Les Idoles d'argile.

Part 14

Chapter 143,910 wordsPublic domain

Emma ne s'attendait pas à trouver Paul à cette fête; Muller avait voulu lui ménager une surprise. Son premier mouvement fut un saisissement mêlé de joie; elle pâlit et s'appuya sur le bras de son cousin. Cependant, les fiancés et les gens de la noce étaient accourus; il fallait faire bonne contenance. On marcha vers la petite église du faubourg, où devait s'accomplir la célébration religieuse. Emma s'y assit à côté de Paul, et des pensées à la fois douces et amères remplirent son coeur pendant que dura la cérémonie. Elle jetait sur le couple que bénissait le prêtre des regards mélancoliques et attendris; elle semblait, se dire que ce bonheur ne serait jamais le sien. Quand elle portait les yeux vers Paul, elle se sentait inondée de joie; quand elle redescendait en elle-même, un voile s'étendait sur ce bonheur et le couvrait d'une ombre lugubre. Entre elle et Paul se dressait un fantôme, celui du calcul. Il l'avait abandonnée quand elle était pauvre; il revenait parce qu'elle était riche. Cette pensée odieuse glaçait son amour; elle frémissait à l'idée de servir d'objet à un marché.

Cependant, le jeune homme sentait près de sa cousine ses sentiments s'épurer. Il la regardait avec une émotion réelle, et ne pouvait se défendre d'un certain effroi en voyant les altérations que son visage avait subies. C'était toujours une fleur pleine de grâce et de beauté; mais on pouvait voir que la sève y manquait: cette beauté était triste, cette grâce languissante. De temps en temps, et sous le coup d'une émotion vive, des teintes ardentes se fixaient sur le visage, les pommettes se coloraient d'un rouge de feu. Parfois même il s'y joignait quelques accès d'une toux sèche et sonore qui faisait tressaillir Muller et qui semblait retentir jusque dans sa poitrine.

La cérémonie s'acheva, et l'on regagna le cabaret où le couvert était mis. À table, Anselme fut admirable; il y tint tête à tous les convives. Son entrain, sa gaieté gagnèrent l'assemblée entière, et jusqu'à Emma. Le gros garçon n'avait rien promis qui ne fût tenu; le festin était merveilleux: César y avait pourvu. Quand il fut achevé, on ouvrit le bal. Emma eut la force de danser avec Anselme, qui exécuta en son honneur de hardis flic-flacs; Paul prit la main de Suzon et figura vis-à-vis de sa cousine.

--Je vous l'ai bien dit, monsieur Vernon, disait Anselme dans l'un de ses balancés les plus audacieux, n'est-ce pas que c'est très-bien? On ne ferait pas mieux pour la noce d'un prince.

--Oui, mon ami, répondait Paul en surveillant les mouvements du gros garçon; mais ménagez-vous. Vous ne serez plus bon à rien.

--Bah! disait Anselme, j'en filerais vingt de contredanses de ce numéro. On voit bien que vous ne me connaissez pas.

Ce fut le dernier effort d'Emma. Quand la contredanse fut achevée, elle alla rejoindre Muller, effrayé de la voir pâlir et rougir presque dans la même seconde.

--Bon ami, dit-elle, partons; je ne me sens pas bien. Il faut nous en aller à Champfleury: je veux mourir où est morte ma mère.

XXII

Champfleury.

Quand Emma revit les bords de la Meuse, le soleil regagnait à grands pas notre hémisphère, et la campagne ressemblait à une corbeille de fleurs. Les haies d'aubépine envoyaient à l'envi leurs parfums vers la voiture qui portait la jeune fille, les grands marronniers inclinaient devant elle leurs aigrettes blanches, les acacias la couvraient d'une pluie embaumée. En aucun temps, et sous aucun ciel, le paysage n'aurait pu offrir des horizons plus caressants, des lignes plus molles, des couleurs plus douces au regard. Il régnait dans l'air cette tiédeur des premiers beaux jours qui pénètre les sens et invite l'âme à une langueur pleine de charmes. Tout s'animait au loin, tout s'associait au réveil de la nature: les troupeaux dans les prés, l'oiseau sur la cime de l'arbre, l'insecte bourdonnant sur les calices entr'ouverts.

Aucun détail de ce spectacle n'échappait à Emma, aucun de ces bruits ne se dérobait à son oreille. C'était la vie de ses jours heureux, les sons, familiers, l'atmosphère où elle avait puisé sa force; le lieu où elle avait grandi près du tombeau de sa mère. La fille des champs se sentait revivre au contact de cette existence pleine d'air et de soleil; sa poitrine se dilatait à cette source pure. A mesure qu'elle approchait de Champfleury, chaque site lui rappelait un souvenir: ici le moulin du village, plus loin la ferme, plus loin encore le clocher du bourg. A tous ces objets se rattachait quelque épisode de son enfance; la jeune fille les retrouvait classés dans sa mémoire, et les rappelait à Muller, heureux de ces récits. Lorsque Emma les suspendait, c'était pour contempler d'un oeil rêveur le cours de la Meuse, qui se déroulait au loin comme un filet d'argent sur un tapis d'émeraudes. Aux abords du château, l'émotion fut plus vive encore. Les arbres s'animaient, les toits d'ardoise semblaient prendre un langage. Emma revoyait son colombier et, de loin, croyait en reconnaître les hôtes; elle cherchait sur la pelouse la génisse qui accourait naguère à sa voix, elle appelait par leurs noms les chiens de garde; elle s'imaginait apercevoir, dans le lointain de la perspective, sa vieille nourrice, filant son lin debout, tout en gardant le troupeau. Chaque villageois qui passait était pour elle une découverte; on eût dit qu'elle retrouvait d'anciens amis. Quand ils parlaient, c'était un autre bonheur: cet accent, cet idiome local avaient pour elle un charme infini; elle s'y plaisait comme à l'idée du pain bis et de la jatte de crème. Elle marcha ainsi de joie en joie, de surprise en surprise, jusqu'au moment où la voiture s'arrêta dans la cour du château. Ces émotions retombaient sur son coeur comme la rosée matinale sur la tige des plantes; elles y répandaient une fraîcheur salutaire et tempéraient l'ardeur fatale de ses souvenirs.

--Comme il fait bon vivre ici! disait-elle à Muller; tout y est meilleur, les hommes et la nature. Voyez, bon ami, quel air de fête partout; ces prés se sont parés pour nous recevoir, les arbres nous offrent des bouquets, la Meuse nous sourit de loin, et les Vosges nous envoient des saluts harmonieux. Il n'est pas jusqu'au vieux donjon qui ne se soit revêtu d'un rayon de soleil, comme d'un habit d'étiquette. Oh! qu'il fait bon vivre ici!

En répétant ces mots, elle s'élança joyeuse hors de la calèche de voyage, et trouva sur le perron les gens du château empressés de la recevoir. Emma avait laissé à Champfleury des regrets bien vifs; longtemps elle avait été la fée du pays, la providence des malheureux. Son retour fut l'événement du jour à plus de trois lieues à la ronde. De toutes parts on accourut pour voir la fille du général, et ces braves villageois s'en allaient heureux d'avoir pu embrasser un coin de son vêtement. C'était une réception de reine; le salon ne désemplissait pas. Muller craignit que cette fatigue nouvelle, ajoutée à celle du voyage, n'épuisât les forces d'Emma; il fit quelques observations.

--Non, bon ami, soyez sans crainte, répondit la jeune fille; la vue de ces braves gens me fait du bien; ils m'apportent la joie et la santé; laissez-les venir.

--Demain, dit Muller en insistant, demain, Emma; cela vaudra mieux; vous serez plus reposée.

--A quoi bon! répondit la jeune fille. Quand le plaisir est là, pourquoi dire demain? Sommes-nous sûrs de demain? ajouta-t-elle avec un accent plus mélancolique. Bon ami, je suis heureuse, et le bonheur donne de la force. Laissez-moi remplir jusqu'au bout mes devoirs de châtelaine.

--Soit, dit Muller; excusez alors la liberté qu'a prise votre vassal. Je vais voir ce que sont devenus nos herbiers.

Le mois qui suivit l'arrivée d'Emma fut rempli de pareilles fêtes. Le curé du village vint la voir, et ne plaida pas en vain pour ses pauvres. La commune se plaignait de ses routes; Emma y pourvut mieux qu'un conseiller municipal. Elle voulut que Champfleury eût une école, et assura le traitement de l'instituteur. Pas un indigent ne s'adressa vainement à elle; une souffrance révélée était une souffrance secourue. Sans blâmer ces libéralités, Muller eût désiré qu'Emma en réglât mieux l'emploi; là-dessus s'engageaient entre eux des débats où le digne Allemand était toujours vaincu.

--Me défier de gens qui tendent la main! disait Emma; mais, mon bon ami, où avez-vous donc la tête? Est-ce que vous croyez que l'on fait ce métier-là de gaieté de coeur?

Ainsi, Emma s'initiait à une vie nouvelle, et trouvait un aliment à son activité. Pendant son absence, le château avait été fort négligé, et le changement de maître n'avait pas peu contribué à son dépérissement. La jeune fille fit venir des ouvriers du chef-lieu, ordonna les travaux, les surveilla elle-même. Muller se résignait au rôle d'intendant, trop heureux de ne figurer qu'en seconde ligne. Emma prenait de l'intérêt à ce qui se passait autour d'elle: c'était beaucoup; il en résultait une diversion heureuse à ses douleurs récentes, et un précieux moyen de guérison. On remonta l'écurie, on songea à la basse-cour, on repeupla la garenne. Tous les oiseaux rares qu'Emma avait rassemblés dans sa volière étaient morts faute de soins; il fallait combler ces vides et recommencer sur de nouveaux frais. L'humidité avait attaqué les herbiers et les cadres d'insectes: c'était encore une besogne à refaire. Ce changement d'habitudes opéra sur la jeune fille une métamorphose complète. Elle se remettait à vue d'oeil, elle prenait chaque jour un meilleur visage. Cet air natal avait en lui quelque chose de si puissant et de si généreux, il agissait si activement sur ces organes où sommeillait la plus grande des forces, celle de la jeunesse, que peu à peu les symptômes les plus fâcheux disparurent pour faire place à des signes évidents de réaction. Le teint reprit ses tons naturels, la respiration devint plus libre, la toux disparut, les yeux perdirent leur éclat fébrile.

Champfleury agissait donc plus puissamment que la science des docteurs, et fournissait la preuve de ses vertus souveraines. Le ciel, l'air, le régime, ces grands modificateurs; le temps, qui adoucit les blessures; l'activité physique, qui trompe les douleurs de l'âme: tout contribuait à ranimer en elle les sources de la vie. On entrait d'ailleurs dans la belle saison; l'air était doux, la température égale, rien ne contrariait un rétablissement prochain. Pour seconder ce triomphe de la jeunesse et de la nature, Muller n'oubliait, ne négligeait rien. Il avait lu dans quelques livres que l'oxygène exhalé par les arbres est favorable aux poumons, et il en concluait qu'en passant une grande partie de la journée sous les voûtes des grandes forêts il procurerait à son élève une atmosphère propre à accélérer sa guérison. Ce fut dès lors pour lui un souci que de préparer des excursions dans toute la chaîne des Vosges, et promener Emma sous ces ombrages séculaires. C'était tantôt un site, tantôt une ruine qu'il s'agissait de visiter; une leçon d'histoire ou de botanique, un acte de bienfaisance ou un dîner sur l'herbe: les prétextes ne manquaient jamais à Muller. Il tenait ainsi la jeune fille en haleine, et l'empêchait de se blaser sur cette vie des champs, qui a, au début, tout le charme d'une idylle, et qui devient, à la longue, monotone comme les sables du désert.

Parfois des surprises donnaient à ces excursions un attrait de plus. Dans les bois voisins du château, Muller avait fait disposer des chalets rustiques au moyen de quelques planches recouvertes de feuillage. Quand la fatigue commençait à gagner Emma, un de ces réduits s'offrait à point nommé avec du laitage, de la crème et de ce bon pain villageois dans lequel la jeune fille mordait avec délices. Cette collation si frugale et si bien accueillie était du plus strict régime: Muller déguisait les prescriptions des docteurs sous les apparences du plaisir.

--Savez-vous, bon ami, que vous me gâtez! disait Emma en portant dans ce repas improvisé l'appétit que donne la promenade. Que cette crème est donc délicieuse!

--Parfaite, répondit Muller en prenant sa part du festin; c'est Georgette qui l'a apportée ici ce matin. Vous ayez été si bonne pour son aïeule. C'est une surprise qu'elle aura voulu vous ménager.

--Les bonnes gens! disait Emma. Je ne sais comment on peut être dur pour ce peuple de la campagne. Comme il souffre avec patience! comme il aime ceux qui le traitent bien! Le riche est injuste envers eux.

--Oh! bien injuste! répondait Muller, s'associant à la pensée de la jeune fille; bien injuste, Emma! Le riche ne tient pas compte comme il le devrait des sueurs du pauvre. Entre le laboureur qui pousse le soc et le boeuf qui ouvre le sillon, le riche fait peu de différence. Ce sont deux services qui, à ses yeux, se ressemblent beaucoup. L'essentiel, pour lui, c'est que le blé lui appartienne.

La belle saison s'écoula au milieu de ces distractions que Muller multipliait sous les pas de sa pupille. Cependant, quelque soin qu'il prît à les varier, il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'elles perdaient graduellement de leur attrait; Dans les premiers mois de son séjour, Emma avait paru jeter un voile sur le passé et l'effacer complètement de sa mémoire. Pas un mot sur Paris, rien qui, de près où de loin, se rattachât à Paul Vernon. Muller se réjouissait de ce changement: il y voyait le signe d'une cure complète, et croyait que le temps achèverait ce que Champfleury avait si bien commencé. Le temps agit en sens contraire. Emma, insouciante d'abord, devint chaque jour plus sérieuse et plus réfléchie; elle prit moins de goût aux choses qui jusqu'alors l'avaient intéressée, laissa à Muller le soin du commandement, et se retrancha de nouveau dans ses habitudes de mélancolie et de méditation.

L'Allemand comprit qu'il s'était flatté d'un succès trop prompt et que le champ était encore ouvert aux inquiétudes. Cela devait être. Emma ne pouvait supporter longtemps sans souffrir les tristesses de l'isolement. Autour d'elle se réunissait tout ce qui rend la vie heureuse: la richesse, la considération, les honneurs du rang, les ressources de l'intelligence; et elle en était réduite à jouir seule de tout cela, sans entrevoir le moment où elle y associerait un coeur digne du sien et qui méritât cette préférence. A mesure qu'il s'opérait chez elle un retour plus complet vers la santé, ce vide de l'âme, ces élans vagues vers un avenir inconnu se manifestaient avec plus de force et troublaient la sécurité de son esprit. La pureté sans tache dans laquelle s'était écoulée sa vie n'excluait pas un travail d'imagination qui, à son insu, la dominait. Elle n'avait jamais lu d'autre roman que celui qui s'agitait dans son coeur; mais ce roman était inépuisable, et chaque jour elle y ajoutait un nouveau chapitre. Avec une mère pour la guider, la jeune fille n'aurait pas été la proie de ce long combat. Une mère sait armer son enfant contre les déceptions et la préparer aux épreuves qui l'attendent. Emma s'était élevée pour ainsi dire toute seule, avec Muller pour confident et sa conscience pour guide. Ces deux tuteurs ne suffisaient pas. Entre l'élève et le précepteur régnaient une certaine distance de condition et une réserve bien naturelle chez une jeune fille. Muller devinait plus de choses qu'on ne lui en confiait, et il était loin de tout deviner. Les fluctuations de ce coeur lui échappaient aussi bien que ses angoisses.

Vers la fin du mois d'août, la mélancolie d'Emma prit un caractère taciturne qui affligea profondément son précepteur. Elle ne se trouvait bien que seule, et souffrait avec impatience qu'on l'accompagnât dans ses promenades solitaires. Muller respectai! ce caprice et s'éloignait les larmes aux yeux. Cette époque de l'année était celle où, pour la première fois, elle avait vu Paul Vernon, et elle se rappelait tous les détails qui se rattachaient à son séjour à Champfleury. Elle était enfant alors, gaie, rieuse, sans souci de l'avenir. Combien l'horizon s'était assombri depuis ce temps! Quelles dures leçons lui avait infligées le destin! Et pourtant combien le bonheur était près d'elle encore! Paul n'était pas marié; la liaison passagère qu'il avait formée venait de se rompre. Libres tous deux, qui les empêchait de s'unir? Paul s'était éloigné d'elle, mais ne fallait-il pas excuser un écart de jeunesse? Peut-être n'était-il pas aussi corrompu qu'on le croyait, et l'amour d'ailleurs ne pouvait-il pas faire un miracle?

Voilà sur quel terrain s'aventurait l'imagination de la jeune fille, quels problèmes elle se posait pour les résoudre dans le sens de sa passion. À Paris, sur le théâtre de ses torts, Paul n'aurait eu que peu de chance de rentrer en grâce; à Champfleury, tout lui était propice, la voix des souvenirs, les conseils de l'isolement. Plus la solitude agissait sur Emma, plus la chance devenait favorable au beau cousin, plus elle se sentait ramenée impérieusement vers lui. Tout ce qui pouvait flatter ce sentiment trouvait accès auprès d'elle, tandis qu'elle en éloignait tout ce qui lui était contraire. Elle avait peur des scrupules de Muller et se défiait de sa bonté; de là sa réserve à son égard et son système de réticences.

Comme but favori de ses promenades, Emma avait choisi la lisière d'un petit bois que Paul Vernon traversait toujours quand il revenait de ses grandes chasses sur les crêtes des Vosges. C'était là qu'elle avait autrefois coutume de l'attendre; c'est là qu'elle se rendait chaque jour. Une sorte de carrefour pratiqué à l'entrée du bois permettait d'embrasser d'un coup d'oeil les divers sentiers qui le traversaient. Un soir qu'Emma était allée, comme d'habitude, s'asseoir sur un tertre de gazon ménagé en avant des taillis, elle crut apercevoir dans l'une des avenues une apparition familière. Elle eut peur; un nuage passa devant ses yeux.

-Ah! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu! serait-ce lui?

Tout son corps frémissait; elle s'appuya sur une branche voisine, comme si elle eût craint de défaillir. L'apparition se rapprochait et devenait de plus en plus distincte. C'était lui, en effet; c'était Paul Vernon, en costume de chasse, tel qu'Emma l'avait gravé dans ses souvenirs. Il s'approcha de la jeune fille, tremblante d'émotion et de surprise.

--Quoi! ma cousine, lui dit-il, c'est vous! Vous ici toute seule!

--Oui, mon cousin, répondit Emma heureuse et troublée; oui, c'est bien moi: je vous attendais.

XXIII

Un rayon de soleil entre deux orages.

Cet élan de la jeune fille avait été si spontané, qu'elle y trahit en quelques mots le voeu secret de son coeur et l'idée fixe de sa sollicitude. A peine les eut-elle prononcés, qu'elle s'arrêta, toute confuse. Ses yeux s'abaissèrent par un chaste retour sur elle-même; ses joues se couvrirent du vermillon le plus vif; un embarras plein de grâce et de pudeur régna dans sa contenance. Il se fit entre elle et son cousin un silence expressif pendant lequel leurs pensées seules se répondaient. Enfin, Emma leva timidement sur le beau jeune homme des yeux pleins de tendresse et d'abandon.

--Venez, Paul, lui dit-elle; la nuit se fait; il est temps de regagner le château.

Elle lui tendit une main, dont il s'empara avec vivacité, et ils marchèrent ainsi sans échanger une parole: le bonheur de se sentir l'un près de l'autre leur suffisait. La présence de Vernon ne tenait point à des motifs romanesques, mais aux causes les plus naturelles et les plus simples. La saison des chasses approchait; et l'un des propriétaires du voisinage, grand amateur de vénerie, avait invité le jeune homme à venir passer chez lui une partie de l'automne. Paul avait accepté avec empressement un double attrait le poussait vers Champfleury. A peine arrivé, il s'était empressé de se rendre auprès de sa cousine et l'avait trouvée sur son chemin. Ainsi s'expliquait cette rencontre fortuite; Muller n'y vit rien de plus.

L'imagination d'Emma ne se contentait pas d'une réalité aussi prosaïque; son thème était tout autre. Dans le hasard qui l'avait conduite au-devant de son cousin, elle voyait le doigt de la Providence. Pourquoi résister encore? Pourquoi lutter? Le ciel s'en mêlait, il réunissait deux coeurs que l'orage avait séparés. L'absence avait dû être une expiation nécessaire; le retour marquait l'aurore d'un bonheur nouveau. La jeune fille s'exaltait à ces pensées; il lui semblait soulever le voile qui couvrait l'avenir et y apercevoir une longue suite de beaux jours. Qu'eût-elle fait, d'ailleurs, seule en ce monde, sans un bras pour la soutenir, avec le vide dans son coeur comme dans son existence? Quel que fût le sort qui l'attendait, il ne lui restait plus qu'à céder; car son amour, c'était sa vie même. Sa résistance était à bout; elle ne pouvait plus fuir son destin.

Quand cette détermination fut bien prise, la physionomie d'Emma recouvra une sérénité que depuis longtemps elle avait perdue. Le sourire revint sur ses lèvres et ne les quitta plus; une joie douce anima ses traits, une grâce charmante releva le prix de ses paroles. Elle avait, vis-à-vis de Muller, à expier des torts récents; elle se montra charmante pour lui, et mit une sorte de coquetterie à lui plaire. La soirée s'écoula ainsi, au milieu de mille attentions et de mille soins. De temps en temps, Emma quittait le salon et allait donner quelques ordres, puis elle revenait joyeuse comme l'oiseau. Il était déjà tard quand Paul se leva pour prendre congé.

--Halte-là, mon cousin, lui dit la jeune fille; on ne sort pas ainsi de nos domaines. Nous avons à Champfleury droit de haute et de basse justice: demandez plutôt à Muller.

--C'est dans nos chartes, répliqua celui-ci en riant et sans savoir où Emma voulait en venir.

--Soit, dit Paul; mais je n'ai rien à craindre de vos arrêts, ma cousine. Je ne suis point un vassal rebelle.

--Vous l'entendez, bon ami, poursuivit la jeune fille. Ce que c'est que l'habitude chez les grands coupables! elle détruit le sentiment de la faute.

--Mais encore, répondit Vernon, faut-il savoir ce que vous avez à me reprocher, ma cousine.

--Quoi! monsieur, dit Emma en croisant ses bras pour se donner l'air d'un juge sévère, vous venez dans les Vosges, et c'est chez un étranger que vous descendez! Il est impossible que l'on n'ait pas prévu ce crime-là. Outrager l'hospitalité dans la personne d'une cousine! Qu'en dites-vous, Muller?

--C'est un cas très-grave, répondit le précepteur; les lois des Ripuaires l'avaient prévu; il s'agit de la peine de mort.

--Nous serons moins rigoureux, dit la châtelaine en gardant son sérieux; nous nous contenterons de la prison perpétuelle. Vous connaissez le pavillon du petit parc, bon ami?

--Oui, madame la baronne, répliqua Muller, qui s'associait à ce jeu; un cachot véritable.

--Eh bien, poursuivit Emma, c'est là que nous enfermerons notre captif. Je vous institue son geôlier, monsieur Muller; vous m'en répondez sur votre tête!

Paul était enchanté, cependant il se défendit pour la forme. C'était tantôt la crainte de causer trop d'embarras, tantôt celle de se montrer impoli vis-à-vis de son hôte actuel, puis les bagages qui étaient loin, et d'autres prétextes encore. Emma trouvait réponse à tout.

--Mon cousin, disait-elle, c'est jugé et bien jugé; il n'y a plus à en revenir. Votre hôte est prévenu et vous excuse; vos bagages sont dans le pavillon du parc. Tout s'est fait pendant que vous causiez avec nous ce soir, Ainsi, résignez-vous, c'est sans appel.

--Il faut vouloir tout ce que vous voulez, ma cousine, dit le jeune homme en lui serrant la main avec tendresse.

Le pavillon était à une petite distance du château: Emma ne voulut laisser à personne le soin d'y installer son prisonnier. Les domestiques s'acheminèrent avec des falots; Muller les suivait, ainsi que les deux amants. Emma s'appuyait sur le bras de Paul et marchait avec une légèreté telle, qu'on eût dit qu'elle ne touchait pas la terre. La nuit était magnifique: les étoiles brillaient comme des diamants. Le long des arbres couraient ces sons harmonieux de la nuit qui semblent bercer la terre endormie..