Part 13
César sonna: un valet vint ouvrir. Granpré était chez lui, mais en conférence avec un des financiers de Bruxelles. On proposa au vieux soldat d'attendre; il aima mieux renvoyer sa visite. Il ne fallait pas perdre les avantages d'une surprise. Sa vue seule devait mettre Granpré sur ses gardes; s'offrir à lui en présence d'un tiers, c'était tout risquer. A l'aide d'un prétexte, il se retira après s'être mieux assuré de la distribution des lieux. Le cabinet de l'homme d'affaires était situé sur le derrière de la maison, dans l'angle le plus solitaire de l'appartement. On y arrivait par un corridor sombre qui servait, à isoler les pièces. Cette circonstance sembla précieuse à César; il pourrait ainsi arriver seul devant Granpré: Dieu ferait le reste.
Le lendemain le vieux soldat fut ponctuel; il reprit de très-bonne heure son poste d'observation sur les bancs de l'estaminet. Le hasard le servit au delà de ses espérances. Vers neuf heures le valet de Granpré sortit pour aller faire quelques courses en ville. C'était une occasion précieuse; César s'empressa d'en profiter. Peu d'instants après il agitait la sonnette de l'homme d'affaires. Une vieille servante vint, ouvrir et lui indiqua son chemin du doigt; César fit un geste d'habitué et marcha sans hésiter vers le cabinet. La clef était sur la porte; il l'ouvrit avec précaution et entra. Granpré, en entendent le bruit de ses pas, releva la tête, le reconnut, et parut plus étonné qu'effrayé de cette apparition. Sa première impression fut de voir dans César un envoyé d'Éléonore.
--Vous ici, mon brave! lui dit-il, quel bon vent vous amène, et que venez-vous faire en ces parages?
Cependant, à mesure qu'il examinait mieux le vieux soldat, l'homme d'affaires perdait de sa confiance et comprenait instinctivement qu'il avait un ennemi en face de lui. César était au bout de son rôle d'emprunt: il se dédommageait d'une longue contrainte. Son oeil menaçant ne quittait pas l'oeil de Granpré, sa moustache hérissée ressemblait à la fourrure du porc-épic, ses cheveux se dressaient vers le ciel avec une énergie inaccoutumée. Dans les commissures des lèvres, dans le mouvement des narines, dans le tremblement du poignet, dans les trois plis du front, on pouvait deviner que cet homme était poussé par une fatalité inexorable, et qu'il se ferait au besoin une justice vehmique. A cette idée, Granpré se troubla pour la première fois il se sentit faible devant sa conscience. Par un mouvement instinctif, il envoya la main vers un cordon de sonnette qui était à sa portée, mais il fut prévenu; le poignet de fer de César fit justice de ce geste.
--Monsieur Granpré, lui dit le vieux soldat d'une voix pénétrante, si vous commencez les hostilités, tout est perdu. Pas un geste, pas un cri, pas un mot qui puisse ressembler à une menace, ou vous êtes mort. Je suis César. Falempin, un ancien, un homme de Marengo; quand je dis que si vous bougez vous êtes mort, c'est comme si c'était fait.
En prononçant ces paroles, César tira de ses poches deux énormes pistolets d'arçon, et les posa sur une table à côté de lui et à quelque distance de Granpré. L'homme d'affaires, à la vue de ces tubes foudroyants, ne put se défendre d'un sentiment d'effroi. Sa présence d'esprit l'abandonnait, sa langue était paralysée. Le vieux soldat continua:
--Ne croyez-pas, dit-il, que je sois venu chez vous comme un enfant; à l'étourdie. Non, monsieur Granpré, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu. Au moindre bruit qui se fera dans ce corridor, deux hommes tomberont ici pour ne plus se relever: vous, parce que vous avez dépouillé la fille de mon général; moi, parce que, après un coup pareil, j'éprouverai le besoin d'aller rendre mes comptes à l'empereur. Dites un mot plus haut que l'autre, et le carnage commence.
--Mais, mon ami, répondit Granpré anéanti, qui peut donc vous animer à ce point contre moi? J'aime les braves, j'ai toujours eu du respect pour les braves. Vous êtes de l'ancienne armée, n'est-ce pas?
--Ne battons pas la campagne, dit César, ramenant les choses sur le vrai terrain; je n'ai point de temps à perdre, monsieur Granpré. A dix heures, le convoi de Valenciennes se met en route; il faut que je sois en France avant trois heures. Il est neuf heures et un quart; jugez si je puis m'amuser à vos compliments. Par ainsi, je vais droit au fait.
--Parlez, mon brave, répliqua Granpré, qui espérait gagner du temps; parlez, expliquez-vous. Je suis à vos ordres.
César aimait les moyens expéditifs plus que les longs discours; il prit l'un des pistolets, l'arma et saisit l'homme d'affaires au collet:
--Alors, levez-vous, ajouta-t-il, et marchons vers votre caisse. Vous avez volé, volé, entendez-vous! à la famille de mon général, deux millions, une bagatelle! Vous allez me les remettre ou je fais une boucherie. Voyons, en route.
L'arme était sur la poitrine de Granpré, et une résolution si implacable respirait dans les traits de César, que l'homme d'affaires n'osait ni pousser un cri, ni faire un mouvement pour se dérober à cette terrible étreinte. Cependant, en passant devant la croisée, il jeta son corps du côté de la vitre pour voir si personne ne viendrait à son secours; mais le vieux soldat le ramena par une secousse et porta le doigt vers la détente avec un sourire farouche comme celui des démons. Granpré se sentit défaillir.
--Grâce! s'écria-t-il en tombant sur ses genoux, je vais obéir.
--Deux secondes de plus, monsieur Granpré, dit César d'une voix sombre, et vous alliez rendre vos comptes à Dieu. Ne vous y exposez plus; c'est sans remise cette fois. Tenez, ajouta-t-il, je suis un soldat, je vais droit au fait. S'il faut vous laisser quelques cents mille francs pour vous rendre plus souple, je vous les laisserai. Donnez-nous un million, et l'on vous tiendra quitte du reste.
--Un million! s'écria l'homme d'affaires d'une voix lamentable; ai-je seulement un million? Où voulez-vous que je trouve un million?
La patience du soldat était à bout; il leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'acte de justice qu'il allait accomplir, et ramena le canon vers la poitrine du patient.
--Soit, monsieur, lui dit-il, on réglera alors avec vos héritiers.
Si Granpré n'avait pas détourné l'arme, c'en était fait de lui.
Il comprit que toute résistance serait vaine avec un tel homme et se résigna. Son portefeuille était sous sa main, il en tira des valeurs de diverses natures: rentes françaises, rentes belges, billets de banque, bons au porteur. César examina avec soin les titres, et compta les sommes, sans perdre toutefois de vue les mouvements de l'ennemi. Il exigea que Granpré dressât de sa main le bordereau de ces valeurs, en le menaçant de revenir à la charge si le compte n'était, pas exact. L'homme d'affaires s'exécuta machinalement; il n'avait plus le sentiment complet de ses actions. Ce passage de la vie à la mort, ces alternatives douloureuses l'avaient mis dans la situation du condamné sous le coup de la dernière heure. Il croyait avoir devant lui un bourreau; et, pour peu qu'il eût hésité, César eût, en effet, rempli ce rôle. Sa figure inexorable disait qu'il ne reculerait pas. Quand le bordereau eut été achevé, le soldat prit silencieusement cette masse énorme de litres, qui allèrent s'engloutir dans les vastes poches de sa redingote. Granpré le regardait faire d'un air stupéfait. Quelques valeurs étaient encore éparses sur le bureau.
--C'est votre lot, monsieur Granpré, dit César en les examinant. Cependant, voici cinq mille francs que je m'adjuge encore.
--Faites, mon brave, répondit Granpré atterré et frappé d'inertie.
--Encore une restitution, monsieur, poursuivit César en mettant à part cette somme. Les Falempin et les Lalouette vous en enverront quittance.
Granpré ne répondait plus; il se croyait le jouet d'un rêve. Cependant. César vidait ses poches d'une main à mesure qu'il les remplissait de l'autre. Il couvrit bientôt la table de mouchoirs en toile grossière, épais, mais solides.
--Maintenant, monsieur, dit-il à Granpré sur un ton moins rude, quoique aussi ferme, il ne me reste plus qu'à remplir une dernière formalité. J'en ai du regret, mais les choses ne peuvent pas marcher autrement. J'ai quelques précautions à prendre.
En disant ces mots, il mit sur l'homme d'affaires une main homérique. Celui-ci voulut en vain se débattre. L'arme terrible recommença son jeu, et la vigueur de Falempin fit le reste. César était un athlète: il bâillonna Granpré, lui lia les pieds et les mains et l'attacha fortement à l'une des colonnes de marbre qui servaient d'ornement à la cheminée. Quand cette opération fut achevée, il salua militairement sa victime, ferma la porte sur lui à double tour et en emporta la clef. Il sauvait ainsi sa retraite, et couvrait son mouvement vers la France. Quand il passa dans l'antichambre, la vieille servante s'y trouvait.
--La bonne, lui dit-il avec un grand sang-froid, M. Martinon ne veut recevoir personne avant deux heures d'ici. Ayez soin de consigner sa porte.
Une fois hors de la maison, César prit une voiture et se dirigea à toute vitesse vers la gare du chemin de fer. Au moment où il y arriva, la cloche de départ venait de s'ébranler pour la dernière fois. Il eut à peine le temps de monter dans un wagon: de toutes parts on fermait les portières, et la machine faisait entendre ce sifflement aigu qui ressemble au hennissement du cheval. Quelques heures après, César se trouvait en terre de France.
--N'empêche, se disait-il en achevant son examen de conscience, que c'est le second crime que je commets. Voilà deux fois que je mérite d'être fusillé.
XXI
La noce d'Anselme.
Le retour de César à l'hôtel du faubourg du Roule fut un véritable triomphe. Le conquérant des Gaules, traînant à sa suite les otages de vingt nations, ne devait pas porter la tête plus fièrement, ni fouler le sol d'un pas plus ferme. De temps en temps, comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, le vieux soldat portait la main sur ses poches et ne pouvait se défendre d'un mouvement de joie en constatant de nouveau la présence de son butin. Quand il rentra dans la loge, son air était majestueux, sa pose solennelle:
--Femme, dit-il, le coup est fait; il ne me reste plus qu'à passer devant un conseil de guerre. Ça tournera comme il plaira à Dieu; seulement, je voudrais bien savoir ce que l'empereur en pense.
César voulut, que les choses se fissent avec un certain éclat; on assembla le tribunal de famille sous la présidence du juge de paix. Le notaire d'Emma était présent à la séance. On écouta avec intérêt le récit du héros, qui déposa sur la table le fruit de son expédition et sortit pour aller attendre chez lui la visite des gendarmes. Pendant quinze jours ce fut son idée fixe; il avait compté là-dessus comme sur un dénouement obligé. Chaque fois qu'il entendait retentir le marteau de l'hôtel, il se levait pour aller s'offrir de lui-même à la justice et témoigner par cet acte spontané qu'il ne prétendait en aucune manière se dérober à ses recherches. Les gendarmes, on le pense bien, ne parurent pas; et ce fut l'un des mécomptes de César, un vide dans ses combinaisons.
Cet événement changeait la situation d'Emma; elle reprenait sa place parmi les plus opulentes héritières du royaume. Au nombre des valeurs que le vieux soldat avait rapportées, il s'en trouvait un petit nombre de caduques; d'autres qui ne pouvaient être recouvrées qu'au moyen de quelques réserves, faute d'endossement régulier. On provoqua contre Granpré des jugements où l'origine des titres fut débattue. Personne ne se présenta pour une discussion contradictoire; et bientôt, au moyen de sentences ou d'arrêts définitifs, la jeune fille se vit assurer la possession légitime de ces sommes. Neuf cent mille francs furent ainsi liquidés; ce qui, joint aux cent mille écus si heureusement retrouvés par César, élevait la fortune d'Emma à plus de douze cent mille francs.
L'étoile de cette maison semblait reprendre son éclat. Sous l'empire de ces circonstances, la vente de l'hôtel n'était plus une nécessité. On retira l'enchère en faisant à la baronne une offre judiciaire pour le payement de son douaire. Emma exigea qu'on y joignît une démarche auprès de sa belle-mère, pour mettre à sa disposition une partie de la fortune qu'elle venait de recouvrer si miraculeusement. Elle témoignait ainsi qu'elle ne la croyait ni la complice ni la confidente du spoliateur. Éléonore était avide, mais fière encore plus. Peut-être, se trouvait-elle, en outre, sous l'influence d'un dépit récent. Elle refusa ce qui ressemblait à une libéralité, et ne voulut pas rester liée par un bienfait. On en revint donc aux termes du droit strict, son douaire fut liquidé, et on y ajouta tout le mobilier des pièces qu'elle occupait.
Désormais, le séjour de cette maison ne pouvait être qu'odieux à la baronne; tout l'y accusait; sa condamnation était écrite sur chaque mur. Ici, le général était mort sous le poids de tortures morales; là, elle avait promené le scandale de ses liaisons criminelles. A sa porte veillait un homme qui avait renversé l'édifice de ses projets; au-dessus d'elle vivait une jeune fille dont elle avait médité, accompli la ruine, et que la Providence, sous les traits d'un vieux serviteur, avait seule tirée de ce mauvais pas. Ce qui devait l'accabler plus encore que la pensée de tant de crimes, c'était la honte d'en voir avorter les effets. Elle eût porté légèrement le poids du remords; mais le sentiment de la défaite devait lui être éternellement amer. Cependant, elle résista pendant quelques semaines; elle opposa à la tempête un front d'airain. Sa présence était une protestation, une sorte de défi; elle tint à la prolonger à ce titre. Elle cacha sous un visage riant les angoisses de son coeur, et ne retrancha rien de sa fastueuse existence. Plus tard peut-être ce dernier éclair d'opulence allait-il se traduire en privations; elle se préparait de la sorte une souffrance et un regret. N'importe! l'altière créature entendit pousser l'expérience jusqu'au bout. Il ne fallait pas que l'on pût constater entre la chute de Granpré et sa propre retraite une coïncidence suspecte: elle voulait sortir de cette triste épreuve avec tous les honneurs du combat. Ce ne fut guère qu'au bout de trois semaines, et après s'être mise en règle avec l'opinion, qu'elle quitta la partie. Elle disparut un jour, et personne ne sut le chemin qu'elle avait pris. César, qui s'entendait en oraisons funèbres, se chargea de lui en faire une à la fois énergique et concise. Elle se composait de deux épithètes dignes de Tacite.
Emma n'avait prêté à cette stratégie qu'une attention très-légère. Aucune pensée haineuse n'avait de racines dans son coeur: elle ne comprenait ni les inimitiés ni les raffinements du monde. Cependant, lorsque Éléonore se fut éloignée de l'hôtel, la jeune fille éprouva un moment de bien-être. L'air lui semblait plus léger, le ciel plus bleu, la nature plus riante; elle allait et venait avec une joie d'enfant. Pour la première fois depuis le jour où ses illusions s'étaient évanouies, elle eut un désir, une volonté. Muller la surprit dans des accès d'impatience tout à fait inaccoutumés. Elle voulait être obéie sur-le-champ et s'irritait des obstacles avec une vivacité mutine. Il s'agissait de renouveler en entier l'ameublement des pièces qu'avait habitées la baronne. La serre vitrée lui était surtout odieuse; elle voulait qu'on la détruisît pour la transporter ailleurs et vers la partie du jardin où elle cultivait ses pervenches.
Le bon Muller se prêta à ce caprice, dont il était seul à deviner l'origine. Il pressa les ouvriers, présida lui-même aux travaux, et bientôt l'hôtel subit une métamorphose complète. La chambre du général resta seule ce qu'elle était au jour de sa mort; tous les meubles en furent conservés avec une piété religieuse. En mémoire du mort, Emma témoigna un autre désir; elle demanda instamment que Champfleury fût racheté. La négociation était difficile. Le nouvel acquéreur avait pu s'assurer de la beauté et de la richesse de ce domaine; il s'y était attaché. Cependant le notaire d'Emma conduisit l'affaire avec tant d'adresse et en vint à des propositions si avantageuses, que le marché fut conclu. Champfleury redevint la propriété de la famille Dalincour. Quand Emma signa ce contrat, une larme, qu'elle ne put contenir, tomba sur cet acte comme pour le sceller. Quel souvenir dominait alors la pensée de la jeune fille et causait cette émotion? Était-ce celui de sa mère, morte en lui donnant le jour; ou bien celui du jeune chasseur qu'elle voyait au loin, sur la lisière de la forêt ou le long des prairies qui bordent la Meuse? Ce sont là des secrets que le coeur n'ose s'avouer et que la pudeur couvre d'un voile impénétrable. Emma retrouvait son Champfleury, elle était heureuse à cette pensée. De là cette larme furtive tombée sur le contrat.
Depuis la journée fatale où elle surprit pour la seconde fois les relations qui existaient entre Paul et la baronne, la jeune fille n'avait pas revu son cousin. Vernon avait appris, par le bruit public et par les instances engagées devant les tribunaux, le singulier événement qui rendait à Emma la majeure partie de sa fortune. Cette nouvelle l'avait profondément affecté. Par sa faute, il voyait s'échapper de ses mains une position magnifique et l'un des plus beaux partis de la France.
--Est-ce assez de malheur! se disait-il; je tourne le dos à la fortune. Il faut décidément, Vernon, que ton étoile ne soit point heureuse. Tu as tenu entre tes doigts les millions de la _Compagnie Péninsulaire_: évanouis! Tu inspires une passion véhémente à une femme qui menait grand train: ruinée! Il te restait l'amour d'une jeune fille, belle, adorable, d'un abandon charmant; tu prétends à sa main quand elle est riche: le destin la frappe! tu la délaisses quand elle est pauvre, tu l'outrages par tes dédains: à l'instant le sort lui redevient favorable, elle retrouve une opulence fabuleuse! Si ce n'est pas là une fatalité, il n'est rien qui mérite ce nom. Tu ressembles, Vernon, à ce personnage maudit des contes arabes devant lequel les fontaines se dessèchent et les fruits des arbres se pourrissent. Puisque l'enfer s'en mêle, il n'y a pas à résister; résigne-toi, tu n'es pas de force à lutter contre lui.
Plus d'une fois, au milieu de ces réflexions, l'idée de se rapprocher de sa cousine traversa l'esprit du jeune homme et lui sourit comme un beau rêve. Emma ne pouvait l'avoir oublié: son penchant pour lui était trop vif et trop sincère. Cependant, Paul éprouvait quelques scrupules: renouer ainsi, c'était revenir vers la fortune. Quoiqu'il y eût chez lui ce germe fatal de l'intérêt, qui s'attache au caractère comme le ver au fruit, pour ne le plus quitter, un peu de fierté le soutenait encore et l'empêchait de précipiter ce retour. Il sentait qu'il fallait mûrir les choses, ménager les transitions. Il se tenait donc à l'écart, espérant beaucoup du temps et décidé à mettre l'occasion à profit.
Pendant que Paul faisait ce calcul, digne de Fabius, Muller en faisait un autre digne d'Annibal. Ce que celui-là cherchait à éloigner, celui-ci voulait le brusquer. Muller prenait en main la cause de Paul contre Paul même. Le digne Allemand s'était depuis longtemps aperçu que la vue du jeune homme était nécessaire à Emma, et que sa santé souffrait de son absence. De là l'intérêt qu'il prenait à Paul et le soin qu'il mettait à ménager son retour. Il y procédait sans illusion sur le compte de l'élève de Granpré: il l'avait désormais jugé. C'était une proie de plus pour le démon de l'égoïsme. Muller ne comptait que sur un seul sentiment, celui de la reconnaissance; il avait foi aussi dans la grâce d'Emma et dans une bonté d'ange à laquelle on ne pouvait résister. D'ailleurs, Emma souffrait; elle était profondément atteinte: sans être un grand docteur, Muller voyait cela. Il se mit donc en mesure de pourvoir au plus pressé.
Le mariage d'Anselme, retardé par quelques, formalités civiles, devait se célébrer le jeudi suivant. Muller y vit une occasion naturelle de réunir Emma et Paul. Emma, comme bienfaitrice de Suzon, devait assister à la noce; il était facile d'y amener Paul comme le témoin d'Anselme. Le gros garçon reçut cette consigne et l'exécuta avec son intelligence ordinaire. Vernon ne pouvait refuser: il promit d'être exact au rendez-vous.
--Allez, monsieur Paul, lui dit Anselme, on vous traitera dans le soigné; les choses iront bien, je m'en flatte. Ce n'est pas moi qui vous dérangerais pour vous donner des crampes d'estomac. Soyez calme, ça flambera. Des violons en masse, une messe avec serinettes, des rubans à tous les bonnets, puis un dîner de vingt-cinq couverts. Et quel menu! quel menu! Une merveille! Nous allons vous traiter en petit Balthazar.
--Je n'en doute pas, répliqua Vernon; vous aviez l'air d'un fin connaisseur du temps de Granpré.
--Ne m'en parlez pas, monsieur Paul; rien que d'y penser, j'en ai l'eau à la bouche et la larme à l'oil. Mais baste! ce qui est fait est fait; le morceau avalé n'a plus de goût. N'empêche que vous aurez de quoi vous divertir. Dame! quand on a du monde bien, il faut lâcher tous les robinets. Vous pouvez porter vos gants jaunes, allez; ils ne vous écorcheront pas les doigts. C'est, mademoiselle Emma qui ouvre le bal.
--Mademoiselle Emma? dit vivement Vernon, ma cousine Emma?
--Oui, monsieur Paul, répondit Anselme enchanté de l'effet qu'il venait de produire; oui, votre cousine Emma. C'est elle qui est la reine de la cérémonie. Elle signe au contrat, elle vient à la messe, elle danse un rigodon, le tout en l'honneur de votre serviteur et de sa compagnie. Vous pouvez mettre l'habit noir et la cravate de satin, monsieur Paul: tout le monde sera en tenue.
--Ma cousine Emma! dit Vernon pensif.
--Sans doute, votre cousine! répliqua Anselme; votre belle et bonne cousine, un ange du ciel, qui aime ma Suzon comme la prunelle de ses yeux. Ah çà! vous n'oublierez pas l'adresse, au moins, monsieur Vernon. Aux Thernes, entendez-vous, boulevard de Monceaux. Vous devriez coucher la chose par écrit.
--N'ayez pas peur, Anselme, dit vivement Paul, je serai ponctuel. A dix heures, n'est-ce pas?
--A dix heures, monsieur Paul, sans vous commander, répondit le jeune homme en prenant congé. Quand vous mettriez la chemise brodée, il n'y aurait pas plus de mal.
Si vous voulez lâcher la botte vernie, ce sera encore mieux. Bon genre, allez. Fendez-vous; vous trouverez à qui parler.
Le jeudi suivant, Paul Vernon montait en cabriolet à neuf heures pour se rendre à l'invitation d'Anselme. La noce avait lieu dans le cabaret du père Lalouette, que César Falempin, en sa qualité de tuteur et de père adoptif de Suzon, avait fait disposer pour le festin. Le couvert était mis dans la plus grande pièce, et un petit salon attenant recevait les convives à mesure qu'ils arrivaient. Quand Vernon entra, César et sa femme occupaient le poste d'honneur, et autour d'eux se groupaient quelques amis. Suzon se tenait dans un coin, en robe blanche, avec le bouquet et la couronne d'oranger, qu'elle ne portait ni sans embarras ni sans confusion. Le gros Anselme la courtisait à sa manière, lui faisait mille agaceries qu'il assaisonnait de propos assez légers. L'arrivée de Paul causa quelque émotion dans la compagnie; Anselme quitta sa fiancée pour aller vers lui, tandis que César et sa femme lui adressaient un salut militaire digne de la plus belle époque de l'empire. Suzon compléta cet accueil par une révérence timide: à peine osait-elle lever les yeux sur ce beau monsieur.
Les présentations étaient à peine achevées, qu'un bruit de voiture se fit entendre à la porte; c'était Emma qui arrivait, accompagnée de Muller. Paul n'attendit pas qu'elle fût descendue, il courut vers elle et lui offrit la main, au moment où elle posait le pied sur le sol de l'allée.
--Ma cousine, dit-il, ma bonne cousine, que j'ai donc du plaisir à vous revoir! Pardonnez-moi de vous avoir si longtemps négligée.