Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius

Part 4

Chapter 43,754 wordsPublic domain

Il souriait encore, ce visage, il souriait toujours, et, pourtant, au fond des yeux clairs, une sorte d’involontaire mélancolie révélait une souffrance.

— La fièvre! Vous n’avez pas été malade, Fanchette?

— Non, je vous dis. Heureuse. Et avez-vous remarqué? Le chagrin vous abat quelquefois et le bonheur vous empêche de dormir. On se dit: «Je voudrais être à demain pour avoir la certitude que je n’ai pas rêvé!»

— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette. Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un rêve, un beau rêve... Blottis là, sous ce toit, où la neige tombe, je ne connais point d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas, et son Lasalle..., ce sont des pauvres, vois-tu, comparés à nous, de pauvres pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux!

Elle se mit à rire en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, à l’idée que le vainqueur de l’Italie était un pauvre diable comparé à elle; mais, tout à coup, ce rire clair fut coupé brusquement par un accès de toux, et ce gentil visage de fillette de Greuze s’empourpra comme sous un étouffement.

— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait, entre deux quintes, sa douce voix brisée.

Et ce n’était plus contre Boney, Lasalle et leurs victoires, que s’emportait, que s’irritait intérieurement le petit marquis; c’était contre cette neige collée aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à la gorge cette chère aimée dont le regard semblait s’excuser de lui causer un chagrin, une angoisse.

Il s’était levé, lui apportait un verre d’eau.

— Voulez-vous de la tisane, Fanchette?

— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis, ce n’était rien. Et si c’était quelque chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien encore!

Elle disait cela délibérément, avec la crânerie joyeuse d’un volontaire allant au feu, à la française.

— Êtes-vous folle, Fanchette!

— Non, je dis ce que je pense. Et, tenez, voulez-vous que je vous l’avoue, tout bas, bien bas? J’ai toujours envié M^{lle} Olivier..., vous savez..., la jolie M^{lle} Olivier, qui avait créé Chérubin, chanté _La Romance à Madame_, conquis, charmé, affolé Paris et qui est morte... pftt!... disparue..., toute jeune, toute blonde..., adorée!... Et si bonne, si bonne, M^{lle} Olivier! Elle était si gentille, qu’on ne pouvait pas s’imaginer qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir des rides. C’est si laid, les rides! Moi non plus, je ne voudrais pas avoir de rides. Vous me trouvez peut-être coquette? dit-elle encore.

Puis, comme si le sourire de la blonde sociétaire disparue l’eût reportée vers le théâtre, son théâtre, vers Paris, elle se mit à évoquer les beaux soirs de France, le défilé du _Mariage_ sur l’air des _Folies d’Espagne_, où, de son petit pied se relevant et retombant comme une touche de piano, elle battait la mesure en marchant, et cette soirée où elle avait remplacé, doublé M^{lle} Lachassaigne:

— J’étais si contente! Et si jolie! oui, cher marquis, je deviens coquette, décidément!... Ah! mon costume! Mon joli costume! Celui qu’a décrit M. Caron de Beaumarchais!... Un petit habit, un juste brun avec des ganses et des boutons d’argent, la jupe de couleur; rouge; sur la tête, une toque noire à plumes... J’aurais préféré un grand chapeau de paille, comme les jolies dames que peint M^{me} Vigée-Lebrun... Mais les auteurs, vous savez, les auteurs, ce qu’ils veulent il faut le faire!

Le petit marquis l’écoutait avec une émotion soudaine, une inquiétude qui devenait peu à peu de la terreur. Fanchette parlait, parlait, maintenant, avec une volubilité vraiment étrange. Elle avait dans le regard un éclat inattendu. Il lui prit les mains: elles étaient brûlantes. Un léger frisson la fit pourtant se plaindre du froid, et la petite toux, qui souvent avait inquiété Hector de Beauchamp, revint, secouant douloureusement ce gentil corps frêle.

— Il faut vous soigner, Fanchette!... Il ne faut pas être malade, ma femme!

Ce nom la rendait toute joyeuse, amusée, en quelque sorte, comme si ce fût un jeu que ce mariage projeté.

— On changera le titre de la pièce de Beaumarchais, disait-elle en riant. Ce sera, à la reprise, _Le Mariage de Fanchette_!... Quand on pense, disait-elle encore, qu’on n’a pas joué _La Folle Journée_ depuis 1790... Ni en 1791, ni en 1792, ni en 1793... Ils avaient peut-être peur que M. Marie-Joseph de Chénier trouvât M. de Beaumarchais réactionnaire...

Ce besoin presque maladif de parler du théâtre rendait plus vives les craintes du marquis. Il y avait, maintenant, chez Fanchette, comme une obsession. Son être semblait se dédoubler. Obstinément, sa pensée allait vers Paris, se tendait vers la Comédie. Elle dit tout à coup, un soir, en regardant le marquis dans les yeux:

— Si nous partions?

— Partir? Vous dites?

— Oui, si nous partions?

— Et pour aller où?

— En France. A Paris. Oui, c’est une idée. Je ne dors pas la nuit. Et, dans mon insomnie, c’est à Paris que je pense, aux camarades, aux coulisses... Je m’ennuie ici, je m’ennuie. Je vais tomber malade dans ce Londres...

Les flocons de neige s’amassaient aux vitres, encadrant de bourrelets glacés les arêtes des fenêtres. Une bise froide entrait par-dessous la porte et Fanchette approchait ses mains du feu de houille, dont les languettes bleuâtres sautillaient parmi le charbon rouge. Elle regardait s’écrouler tristement les morceaux consumés. Et ce feu ne la réchauffait pas. Il faisait si froid, il faisait si laid autour d’elle! Et il devait faire si bon à Paris!

— Il n’y fait pas bon pour les émigrés, répondait le petit marquis avec une moue qui voulait sourire.

— Bah! quand on risquerait un peu sa tête! Paris vaut bien une imprudence!

Hector avait tout d’abord pris ce désir pour une fantaisie, un caprice de femme; mais il se précisait, il s’affirmait, ce désir, et le docteur Ploomfield, qu’il avait amené auprès de Fanchette, prononçait des mots assez effrayants: consomption, nostalgie, toux nerveuse... On pouvait trouver diverses causes au malaise dont souffrait cette enfant: regret du pays, ennui, mal de l’exil et aussi, aussi — le docteur baissait la voix, même pour parler à l’oreille du marquis — un peu de phtisie.

Eh! parbleu! cette toux, la maudite petite toux! Hector avait bien deviné. L’idée que cet être exquis dont il voulait pour toujours faire sa compagne pouvait lui être enlevé tout à coup le piquait au cœur comme une pointe d’épée.

Fanchette avait quasi brusquement pris en haine cette petite chambre, qu’elle trouvait presque joyeuse autrefois, la parant des fleurs de son éventaire. Maintenant, en montrant au marquis une jacinthe qui poussait dans un vase de verre ses racines échevelées, pareilles à des tentacules de méduses, elle disait:

— Voyez comme elle a de peine à fleurir! Et s’il fleurit, cet oignon de Hollande, la fleur jaune d’or mourra de froid. Il faut partir!

Elle ajouta, un jour, en souriant d’un petit sourire railleur et triste:

— D’ailleurs, cher marquis, n’avez-vous pas dit souvent que, dans huit jours...

— Oui, oui, dans huit jours, dans huit jours!...

Et, brusquement, le marquis s’écria:

— Eh bien! soit! Oui!... Dans huit jours! Malgré vents et marées, batailles de M. Bonaparte et lois et décrets des proscripteurs, nous partirons dans huit jours! Vous le voulez? Dans huit jours, nous serons en France!

— A Paris! dit Fanchette, avec la ferveur d’un mahométan prononçant le nom de La Mecque.

— A la Comédie!

— Au Foyer!

— En route, Fanchette, fit le petit marquis. Puisqu’il ne faut que Paris pour vous guérir, on vous guérira! Et, si l’on me met la main au collet, eh bien! nous verrons. Je me défendrai!

Il s’occupa de trouver la somme voulue pour payer quelque maître batelier qui consentît à traverser la Manche, à passer de Douvres à Calais, à débarquer la nuit sur quelque point abordable de la côte française. Jusqu’à ces derniers jours, le pauvre marquis de Beauchamp avait conservé pieusement deux ou trois bijoux dont, autrefois, se parait sa mère, qu’avait portés sa grand’mère, vieilles reliques de famille dont il avait juré de ne jamais se dessaisir. Il les porta à un revendeur juif qui tenait boutique du côté de Middle Temple Lane, et il se disait que c’était là comme le cadeau de noces donné par les aïeules à la future marquise de Beauchamp d’Antignac.

Dans huit jours, oui, dans huit jours, il prendrait la mer avec la pauvre fille.

— Il lui faudrait l’air du pays, avait affirmé le docteur Ploomfield.

Elle respirerait bientôt l’air du pays. Elle remettrait, quelque soir, son petit habit, sa jupe rouge et sa toque noire et, pour lui, s’il était conduit, un matin, comme d’autres, dans la plaine de Grenelle, devant un peloton d’exécution, il saluerait aussi insolemment que possible, crierait très haut «Vive Sa Majesté Louis XVII!», et tâcherait de tomber avec grâce.

Aux préparatifs de départ, Fanchette apportait une hâte maladive. Elle éprouvait cette sensation morbide qu’elle n’aurait pas le temps de fuir Londres, que cette douleur ressentie, cette brûlure dans la poitrine, cette toux qui la prenait à la gorge et qu’elle étouffait pour ne pas attrister le marquis, allaient la coucher dans ce petit lit de fer, sous ce toit couvert de neige. Elle avait peur. Sa chambre lui faisait l’effet d’une prison. Une cellule, un coin d’hôpital. Il lui semblait qu’une fois là-bas, elle serait guérie. Et ces mots: «là-bas», prenaient sur ses lèvres des accents très doux.

— Ils ne sont pas si bêtes d’avoir inventé ou retrouvé ce nom: _patriotes_, les malandrins de «là-bas», murmurait le marquis. On l’aime, en effet, la patrie!

On aime aussi l’asile où l’on a vécu, et lorsque, sa valise à la main, le petit marquis prit congé de Londres, il eut, à son grand étonnement, un étrange battement de cœur. Il dit adieu à la misérable chambre de Crown Court comme si les murailles eussent gardé de ses souffrances et de ses joies. C’était là que Fanchette l’avait soigné, veillé, là qu’elle s’asseyait lorsque, de sa jolie voix, elle lui lisait _Clarisse Harlowe_! Il n’était pas jusqu’à mistress Sniddle qui lui inspirât des pensées attendries. La logeuse lui répétait que si, par hasard, — il faut tout prévoir! — M. le marquis se trouvait obligé de revenir en Angleterre, il retrouverait toujours sa chambre, cet appartement meublé si «convenable».

— Ah! mistress Sniddle, répondait le marquis, je suis, comme tous les exilés, reconnaissant à l’Angleterre de sa loyale hospitalité, — j’ai été libre en un pays libre; — mais j’espère bien jamais, _never_, vous entendez, ne remettre les pieds à Londres. Et, dans huit jours, je serai à Paris... Que dis-je! mistress Sniddle, avant huit jours!

— Dieu le veuille, monsieur le marquis!

VI

Fanchette aussi éprouvait une émotion toute naturelle en quittant le logis où elle avec vécu. Mais le brouillard de Londres, décidément, l’étouffait.

Elle se mourait, comme la jacinthe de Hollande dans son vase de verre. La santé, la vie, l’appétit même, de vivre, elle allait retrouver tout cela en France. Et, dans la voiture qui l’emportait, la cahotait vers Douvres, elle faisait des rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp, entre deux accès de toux, et elle lui répétait:

— Si vous saviez, si vous saviez comme je suis heureuse!

Le temps était froid. On avançait lentement dans la neige, cette neige qui se collait aux fenêtres de Soho et qui faisait, maintenant, de la verte campagne anglaise une vaste plaine blanche, une nappe glacée. Au fond de la voiture, Fanchette se blottissait comme un passereau frileux, et le marquis ressentait une volupté de protecteur et d’amoureux à la fois à serrer contre sa poitrine, à couvrir de son manteau cette créature douloureuse et délicieuse qui lui disait:

— Chaque tour de roue nous rapproche de la mer! Et, après la mer, Paris! Paris!

Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée fixe des malades, — se retrouver où elle était née, revoir les rues de son enfance, Romainville aussi, les lilas de Romainville, et le théâtre, le théâtre où elle avait eu sa grande joie d’un soir. Et la route lui paraissait longue. N’arriverait-on jamais à Douvres? Les pauvres chevaux, fouaillés par le cocher, faisaient de leur mieux, tout fumants dans le brouillard roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la neige dure et un des brancards de l’équipage se rompit, une des roues étant endommagée aussi. On était loin de tout village, dans une plaine où sifflait la bise. Il fallut attendre assez longtemps l’arrivée d’un charron. Et Fanchette avait froid, se désolait, répétait:

— Nous n’arriverons jamais! Jamais!

Enfin, la roue réparée et le brancard remis en état, le cocher, maugréant contre le verglas, reprit sa route et l’on atteignit Douvres.

Les deux exilés eurent une minute de grande joie en apercevant le vieux château, là-haut dressé, menaçant, et qui, pour eux, représentait le port. Ils allaient donc s’embarquer, la mer était là, et, derrière cette brume opaque aperçue dans les échancrures des dunes, la patrie.

Mais le sort paraissait s’acharner contre eux. Lorsque, après avoir gagné l’endroit où les attendait le maître du bateau, ils arrivèrent sur la grève, leurs bagages déjà posés à terre, le marin, leur montrant la mer toute blanche de moutons, — aussi blanche, avec cette écume, que la plaine couverte de neige, — dit:

— Partir est impossible.

Impossible! C’était un mot qui sonnait mal aux oreilles du petit marquis.

— On peut tout ce qu’on veut, dit-il.

— Oui, mais je ne veux pas exposer mon bateau à être brisé ou envoyé sur les côtes de Norvège. La mer grossit. Le vent est mauvais. Mieux vaut pour vous attendre à Douvres que de fournir de la pâture aux poissons de la Manche.

— Alors, vraiment, nous ne partons pas?

— Nous partirons après la tempête passée. Voyez ces vagues. Hautes comme des tours d’églises!

Fanchette était désolée. Il fallut chercher asile dans une petite auberge où l’hôte fit un peu la grimace en recevant des Français. Mais ce n’était qu’un logis de passage. Le vent allait bientôt se calmer. On repartirait, sans doute, le lendemain. Dans la nuit, la malade fut prise d’une fièvre ardente, des crachements de sang terrifièrent M. de Beauchamp et, le matin venu, Fanchette, trop faible pour se lever, demanda elle-même à rester au lit, puisqu’on ne pouvait pas s’embarquer tout de suite.

— Cela me reposera et je serai vaillante pour la traversée..., demain.

Mais, le soir, la fièvre redoublait, la toux déchirait plus cruellement les poumons de la pauvre fille portant à sa poitrine ses petites mains pâlies. Et le marquis demandait un médecin en hâte, car il avait peur, maintenant, peur de la voir arrêtée là, condamnée à rester en chemin.

L’hôte maugréa d’abord, disant que l’auberge de _L’Ancre et du Canon_ n’était pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut pitié et envoya lui-même son garçon chez son propre docteur. Et celui-ci, gros bonhomme roulant comme un muid, accourut en soufflant, ausculta la malade et ordonna des moxas dans le dos...

— C’est une petite congestion pulmonaire... Il faut garder la chambre et se garer du froid.

— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous ne partirons pas demain?

— Quelle folie! Vous ne pourrez sortir avant huit jours!

— Vous dites, docteur? fit le petit marquis.

— Huit jours! Dans huit jours!

Il se demandait, le marquis, si ce gros homme se moquait de lui et connaissait la pensée, le refrain, le rêve reporté de semaine en semaine: dans huit jours!

«Dans huit jours!» C’était sa phrase éternelle, sa consolation et son espoir. Et ces trois mots, si souvent répétés depuis tant de mois, ce médecin inconnu les redisait encore et, cette fois, le «_Dans huit jours_» — les huit jours du petit marquis — devenait, non plus une espérance, mais une sentence.

Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit jours. Dans huit jours, la mer démontée serait redevenue calme. Dans huit jours, le patron de la barque n’aurait plus peur du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette aurait repris ses couleurs et serait guérie.

— Eh bien! docteur, résignons-nous. Dans huit jours. Dans huit jours. Et mille fois merci.

Mais ils allaient être tragiques, les douloureux huit jours qui allaient suivre. La congestion avait terrassé la pauvre enfant et, après avoir prononcé le mot «petite» en parlant de la maladie, le docteur, faisant la moue, grommelait des paroles mécontentes à l’adresse de quelque complication qui survenait, dangereuse. Il regardait, avec une expression d’anxiété paternelle, Fanchette, qui lui souriait, lui disant:

— Je n’ai plus que sept jours, puis six jours à attendre...

Puis: cinq jours!

Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il n’avait pas l’air satisfait.

— Va-t-elle donc mourir ici, la petite Française? lui demandait l’hôtelier.

Il hochait la tête et ne répondait pas.

Et Hector de Beauchamp voyait bien, devinait que le brave homme était inquiet. Sans être médecin, le marquis s’apercevait trop sûrement de l’état de la malade. La toux augmentait, devenait plus fréquente. Des étouffements empourpraient le visage amaigri, et la pauvre fille se dressait sur son lit, essayant de repousser quelque monstre qui l’étreignait. La nuit, elle avait le délire. Elle chantait des chansons entendues autrefois. Elle répétait, en essayant de rire, les propos de la Fanchette du théâtre au comte Almaviva:

«Oh! Monseigneur... Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux m’aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_...»

Son gentil visage se penchait et le hochement de tête, commencé dans la coquetterie, s’achevait, lassé, dans la douleur.

Le marquis l’écoutait, tremblant, lui prenant les mains, — ces petites mains qui brûlaient, — et il lui disait, comme si les paroles de la comédie se fussent adressées à lui-même:

— Oui, tout ce que tu voudras, tout, Fanchette!

Et le regard perdu, doucement, avec le respect de la pauvre petite débutante pour le grand artiste, elle répondait:

— Merci, monsieur Molé. Vous êtes bon pour moi!

Alors, le marquis sentait ses yeux se remplir de larmes. Il étouffait, lui aussi, mais d’émotion contenue, lorsque la frêle voix douce s’élevait, ironiquement joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la pauvre Fanchette, répétait, en imitant M. Préville:

...Tout finit par des chansons!

Sur les lèvres sèches de la malade, elle revenait constamment, aux heures de délire, comme une obsession constante, la ritournelle du Vaudeville, et, pour Hector, cet air narquois devenait poignant et navrant, une sorte de cantique funèbre. Il se détournait violemment pour que Fanchette ne vît point ses larmes. Mais pouvait-elle voir? Voyait-elle autre chose que les lointaines images de ses songes? Elle était perdue. Le marquis avait la terreur qu’on lui dît:

— Elle ne sera plus là bientôt.

Il était certain de l’atroce sentence, et, pourtant, il n’osait interroger le docteur. Il avait peur de la réponse. Huit jours! Avant les huit jours, si Fanchette l’avait quitté, quitté pour toujours? S’il se trouvait seul dans le monde, cet amour brisé, ce pauvre amour, idylle de son exil, emplissant toute sa vie?

Il se sentait trembler, puis il se redressait, espérant, voulant espérer contre tout espoir. Allons donc! Fanchette était jeune! On ne meurt pas ainsi, à vingt ans! Mais il se rappelait la jolie Olivier, M^{lle} Olivier dont Fanchette avait envié la destinée. Et il frissonnait en se répétant que Chérubin avait évité l’âge des rides.

Il passait à veiller Fanchette les nuits entières dans un fauteuil. Elle le suppliait de prendre du repos.

— Mais, je me repose! Si j’étais à l’armée des princes, je dormirais moins encore! D’ailleurs, je dors, Fanchette, oui, je dors... et je rêve même de Paris!

— Ah! Paris! disait-elle, mais d’un ton triste comme si elle eût renoncé à la terre promise.

* * * * *

Une nuit (la dernière avant la semaine prescrite, les huit jours annoncés), le marquis s’était assoupi, Fanchette ayant laissé tomber, elle aussi, sa jolie tête amaigrie sur l’oreiller, lorsqu’il fut réveillé par un bruit violent de voix partant de la salle basse de l’auberge, où des marins chantaient, dansaient, fêtaient bruyamment il ne savait quel événement joyeux, — et, en écoutant, voilà qu’il distinguait des mots qui lui faisaient bondir le cœur, des injures aux marins français qu’on avait coulés en mer et à des frégates françaises chassées comme des mouettes peureuses...

Le chœur montait, brutal, ardent, farouche, accompagné de chocs de pots de bière et de trépignements de talons sur le sol. Les murs de l’auberge de _L’Ancre et du Canon_ en tremblaient. C’étaient des matelots qui célébraient une victoire anglaise.

— Hurrah! Hurrah! Hurrah!

Le marquis avait envie de leur crier de se taire et, furieux, il allait le faire en descendant pour dire qu’il y avait, là-haut, une malade endormie, lorsque Fanchette se réveilla tout à coup et, peureuse, écoutant ce bruit qui montait, qui grondait, dit à Hector:

— Qu’est-ce que c’est? Est-ce qu’on vient nous arrêter? Qu’est-ce qu’on nous veut? Pourquoi ce tapage?

— Ce n’est rien, Fanchette. Rien... Des matelots qui s’amusent.

— Oui, mais il me fait mal, ce bruit... Oh! J’ai très mal... Je voudrais...

— Je vais leur dire...

Elle le retint vivement. Ses mains donnaient au marquis la sensation d’un fer rouge...

— Non, ne me quittez pas... J’aurais trop peur... Qu’est-ce que c’est donc que cette femme, cette grande femme qui est là et qui me fait des signes?

— Une femme? Il n’y a personne ici que moi, Fanchette...

— Si, si... Il y a cette femme... là... (Elle étendait son bras blanc, si maigre, vers un point invisible.) Oh! je la reconnais..., je la devine... Elle veut m’emmener... Oui, j’y vais, j’y vais!

Mais, se rejetant vers Hector, s’accrochant à lui, le suppliant de la défendre:

— Eh bien! non, je ne veux pas!... Je veux rester... Gardez-moi, monsieur le marquis, protégez-moi!...

Et, tout à coup:

— Ah! bien! voilà. Elle est partie. Vous l’avez chassée. Merci. Nous allons prendre le bateau..., cette fois, n’est-ce pas? nous irons à Paris, vraiment... Vraiment? Tiens, ils s’en vont, les matelots.

En bas, ils avaient, en effet, cessé de danser leur trépidant _hornpipe_ et ils s’en allaient vers la grève en chantant leurs chansons patriotiques où Nelson était acclamé...

Le silence se faisait dans l’auberge vide. Et un apaisement soudain succédait alors chez Fanchette à la nervosité anxieuse. Elle se sentait lasse, étrangement lasse.

Elle dit au marquis:

— La nuit est encore longue. Dormez, je vais dormir!

Et, sur l’oreiller, de sa jolie voix musicale, comme dans un soupir elle dit en fermant les yeux:

— _Good night, dear!_

Le marquis la regardait sommeiller. Il était heureux de la voir ainsi calme. Très maigre, bien pâle. Mais reposée. Si elle pouvait reposer ainsi un jour encore? Si le docteur permettait, enfin, qu’on reprît le voyage interrompu? Qui sait?

En attendant, elle dormait. On entendait à peine sa respiration d’enfant. Il pouvait, lui aussi, s’endormir, rassuré. Demain, peut-être, le sommeil de la nuit aurait-il apporté un adoucissement, donné des forces... Demain!

Le lendemain, Hector de Beauchamp se frotta les yeux, ayant dormi plus qu’il n’eût voulu et le jour gris filtrant à travers les vantaux de la fenêtre. Il regarda Fanchette. Elle dormait toujours. Il ouvrit les volets. La lumière entoura d’une teinte livide le visage de la dormeuse. Hector s’approcha d’elle doucement. Elle avait, dans son sommeil, un délicieux sourire. Sa tête s’appuyait sur ses mains d’enfant. Le profil était doux, calme, heureux. Le marquis se pencha sur l’oreille de la jolie fille, la petite oreille rose jadis, et maintenant transparente, — et il dit, dans un murmure:

— Fanchette!