Part 15
--Emma! disait Paul à demi-voix et avec un accent qui allait au coeur de la jeune tille, où est le bonheur, si ce n'est ici?
--Oui, répondit-elle inondée de joie, ici et point ailleurs, Paul, restons où nous sommes bien.
Leurs mains s'étaient rapprochées et ne se quittèrent plus qu'au moment où on arriva devant le pavillon. Du temps du baron, ce bâtiment avait été l'objet d'une dépense considérable. Il y venait coucher pendant la saison de la chasse, et s'était plu à l'embellir. A proprement dire, c'était plutôt un logement complet qu'un simple pavillon. Situé dans le centre d'un rond-point, il avait pour perspective, d'un côté un petit lac sur lequel s'ébattaient des cygnes, de l'autre une large allée d'ormes qui descendait vers la Meuse. Le mobilier en était moderne, riche, presque fastueux: des tableaux de prix ornaient les murs, une bibliothèque pourvue de livres choisis y offrait une ressource contre l'oisiveté. Un sage aurait pu s'y plaire; à plus forte raison un amoureux. Paul prit possession de son domicile avec un bonheur réel et s'endormit au milieu des songes les plus riants.
Depuis ce jour, la vie des deux amoureux ne fut qu'un perpétuel enchantement. Emma ne voulait pas que Paul renonçât pour elle à ses goûts favoris; mais elle arrangeait si bien les choses, que, au fort de ses plus grandes chasses, elle se trouvait sur son passage comme une fée familière, sans qu'on pût dire comment elle y était venue. Muller trouvait parfois ces excursions un peu rudes; mais le digne homme était si heureux du bonheur de son élève, qu'il n'osait pas se plaindre, et dissimulait de son mieux la fatigue qu'il éprouvait. La joie de ces enfants le spectacle de leur mutuelle tendresse l'enivraient et le rajeunissaient. Il voyait enfin rentrer dans cette maison la gaieté et l'amour, deux hôtes qui, depuis si longtemps, s'en étaient éloignés. Tous les nuages s'étaient dissipés peu à peu, le ciel avait repris son azur. La jeunesse a un charme puissant auquel rien ne résiste, ni les soupçons du coeur, ni les alarmes de la raison. Le passé avait fui; il n'en restait qu'une page blanche, sur laquelle le couple fortuné avait inscrit la date de ses amours.
Dès lors, l'union prochaine d'Emma et de Paul devint un fait public à plusieurs lieues à la ronde. Le dimanche, à la messe solennelle, on les voyait s'asseoir ensemble au banc d'honneur; à la promenade, aux fêtes du village, partout, ils étaient inséparables. Les fermiers de Champfleury saluaient Paul comme un maître; les autorités municipales étaient pleines de déférence pour lui. C'était une souveraineté anticipée. Quoique Vernon éprouvât pour sa cousine une tendresse réelle, il restait encore chez lui quelque place pour un autre sentiment. Sa passion n'avait pas, comme celle d'Emma, ce caractère exclusif qui ferme le coeur à toute pensée étrangère. Il aimait, sans doute, mais il calculait aussi. Les leçons de Granpré ne pouvaient s'effacer d'une manière aussi rapide. Dès qu'il fut certain de cette alliance, objet de tous ses voeux, il se prit à jouer sérieusement le rôle de maître, et voulut s'initier d'avance à la gestion d'intérêts qui allaient devenir les siens. Jusqu'alors Muller avait tout réglé, tout administré. Paul se fit rendre des comptes, et engagea plus d'une fois à ce sujet des discussions interminables. Il demandait des justifications à propos des plus petites minuties, s'inquiétait des moindres détails, faisait subir au pauvre Allemand des interrogatoires dont celui-ci s'échappait le coeur navré.
Dans les débuts, le jeune homme apportait à cette espèce d'enquête quelque discrétion et quelque réserve; mais peu à peu, enhardi par l'impunité, il poussa les choses jusqu'à la plus injurieuse défiance. L'élève de Granpré se retrouvait tout entier. Muller aurait eu un moyen de mettre un terme à ces odieux procédés, c'eût été d'en parler à Emma; mais plutôt que de recourir à ce moyen extrême il eût préféré toutes les humiliations du monde. Désormais, pour la jeune fille, la perte de ses illusions était le coup de la mort. Il la voyait heureuse, florissante: il eût craint de troubler par sa faute cet heureux retour vers le bonheur et la santé. Il se résigna donc à souffrir en silence. Il fallut peu de temps à Paul pour retrouver les instincts les plus âpres de l'homme d'affaires, et cette passion du calcul qui distinguait son maître. La perspective d'une fortune considérable l'enivrait et troublait sa prudence habituelle. Sous prétexte de soulager Muller, il fit porter dans son pavillon les titres de famille, les baux, les conventions, les actes authentiques et privés, enfin tous les éléments d'une vérification générale. Ces titres, rédigés dans le grimoire habituel des gens de loi, étaient, pour lui la plus douce, la plus attachante des lectures; il s'en inspirait, il s'en nourrissait chaque jour et à toute heure. Quand il avait besoin d'un renseignement, il envoyait chercher Muller, et tenait avec lui de longues séances. Parfois l'Allemand lui résistait et éclatait en reproches; Paul, en élève de Granpré, passait outre et revenait à la charge avec une insistance nouvelle. Jamais il ne laissait changer une thèse d'intérêt en une thèse de sentiment; jamais il ne se payait de considérations d'un ordre moral pour excuser un sacrifice matériel. Il n'admettait pas ces confusions, indignes d'un logicien tel que lui, et voulait qu'on traitât avec le coeur les affaires de coeur, avec le calcul les affaires de calcul.
Ces séances avaient lieu dans l'une des pièces du pavillon, située en face de l'allée qui menait au château. C'était un petit salon octogone éclairé par des croisées garnies de stores. Quand le soleil était haut, ces stores tempéraient la clarté du jour tout en laissant quelque jeu à la brise extérieure. Ces stores ne fermaient pas non plus assez hermétiquement les ouvertures, qu'on ne pût entendre du dehors une conversation engagée à haute voix, surtout quand les interlocuteurs y mettaient quelque vivacité. Seulement, il était rare que les personnes du château vinssent de ce côté, et les secrets des séances du pavillon étaient ainsi gardés par sa position discrète et solitaire.
Un jour que le débat s'était prolongé plus longtemps que de coutume, Emma éprouva un sentiment d'impatience inusité et presque fatal. Depuis deux heures, elle attendait Paul au château, et Paul ne paraissait pas. Elle eut voulu interroger Muller; Muller aussi se trouvait absent. Où étaient-ils tous deux, et pourquoi la laissaient-ils seule? Voilà quelle question se posait Emma. Elle n'y céda pas d'abord; mais peu à peu elle sentit un tel vide à ses côtés et dans son coeur un trouble si étrange, qu'elle résolut d'échapper à ce malaise en allant, à la découverte. Les plus grandes chances étaient du côté du pavillon: aussi se dirigea-t-elle vers l'allée qui y conduisait. Cette avenue était couverte d'un gazon ras et serré qui amortissait le bruit des pas; elle parvint de la sorte jusqu'au seuil même du salon octogone sans que rien vînt trahir sa présence. La discussion continuait entre Paul et Muller; l'accent avait atteint son plus haut diapason. Emma, inquiète, s'arrêta pour écouter:
--Oui, disait une voix que la jeune fille ne reconnut que trop, oui, monsieur Muller, je vous répète qu'il serait absurde de s'obstiner dans un placement pareil: c'est contre toutes les règles.
--Une propriété de famille, monsieur Paul! disait l'autre voix; aliéner une propriété de famille! Songez-y, mademoiselle Emma n'y prêtera jamais les mains.
--Allons donc! un objet qui ne rend pas deux et demi pour cent, répondit Paul. On voit bien que vous n'êtes pas financier, monsieur Muller.
--Non, monsieur, dit Muller avec un accent de reproche, et je m'en honore. Je ne pousse pas le calcul si loin. Vous ne voyez dans cette terre que le revenu; moi, je vois les souvenirs qui s'y rattachent; mademoiselle Emma aussi. C'est un legs de son père, le lieu où sa mère a rendu le dernier soupir. Voilà pourquoi elle l'a rachetée au prix de quelques sacrifices.
--Bah! des raisons de sentiment, répliqua Paul; cela n'a plus de cours. Deux et demi pour cent, monsieur Muller, c'est à quoi se réduit la question. Si vous trouvez un pareil placement convenable, je n'ai rien à ajouter. De l'argent que nous pourrions faire valoir à raison de six... Trois et demi pour cent de perdus. Fi donc! Décidément, il faudra vendre.
Chacune de ces tristes paroles pénétrait le coeur d'Emma et y rouvrait ses blessures; elle n'eut plus la force de se tenir debout et s'appuya sur le mur qui régnait entre les croisées. L'entretien continuait.
--Et ces baux, disait Paul, a-t-on jamais rien vu de plus naïvement fait! Soixante, quatre-vingts francs l'hectare, pour des terres qui en valent bien, haut la main, cent quarante et cent cinquante! Autant vaudrait prendre des poignées d'or et les jeter dans la Meuse! ils sont bien heureux, vos manants.
--Monsieur Paul, répondit Muller d'une voix sévère, ces manants sont d'anciens serviteurs, fort attachés à la famille. C'est le général qui a signé ces baux; il était fils de cultivateur et il s'y connaissait. Il a voulu autour de lui des heureux et non des misérables. N'insultez point à sa mémoire.
--Soit, monsieur Muller, répliqua le jeune homme; mais avec moi il en retournera autrement, je vous le jure. Peste, comme vous les défendez! Est-ce que vous auriez par hasard un pot-de-vin sur l'affaire?
A cette imputation outrageante, Muller ne put se contenir; sa colère éclata.
--Monsieur, dit-il, en se levant, voilà un propos odieux; j'aurai le soin de ne plus m'exposer à rien de semblable.
Il se dirigea vers la porte; et en sortant il aurait immanquablement aperçu Emma, si la jeune fille, par un mouvement plus prompt que la pensée, n'eût tourné l'un des angles que formait la construction. Muller sortit fort agité et gagna la grande avenue, tandis qu'Emma se rejetait du côté du parc et allait égarer sa douleur dans les allées les plus solitaires.
XXIV
La chute des feuilles.
Deux heures après qu'elle eut surpris cet entretien, Emma rentra au château l'oeil égaré, la figure sombre. Une fièvre ardente s'était emparée d'elle, ses membres s'agitaient en proie au frisson. Elle voulut lutter, mais en vain: le mal la vainquit. Il fallut regagner péniblement sa chambre et se jeter sur un lit, que la souffrance et le délire vinrent assiéger. Ni Muller ni Paul ne comprenaient rien à cette rechute soudaine; en fille héroïque, Emma gardait le silence; elle avait résolu de mourir avec son secret. Muller envoya de tous les côtés afin de chercher des secours. Un domestique du château courut à franc étrier vers le chef-lieu pour en ramener un médecin, tandis qu'un homme de confiance se dirigeait en poste vers Paris avec l'ordre de ne point en revenir sans un praticien célèbre.
En attendant, il pourvut lui-même au plus pressé. Le docteur du chef-lieu arriva; il se trouva être un homme instruit, expérimenté, comme on en rencontre tant aujourd'hui dans nos provinces. Il n'hésita pas un instant sur la nature du mal: c'était une inflammation de poitrine, qui exigeait un traitement énergique et prompt. Tout fut mis sur-le-champ en usage, avec une décision qui n'excluait pas la prudence. L'état de la jeune fille était des plus graves; le pouls s'élevait de plus en plus, la respiration devenait pénible, la tête s'embarrassait. Un désordre au cerveau pouvait se déclarer et rendre impuissants les efforts de l'art. On agit donc avec vigueur et de manière à conjurer ces fâcheux symptômes. Pendant cinq jours et cinq nuits, aucune amélioration sensible ne se manifesta. La fièvre était toujours vive, le délire opiniâtre. La jeune fille semblait se débattre sous une obsession constante: de temps à autre, elle portait autour d'elle un regard effaré, puis elle s'engloutissait dans ses oreillers comme pour échapper aux poursuites d'un fantôme. Des paroles entrecoupées, des phrases sans suite s'échappaient de ses lèvres, et le nom de Paul était le seul qui y trouvât place. Tantôt elle le prononçait avec une expression de tendresse qui eût amolli les rochers: tantôt elle y apportait un dédain, une colère manifestes.
Dans le cours de ces rêves fiévreux, il n'était pas rare qu'elle se mît sur son séant et envoyât la main dans le vide comme si elle eût voulu se saisir de quelque objet; parfois même elle rejetait violemment les couvertures et, fredonnant un air de chasse, elle essayait de s'élancer hors de son lit. Deux femmes, qui ne la quittaient pas, avaient beaucoup de peine à contenir ces accès de délire et ces gestes désordonnés. On voyait que l'âme et le corps étaient à la fois atteints chez la malade, et que la force de la jeunesse s'y trouvait aux prises avec l'énergie de la douleur.
Depuis qu'Emma reposait sur son lit d'angoisses, personne ne dormait dans le château; tout ce qui l'entourait souffrait comme elle et avec elle. Le docteur n'abandonnait que rarement le chevet. Muller y restait des heures entières abîmé dans son désespoir. Paul eût aussi voulu s'y établir; mais sa présence jetait Emma dans une agitation si grande, que le médecin le pria de s'abstenir désormais. Le jeune homme en fut donc réduit à errer autour de la chambre et à y attendre des nouvelles avec anxiété.
Le coeur de Vernon n'était point mauvais; seulement, le bien y sommeillait et ne reprenait le dessus que dans les occasions décisives. La maladie d'Emma amena une de ces réactions; Paul y prit une part profonde et sincère. S'il eût suffi de donner quelques années de sa vie pour prolonger les jours de sa cousine, il l'aurait fait avec joie; sans arrière-pensée, sans calcul. C'était un caractère où la nature et l'éducation se livraient un perpétuel, combat; généreux au fond, mais enchaîné à l'intérêt par des habitudes invétérées. Tant que sa cousine fut mourante, aucune autre pensée n'eut de place dans son esprit; il s'y intéressait pour elle-même et non pour cette dot qu'elle menaçait d'emporter dans sa tombe. Enfin, le sixième jour, le docteur donna quelque espoir: il y eut du mieux dans l'état de la malade. Le pouls se modérait graduellement, l'oeil n'avait plus l'aspect vitreux, le sommeil redevint plus tranquille, le délire cessa. Emma parla aux personnes qui entouraient son lit; elle tendit la main à Muller, que la joie suffoquait, et demanda elle-même à voir son cousin. Quand Paul entra, il passa sur ses traits une expression de douleur contenue; mais elle eut bientôt triomphé de ce mouvement, et ne laissa plus voir que de la douceur et de la bonté. De pareilles émotions pouvaient être dangereuses; on les abrégea, et le silence se fit de nouveau autour du lit de la jeune fille.
Ce fut dans cette première période de la convalescence qu'arriva le célèbre praticien de Paris. Son confrère de province lui avait ravi les honneurs de la cure; il ne lui restait plus rien à faire, si ce n'est à approuver ce qui s'était fait. Ainsi se passent presque toujours les choses. Seulement, il y eut entre les deux docteurs la séance obligée où ils arrêtèrent en commun la marche à suivre pour accélérer la guérison.
Rien de plus simple: un régime doux, un exercice modéré, point d'imprudence et peu d'émotions, le logis dans les jours froids ou pluvieux, les rayons du soleil dans les beaux jours. La conférence où ceci fut arrêté se passait dans une petite pièce attenante à la chambre d'Emma, et il était facile d'y entendre le bruit d'une petite toux sèche et opiniâtre qui venait de se déclarer chez la malade.
--Diable! dit le médecin de Paris, vous n'êtes pas au bout de vos ennuis, mon confrère; voilà un mauvais son de cloche.
--Je l'avais déjà remarque, répliqua le médecin de province: le coffre n'est pas fort.
--Soignez les bronches, dit en insistant le docteur parisien. Diable! diable! ajouta-t-il en levant la séance, je n'aime pas cette toux-là.
Deux jours après, Emma pouvait se lever et passer la journée au coin du feu; les forces lui revenaient à vue d'oeil, sa convalescence marchait à pas rapides. Seulement, la toux persistait et prenait un caractère périodique. Les accès n'en étaient ni longs ni fréquents, mais ils se succédaient avec régularité, et des sueurs abondantes s'y joignaient. Quoique le pouls n'eût plus ce mouvement déréglé qui signale les ardeurs de la fièvre, il n'était pas redescendu à la limite désirable et avait conservé un peu d'accélération. Ces symptômes inquiétaient le docteur: mais ils semblaient si peu graves auprès de ceux dont la nature et l'art venaient de se rendre maîtres, que personne au château ne s'associait à ses inquiétudes.
Peut-être la jeunesse d'Emma aurait-elle été plus forte que ces secousses, si un tourment moral ne fût venu les aggraver. La scène du pavillon, les mots cruels qu'elle y avait recueillis étaient pour elle l'objet d'un désespoir désormais sans fin. Le dernier voile venait de tomber; plus de rêve, plus d'illusion possible. Lutter contre des instincts si enracinés ou en supporter les tristes conséquences étaient deux perspectives également odieuses à sa pensée. Elle avait envisagé le mariage comme un concert, non comme un duel; elle se sentait trop fière pour subir la tyrannie du calcul et trop résignée pour la combattre. Entre les deux écueils, il n'y avait qu'une ligne à suivre, celle de l'oubli du passé. Assez de songes, assez de fol espoir! il fallait rentrer dans le monde réel après avoir longtemps poursuivi des chimères.
Une barrière, cette fois infranchissable, s'élevait entre elle et son cousin. Une pareille résolution ne put pas entrer dans le coeur de la jeune fille et y prendre un caractère formel sans y occasionner de profonds déchirements. Emma souffrait comme le Spartiate, en dévorant sa douleur, mais sa souffrance n'en était que plus vive. Décidée à laisser ignorer à Paul le motif réel qui l'éloignait d'une union longtemps désirée, elle était obligée de se retrancher derrière le chapitre des subterfuges, d'alléguer le soin de sa santé, les ordres rigoureux du médecin, enfin d'employer mille ruses qui répugnaient à ses habitudes nobles et franches. Pour que son cousin ne soupçonnât pas la vérité, elle se voyait contrainte aussi de l'accueillir avec le même sourire et de lui témoigner la même affection. Ces mensonges la navraient; vingt fois elle fut sur le point d'y renoncer; cependant sa bonté l'emportait toujours: elle craignait de blesser Paul, d'inquiéter Muller; elle aimait mieux endurer seule ce mal secret que d'en laisser retomber la plus légère partie sur les autres.
C'est ainsi que son état allait chaque jour empirant, et qu'aux ravages d'une fièvre lente s'unissaient les tortures d'une âme ulcérée. Les premiers froids de l'automne aggravèrent cette situation. Autant l'air vif des montagnes lui avait été favorable pendant la belle saison, autant il devint meurtrier quand l'automne ramena les horizons brumeux et les courtes journées. La Meuse était devenue le siège d'un brouillard permanent que le soleil dissipait avec peine, et qui, plus d'une fois, couvrit le château, d'un voile humide et épais. Les feuilles jaunies se détachaient des arbres et roulaient au loin, chassées par la brise. La nature prenait le deuil comme le coeur d'Emma. A peine, de loin en loin, se faisait-il un peu d'azur dans le ciel; encore n'avait-il ni la pureté ni la transparence accoutumées.
L'influence de la saison agit sur la santé de la jeune fille de la manière la plus funeste; les symptômes qui avaient alarmé Muller reparurent: la toux devint plus fréquente, le pouls plus capricieux et plus irrégulier. La destruction commençait, et, loin de la retarder, la jeunesse en hâtait les progrès. Bientôt les forces d'Emma s'affaiblirent; elle ne put pas supporter sans fatigue la plus courte promenade. Il fallait que Muller et Paul la soutinssent chacun de leur côté; qu'ils l'aidassent à gravir les marches du perron, trop pénibles pour sa poitrine oppressée. Elle, cependant, leur souriait, mais d'un sourire qui avait déjà l'expression de celui des anges. Cette âme ne tenait plus à la terre que par un lien si léger, qu'à chaque instant on pouvait croire qu'il allait se rompre.
Bientôt il ne fut plus possible à la malade de sortir du château; ses jambes affaiblies la portaient avec peine. Elle ne quitta plus son fauteuil, et passa ses journées avec Muller devant un grand feu et à l'abri d'un écran mobile. Tout était pour elle un sujet de fatigue, la parole surtout; aussi se ménageait-elle dans l'entretien. Mais ce qu'elle disait était marqué au coin d'une grâce infinie et d'une bonté inaltérable. Elle songeait à tout, à ses pauvres que le froid allait assaillir, à ses fermiers que la saison retardait dans leurs travaux, à Muller qu'elle consolait, à Paul dont elle cherchait à élever l'âme, à ses serviteurs, à tout ce qui lui était cher. Jamais une plainte, jamais un reproche; elle étouffait la douleur afin qu'autour d'elle on n'en ressentît pas le contre-coup; elle semblait déjà vivre dans un monde meilleur et au-dessus des misères du nôtre. Ce fut ainsi qu'elle s'éteignit, toujours aimante, toujours chaste, toujours dévouée. La mort ne la surprit pas: elle l'attendait; quand elle la sentit venir, elle se tourna du côté de Muller, et lui remit un pli cacheté.
--Prenez ceci, lui dit-elle; vous l'ouvrirez quand je ne serai plus: c'est mon dernier voeu.
Puis, tendant une main à son précepteur, l'autre à Paul, elle ajouta d'une voix douce:
--Adieu, mes amis, c'en est fait; nous nous retrouverons Là-haut, Adieu.
La vie la quitta avec ces mots; elle mourut, la lèvre parée d'un dernier sourire. Paul s'agenouilla au pied de ces restes bien-aimés, tandis que Muller contemplait avec une sombre tristesse le visage de son élève, de son enfant.
Le premier soin du précepteur, quand il se fut arraché à cette douloureuse scène, se porta vers le dépôt qu'Emma lui avait confié. Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Ceci est ma dernière volonté.
«Je laisse à la femme de mon père, la veuve du général Dalincour, deux cent mille francs sur les sommes qui sont déposées chez mon notaire. J'espère que ma belle-mère voudra bien accepter ce souvenir de celle qui n'est plus et qui n'a jamais cessé de faire des voeux pour son bonheur.
«Je laisse à mon ami Muller cinquante mille francs; c'est tout ce qu'il accepterait de moi, mais je veux absolument qu'il les accepte. Je lui laisse aussi ma bibliothèque, mes oiseaux, mes herbiers, tout mon mobilier de jeune fille, tous les effets à mon usage. Je désire qu'aucun de ces objets ne soit distrait de ses mains.
«Je laisse à César Falempin et à sa femme vingt mille francs en mémoire de leurs bons services; ces vingt mille francs reviendront à Suzon après leur mort.
«J'institue pour mon; légataire universel mon cousin Paul Vernon, et lui laisse le reste de ma fortune; mais aux conditions suivantes, qui sont expresses et rendraient nulle toute disposition en sa faveur s'il y dérogeait:
«La première condition, c'est que la terre de Champfleury ne pourra pas être aliénée avant quinze ans d'ici.
«La seconde condition, c'est que tous les baux actuels seront renouvelés aux mêmes prix et clauses pendant ces quinze années; les fermiers ayant le droit de se prévaloir de cette réserve de mon testament, qui est faite en leur faveur.
«Moyennant quoi, mon cousin Paul Vernon entrera en jouissance de tous mes biens; et, faute par lui de déférer aux voeux que j'exprime, mon ami Muller pourrait les revendiquer pour en faire tel usage qu'il lui conviendrait.
«Je désire que mes restes mortels reposent près de ceux de ma mère.
«Fait au château de Champfleury, le...
«Emma Dalincour.»
Ce testament fut un trait de lumière pour Muller; il vit à quelles atteintes la jeune fille avait succombé. Paul le comprit aussi et en éprouva quelque remords. Pour tromper ce sentiment, il fit élever un monument fastueux à sa cousine; mais, à six mois de là, ces impressions étaient effacées, et Muller restait seul à pleurer sur la tombe de la pauvre Emma.