Les Idoles d'argile.

Part 10

Chapter 103,743 wordsPublic domain

César avait cherché à éloigner plus d'une fois la pensée du vieillard de cette préoccupation, mais toujours sans succès. C'était l'idée fixe de Lalouette, il y revenait à chaque instant, Falempin ne voulut pas que les adieux de son ami fussent empoisonnés par ce regret; il se dévoua.

--Lalouette, lui dit-il, sois tranquille, tout cela s'arrangera au mieux. Un peu de calme, mon vieux, ne t'agite pas tant.

--Quand ma pauvre Suzon va rester seule! est-ce possible? répliqua le vieillard.

--Écoute, Lalouette, dit Falempin, nous ne sommes pas riches, ma vieille et moi: ce scélérat d'industriel nous a ruinés de fond en comble; mais nous sommes encore verts, Dieu merci, et le courage ne nous manque pas. Point de charges, point d'enfants, un mobilier assez propre et quelques écus cachés dans les bas de ma vieille, qui a la manie des petits pécules. Bref, ça peut marcher pour deux; et quand il y en a pour deux, Lalouette, il y en a pour trois. Suzon viendra chez nous: elle sera de la Famille.

--Bien vrai, César? dit le vieillard en trouvant la force de se mettre sur son séant; bien vrai? ajouta-t-il d'une voix attendrie et suppliante.

--Je l'adopte, dit solennellement Falempin, et déshérite mon neveu. Suzon sera notre fille. Mais recouche-toi, vieux, tu es bien pâle.

--Ah! maintenant, dit Lalouette en se laissant arranger dans son lit, maintenant je puis mourir. Ma pauvre enfant a une famille. Merci, César, tu es un grand coeur.

Ce furent ses derniers mots; il s'endormit, dans la nuit même, du sommeil éternel, en tenant la main de son ami serrée dans les siennes.

XVI

Les suites de l'orage.

Paul Vernon se consolait de l'échec industriel qu'il avait essuyé à Madrid en se livrant à une excursion pittoresque dans les provinces de la Péninsule. L'Andalousie l'attirait surtout: les poètes en ont tant parlé!

Il comptait y trouver des villageoises sous la jupe de satin, des paysans en culotte de velours, et des athlètes célèbres dans les combats de taureaux; il n'y vit que des contrebandiers armés d'escopettes, des mendiants en haillons et des moines couverts de scapulaires. Ce sont de ces tours que joue la divine poésie. Elle prend volontiers les marécages pour des eaux vives, les jachères pour des prés, les bruyères pour des sycomores. Grâce à l'éclat de son prisme, tout oeil est noir et brillant, toute forme souple et arrondie, tout, visage idéal. Il est doux de vivre sous l'empire de ces chimères; il est toujours téméraire de les pénétrer. Tel fut l'avis de Paul quand il foula le sol poudreux de l'Espagne et en gravit les chemins escarpés. Au bout de six semaines, il demandait grâce: il était las de ces auberges où, l'argent à la main, on pouvait mourir d'inanition; de ces grabats peuplés de commensaux incommodes, de cette cuisine âcre et odorante qui révoltait ses sens délicats.

Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se retrouva dans un port de mer espagnol et monta sur le bateau à vapeur qui devait le ramener en France. Cette absence avait néanmoins assez duré pour amener un changement complet dans la position des personnes auxquelles son sort était lié. Granpré avait disparu, la baronne courait à sa recherche; plus d'amis, plus de protecteurs; Paul restait seul, livré à ses propres ressources. Son premier mouvement fut d'aller vers sa cousine, mais l'orgueil et le calcul le retinrent. Il lui répugnait de se montrer sous le coup d'espérances déçues, de donner le spectacle de son désappointement. Dans l'heure des illusions, il avait montré une confiance tellement fanfaronne, porté si haut ses prétentions, que l'échec en était plus humiliant et la chute plus douloureuse. Il aimait mieux dévorer cela en silence, panser ses plaies sans témoins. D'un autre côté, dans quel dessein erait-il retourné vers sa cousine? Les événements n'avaient-ils pas brisé sans retour le rêve de leur jeunesse? Pourquoi troubler désormais son repos et agiter son imagination? N'était-il pas plus sage de laisser s'éteindre cette passion née en des temps plus heureux et que les événements avaient assombrie? Ainsi calculait le prudent jeune homme.

Combien les pensées d'Emma étaient différentes! Riche, elle avait aimé son cousin; pauvre, elle l'aimait. La fortune n'avait rien ajouté à son affection; la pauvreté n'en pouvait rien distraire. Incapable de calcul, elle était confiante comme toutes les âmes pures et grandes. Un instant, la scène du jardin avait tourmenté son coeur, elle avait senti l'aiguillon envenimé de la jalousie; mais Muller s'était appliqué à éclaircir ce que l'aventure avait d'obscur ou de mystérieux, et ce nuage, sans se dissiper entièrement, ne pesait plus d'une manière aussi menaçante sur l'horizon de leurs amours. Emma attendait Paul pour lui demander une explication sincère. Son brusque départ l'avait surprise sans l'inquiéter: Muller le justifiait par une nécessité impérieuse, et c'est ainsi que cette âme aimante se berçait dans sa candeur et dans ses illusions.

Cependant, la mort du général avait exigé d'Emma quelques soins, quelques préoccupations. Il s'agissait de savoir où en était son héritage. Avant le départ de la baronne, Muller n'eût pas osé confier à d'autres mains les intérêts de son éiève, ni prendre un parti au sujet de la succession. Un sentiment de délicatesse, excessif peut-être, l'en empêchait. Mais lorsque Granpré, et, après lui, Éléonore, eurent disparu, il comprit qu'un plus long délai pourrait compromettre jusqu'aux débris de la fortune d'Emma, et il alla consulter le notaire du général. C'était un homme probe, dévoué, qui accepta cette tâche ingrate et se mit sur-le-champ à l'oeuvre. Le résultat de ses recherches fut désespérant. D'un coup d'oeil il sonda le gouffre de dilapidations et d'iniquités ouvert sous les pas du baron dès les premiers jours de sa maladie, et qui, au moment du décès, aboutissait à une spoliation complète. Sans doute un recours aux tribunaux eût fait justice des fripons, mais le principal coupable était en fuite et sous le coup d'une déconfiture scandaleuse. La vente des biens était inattaquable; aucune formalité n'y manquait. Les pouvoirs donnés étaient réguliers, les quittances explicites, enfin l'aliénation entière, formelle, irrévocable. Il fallait se résigner en silence et passer condamnation. De cet immense héritage, il ne restait rien qu'un petit immeuble, l'hôtel du faubourg du Roule et quelques terrains adjacents. Encore était-ce là-dessus que pesait le douaire d'Éléonore. L'inscription légale et générale qui résultait à son profit des clauses de son acte de mariage, et qui avait pour garantie tous les immeubles du baron, s'était en définitive cantonnée, par suite d'aliénations successives, sur ce dernier débris de sa fortune. L'actif de la succession ne se composait donc que de la différence entre le chiffre du douaire et le prix de l'hôtel.

Heureusement pour Emma, son père s'était montré fort réservé dans les obligations volontaires qu'il avait prises en signant le contrat de mariage d'Éléonore. On eût dit qu'une défiance instinctive, qu'un pressentiment secret lui conseillaient alors de se tenir sur ses gardes. Il n'avait reconnu à sa femme qu'un douaire de 80,000 francs, libéralité peu en rapport avec son opulence et ses habitudes de grandeur. Il se réservait de compléter par des dispositions testamentaires ce que cet acte laissait d'inachevé, et de mesurer ses générosités aux événements. Ainsi la somme de 80,000 francs restait seule inscrite: il est vrai que, pour le reste, la baronne s'était payée de ses mains. L'avis du notaire fut de procéder à une vente immédiate de l'immeuble, afin d'assurer la position d'Emma. Situé dans un quartier un peu éloigné, l'hôtel, quoique étendu et occupant beaucoup d'espace, n'avait pas une valeur considérable. L'enchère publique devait emporter le prix entre 150 et 160,000 francs. C'était 70,000 francs que la jeune fille allait retrouver pour son dernier appoint.

Ces détails navraient Muller. Quand il les recueillit de la bouche du notaire, des larmes s'échappèrent de ses yeux. Il y avait douze ans de cela, le général s'était ouvert à lui sur sa fortune; elle s'élevait alors à trois millions! De trois millions descendre à 70,000 francs, quelle épouvantable chute! Emma seule n'en était point, affectée; son courage ne s'effrayait pas de la privation, sa simplicité la mettait au-dessus des échecs de l'orgueil. Elle eût été aussi grande que la fortune; elle se sentait plus forte que la pauvreté.

Déjà, au milieu des premiers embarras, elle avait su prendre quelques mesures décisives. Le brusque départ de la baronne avait laissé l'hôtel sans maître et sans direction. Emma procéda à une réforme complète, congédia la domesticité, et mit les choses sur le pied de l'économie la plus stricte. Les voitures furent vendues, les chevaux aussi: tout le luxe d'une grande existence fut supprimé. César Falempin et sa femme restèrent seuls pour garder la loge et montrer l'hôtel aux personnes qui viendraient le visiter.

Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperçut un jour, fut enchantée de son visage, et offrit de la prendre à son service. Cet arrangement convint à tout le monde et à Suzon plus qu'à personne. Sa maîtresse avait des airs si engageants et un coeur si bon! Suzon, de son côté, était si laborieuse, si attentive! Désormais, le soin du ménage roula sur elle, et il fallait voir comme tout marchait.

Une seule chose inquiétait alors Emma: c'était le long silence de Paul. Les semaines, les mois s'écoulaient sans que le voyageur donnât signe de vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en affectait souvent.

--S'il était mort! disait-elle à son précepteur. L'Espagne est infectée de bandits! Si on l'avait assassiné!

Muller recommençait son rôle laborieux et trouvait réponse à tout. Jamais patience ne fut plus infatigable.

--C'était bon pour l'Espagne d'autrefois, disait-il avec un accent plein de bonhomie; mais aujourd'hui, mon enfant, il n'y a plus de bandits nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux l'annonceraient. N'annoncent-ils pas tout ce qui se passe et même un peu ce qui ne se passe pas?

--Point de lettres pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste d'impatience; pas une ligne, pas un mot.

--La poste est si mal servie en Espagne, répliquait Muller. Tout s'y égare; il ne faut s'étonner de rien.

Le bon Allemand ne se lassait pas; il poussait le mensonge jusqu'à ses dernières limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir: il s'était fait un front d'airain. Tant que Paul Vernon fut absent, sa tâche, sans être aisée, n'offrait pas de difficultés insurmontables. Il s'était fait à ces allures et avait pris toute l'assurance d'un personnage de comédie. Mais lorsqu'il eut appris l'arrivée du jeune homme, il se troubla; son sang-froid ne fut plus le même. Un moment il espéra que Paul viendrait rendre visite à sa cousine, ne fût-ce que pour la consoler. Il attendait au moins de lui ce témoignage d'affection; son attente fut trompée; le jeune homme ne vint pas. Blessé de cette froideur, il recourut à des moyens décisifs; il alla trouver Paul. Celui-ci l'accueillit avec embarras et ne répondit à ses reproches que par des refus formels. Muller voulut insister; le jeune homme le prit sur un ton très-haut et s'oublia jusqu'à prononcer des paroles vives. C'était combler la mesure; le pauvre Allemand sortit bouleversé et le coeur plein d'amertume.

--Malheureux! s'écriait-il en descendant l'escalier, voilà comment le siècle vous a faits; l'égoïsme vous étouffe. Il n'est pas un de vos pores qui ne le distille. Tout est convenance et intérêt: rien ne part du coeur. Vous réglez vos actions avec une sagesse presque fatale; tant pis pour les coeurs que vous broyez. Bien dupe qui se dévoue! tel est votre cri. O égoïsme, égoïsme!

Quand Muller revit Emma, après cette dernière épreuve, il fut tenté de changer avec elle de tactique, et de l'accoutumer peu à peu au délaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour conjurer ce coup de foudre ne l'empêcheraient pas, à un jour donné, d'éclater sur la tête de la jeune fille, et il espérait amortir ainsi le choc. Cependant, au moment où il allait commencer cette triste confidence, une angoisse indéfinissable s'empara de lui et paralysa ses forces. Emma s'en aperçut:

--Bon ami, s'écria-t-elle, comme vous voilà ému! Je parie que c'est une bonne nouvelle que vous m'apportez. Paul est de retour?

Et, en répétant ce dernier mot, la jeune fille se mit à sauter autour de la chambre, prise d'une folle gaieté. Cette scène fit avorter les résolutions du bon Allemand; il ne se sentit pas le courage de changer cette joie en désespoir. Chaque jour d'illusion était autant de gagné sur le malheur; il aima mieux laisser au hasard le soin de frapper la victime.

Ce triste moment ne tarda pas d'arriver. Un soir d'automne et à une heure indue, un grand bruit de voiture se fit entendre à la porte de l'hôtel, et une main ébranla le marteau avec une force qui annonçait la présence d'un maître. Falempin reposait déjà aux côtés de sa moitié.

--Entends-tu, César? lui dit sa femme.

--Si j'entends? répliqua le concierge; faudrait avoir des oreilles de veau marin pour ne pas entendre. Ils ont déraciné le marteau.

--Qui diable ça peut-il être? poursuivit l'ex-cantinière. A ces heures, Dieu Jésus! Minuit moins le quart. Prends tes précautions, César; n'y va pas sans ton sabre..

Le vieux soldat s'était levé; et, après s'être vêtu à la hâte, il s'arma d'un falot et marcha vers la porte:

--Qui est là? dit-il en déployant tous ses moyens de baryton.

--C'est moi, Falempin, répondit une voix claire et sonore. Ouvrez sur-le-champ.

--Miséricorde! s'écria le concierge, c'est madame la baronne.

Il s'empressa d'ouvrir, et la porte donna passage à une calèche de voyage d'où Éléonore descendit avec l'air de majesté qui lui était habituel.

Une femme de chambre et un valet étaient avec elle.

Ils aidèrent Falempin à décharger la voiture. La baronne ne voulut déranger personne dans la maison; elle se retira dans sa chambre, se fit déshabiller et se mit au lit. Une demi-heure après, le silence se rétablit, et César regagna sa couche en proie à des réflexions tumultueuses. Que signifiait ce retour? La baronne le garderait-elle? Comment s'entendrait-elle avec mademoiselle Emma? Ces divers problèmes occupèrent le vieux soldat jusqu'au moment où la fatigue fut la plus forte et entraîna sa pensée vers la région des songes.

Le lendemain, l'aspect de l'hôtel avait changé de nouveau. On voyait que l'oeil du maître y était revenu. Éléonore ne semblait pas accepter cette abdication à laquelle Emma s'était si facilement résignée; elle remit les choses sinon sur le pied où elles étaient autrefois, du moins dans un état convenable. La livrée fut rappelée en partie; on eut chevaux et voiture. Dans la journée, un peu de mouvement se fit sentir dans l'hôtel; il y eut quelques visites, des allées et des venues. Emma, quoique étonnée de ce retour, s'était empressée d'accourir près de sa belle-mère. Celle-ci reçut la jeune fille avec une bienveillance froide et même un peu contrainte.

--L'hôtel est en vente, lui dit-elle; vous vous êtes bien pressée, Emma.

--Madame, répliqua la jeune fille, j'ignore ce qui s'est fait. Vous savez combien je suis peu au fait de ces choses.

--C'est bien, dit la baronne d'un ton passablement sec; je verrai votre homme d'affaires. Il ne faut pas que cette propriété sorte de la famille.

L'entretien se termina sur ces mots. Emma remonta dans sa chambre, le coeur gros, la tête malade. Il lui sembla que ce retour soudain était le présage de quelque malheur. Pour la première fois de sa vie elle éprouva un sentiment de curiosité. Parmi les pièces qu'elle occupait, il en était une qui donnait sur la cour de l'hôtel. Jamais Emma ne s'y tenait; elle était froide, triste, presque démeublée. Ce jour-là elle ne quitta pas cet observatoire, curieuse de surveiller les mouvements de la maison. Elle vit arriver un à un les fournisseurs ordinaires de la baronne, qui voulait suppléer sur-le-champ aux vides causés par son absence; ces détails intéressaient la jeune fille. Vers le soir pourtant elle allait quitter son poste, quand un jeune homme déboucha de la porte de l'hôtel et gravit hardiment le perron. À cette vue, un nuage passa sur les yeux d'Emma; elle se sentit défaillir. C'était Paul, c'était son cousin. Qu'on juge de son émotion! Avec la rapidité de l'éclair, elle s'élança vers l'escalier pour l'attendre; ses membres tremblaient, son coeur battait comme s'il eût voulu rompre sa poitrine. Emma ne doutait pas que son cousin ne vînt pour elle. Sans doute il arrivait d'Espagne et n'avait rien eu de plus pressé que d'accourir. Hélas! son attente fut trahie; Paul se dirigea vers l'appartement de la baronne. À cette vue, elle faillit mourir. Plongée dans une douleur morne, elle attendit pendant trois heures sur l'escalier, froide, exténuée, agonisante, le moment où il s'en irait. L'espoir, ce dieu des coeurs aimants, la soutenait encore. Il sortit sans songer à elle, sans lever même la tête, et quitta l'hôtel d'un pas délibéré. La jeune fille ne put résister à cette dernière épreuve; elle s'évanouit sur les marches de l'escalier.

XVII

Une idée de César.

Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée de la baronne, César Falempin se leva dans des dispositions presque solennelles. Son air était grave, son attitude recueillie. Il parcourait la loge dans tous les sens, exhalait de profonds soupirs et attachait par moments sur le plafond des yeux fixes et pensifs. Évidemment le vieux soldat était la proie d'une idée, d'une grande idée. On eût pu le croire à la veille de sa bataille de Pharsale, calculant s'il tournerait la position de l'ennemi ou s'il le frapperait au visage. De temps en temps il s'arrêtait d'une manière brusque et relevait l'index en guise de défi. Ce manège durait depuis quelques minutes, lorsque sa ménagère le remarqua pour la première fois.

--Qu'as-tu donc, César? lui dit-elle. Comme te voilà effarouché; on dirait que tu vas avaler de l'étoupe et des lames de sabre. Tu es tragique, mon vieux.

--Femme, répliqua le soldat en empruntant les cordes les plus graves de son organe, ne parlez pas avec légèreté de ce que vous ignorez. Il y a du grabuge dans l'air, voilà ce qu'il vous suffit à savoir. Maintenant, silence dans les rangs; j'ai à causer avec moi-même.

Madame Falempin obéit en épouse élevée à l'école de l'empire. Son seigneur et maître avait pris l'accent des grands jours, celui qui ne soutirait pas de réplique. Force était de se résigner; la ménagère s'en vengea sur la besogne, qu'elle expédiait avec une ardeur qui ressemblait à une revanche. La scène se prolongea ainsi, César rêvant toujours, sa femme époussetant les meubles, lavant sa vaisselle et soufflant ses fourneaux. Enfin, quand l'heure du déjeuner approcha, l'ex-cantinière revint vers son mari, et, appuyant ses deux mains sur l'une de ses épaules:

--C'est donc bien sévère, mon vieux? lui dit-elle de sa voix la plus douce.

--Très-sévère, Cateau, répliqua le soldat qui n'employait ce nom que dans ses moments d'effusion: très-sévère! très-sévère!

--Alors, parle, mon mouton, dit la ménagère que la curiosité aiguillonnait; il n'y à rien qui soulage autant.

--C'est de la fatalité! s'écria César. Trois fois dans la même nuit! Jamais rien de pareil, jamais!

--Voyons, mon homme, faut se dégorger! dit en insistant madame Falempin autrement, ça t'étoufferait.

--Eh bien, femme, répliqua le sergent, tu vas frémir jusque dans la moelle de tes os. Autant vaudrait quatre batteries de canon en face. On n'a pas d'idée de ça!

--Mais, va donc! va donc! dit la vieille, que l'impatience gagnait.

--Il y a des moments dans la vie, ajouta mélancoliquement Falempin, où je regrette de n'avoir pas été rôti en Égypte, gelé en Russie, tordu à Saint-Domingue par la fièvre jaune, emporté à Dresde par le typhus. Tous ces moyens avaient du bon; le boulet seul valait mieux. Mais le boulet m'en a toujours voulu: quand il me voyait, il passait à gauche. Un vrai guignon!

--Allons, voilà que tu retombes dans les humeurs noires, Falempin. Tu auras fait quelque mauvais rêve, dit la vieille femme.

Ces mots suffirent pour arracher César à son accès de misanthropie; il se réveilla comme un malade dont on touche la plaie.

--Juste! Cateau, s'écria-t-il, un mauvais rêve! Devine lequel! C'est à ne plus vivre que de balles mâchées!

--Comment veux-tu que je devine, Falempin? Voyons, parle enfin, déboutonne-toi.

--Femme, répliqua César avec une solennité toujours croissante, pesez bien ce que je vais vous dire. L'empereur est mécontent de moi.

--Mécontent de toi, l'empereur? dit la vieille.

--Mécontent de moi, ajouta Falempin, prenant une pose digne de la statue de la Douleur; tout ce qu'il y a de plus mécontent: il me l'a fait à savoir; c'est son dernier mot, à cet homme. Si j'étais mort à Lobau au moment où il me tira la moustache, j'emportais son estime à jamais. C'était de la chance! Aujourd'hui je suis mal dans ses papiers. Il m'a mis à l'ordre du jour de l'autre monde; il est mécontent de moi. C'est à se faire sauter le crâne.

--Bah! un cauchemar, dit madame Falempin, quelque chose qui t'aura pesé sur l'estomac, mon bonhomme. Si l'on s'affectait de ces misères...

--Non, Cateau, reprit Falempin, l'empereur ne se dérange pas pour rien. Dès le moment, qu'il s'y met, c'est qu'il a ses motifs. Il n'y avait qu'à voir son air; c'était cassant au possible. Trois fois il est venu, et chaque fois son oeil m'entrait dans les chairs; j'aurais autant aimé la lame d'un sabre. Ensuite il levait le doigt comme s'il eût voulu me dire de soigner un peu mieux mon fourniment. Je connais ça; il a quelque reproche à me faire. Trois fois dans une nuit! juge donc. Il faut que j'aie mérité d'être fusillé.

--Mais, mon Dieu, moi aussi j'ai vu souvent l'empereur, dit madame Falempin, et il n'avait pas toujours l'air aimable. Un rêve! c'est si bizarre!

--Cateau, dit César en suivant sa pensée, je vous répète que l'empereur a toujours ses motifs. Il m'a menacé du doigt; ce n'est pas le geste d'un homme satisfait. Peut-être est-il mécontent de ce que je n'ai pas rempli les dernières volontés de mon, général. Le général s'est plaint à l'empereur,--quoi de plus naturel!--et l'empereur, qui n'a rien à lui refuser, est venu me signifier la chose. Pour sûr, ils me boudent à eux deux, et quand j'irai là-bas je me trouverai cassé au corps ou renvoyé avec la cartouche jaune. C'est dur pour un ancien; j'ai envie d'en finir pour aller m'expliquer avec eux.

Madame Falempin eut beau insister sur la vanité des songes et le peu d'importance qu'il faut y attacher, César n'en voulut pas démordre: il se crut frappé de la disgrâce de l'empereur. Au déjeuner, il ne mangea que du bout des lèvres et ne se laissa pas même tenter par une bouteille de vin vieux que sa ménagère lui servit comme un remède souverain contre les mauvais rêves.