peine émancipé, il s'était jeté, à l'étourdie; dans le jeu des effets publics et y avait dévoré son petit patrimoine.

Depuis lors, il poursuivait sa revanche, et ses premiers efforts n'avaient abouti qu'à une promenade assez précipitée en Belgique. L'affaire s'était arrangée pourtant, non sans quelque dommage pour l'honneur du fugitif. Enfin, grâce à la baronne, il avait pu sortir de la position secondaire que, qu'alors, il avait occupée, abandonner la _coulisse_, où végètent les joueurs obscurs, et devenir l'un des croupiers en titre de ce tapis vert que l'on nomme la Bourse. Il venait d'acheter une part dans un office, et était ce que l'on nomme en termes techniques _un quart d'agent de change_. Cela pouvait passer pour une position sociale.

Ainsi Éléonore avait pris sa revanche, et tous ses plans haineux se trouvaient réalisés. Peut-être le succès l'avait-il mieux servie qu'elle n'eût osé l'espérer. Sous le coup d'une lutte constante, la santé du baron s'était profondément altérée. La sourde amertume qui le dévorait usa chez lui les ressorts de la vie. Il voyait sa fille, son Emma, à la merci d'une marâtre, d'une femme sans coeur comme sans pudeur; il eut peur de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir la défendre, et de l'abandonner comme une proie à cette dangereuse tutrice. Ces sentiments qu'il comprimait, cette crainte qui l'obsédait, déterminèrent une crise: le baron fut frappé d'apoplexie. On le secourut à temps; il en réchappa. Mais cette secousse avait altéré les sources de la vie et de l'intelligence: c'était désormais un' enfant, sans puissance pour le bien; une partie du corps restait paralysée, le cerveau n'y était plus, et la langue le servait mal. Deux sentiments seuls avaient survécu à ce grand naufrage: la haine de sa femme et de son complice, l'amour de son enfant. Au moment où il semblait complètement éteint, plus d'une fois l'oeil du vieillard s'anima pour lancer des éclairs de colère ou exprimer la tendresse la plus affectueuse.

Tels étaient les personnages que réunissait le salon du faubourg du Roule. On servit le thé, et Emma apporta elle-même la tasse où son père devait boire. En la voyant à ses côtés, le vieillard releva la tête avec une émotion, visible et lui baisa la main avec une joie d'enfant:

«Buvez, papa, dit la jeune fille, c'est moi qui l'ai préparé.

--Oui, mon enfant, oui, répliqua le vieillard en la dévorant du regard, oui, tu es un ange.»

Pendant ce temps, Granpré avait pris à part la baronne, et lui disait, de manière à n'être entendu que d'elle seule:

«A demain, entre une heure et deux; j'ai des choses très-importantes à vous dire.»

Il était tard, on se sépara: les portes de l'hôtel se fermèrent; et une demi-heure après, César Falempin, affublé d'un bonnet qui n'était pas celui d'un grenadier de la garde, allait s'introduire dans la couche où reposait déjà sa chaste moitié, quand un bruit sec frappé au carreau de sa vitre attira son attention.

«Qu'est-ce donc? dit-il; nous sommes au soir des surprises. Est-ce qu'il y aurait des voleurs dans la cour? Ils s'adressent bien.»

Il ouvrit la porte, et y trouva son pauvre maître qui s'était traîné jusque-là en s'aidant de deux cannes.

«Vous ici, mon général? mais vous avez donc la fièvre chaude?

--Chut! César! chut! répliqua le vieillard; on nous entendrait! Viens me trouver demain à sept heures; n'y manque pas.

--Oui, mon général, oui, j'irai.

--N'y manque pas, César, ajouta le baron en articulant péniblement ces paroles. C'est très-essentiel.»

Ses forces le trahissaient. Falempin le prit dans ses bras et le porta jusque dans sa chambre. Tout le monde dormait dans la maison; personne ne s'était aperçu de la sortie du pauvre infirme.

III

Le général et le sergent.

La visite furtive que le général avait faite à son concierge n'était pas l'acte d'un enfant ni d'un insensé. Depuis que les ravages du mal l'avaient rendu incapable d'exercer dans sa maison un commandement suivi, le vieillard était devenu l'objet d'une surveillance assidue et d'une tutelle intolérable. Ses moindres pas, ses paroles; ses gestes même étaient soumis à un espionnage régulier; on ne souffrait personne autour de lui, on écartait tous ses amis. Dès le jour où son cerveau fut atteint, les valets comprirent qu'ils avaient changé de maître; ils n'obéirent désormais qu'à la baronne. L'un d'eux fut affecté au service du malade, et, sous le prétexte des soins qu'exigeait son état, il reçut l'ordre de s'écarter le moins que possible de son fauteuil. C'était une servitude odieuse au valet. Il en résultait de la mauvaise humeur, d'une part, et de l'autre ces petites vengeances sourdes qui sont les représailles de la domesticité.

Le pauvre infirme avait la conscience de son état. Le sort, en frappant son intelligence, s'était montré assez cruel pour ne pas l'anéantir tout entière. Plus d'une fois, dans le silence de la nuit, libre et seul enfin, il se répandit en larmes amères; souvent aussi, il eut des pensées de révolte qui toutes dégénéraient en défaillances profondes. Ce fut une de ces inspirations qui lui donna la force de tromper ses surveillants et d'aller frapper à la porte de César Falempin.

Si le premier mouvement du digne concierge fut de la surprise, le second eut tous les caractères de l'embarras. Les consignes sévères de la baronne s'étaient étendues jusque sur la loge: Falempin les avait reçues et exécutées jusqu'alors en soldat, dans toute leur rigueur. Il s'agissait donc d'une infraction à la discipline; pour un ancien, le cas était grave. César en eut le sommeil troublé. Comme tous les gens de l'hôtel, il croyait que le général n'avait plus sa tête; sa promenade nocturne notait dès lors à ses yeux qu'une lubie. Fallait-il pousser le dévouement envers son chef jusqu'à contenter ce caprice au risque de déplaire à la baronne? Voilà le problème réduit à ses termes les plus simples. Le concierge l'agita longtemps avant de le résoudre enfin, le coeur l'emporta: il ne voulut pas laisser peser sur sa vie le remords d'avoir refusé quelque chose à son général. Au petit jour, il se trouva sur pied, gagna l'hôtel comme s'il se fût agi d'affaires de service, prit si bien son temps et ses mesures, qu'il parvint à la chambre du malade sans avoir été rencontré, et avec la certitude de l'y trouver seul. Au bruit que fit la porte, le vieillard s'éveilla, et parut d'abord saisi d'effroi en voyant un homme debout au pied de son lit. Il essaya de se mettre sur son séant, et dirigeait la main vers le cordon de la sonnette, quand Falempin lui dit à voix basse:

«C'est moi, mon général; ne vous offusquez pas. Sept heures, comme vous me l'aviez dit. Pardon si je vous dérange.

--Ah! bien! bien! répliqua le vieillard en se rassurant peu à peu. Ah! c'est toi, mon vieux sergent; C'est bien! c'est bien! Où avais-je donc la tête?»

Ces paroles étaient prononcées péniblement, avec effort, d'une manière entrecoupée; après une pause assez longue, le vieillard ajouta:

«Que me veux-tu?»

La foudre tombant aux pieds de Falempin, ne l'eût pas jeté dans une surprise pareille à celle que lui causa cette demande. Il venait de manquer à la consigne établie, enfreindre tous ses devoirs, et pourquoi? Pour recevoir un aussi étrange compliment. Il se prit à regretter l'excès de zèle qui l'avait conduit là, et ne songea plus qu'à faire une retraite honorable.

«Pardon, excuse, mon général, dit-il en regardant du coté de la porte: histoire seulement de s'informer, de l'état de votre santé. Ça va bien, tant mieux. Dormez en paix; je vais maintenant dessiner mon par file à gauche.»

Le sergent voulut joindre l'effet aux paroles; mais le général s'était emparé de l'une de ses mains et ne semblait pas disposé à s'en dessaisir.

«Merci, mon vieux, disait-il; sois sans inquiétude; encore quelques mois de repos, et nous monterons à cheval... Oui, à cheval... Je leur prouverai que je suis vert encore... que j'ai une volonté...»

A mesure que le vieillard s'animait, un rayon d'intelligence descendait sur son visage. Tout à coup, comme si une clarté soudaine fût venue luire à ses yeux, il s'interrompit, et se frappant le front:

«Reste! reste, César, dit-il avec vivacité... Malheureux que je suis!... Moi qui allais oublier... Bien; tu es là, ajouta-t-il comme s'il eût voulu s'assurer de sa présence, tu es là, mon vieux camarade... Il faut que je me lève, entends-tu?... que je m'habille... et surtout ne me quitte pas.»

Falempin hésitait encore; il craignait d'être le jouet d'une nouvelle hallucination.

Cependant, la voix de son général avait un tel accent de douleur et de prière, qu'il n'osa pas quitter la place. Le vieillard persistait à vouloir se lever; César alluma le feu, enveloppa le malade d'une douillette ouatée et l'aida à se traîner jusque sur son fauteuil. Là, en l'examinant mieux, il le trouva si défait, si décomposé, qu'il se sentit pris d'une pitié profonde. Le jour éclairait alors cette figure qu'on eût pu prendre pour celle d'un spectre. La peau avait les tons jaunes et mats de la cire; l'oeil était hagard et se cachait sous les cavités frontales; les lèvres, à demi ouvertes, laissaient entrevoir une langue pâteuse; enfin, tous ses traits portaient l'empreinte de ces altérations profondes qui signalent une hémiplégie. Falempin en avait les larmes aux yeux.

«Ce que c'est que de nous!» pensait-il en lui-même.

On eût dit que le général s'associait à sa pensée, car il reprit presque à l'instant avec un ton de gaieté:

--Eh! oui, mon pauvre sergent, tout s'en va peu à peu... la santé comme les amours... On ne peut pas être et avoir été... Mais que fais-tu là, debout comme au port d'arme?... Voyons, César, assieds-toi... ici, à mes côtés, ajouta-t-il en lui montrant un siège... plus près encore... plus près, mon camarade.»

Falempin éprouvait une répugnance visible à obéir; toutes ces amitiés le navraient au lieu de le toucher; il y voyait une nouvelle preuve de l'affaiblissement des facultés de son maître.

«Faites pas attention, général, répliqua-t-il; je suis très-bien debout; c'est ma passion d'être debout.

--Voyons, César, ne fais pas l'enfant, dit en insistant le vieillard... Nous avons à causer ensemble; assieds-toi, je t'en prie; ne me quitte pas.»

Le vieux sergent ne put résister à cet appel: il prit un siège, comme un homme qui se résigne:

«A la bonne heure, reprit le baron en lui tendant la main, voilà ce qui s'appelle agir en bon camarade.

--Ah! général, dit Falempin, que tant d'amitié, rendait confus.

--Écoute, Falempin, ajouta le baron, je t'ai appelé mon camarade, parce que je vais te parler comme à un camarade. Depuis quelque temps, je n'ai plus ici autour de moi que des visages odieux. Partout des espions, partout des gens qui trouvent mon agonie bien longue; personne à qui me confier, personne. J'ai souvent témoigné le désir de recevoir quelques amis; on n'a pas tenu compte de ma demande. On me séquestre, on m'isole, on m'enterre vivant; je me sens gagné peu à peu par le froid de la tombe.

--Qui l'eût pensé? Vous, mon général, on vous a fait cela! mais il fallait se plaindre!

--A qui, Falempin? dit le vieillard avec une sombre douleur? ne suis-je pas une créature déchue? Que peut un homme qui ne sait ni marcher ni faire un mouvement sans avoir quelqu'un qui l'assiste? Je suis à leur merci, mon vieil ami; je suis leur victime, et je ne cherche même plus à m'en défendre. Dans les premiers temps de ma maladie, j'ai voulu résister; ils m'ont vaincu! ils ont pour eux la ruse et la violence, et moi je n'ai plus rien, plus rien que ma haine. Elle ne suffit pas.

--Pauvre général!

--Ce n'est rien encore, Falempin; je leur pardonnerais tout, s'ils m'eussent laissé du moins les caresses de mon Emma. Eh bien! cette dernière satisfaction, ils me l'ont refusée. A peine puis-je l'embrasser deux fois par jour et devant témoins. Priver un père de sa fille! quelle cruauté! voir mourir un homme à petit feu et lui enlever jusqu'à ce bonheur d'embrasser son enfant!

--Oh! les monstres! s'écria Falempin. Le diable en prendrait les armes! c'est trop fort, mon général; je vais charger ma carabine.

L'émotion du baron était à son comble; des larmes inondaient son visage, et le digne sergent avait toutes les peines du monde à contenir les siennes. Cette scène l'inquiétait doublement: il craignait qu'elle n'épuisât les forces du malade et qu'elle n'eût un contre-coup au dehors. Aussi chercha-t-il à l'abréger et fit-il un mouvement pour quitter son siège. Le général s'en aperçut, et, par un geste plus prompt que la pensée, il lui saisit le bras.

«César, dit-il, ne me quitte pas encore, je t'en conjure; je n'ai pas tout dit. Dieu m'envoie aujourd'hui un dernier éclair d'intelligence; laisse-m'en profiter. Demain il serait trop tard. Prête bien attention à mes paroles: c'est mon testament que je vais dicter, et c'est toi, mon vieux camarade, qui en seras l'exécuteur.

--Achevez, général, dit le sergent ému de cette confidence et tremblant sous le poids de la responsabilité qu'il allait encourir.

--César, poursuivit le baron, on me ruine, on me ruine à plaisir; c'est un parti pris, c'est un système arrêté. Si je vis encore longtemps, ma fille n'aura plus d'héritage. Déjà on m'a arraché de force deux signatures. Pour quel objet, ma pauvre tête n'en sait rien. L'on m'a mis un papier sous les yeux, et l'on m'a dit: Signez. J'ai refusé d'abord; mais que veux-tu que devienne une faible volonté comme la mienne devant une volonté impérieuse, absolue? J'ai cédé, j'ai signé. Hélas! j'ai signé peut-être la ruine de mon enfant. Qui le sait?

--Ah ça! mais, c'est une forêt de Bondy que cet hôtel, s'écria Falempin: général, il ne me reste plus qu'à donner ma démission de concierge. Cet air empesté ne me convient guère, entendez-vous?

--N'en fais rien, César; reste pour moi, reste pour ma fille. Rapproche ton siège, ajouta le baron en parlant à voix basse, et écoute attentivement ce qui me reste à te dire.

--Je suis tout oreilles, général.

--Depuis longtemps, reprit le baron, j'ai prévu ce qui m'arrive aujourd'hui. J'ai senti que j'étais entouré d'ennemis, et j'ai pris quelques mesures pour me défendre. Je les savais rusés, j'ai employé la ruse. Va fermer au verrou la porte de la chambre, César, afin que personne ne puisse nous surprendre. Il s'agit d'un secret important.»

En même temps, le vieillard prit un air mystérieux et sembla écouler avec inquiétude les bruits qui se faisaient dans la maison. Falempin obéit et revint se mettre aux côtés du général.

«Maintenant, reprit celui-ci, aide-moi à me lever. Jamais je ne me suis senti plus fort; cette confidence me soulage. Viens, mon brave, conduis-moi vers l'armoire qui est à la gauche de la cheminée.»

Soutenu par son concierge, le baron se dirigea vers le point qu'il avait désigné. Quand il y fut parvenu, il jeta de tous les côtés un regard inquiet et prêta une oreille attentive, comme s'il eût redouté quelques pièges; puis, rassuré par cet examen, il ouvrit l'armoire en cherchant à étouffer le bruit que faisait la serrure et des ais mal joints. Cette armoire était pratiquée dans le mur, à hauteur d'appui. Quelques vieux livres, des coquillages, des armes de luxe en garnissaient les rayons. Falempin ne savait que penser; il craignait que ce fût encore là une lubie de son général. Celui-ci, cependant, après une nouvelle pause, porta la main vers l'un des coins de l'armoire, et, faisant jouer un ressort, mit à découvert une petite cachette ménagée dans l'épaisseur de la boiserie. Le concierge suivait les mouvements de son maître avec une hésitation toujours croissante, quand celui-ci retira de ce réduit une énorme liasse de billets de banque:

«Voici, César, ce que j'ai soustrait aux mains de l'ennemi. Il y a là trois cent mille francs: quoi qu'il arrive, ma fille aura au moins cette dot. On me fera peut-être dénaturer le reste de ma fortune, mais ces trois cent mille francs lui resteront. Tu vois comment joue ce secret, César; essaye-le... Très-bien! Maintenant tu peux me remplacer: je mourrai tranquille.»

Falempin ne pouvait plus persister dans son incrédulité; les billets de banque étaient là; ils parlaient d'eux-mêmes.

«César, ajouta le baron, c'est sur ta loyauté que repose désormais l'avenir de mon enfant.

--Pour ça, général...

--Je te connais, je sais qu'on peut compter sur toi. Dès que je serai mort, tu viendras dans cette chambre, d'une façon ou d'une autre, comme tu pourras, tu ouvriras cette armoire, tu prendras ce dépôt et le remettras à ma fille. Tu me le jures?

--Diable! général, répliqua Falempin, mais c'est grave! Une somme si forte!

--Quoi, mon brave, tu me refuserais! Prends-y garde, César, ce serait avancer ma mort. J'ai compté sur toi.

--Puisque vous le prenez ainsi, général, je n'ai plus rien à dire; j'accepte, j'accepte!

--Tu le jures?

--Je le jure, puisque cela peut vous faire plaisir.

--Merci, mon ami, dit alors le baron en tendant la main à son vieux serviteur. Merci, je n'attendais pas moins de toi.» Ils en étaient là de leur entretien, quand on frappa à la porte de la chambre. Saisi d'effroi, le général rétablit dans sa cachette le précieux dépôt, ferma avec soin l'armoire et regagna son fauteuil. Falempin alla ouvrir.

C'était le valet que la baronne avait mis au service du vieillard. Il entra en grommelant, parut surpris de voir le concierge auprès de son maître, et ne manqua pas de raconter ce qu'il avait vu. Dès ce jour, Falempin devint suspect, et se vit compris dans le système de surveillance dont on entourait le vieillard.

IV

Le Complot.

Dans la journée, les tristes pressentiments du baron furent vérifiés. Rien de plus réel que la conjuration qui se tramait contre lui. Jules Granpré en était l'âme, Éléonore le bras. Son contrat de mariage n'assurait à cette femme qu'un mince douaire, et l'orgueil, la crainte de déchoir lui donnaient une énergie, une puissance d'intrigue qui allaient jusqu'à la cruauté. Après une jeunesse passée dans la gêne et le délaissement, toucher un instant à l'opulence, à la grandeur, au bruit et à l'éclat du monde, pour perdre ensuite tout cela, pour le voir s'évanouir en un seul jour et sans espoir de revanche, était une pensée à laquelle ce caractère altier ne pouvait s'accoutumer: pour conjurer cette chute, elle eût tout osé, même un crime. Son complice ne lui en demandait pas tant.

Le premier moyen qu'on mit en oeuvre contre le vieillard fut ce séquestre absolu dont il se plaignait à son compagnon d'armes. Ce séquestre s'étendit jusqu'à sa fille, qu'il ne pouvait voir qu'à de certaines heures, et dans le salon commun. L'état du malade servit de prétexte à cet isolement, et l'on parvint à convaincre, sans peine la naïve Emma que sa vue causait à son père des émotions dangereuses, capables de l'achever. La pauvre enfant n'eut alors qu'un souci, celui de se contenir en présence du vieillard, triste de ce sacrifice, mais résignée à tout pour prolonger une existence qui lui était si chère. Il régnait ainsi, entre son père et elle, un malentendu ménagé avec une adresse infinie, et qui, source d'une contrainte involontaire, glaçait tout épanchement. Isolé de la sorte, le baron devenait, plus vulnérable; il restait sans défense contre la spoliation. Toute plainte était étouffée, toute révolte prévenue.

Cette tactique savante durait depuis deux ans, et déjà elle avait eu un premier résultat. Grâce à des signatures arrachées, la partie la plus disponible de la fortune du général avait passé dans les mains de sa femme ou de quelques prête-noms. Les inscriptions sur le grand-livre, les valeurs mobilières, les sommes placées chez les banquiers prirent peu à peu ce chemin; mais ce n'étaient là que des objets sans importance, une centaine de mille francs au plus. L'essentiel n'avait pu être entamé; il consistait en immeubles, en domaines ruraux, dont la transmission offrait de plus grands embarras et entraînait diverses formalités. Le génie de Jules Granpré était alors dirigé vers cette opération importante, et il avait pris, la veille, rendez-vous avec la baronne pour arrêter d'une manière définitive son plan de campagne.

Éléonore le reçut dans une pièce retirée qui débouchait sur le jardin ou plutôt sur une serre garnie de fleurs rares. C'était un lieu enchanté, où n'auraient dû éclore que des sentiments affectueux et des pensées calmes; des odeurs pénétrantes y invitaient l'âme à de molles langueurs plutôt qu'à de sombres préoccupations Aussi régnait-il une sorte de contraste entre le spectacle de ce réduit embaumé et les paroles qui s'y échangèrent. Ce fut Jules Granpré qui ouvrit l'entretien, le bras familièrement engagé dans celui de la baronne; et, tout en guidant sa marche dans un labyrinthe de feuillage et de fleurs: