Les Idoles d'argile.

Part 11

Chapter 113,911 wordsPublic domain

Le concierge s'imaginait que l'empereur et son général attendaient quelque chose de lui. Quoi? il l'ignorait; seulement il avait la conviction qu'ils comptaient sur leur vieux sergent. De là une préoccupation qui pouvait prendre tous les caractères de l'idée fixe et troubler le cerveau du brave Falempin. Quand le déjeuner fut achevé, il quitta la loge et se dirigea vers l'hôtel. Sa besogne l'y appelait souvent; personne n'avait à s'inquiéter de sa présence. C'est à lui qu'était échue la surveillance de l'entretien des bâtiments; on était accoutumé à le voir aller et venir. César marcha droit vers l'appartement du général, qui était fermé depuis le jour où le magistrat du ressort en avait achevé l'inventaire. Une fois entré; il ferma soigneusement la porte afin de n'être pas troublé dans ses méditations. En y pénétrant; il n'avait qu'un seul but, celui de se recueillir et de s'inspirer de l'aspect des lieux. Il lui semblait que son général ne le laisserait pas ainsi dans l'embarras et lui suggérerait quelque expédient. Le lit sur lequel il avait rendu le dernier soupir, le fauteuil témoin de sa longue agonie, tout devait lui rappeler des souvenirs bien chers et porter peut-être le calme dans son esprit.

La chambre du mort se trouvait dans le même état qu'au jour du décès; l'abandon et le désordre y régnaient sans partage. Les détails qui trahissent le séjour d'un malade y figuraient encore; c'était une infirmerie où il ne manquait guère que le patient. César examina tout avec émotion; il croyait voir son général assis sur ce fauteuil ou étendu sur ce lit de repos; il se rattachait par la pensée aux scènes dont il avait été témoin, à leur dernière entrevue, à la confidence qu'elle amena, à la nuit douloureuse où il s'inclinait devant son cadavre. Les volets extérieurs de la pièce, avaient été fermés et ne laissaient pénétrer qu'un demi-jour, doux et mélancolique.

Falempin resta pendant plus d'une heure sous le coup du premier attendrissement. Peu à peu les angoisses de son rêve s'effacèrent pour faire place à des impressions plus douces. Il se sentait plus à l'aise, moins enclin à douter de son innocence. Il s'interrogeait et se prenait à croire qu'il n'était pas le plus coupable des hommes et que l'empereur avait voulu seulement l'éprouver.

--A la bonne heure! se dit-il. Mais n'empêche que c'est un peu fort à lui de s'être dérangé trois fois pour faire droguer un vieux lapin. Je persiste à croire qu'il y a un motif.

Au moment où il achevait ces mots, ses yeux se portèrent vers la fatale armoire où le général avait déposé la somme qu'il voulait soustraire à ses spoliateurs.

--Si je cherchais encore, pensa Falempin. Le jour du décès j'avais les yeux en papillote; si par hasard j'avais mal fouillé! Ce serait curieux tout de même.

Il ouvrit l'armoire avec précaution et dans le demi-jour chercha en tâtonnant l'endroit où se trouvait la précieuse cachette. Elle était fermée, rien n'indiquait qu'elle eût été violée. César eut beaucoup de peine à retrouver le ressort qui, en jouant, mettait l'intérieur à découvert. Ce ne fut qu'après beaucoup d'essais qu'il y parvint. Enfin, la coulisse se mit en mouvement, et le concierge put de nouveau sonder les profondeurs de ce mystérieux réduit. Il y passa la main dans tous les sens, suivit les parois des compartiments, examina les rainures, chercha à s'assurer qu'un second secret ne conduisait pas à un double fond; enfin, il procéda à cette recherche avec l'attention la plus minutieuse. Les résultats furent les mêmes qu'au premier jour; les billets de banque ne s'y trouvaient plus, et l'émigration de ce dépôt devait être antérieure à la mort du baron.

Un peu découragé, César ferma l'armoire, et reprit son attitude pensive. Le lit du mort était sous ses yeux, et Falempin semblait demander au chevet où son général avait exhalé le dernier soupir le secret qu'il emportait dans la tombe. Par le fait de cette illusion qui naît de l'intensité de la pensée, il voyait là le cadavre, déjà froid, et animé seulement de quelques mouvements convulsifs. Ce fut alors, et pour la première fois, qu'il se souvint d'une circonstance, singulière et dont il s'était peu préoccupé. L'attitude du défunt, la position des membres, l'espèce de vie galvanique qu'ils avaient conservée, indiquaient que la mort l'avait surpris au moment où il dirigeait ses mains du côté de la muraille. À peine César eut-il conçu cette idée, qu'il courut vers le lit et le bouleversa; il pensait que le général avait pu, vers sa dernière heure, chercher, pour son riche dépôt, un asile plus sûr et cacher les billets de banque, soit sous les matelas, soit sous le chevet même. Il fouilla tout avec soin, ramena le lit vers l'intérieur de la chambre, de manière à ce que rien ne pût lui échapper, ouvrit les volets extérieurs afin de poursuivre cette opération au grand jour. Peine inutile! soins infructueux! Le trésor ne se retrouva pas.

César se retourna alors du côté du mur; il était lisse, et la tapisserie n'offrait pas de solution de continuité. Seulement, un soubassement en boiserie régnait dans l'étendue de la pièce. On sait, que les constructions anciennes ont presque toutes de ces soubassements fort élevés, tantôt garnis d'une plinthe, tantôt ornés d'une petite décoration. Celui-ci allait presque à hauteur d'appui, et formait au point du raccord une sorte de corniche. La boiserie était vieille, et le jeu des plâtres l'avait repoussée en divers endroits de manière à ménager des ouvertures assez larges entre les parois du mur et les panneaux des soubassements. Le hasard voulut que César jetât les yeux sur ces interstices, dont la plus considérable se trouvait à la hauteur du lit. Il lui sembla, dans la pénombre, apercevoir quelques chiffons d'un papier soyeux et souple. Ce fut un trait de lumière; il y plongea les doigts avec une émotion indicible, s'y prit avec ménagement, et finit par amener au jour un billet de banque. O joie inespérée! le nid était trouvé; les 300,000 francs étaient là.

Quand César se fut assuré de sa découverte, le coeur lui battit si violemment, qu'il ne put poursuivre; il se vit obligé de s'asseoir. Un nuage passa devant ses yeux; un bourdonnement confus fatigua ses oreilles. Il lui fallut quelques minutes pour s'habituer à sa joie et supporter son bonheur. Dès que cette émotion se fut calmée, il se remit à la besogne: elle était assez difficile. Les billets de banque avaient glissé dans l'ouverture, et plusieurs étaient profondément engagés. Les retirer un à un exigeait trop de soin, et Falempin était pressé d'en finir. Après avoir bien calculé ce qui lui restait à faire, il prit un parti décisif, sortit de l'appartement du baron, en emporta la clef, et retourna dans sa loge. Sa femme, le voyant revenir presque hors de lui, ne put retenir un cri:

--Jésus Dieu! César, s'écria-t-elle, d'où viens-tu? Tu as l'air d'un déterré.

--Chut! femme, lui répondit-il en lui mettant la main sur la bouche. Tout est sauvé.

--Mais encore? dit en insistant la ménagère.

--Chut, te dis-je, pas un mot, ajouta César. L'empereur a joliment bien fait de me réclamer. Nous tenons le pot aux roses, Cateau. Dieu! quel jour!

--Il est fou, pensa sa femme. Pauvre cher homme!

Tout en parlant, César avait cherché dans son coffre aux outils une forte hache, et, ainsi armé, il regagna l'hôtel. Les valets étaient ailleurs; il put rentrer dans l'appartement du général sans avoir été aperçu. Son intention était d'abord de n'agir sur la boiserie qu'au moyen de pesées lentes et douces; il ne voulait pas attirer les gens de la maison et donner l'éveil à la baronne. Mais l'oeuvre de menuiserie, quoique ancienne, était solide; elle témoignait de la conscience de l'ouvrier qui l'avait confectionnée. César s'y épuisa en vains efforts tant qu'il voulut procéder par des coups amortis. Quand il vit cela, il n'hésita plus, frappa avec vigueur et fit voler en éclats la vénérable boiserie. L'asile des billets de banque fut violé et on les vit bientôt voltiger de toutes parts.

Falempin les recueillait par liasses et les mettait en sûreté. Il parvint de la sorte à retrouver le dépôt tout entier. Ce travail de découverte venait de finir quand la baronne entra dans la chambre. Avertie par le bruit, elle accourait.

--Que signifie ce tapage? dit-elle; est-ce que vous êtes fou, Falempin? vous démolissez la maison!

--Pardon! madame la baronne, répondit le concierge; voilà que c'est achevé. C'était une opération nécessaire. Excusez-moi. Éléonore regardait d'un oeil inquiet le concierge qui ramassait les dernières valeurs éparses sur le parquet.

--Que prenez-vous là? dit-elle.

Elle avait reconnu des billets de banque, et à cette vue sa cupidité s'était éveillée; elle devina tout.

--Mon Dieu, rien, madame la baronne, répliqua Falempin, qui avait retrouvé son sang-froid en face du danger; quelques chiffons de papier que m'avait recommandés le général.

--Des chiffons de papier, Falempin! s'écria la baronne en portant la main sur son serviteur; dites des billets de banque, malheureux! Est-ce que vous voudriez voler vos maîtres?

Tout le sang du soldat reflua vers son visage: il tenait encore la hache à la main, et peu s'en fallut qu'il ne vengeât d'une façon sanglante l'outrage qu'on lui faisait. Cependant, il parvint à se maîtriser et se contenta de repousser doucement la baronne:

--Un voleur! non, madame, répondit-il; mais un dépositaire. J'exécute les ordres de mon général. Ceci appartient à mademoiselle Emma.

--Qui vous en fait juge? s'écria impérieusement la baronne. Il n'y a ici d'autre maître que moi. Remettez-moi ce dépôt, Falempin; c'est déjà un crime que d'y avoir touché.

--Madame la baronne, dit le vieux soldat, j'en cours la chance. Laissez-moi sortir, ajouta-t-il, voyant qu'elle cherchait à lui barrer le passage; ne m'obligez pas à vous manquer de respect. J'obéis à mon général, je vous le répète, et, malgré tout, j'exécuterai ce qu'il m'a ordonné.

--Misérable! s'écria Éléonore exaspérée, je vous livrerai à la justice. Voler les gens en plein jour!

--Point d'injures, madame la baronne; les billets de banque ne feront pas un long séjour entre mes mains. De ce pas, je vais les porter au notaire de la famille. Si c'est un crime que d'agir ainsi, on me fusillera; j'y suis résigné. C'est le moins que je puisse faire pour la mémoire de mon général.

En achevant ces paroles, il écarta Éléonore, se fraya un passage et quitta la chambre avant que la baronne fût revenue de sa stupeur.

XVIII

Hostilités.

A partir de ce jour, il y eut guerre ouverte entre la souveraine de l'hôtel et la dynastie Falempin. Le notaire de la famille reçut avec empressement le dépôt de l'honnête concierge et fit dresser par l'autorité compétente un procès-verbal de la remise. César expliqua comment les choses s'étaient passées: il raconta l'entretien qu'il avait eu avec son général, les divers incidents de l'aventure, enfin sa découverte inespérée. Comme conclusion, il se déclara prêt à porter la peine de sa conduite et parla comme un homme qui offre sa tête. Le magistrat sourit et se contenta de lui adresser de vives félicitations. Falempin sortit de là radieux. Quand il rentra dans la loge, sa figure en était au plus haut point de l'épanouissement et de la joie.

--Eh bien, femme, dit-il en embrassant sa compagne avec une ardeur digne de ses beaux jours, je te le disais bien que l'empereur avait ses motifs. Un peu qu'il se dérangerait pour rien. Tu vois ce qui arrive; c'est notre campagne de Prusse! En trois temps, enfoncé l'ennemi, et l'autorité me félicite. On m'aurait donné le trône de Suède, comme à Bernadotte, que je ne serais pas plus heureux. Et mon général, doit-il l'être aussi! Doit-il se frotter les mains là-bas! Ça donnerait l'envie d'y aller, rien que pour voir.

--Merci du souhait, dit la mère Falempin; il est flatteur. Venez donc ici, évaporé, qu'on vous arrange cette cravate. Il ne faut pas que le bonheur fasse oublier la tenue. Venez donc!

Cependant la baronne Dalincour ne se rendit pas sans combat; elle avait pour conseils les amis de Granpré, c'est-à-dire d'astucieux hommes de loi, au courant de toutes les embûches de la procédure. Ils essayèrent de porter l'affaire au criminel en accusant Falempin de la manière la plus audacieuse. Cette tentative échoua devant les interrogatoires du vieux sergent; il s'y montra d'une simplicité et d'une sincérité qui firent taire la calomnie. Battue de ce côté, la baronne entama un procès au civil, fit valoir sur les sommes découvertes dans l'hôtel des droits imaginaires; créa des répétitions considérables au profit de créanciers qui lui servaient de prête-noms, et auxquels, de concert avec ses procureurs, elle fabriquait des titres.

Ainsi la guerre était engagée et le papier timbré s'échangeait en famille. Emma, dès le début de ce différend, déclara qu'elle voulait y demeurer étrangère: une spoliation l'effrayait moins qu'une lutte. On respecta ses scrupules, on éloigna d'elle tout ce qui pouvait blesser sa susceptibilité; mais on ne poussa pas la déférence plus loin. Tous ses droits furent maintenus contre des agressions odieuses. La jeune fille n'était pas majeure; un conseil de famille fut institué, et Muller en devint l'âme et le bras. Cet homme, si naïf, si étranger aux pièges du monde, se transforma tout à coup en procureur consommé. Il étudia les lois, s'initia aux ruses du palais, voulut tout apprendre afin de tout prévoir; ce fut une métamorphose complète. Jamais il n'avait attaché un grand prix à l'argent: il était né dans la pauvreté et ne s'était soutenu que par son travail; mais en aucun temps il n'avait regardé la richesse d'un oeil d'envie. Quand il s'agit de sa pupille, il devint tout autre: il fut âpre, méticuleux; il se défendit pied à pied sur le terrain des intérêts. Son affection pour Emma le soutenait dans ce duel et son amour-propre y était engagé.

Muller avait un second tout trouvé: c'était Falempin. César était fier; s'il n'oubliait pas les bons procédés, il ne pardonnait pas les mauvais. La baronne avait blessé le vieux soldat dans ce qu'il avait de plus cher, son honneur; c'était pour lui une plaie toujours saignante et toujours nouvelle. Désormais, entre sa maîtresse et lui, il ne pouvait plus exister que des rapports pénibles. Éléonore y mit le comble en lui signifiant son congé. C'était excéder son droit: l'hôtel appartenait à Emma; le choix d'un concierge dépendait de la jeune fille. Falempin en référa à Muller, qui maintint César dans son poste en dépit de la baronne. La guerre intestine s'aggravait de tous ces épisodes; l'hôtel du faubourg du Roule était partagé en deux camps qui se mesuraient de l'oeil.

Dès lors, les deux femmes vécurent entièrement à part. La baronne continuait à s'entourer d'un luxe qui ne semblait pas en rapport avec sa position; elle menait grand train, donnait des dîners et des fêtes, comme si elle eût voulu jeter un défi à l'existence solitaire d'Emma. Celle-ci, de son côté, se renfermait dans une retraite absolue, toute à son chagrin et à ses regrets. Le coup récent que Paul avait porté à son amour retentissait encore dans son coeur; elle était redevenue triste et languissante. Elle avait pénétré les pieuses ruses de Muller, et s'y prêtait sans en être désormais dupe. L'expérience commençait pour elle: triste moment qui lui enlevait le dernier asile des âmes blessées, l'illusion. Cette douloureuse journée, où s'était brisé tout son espoir, l'avait mûrie avant l'âge; elle comprenait le monde et se sentait prise d'une répugnance instinctive pour lui. Aussi n'eut-elle dès lors qu'un souci, celui de se tenir à l'écart du bruit. Les visites de Muller lui suffisaient comme distraction, et Suzon portait sans peine le poids de son petit ménage.

Cependant, César Falempin nourrissait des colères sourdes qui ne cherchaient qu'un moment propice pour faire explosion. Quand le vieux soldat se mettait à haïr, ce n'était point à demi. Aucun des adversaires qu'il avait combattus n'avait trouvé grâce à ses yeux, même après trente ans de paix. Tout Prussien lui était odieux, tout Espagnol antipathique; s'il eût vu un Cosaque près de lui, il aurait eu beaucoup de peine à lui faire quartier. Il suffisait qu'on lui parlât des Bavarois pour le faire frémir d'indignation, et il n'avait pas pardonné à l'empereur d'Autriche sa conduite de 1815. César était ainsi fait; tout laissait dans son esprit des traces ineffaçables. Il avait peu d'idées, mais celles qui se logeaient sous son cuir chevelu y restaient gravées à jamais. Pour le moment, il accordait une trêve à ces vieilles haines, afin de se livrer plus entièrement à une haine récente; et la baronne occupait dans ses rancunes une si large place, qu'il n'en restait guère pour les Cosaques, les Prussiens, les Espagnols et les Bavarois.

Ce qui entretenait cette effervescence intérieure, c'était la révélation de toutes les hontes, de toutes les iniquités dont l'hôtel avait été le théâtre. Lui, si fier de son rôle, si jaloux de l'honneur de la maison, il apprenait pour la première fois qu'il avait tenu les clefs d'une véritable caverne. Muller, qui avait besoin de lui pour divers détails d'affaires, le mettait au courant des faits les plus essentiels, et chacune de ces confidences fournissait un aliment de plus au foyer de colères allumé dans la tête de Falempin.

--Ça finira mal, disait-il à sa femme; la foudre tombera un jour sur l'hôtel, si cette mégère n'en sort pas.

--Voyons, César, répliquait sa prudente ménagère, ne te monte pas la tête. Voilà huit jours que tu n'es pas reconnaissable. Tu t'enflammes le sang, mon mouton.

--Non, vois-tu, Cateau, il ne sera pas dit que Falempin aura souffert des abominations pareilles. Je n'y tiens pas: la main me démange; je me sens capable de faire un malheur. Tu ne sais donc pas qu'ils ont volé mon pauvre général, qu'ils l'ont dépouillé comme dans un bois? Et tu crois que je supporterai cela?

--Mon homme, répliqua la mère Falempin, veux-tu que je te donne un bon conseil? Tu en feras ensuite à ta tête. Là, veux-tu?

--Oh! toi, répliqua César, tu es toujours dans les trembleurs: la mère la Prudence! Dis, voyons.

--Eh bien, mon homme, poursuivit madame Falempin, ne te frotte pas aux grands: ils ont les bras plus longs que nous. Les riches, ça peut tout. Avec l'argent, ils achèteraient la terre entière, les juges, les commissaires de police, les sergents de ville, tout ce qu'ils voudraient.

--Il faut alors laisser dévaliser notre jeune maîtresse, s'écria Falempin indigné. C'est cela! le champ libre aux scélérats. Une supposition: Vous volez un pain: vingt ans de galères; vous volez deux millions: tous les honneurs du monde. Cateau, Cateau, il me prend des envies de mettre le feu à cette maison. Si la baronne y était seule, ce serait bientôt fait.

--Allons, voilà encore de tes rages, dit la ménagère. Tu es comme à Saragosse.

--Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin: c'est deux millions qu'ils ont subtilisés à mon général. Deux millions, entends-tu? Autant de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour et bonne comme les anges. Tu sais, ce Granpré qui a fait partir ton petit magot, les mille écus, tu sais?

--Ce gueux-là! s'écria la mère Falempin, s'élevant sur-le-champ jusqu'au diapason de son mari.

--Le même! femme, le même! dit César. C'est lui qui a effarouché les deux millions du général! Quand je dis lui, la baronne y est au moins pour moitié. Les deux font la paire.

--Si c'est ainsi, Falempin, répliqua la vieille femme avec un ton solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de nos mille écus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qu'il y a donc des gens canailles dans ce Paris!

Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d'accord sur le chapitre de la vengeance. La difficulté était d'en trouver l'occasion. Falempin avait beau demeurer à l'affût, rien ne s'offrait. Il faut dire que le concierge était plus fort pour l'action que pour l'intrigue. S'il eût pu charger sur la baronne comme sur un régiment, et se venger à la pointe du sabre, nul doute que le résultat n'eût tourné en sa faveur; mais que pouvait le vieux soldat au milieu des évolutions des gens d'affaires et de la stratégie du Code de procédure? Il rongeait son frein et dévorait son impuissance.

Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva à l'adresse de la baronne; elle était d'un fort volume et portait le timbre de Bruxelles. Il la donna à l'un des valets de service, qui vint, peu d'instants après, lui recommander d'envoyer désormais le facteur directement à l'hôtel pour tout ce qui concernait Éléonore. Cette précaution éveilla ses soupçons; il comprit que l'on se défiait de lui. Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des lettres venant de Bruxelles. Falempin, fidèle à sa consigne, n'y toucha pas et se contenta d'en vérifier le timbre. Plus de doutes pour lui: la baronne était en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait être ce correspondant assidu et mystérieux, si ce n'est son complice, si ce n'est Granpré! Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint à pressentir cela. Dès ce moment, son attention fut en éveil, et il résolut de ne rien négliger pour arriver à une certitude complète. Voici quel raisonnement il fit, et chez un soldat élevé à l'école de l'empire c'était preuve d'imaginative.

--Si le complice de Bruxelles écrit aussi souvent, se dit-il, il faut qu'il parte de Paris des réponses à toutes ces lettres; autrement elles ne se multiplieraient pas à ce point. On demande d'ici des conseils et de l'argent; de là-bas on envoie l'un et l'autre. C'est clair comme le soleil d'Austerlitz; Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles mains passent-elles? voilà la question. Surveillons la valetaille.

Parmi les femmes qui étaient au service d'Éléonore, l'une d'elles semblait avoir les bonnes grâces de sa maîtresse et se trouver plus avant que les autres dans son intimité. C'était une fille jeune encore, mais alerte, délurée, connaissant déjà le coeur humain, et sachant tirer parti de ses faiblesses. Falempin ne douta pas que ce ne fût là ce qu'il cherchait, c'est-à-dire la messagère d'Éléonore. Il l'épia pendant huit jours; elle ne sortit pas de l'hôtel, où la retenait son service. Cette circonstance dérouta les soupçons de César. Il en était fort préoccupé, quand il vit entrer dans sa loge une fille de l'Auvergne qui n'était point attachée à demeure à l'hôtel, mais qui chaque jour y venait pour faire la grosse besogne.

--Eh bien, la Gothon; comment va cette santé? lui dit amicalement Falempin. Toujours gaie, l'Auvergnate!

Le hasard voulut, que l'oeil du concierge se portât en même temps vers la poche de la servante. Derrière un mouchoir à carreaux bleus se laissait voir la corne d'une lettre. Cette vue frappa César; il tint l'objet comme en arrêt. Point de doute: la baronne avait mieux aimé confier ses messages à cette fille simple et presque idiote, à demi étrangère à l'hôtel, plutôt que de mettre dans sa confidence quelqu'un de ses gens. C'était le comble du calcul et de la prudence.

--Eh! eh! la Gothon, dit César, excité par la vue de l'objet qu'il convoitait depuis longtemps; qu'est-ce que nous avons donc là? Un poulet pour notre ami? Ah! friponne, on vous y prend!

En disant ces mots, il avait porté la main vers le tablier de la servante, et, avec l'adresse d'un prestidigitateur, il s'était emparé du précieux papier. A ce geste, la fille d'Auvergne se précipita sur lui, tout effrayée.

Laissez donc! s'écria-t-elle; laissez donc cela, monsieur Falempin. Si vous saviez combien on m'a recommandé de ne pas le laisser voir!

César fit semblant de se jouer des inquiétudes de la servante et de la plaisanter sur ses correspondances galantes; mais en même temps il jeta un regard rapide sur l'adresse de la lettre et y lut ce qui suit:

À monsieur MARTINON, rue de la Montagne, nº..., à Bruxelles.