Les Idoles d'argile.

Part 12

Chapter 123,821 wordsPublic domain

Cela lui suffisait: le nom, la rue, le numéro, tout était désormais gravé dans sa mémoire. Ne voulant pas tourmenter plus longtemps la fille d'Auvergne, il lui rendit la lettre.

--Tenez, Gothon, lui dit-il en riant, cachez mieux vos poulets, une autre fois. Peste! le beau papier. Cela sent le musc.

Quand la servante eut disparu, les traits du concierge reprirent leur sérieux. Il alla vers sa femme, qui se tenait près de ses fourneaux dans une petite pièce attenante à la loge:

--Mère Falempin, lui dit-il avec gravité, tu feras mes paquets ce soir. Il faut que demain je sois sur la route de la Belgique.

XIX

La chasse au fiancé.

Pendant les dix jours que dura l'absence de César Falempin, l'hôtel du faubourg du Roule fut témoin d'un incident qu'il est essentiel de raconter. Suzon, comme on l'a vu, était entrée au service d'Emma; elle y faisait des merveilles. Rien de plus actif, de plus alerte que cette fille. On eût dit qu'elle cherchait dans un excès de travail un refuge contre les souvenirs du passé.

La première débout, elle se couchait la dernière; et quand la besogne manquait dans le ménage d'Emma, elle allait donner la main au service de la loge. Madame Falempin était fière de son enfant adoptif; elle en parlait avec l'orgueil et la tendresse d'une mère. Pour lui plaire, il suffisait de célébrer les mérites de Suzon: aussi ne pardonnait-elle pas à Anselme de les avoir méconnus.

--Va, ma petite, disait-elle à la jeune fille, faut pas avoir de regret. Au fond, qu'est-ce que c'est que ton fiancé? Un gros sensuel, voilà tout; un homme sur sa bouche; un vrai sans-coeur. Ah! il peut venir se frotter chez nous, maintenant. César ne veut plus en entendre parler; il lui a signifié sa malédiction.

Au lieu de répondre à ces consolations chaque jour renouvelées, Suzon s'en allait le coeur gros, les yeux gonflés de larmes. Elle était trop aimante pour oublier et trop fière pour se plaindre. Cependant, avec plus de pénétration que n'en avait la cantinière émérite, il eût été facile de s'apercevoir que la jeune fille changeait à vue d'oeil. Ses joues pâlissaient, ses yeux s'entouraient d'un cercle bleuâtre. Ce n'était plus la fauvette du cabaret des Thernes; les chants avaient cessé avec le bonheur, les rires aussi. Sans être triste, elle sentait peser sur elle une invincible mélancolie. Dans son zèle même se révélait on ne sait quoi de maladif et de languissant; son activité éclatait par excès, entrecoupés de défaillances. Ces symptômes bétonnaient; elle se voyait atteinte d'un mal inconnu. Des spasmes singuliers troublaient sa tête, le dégoût s'en mêlait; et plus d'une fois, sous l'influence de ce malaise, elle s'abandonna à un découragement profond.

--O ciel! s'écriait-elle: est-ce que je vais mourir? C'est s'en aller bien jeune, mon Dieu!

Un jour qu'elle était en proie à une de ces crises, la mère Falempin entra doucement. Des torrents de pleurs sillonnaient les joues de la jeune fille; ce spectacle frappa l'épouse de César.

--Qu'est-ce donc, petite? lui dit-elle avec bonté. Te voilà changée en fontaine: d'où vient cela?

Aux premiers mots qu'avait prononcés la vieille femme, Suzon s'était éveillée comme d'un rêve. Plonger la main dans la poche de son tablier, y saisir un mouchoir et sécher ses pleurs fut l'affaire d'un instant. Quand elle répondit, les traces de l'orage avaient disparu, et son oeil brillait comme un rayon de soleil entre deux nuées.

--Ne faites pas attention, madame Falempin, répondit-elle: un moment d'ennui, un tracas de petite fille. Cela passera.

En même temps, elle se remit à la besogne en affectant une gaieté qui était loin de son coeur. Cette fois, l'épouse de César ne s'y trompa point; elle examina mieux la physionomie de Suzon, et s'aperçut de l'altération que ses traits avaient subie. Elle entrevit la vérité et pressa la jeune fille.

--Ma petite, lui dit-elle, ne nous cachons pas derrière le doigt. Tu as du chagrin, conte-moi ça.

--Mais, non, madame Falempin, je vous assure, répondit Suzon. Pourquoi voulez-vous que j'aie du chagrin? Est-ce qu'il me manque quelque chose ici? Est-ce que tout le monde n'y est pas bon pour moi?

On eût dit que le coeur protestait, car deux larmes suspendues au bord des paupières donnèrent un démenti à ces paroles.

--Pauvre enfant! dit la vieille femme attendrie. Suzon, ajouta-t-elle, ne sois donc pas boutonnée comme cela. A quoi bon, ma petite? est-ce que je te fais peur?

--Peur? oh! non, madame Falempin, répliqua la jeune fille. Mais que voulez-vous que je vous dise? un tas de misères. Depuis quelques jours, je me sens toute sens dessus dessous. Eh bien, quoi! Un peu de patience; ça s'en ira comme c'est venu. A dix-sept ans, il y a de la ressource.

--Tu te sens donc malade, Suzon?

--Un tantinet, madame Falempin; j'ai comme qui dirait le coeur sur l'eau. Mais ça n'est rien: le bon Dieu ne veut pas me prendre encore, il faut le croire.

L'épouse de César comprit tout ce qu'il y avait de naïf dans ces réponses: elle continua son interrogatoire en ménageant l'ignorance de la jeune fille. Suzon se défendit d'abord; mais peu à peu, gagnée par l'intérêt profond qu'on lui témoignait, elle ouvrit son âme et se laissa aller à des aveux complets. Pour la première fois, elle raconta ce qui s'était passé au retour de Saint-Cloud; et à mesure qu'elle avançait dans cette confidence, la mère Falempin laissait échapper plus fréquemment cette interruption, qu'elle accentuait de manière à témoigner une indignation croissante:

--Oh! le monstre! disait-elle, oh! le monstre!

La glace était rompue; Suzon fit une confession générale. Elle raconta les hésitations d'Anselme, l'entrevue qu'elle avait eue avec lui, enfin les circonstances qui avaient précédé la mort de son grand-père. En finissant elle s'accusa d'avoir hâté la fin du vieillard, et se remit à fondre en larmes. La mère Falempin continuait à lever les mains au ciel et à s'écrier de loin en loin:

--Le monstre! le monstre!

Ces détails étaient nouveaux pour elle; les torts d'Anselme prenaient à ses yeux une tout autre gravité. Il ne s'agissait plus d'une de ces légèretés que le monde excuse; il y avait oubli coupable et nécessité de réparation:

--Écoute, ma petite, dit-elle à Suzon en l'embrassant avec tendresse, il ne faut pas se désespérer. Foi de mère Falempin, cela ne se passera pas comme cela. Non, ce garnement d'Anselme n'en aura pas le dernier mot. Ah! il lui faut de l'argent à ce mirliflore; il veut faire la belle jambe aux dépens de sa femme; il tient à avoir du pain sur la planche, le fainéant. Depuis que les Falempin et les Lalouette sont ruinés, il leur tourne les talons. Attends, vaurien, et tu verras ce que c'est que la mère Falempin, Ah mais! c'est qu'il ne faut pas se jouer des braves gens, vois-tu! Attends seulement qu'on te rejoigne.

Pendant que l'épouse de César lançait ce défi dans le vide, Suzon était retombée dans ses accès de tristesse; elle semblait inconsolable.

--Petite, lui dit la vieille, faisons-nous une raison. Pas plus tard qu'aujourd'hui, je tirerai cela au clair. Voyons, assez de larmes comme cela: je finirais par me mettre de la partie. Tu ne veux pas faire pleurer une femme qui n'a pas pleuré à Waterloo. Eh bien, taris tes fontaines; car je me sens gagnée.

La mère Falempin termina la scène sur ces mots; elle en était arrivée au point de ne pouvoir maîtriser son émotion. En sortant et sur le seuil même, elle aperçut Emma, qui rougit légèrement à son aspect et parut embarrassée. L'épouse de César n'y prit pas garde et continua son chemin. Une idée fixe la préoccupait: elle voulait rejoindre Anselme et avoir une explication avec lui. Emma, cependant, revint sur ses pas comme si elle eût craint de surprendre Suzon; et rencontrant dans l'antichambre Muller, qui venait lui rendre sa visite habituelle:

--Bon ami, lui dit-elle, que vous voilà donc à propos! Nous avons à causer ensemble. J'ai une commission délicate à vous donner.

--A vos ordres, mon enfant, répondit Muller. Vous savez que je suis votre esclave. Commandez.

Ils passèrent dans le salon d'étude, et l'entretien s'engagea. De son côté, la mère Falempin ne rentra dans la loge que pour se mettre en tenue de ville. Elle se coiffa d'un bonnet resplendissant et revêtit sa plus belle robe, comme si elle eût médité une conquête. La fille d'Auvergne, chargée du gros service, était encore à l'hôtel; elle la préposa au soin du cordon et lui traça minutieusement sa consigne. Quand toutes ces précautions furent prises, elle sortit pour aller à la recherche d'Anselme.

Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis que César lui avait signifié sa malédiction et l'avait menacé de voies de fait s'il l'entrevoyait à moins de deux cents mètres de l'hôtel, Anselme, en garçon prudent, s'était bien gardé de remettre les pieds dans le faubourg du Roule. Il n'avait nulle envie de braver les colères de son oncle et d'enfreindre la loi des distances; il se tenait à l'écart naturellement et sans effort. Peut-être avait-il une petite idée de la cuisine Falempin, depuis Je jour où la foudre avait frappé cette maison. Ce calcul devait lui rendre encore l'obéissance plus facile. Quoiqu'il en soit, personne aux environs ne l'avait vu et ne pouvait donner de renseignements sur son compte. Sa tante était donc obligée de marcher à l'aventure et de se fier au hasard pour le découvrir. Son premier soin fut d'aller frapper à la porte des anciens bureaux de Granpré. De nouveaux hôtes s'y trouvaient: c'était une compagnie, d'assurance contre la grêle. Personne dans l'établissement n'avait connu M. Anselme; on chercha vainement ce nom sur la liste des assurés. La mère Falempin allait quitter la place quand elle songea au concierge de la maison. De concierge à concierge, on se doit des égards; c'est de l'esprit de corps. Celui-ci se montra fort aimable pour la mère Falempin, la fit entrer, lui donna un siège, et, sur sa demande, consulta ses souvenirs.

--M. Anselme, dit-il enfin, le garçon de bureau de l'agent de change qui a disparu; connais pas. Écoutez pourtant, la mère, ce jeune homme avait des habitudes, dans le quartier. Voyez la charcutière d'en face, où il prenait son salé; puis la fruitière du coin, où il achetait ses pommes. Possible qu'on sache ce qu'il est devenu.

La mère Falempin profita du conseil, et bien lui en prit. Anselme était installé chez la fruitière, non pas en simple client, mais en habitué et presque en maître. Assis dans un coin du magasin, il découpait une orange avec l'adresse d'un artiste et la savourait en connaisseur. La marchande semblait l'oublier pour être toute à son public; on voyait qu'elle avait une confiance entière dans ce consommateur et qu'elle le regardait comme de la maison. C'était d'ailleurs une grosse commère de trente ans à peu près, solidement construite, avec le visage le plus plein et le plus rouge que l'on pût voir, un vrai morceau de résistance, plus large que haut, retrouvant en rondeur ce qu'il avait de moins en étendue.

Quand la mère Falempin eut aperçu son neveu au milieu de ces pyramides de fruits, elle ne put se défendre d'un petit mouvement de colère. Au fond, Anselme était l'une de ses faiblesses; elle avait eu pour lui une foule d'attentions, et s'y était attachée en raison peut-être de ses défauts. Les préférences, dans les familles, ne vont pas vers ceux qui en sont les plus dignes. Il y avait donc, chez la mère Falempin, un désir ardent de ramener la brebis au bercail, et de l'y fixer par un lien devenu nécessaire. Un peu d'égoïsme se mêlait à son dévouement pour Suzon. La vue de la fruitière et l'espèce d'intimité qu'Anselme s'était ménagée dans son établissement semblaient porter à ce rêve un coup décisif; l'épouse de César en fut vivement froissée. Sa voix, quand elle retentit aux oreilles de son neveu, avait un accent militaire qui le fit tressaillir. Il s'empressa d'accourir à l'ordre en avalant avec précipitation sa dernière tranche d'orange.

--Ah! c'est vous, tante? dil-il en la reconnaissant. Parole d'honneur! je vous ai prise pour mon oncle. Peste! le joli organe de commandement!

Tout en parlant, il l'entraîna hors du magasin, et, lui donnant le bras, il s'éloigna avec elle. On voyait qu'il ne se souciait pas d'avoir la fruitière pour témoin, de cet entretien.

--Voilà donc où il faut venir le chercher? s'écria la mère Falempin lui rompant en visière; voilà où tu traînes tout le long du jour, sous des cottes de femme, fainéant? Prends-y garde, tu finiras mal.

--Voyons, petite tante, dit amicalement Anselme, point de gros mots. La commère Guichard est la première fruitière de la rue, et elle me veut du bien. Faut voir comme elle est connue à la halle et quel crédit elle y a!

--C'est cela, répondit la mère Falempin, fais-en l'éloge encore. Joli commerce! Un tas de coureuses!

--Ma tante, dit Anselme un peu scandalisé, modérez vos propos. La veuve Guichard a mille francs à la caisse d'épargne, deux cents francs dans un coin: de son tiroir, sans compter le fond du magasin et la clientèle. Tout cela, c'est de l'or en barre. Du reste, première qualité de marchandises, des pommes, des poires, tout ce que l'on connaît de mieux. Et des oranges, faut goûter ça! Un vrai sucre, un parfum, un nectar! Trente caisses de ce numéro! Voilà un capital, j'espère. Le tout payé comptant, net et liquide!

--Veux-tu te taire avec ta Guichard! s'écria la vieille femme impatientée.

--Dame! petite tante, il faut bien que je vous en parle, répondit Anselme, puisqu'il est question d'unir nos destinées. Quand on n'a pas un sou vaillant, il est tout naturel qu'on se rapproche de ceux qui ont fait leur magot.

Pendant qu'Anselme achevait ces mots, sa tante avait quitté son bras et venait de se placer en face de lui comme pour le tenir en arrêt:

--Et Suzon! s'écria-t-elle.

--Allons, répondit Anselme, voilà que vous prenez vos grands airs. Ne faites donc pas des bêtises dans la rue, tante: on nous regarderait comme des animaux curieux. Vous avez un diable d'organe qui est joliment de l'Empire; on ne se sert plus de ces instruments-là aujourd'hui: tâchez de le réformer.

Cette ironie déconcerta la mère Falempin et lui ôta une partie de sa force. Longtemps elle avait souffert ce langage de la part d'Anselme; elle ne savait plus comment achever cette pénible explication au milieu de la foule des passants qui les coudoyaient. Aussi sa voix prit-elle une expression presque suppliante pour ajouter:

--Je te parle de Suzon, Anselme; ce nom ne te dit-il rien? n'éprouves-tu pas quelques remords à l'entendre?

--Suzon est gentille, répondit froidement Anselme; je la regrette; elle vaut cent mille Guichard. Mais elle est montée en fonds comme moi; ce serait misère et compagnie. Vous qui êtes une femme d'âge, vous devriez comprendre cela, tante.

--Mais, malheureux! répondit la vieille avec une indignation contenue; il ne fallait pas la tromper, alors! Veux-tu que je te dise tout?

--Dites, tante.

La mère Falempin se pencha vers son oreille, de manière à ce que rien de ce qu'elle disait ne fût entendu par d'autres que lui. On put voir, à cette confidence, un sentiment de trouble passer sur la figure du jeune homme; mais ce fut un éclair; il se remit presque sur-le-champ:

--Eh bien? dit la vieille femme quand elle eut fini.

--Eh bien, répliqua le neveu: avant comme après. C'est triste à dire; mais c'est comme ça.

--Anselme! s'écria la mère Falempin avec un accent indigné, ton oncle t'a maudit, je te maudis aussi. Tu finiras mal, je te le répète; tu monteras un jour sur l'échafaud!

Sans attendre sa réponse, elle le quitta brusquement après ces derniers mois. Le jeune homme resta comme étourdi sur le coup.

--Deux malédictions pour une! se dit-il; voilà de la chance!

Il allait, toutefois, se remettre en chemin et regagner l'établissement où il espérait entrer bientôt en maître, quand une main se posa sur son épaule.

Il se retourna; c'était Muller.

--Anselme, lui dit le précepteur, voulez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien?

--Comment, monsieur Muller, mais autant de minutes que vous le voudrez! des heures même, si cela vous plaît!

--Vous refusez d'épouser Suzon, continua l'Allemand, parce qu'elle n'a point de dot. C'est bien l'unique motif de votre refus, n'est-ce pas?

L'unique motif, comme vous le dites, monsieur Muller, répondit Anselme.

--Alors, si l'on dotait Suzon, vous seriez disposé à l'épouser? poursuivit Muller.

--Dame! il faudrait s'entendre, dit Anselme, voyant qu'il s'agissait d'un marché, et se mettant sur ses gardes.

--Dix mille francs de dot et le trousseau, cela vous suffirait-il, monsieur Anselme? dit Muller allant droit au fait. Réfléchissez-y.

--C'est tout réfléchi, digne Allemand, s'écria Anselme. Dix mille francs et le trousseau?

--Dix mille francs et le trousseau, répéta froidement Muller.

--Et le garant du marché, ajouta Anselme, où est-il?

--C'est moi, dit Muller.

--Eh bien, noble Allemand, touchez là, répondit Anselme en lui tendant la main. C'est fait. Vous pouvez commander les violons. A quand la noce?

--Dans quinze jours, répliqua Muller. Allez faire la paix avec votre tante et consoler votre fiancée.

Anselme n'en entendit pas davantage; il se mit à courir dans la direction qu'avait prise la mère Falempin, et laissa Muller enchanté d'avoir servi d'instrument à de généreuses pensées.

XX

La seconde idée de César.

En roulant sur la route de Bruxelles. César Falempin arrêta ses dernières dispositions. Le nom et l'adresse qu'il avait entrevus étaient, il n'en doutait pas, le nom d'emprunt, de Granpré et l'adresse où il devait le rencontrer. C'est donc à M. Martinon qu'il allait avoir affaire, et la rue de la Montagne devenait le centre de ses opérations.

Arrivé dans la capitale de la Belgique, César ne s'inquiéta ni des beautés de la perspective, ni de la date des monuments. Bruxelles n'avait pour lui qu'un intérêt: Granpré s'y était réfugié. Il se logea dans une obscure auberge des faubourgs; et, après s'y être installé tant bien que mal, il sortit pour aller poursuivre une première reconnaissance.

La rue de la Montagne est une assez longue rue; il n'y vit qu'un seul numéro, celui que portait la lettre de la baronne, et qui avait laissé dans la tête du vieux soldat une empreinte ineffaçable. Précisément, en face du numéro suspect, se trouvait un petit estaminet qui pouvait servir de poste avancé. César s'y installa, et en fit dès lors sa résidence habituelle. Il y vida pot de bière sur pot de bière, s'enfuma comme un Flamand, s'inonda comme un Brabançon, et se livra pendant trois jours à ces exercices sans en paraître ni fatigué ni ému. L'homme de l'Empire se retrouvait, même dans les factions infiniment prolongées.

Cette surveillance préliminaire avait un but: c'était de se mettre au courant des allures du faux Martinon. Avant d'agir, il était essentiel de connaître les éléments de succès, de peser les chances, de calculer le fort et le faible de l'entreprise. César appartenait à une école qui avait reculé les limites de la stratégie; il déploya en cette occasion toutes les ressources de cet art, et fit véritablement honneur à ses maîtres. Voir Granpré sans en être vu, épier ses démarches, pénétrer sa vie, sonder son intérieur, telle était la tâche du vieux soldat; il sut se mettre à la hauteur des efforts qu'elle exigeait. Ses rancunes l'inspiraient; il devenait ingénieux à force de haine. Une autre idée le soutenait: c'est que son général approuverait sa conduite, et en rendrait un compte favorable à l'empereur. Superstition bien innocente et plus commune qu'on ne le croit parmi les hommes qui furent mêlés aux pompes impériales!

Les premières heures de faction ne furent pas heureuses pour César. Il eut beau faire bonne garde et tenir l'oeil fixé sur la porte de l'ennemi, rien ne parut. Trois pintes de bière avaient été consommées en pure perte! Le vieux soldat ne se rebuta pas; il revint à la charge et redoubla de vigilance. Enfin, Granpré se montra: c'était lui; César le connaissait trop bien pour s'y méprendre. Assez de fois il avait vu ce visage fin et ce sourire moqueur, ce regard pénétrant comme l'acier, ces lèvres pâles et amincies. Granpré était le fameux Martinon; cette découverte assurait un point d'appui à l'entreprise de César. Il ne s'agissait plus que de conduire les opérations de manière à ne pas donner l'éveil, et avec la prudence consommée des grands capitaines. Ce système de temporisation prolongeait le duel du vieux soldat contre la bière flamande; mais il n'est rien que ne puisse affronter un estomac qu'anime le sentiment du devoir et qui se dévoue à une oeuvre de justice.

Grâce à cette enquête, suivie avec prudence, César eut bientôt complété ses renseignements. Pendant l'une des absences de Granpré, il alla frapper à la porte de son domicile et recueillit de précieuses informations. Il était rare que le faux Martinon sortit dans le cours de la matinée; renfermé dans son cabinet de travail, il mettait alors à jour sa correspondance, arrêtait ses écritures, réglait ses affaires de la veille. Granpré avait été un joueur acharné, Martinon l'était aussi: c'est une passion qui ne s'éteint qu'avec la vie. Le nom de Martinon commençait à devenir célèbre sur la place de Bruxelles comme celui de Granpré l'avait été à Paris. On s'accordait à lui reconnaître les grandes qualités de l'agioteur; la hardiesse, le sang-froid, l'ardeur dans le succès, l'impassibilité dans la défaite. C'était une étoile nouvelle qui se levait sur l'horizon des spéculations belges, et deux ou trois coups vigoureusement frappés avaient marqué sa place au premier rang.

Contre un tel homme, protégé par sa position et déjà mêlé aux gens de finance, César comprit qu'il ne trouverait qu'un insuffisant appui auprès des autorités locales. Un pauvre soldat d'un côté, de l'autre un agioteur opulent; c'eût été la lutte dont parle la fable; il s'y serait brisé sans succès. De pareils détours répugnaient d'ailleurs à César; il aimait mieux aborder les gens de front et avec ses procédés militaires. Rien qu'à voir la manière dont il tordait sa moustache grise dans le cours de ses longues stations sur les bancs de l'estaminet, il était facile de surprendre chez lui une colère contenue et un besoin d'agir à l'unisson de cette colère. Ce n'était pas l'attitude d'un homme qui, avant de prendre un parti, règle ses comptes avec sa conscience; c'était une contenance ferme, décidée, qui annonçait une résolution irrévocable.

Quand César crut avoir tout prévu, il se présenta chez le faux Martinon à une heure assez matinale pour ne pas le manquer. Jamais sa tenue n'avait été plus sévère ni plus irréprochable. La redingote bleue était boutonnée jusqu'au menton, le col noir encadrait un collier de barbe bien peigné, les moustaches avaient été cirées à neuf, la chevelure coupée en brosse affectait on ne saurait dire quel air rébarbatif et menaçant. Le vêtement était fort ample et aurait pu cacher un arsenal complet.

Comme assortiment à cette tenue, César avait la physionomie solennelle et la pose des grands jours. Depuis les adieux de Fontainebleau, son oeil n'avait pas eu une expression plus profonde, son visage un caractère plus significatif. Ce n'était point encore l'orage; mais, aux éclairs du regard, au grondement sourd de la parole, on pouvait pressentir qu'il n'était pas loin.