Les Huguenots: Cent ans de persécution, 1685-1789
Chapter 2
Mais si l'Église est invariable dans sa doctrine d'intolérance, elle se résigne quand il le faut à accepter la tolérance, comme une nécessité de circonstance, et modifiant son langage suivant les exigences du milieu dans lequel elle est appelée à vivre, elle dit, comme la chauve-souris de la fable:
_Tantôt: je suis oiseau_, _voyez mes ailes!_ _Tantôt: je suis souris_, _vivent les rats!_
Voici, en effet, la règle de conduite _opportuniste _que l'évêque de Ségur trace à l'Église:
«L'Église, dit-il, peut se trouver face à face, soit avec des pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indifférents, soit avec des pouvoirs amis.
-- Elle dit aux premiers: Pourquoi me frappez-vous? J'ai le droit de vivre, de parler, de remplir ma mission qui est _toute de bienfaisance_.
-- Elle dit aux seconds; Celui qui n'est point avec moi, est contre moi. Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vérité, le mal comme le bien?
-- Elle dit aux troisièmes: Aidez-moi à_ faire disparaître _tout ce qui est contraire à la très sainte volonté de Dieu.»
Or, ce qui est contraire à cette très sainte volonté, c'est, ainsi que le proclamait l'orateur du clergé en 1635, _la liberté de conscience_. C'est, ainsi que le disait le pape en 1877, la tolérance, à côté de l'enseignement catholique, d'autres enseignements, l'existence de temples protestants à côté des temples catholiques.
«Vous voyez ici la capitale du monde catholique, disait-il aux pèlerins bretons qu'il recevait au Vatican, où on a placé l'arche du nouveau-testament, mais elle est entourée de beaucoup de Dragons; d'un côté, l'on voit _l'enseignement protestant_, _incrédule_, _impie_, _de l'autre des temples protestants de toutes les sectes_. Que faire pour renverser tous ces Dragons? Nous devons prier et espérer que l'arche sainte du nouveau testament sera bientôt libre, _et débarrassée de toutes ces idoles qui font honte_ à la capitale du monde catholique.»
Quand l'Église n'a pas à sa disposition, des princes assez chrétiens pour fermer la bouche à l'erreur et détruire les fausses religions, elle déclare attendre d'une intervention d'en haut la réalisation de ses désirs, et sa patiente attente dure jusqu'à ce qu'elle trouve dans la puissance temporelle _un secours efficace_.
Entre temps elle ne laisse pas échapper une occasion de se rapprocher peu à peu de son but, en limitant habilement ses exigences apparentes, et en les mettant au niveau des possibilités du moment. C'est ainsi que le clergé de France se comporta vis-à- vis de l'édit de Nantes et, le détruisant pièce par pièce, finit par obtenir sa révocation; en sorte qu'Élie Benoît a pu résumer ainsi l'histoire de ce mémorable édit. Elle embrasse le règne de trois rois, dont le premier a donné aux réformés un édit et des sûretés, le second leur ôta les sûretés, et le troisième a cassé l'édit.
Le clergé se borne d'abord à mettre dans la bouche de Henri IV ce voeu timide et discret en faveur du retour du royaume à l'unité religieuse: «Maintenant qu'il plaît à Dieu de commencer à nous faire jouir de quelque meilleur repos, nous avons estimé ne le pouvoir mieux employer qu'à vaquer, à ce qui peut concerner la gloire de son saint nom, et à pourvoir à ce qu'il puisse être adoré et prié par tous nos sujets, et, s'il ne lui a plu _que ce fut encore dans la même forme_, que ce soit au moins dans une même intention.»
Quant à Louis XIII, pour se mettre à l'abri des reproches que lui adressaient des catholiques fanatiques à l'occasion du serment qu'il avait prêté lors de son sacre, _d'exterminer les hérétiques_, il trouvait ce singulier subterfuge de défendre par un édit de qualifier _d'hérétiques _ses sujets protestants; ceci ne rappelle-t-il pas l'habileté gasconne de frère Gorenflot, baptisant carpe, le poulet qu'il veut manger un vendredi, sans commettre de péché.
Après avoir privé les protestants de leurs places de sûreté, Louis XIII ne dissimule pas son désir de les voir revenir au culte catholique, mais comme le pape en 1877, il déclare ne compter que sur l'intervention d'en haut pour faire disparaître l'enseignement et les temples protestants. «Nous ne pouvons [[1]], dit-il, que nous ne désirions la conversion de ceux de nos sujets qui font profession de la religion prétendue réformée... nous les _exhortons_ à se dépouiller de toute passion pour être plus capables de recevoir la lumière du ciel, et _revenir au giron de l'Église_.»
S'il déclare qu'il se borne à attendre cette conversion _de la bonté de Dieu_, c'est «parce qu'il est trop persuadé, dit-il, par l'exemple du passé, que les remèdes _qui ont eu de la violence_, n'ont servi que d'accroître le nombre de ceux qui sont sortis de l'Église».
Louis XIII avait raison, car, ainsi que le rappelle en 1689 le maréchal de Vauban «après les massacres de la Saint-Barthélemy (un remède _qui avait eu de la violence_), un nouveau dénombrement des huguenots prouva que leur nombre s'était accru de cent dix mille».
Louis XIV était loin, même dès le début de son règne, de croire à l'inefficacité de la violence en pareille matière, ainsi qu'en témoigne ce passage des mémoires du duc de Bourgogne:
«Il arriva un jour que les habitants d'un village de la Saintonge, tous catholiques, _mirent le feu_ à la maison d'un huguenot qu'ils n'avaient pu empêcher de s'établir parmi eux. Le roi (Louis XIV), en condamnant les habitants du lieu à dédommager le propriétaire de la maison, ne put s'empêcher de dire que ses prédécesseurs auraient épargné bien du sang à la France, s'ils s'étaient conduits par la politique _prévoyante_ de ces villageois, dont l'action _ne lui paraissait vicieuse que par le défaut d'autorité_.»
Quoiqu'il en fût des sentiments _secrets_ de Louis XIV, il affirma tout d'abord qu'il ne voulait pas obtenir la conversion de ses sujets huguenots par aucune rigueur nouvelle, et pendant la première partie de son règne, il s'appliqua assez exactement à suivre la règle de conduite que l'évêque de Comminges lui avait tracée, en lui transmettant les voeux de l'assemblée, générale du clergé: «Nous ne demandons pas à Votre Majesté, disait ce prélat _opportuniste_, _qu'elle bannisse dès à présent _cette malheureuse liberté de conscience, qui détruit la véritable liberté des enfants de Dieu, _parce que nous ne croyons pas que l'exécution en soit facile_; mais nous souhaiterions au moins que le mal ne fit point de progrès; et que, si votre autorité _ne le peut étouffer tout d'un coup_, ou le rendit languissant, et le fit périr peu à peu, par le retranchement et la diminution de ses forces.»
En effet, dans les mémoires qu'il faisait rédiger pour l'instruction de son fils, mémoires qui ne s'étendent qu'aux dix premières années de son règne, Louis XIV expose ainsi son plan de conduite envers les huguenots:
«J'ai cru que le meilleur moyen; pour réduire peu à peu les huguenots de mon royaume, était _de ne les point presser du tout par aucune rigueur nouvelle_; de faire observer ce qu'ils avaient obtenu sous les règnes précédents, mais aussi de ne leur accorder rien de plus et d'en renfermer l'exécution _dans les plus étroites bornes_ que la justice et la bienséance le pourraient permettre.
«Quant aux grâces qui dépendaient de moi seul, je résolus, et j'ai assez ponctuellement observé depuis, de n'en faire aucune à ceux de cette religion, et cela _par bonté_, non par aigreur, pour les obliger par là à considérer de temps en temps d'eux-mêmes, et sans violence, si c'était par quelque bonne raison qu'ils se privaient _volontairement_ des avantages qui pouvaient leur être communs avec mes autres sujets; je résolus aussi d'attirer par des récompenses ceux qui se rendraient _dociles_ mais il s'en faut encore beaucoup que je n'aie employé tous les moyens que j'ai dans l'esprit, pour ramener ceux que la naissance, l'éducation, et le plus souvent un grand zèle sans connaissance, tiennent de bonne foi, dans ces pernicieuses erreurs.»
Nous verrons dans les chapitres de la liberté du culte et de la liberté de conscience ce que Louis XIV fit des droits religieux des protestants, sous prétexte de renfermer l'exécution des édits _dans les plus_, _étroites bornes_.
Il ne respecta pas davantage leurs droits _civils_, et finit par leur fermer l'accès de toutes les fonctions publiques et d'un grand nombre de professions, au mépris de la disposition de l'édit de Nantes qui stipulait l'égalité des droits, pour les protestants et pour les catholiques.
Voici, par exemple, comment il en arrive à exclure peu à peu les huguenots de toute charge de judicature. Il commence par interdire aux huguenots conseillers au parlement de connaître toute affaire dans laquelle sont intéressés des ecclésiastiques ou des nouveaux convertis; puis il prononce la même interdiction contre les conseillers catholiques, _mariés à des huguenotes_, attendu que les réformés trouvaient accès auprès de ces officiers de justice, _par le moyen de leurs femmes_, aux prières et aux sollicitations desquelles, ces officiers se laissaient souvent persuader; enfin il décide que les conseillers huguenots doivent tous donner leur démission, attendu qu'ils ne peuvent rester _constitués en dignité_, et donner _un mauvais exemple_ à ses sujets par leur opiniâtreté, au lieu de les exciter à quitter leurs erreurs pour rentrer dans le giron de l'Église. Il défend aux huguenots de se faire nommer _opinants ou assesseurs_ ce qui leur permettrait de _se rendre maîtres des affaires_ ainsi qu'auparavant; il leur interdit même d'accepter les fonctions _d'experts_, parce que «les juges étant obligés de se conformer aux rapports des experts, lorsque ces experts sont réformés, les catholiques sont exposés aux jugements de ces réformés.»
Enfin, il assimile les fonctions d'avocat aux charges de la judicature, et défend aux huguenots d'exercer ces fonctions, considérant «que les avocats _ont beaucoup de part dans la poursuite des procès_, en donnant aux parties leurs avis sur la conduite qu'elles ont à y tenir.»
À la veille de la révocation, sous les prétextes les plus vains et les plus fantaisistes, les huguenots se trouvaient _légalement_ exclus des fonctions et professions de: «Secrétaires du roi, conseillers au parlement, procureurs du roi, juges, assesseurs, greffiers, notaires, procureurs, recors, sergents, clercs, experts, avocats, docteurs ès lois dans les universités, monnayeurs, adjudicataires ou employés dans les fermes royales; employés dans les finances, fermiers des biens ecclésiastiques, revendeurs de consignations, commissaires aux saisies, lieutenants de louveterie, officiers de la maréchaussée, officiers ou domestiques de la maison du roi, de la reine ou des princes de la maison royale, marchands privilégiés suivant la cour, messagers publics, loueurs de chevaux, hôteliers, cabaretiers, cordonniers, orfèvres, marchandes lingères, apothicaires, épiciers, instituteurs, libraires, imprimeurs, maîtres d'équitation, chirurgiens, médecins, accoucheurs ou sages-femmes...»
Un certain nombre de ces interdictions étaient basées, contrairement à une disposition formelle de l'édit de Nantes, sur la _clause de catholicité_; c'est ainsi, par exemple, que la déclaration qui ferme aux filles ou femmes protestantes l'accès de la communauté des lingères, invoque les statuts de cette antique communauté, établie par saint Louis, lesquels portent: «qu'aucune fille ou femme ne pourra être reçue lingère, qu'elle ne fasse profession de la religion catholique.»
Le motif le plus fréquemment invoqué à l'appui des interdictions prononcées, c'est le _crédit_ que l'exercice de la fonction ou de la profession peut donner pour empêcher les conversions: ainsi un édit ordonne aux médecins et _apothicaires_ huguenots de cesser l'exercice de _leur art_ afin d'empêcher les mauvais effets que produit la facilité que leur profession leur donne d'aller fréquemment dans toutes les maisons, sous prétexte de visiter les malades, «et d'empêcher par là les autres religionnaires de se convertir à la religion catholique.»
Un Purgon[2] huguenot, obligé de cesser l'exercice de _son art_ parce que, allant dans toutes les maisons, armé de son _chassepot_, il pourrait par là empêcher les Pourceaugnac ses coreligionnaires de se convertir à la religion catholique, n'est- ce-pas un comble? À l'appui de l'interdiction faite aux médecins huguenots de continuer l'exercice de leur profession, le roi invoquait cet autre motif, qu'il jugeait nécessaire que ses sujets huguenots pussent, _pour leur salut_, déclarer dans quelle religion ils voulaient mourir, et qu'ils ne pouvaient faire cette déclaration quand ils étaient soignés par un docteur de leur religion, lequel n'avertissait pas le curé _en temps utile_.
C'est par une préoccupation _de salut_ semblable, qu'en 1877 le directeur de l'Assistance publique à Paris, avait prescrit d'apposer sur chaque lit d'hôpital un écriteau indiquant dans quelle religion voulait mourir le malade couché dans ce lit.
Louis XIV pour poursuivre l'application de son plan de restriction aux édits, ou plutôt de destruction des édits, trouva la plus grande facilité dans l'esprit d'intolérance qui animait tous les corps constitués du royaume, les parlements, l'université, les communautés de marchands et d'ouvriers, etc.
«Dès qu'on pouvait, dit Rulhières, enfreindre l'édit de Nantes dans quelques cas particuliers, abattre un temple, restreindre un exercice, ôter un emploi à un protestant, on croyait avoir remporté une victoire sur l'hérésie.»
À défaut d'une loi à invoquer, on recourait à l'arbitraire administratif pour molester les protestants et les priver de leurs droits. Un exemple entre mille:
Un menuisier huguenot est admis à faire _chef-d'oeuvre_, Colbert écrit à l'intendant Machault d'ordonner au prévôt de Clermont d'apporter de _telles difficultés_ à la réception de ce menuisier, qu'il ne soit point admis à la maîtrise.
Plus tard, on n'eut même plus recours à ces habiles subterfuges, pour interdire la maîtrise aux huguenots.
On sait que, sous Louis XIV, le gouvernement battait monnaie en vendant des anoblissements et des privilèges de noblesse à _beaux_ deniers comptants, anoblissements qu'on annulait, de temps en temps, par un édit, de manière à faire payer aux anoblis une deuxième et troisième fois les privilèges de noblesse qu'on leur avait vendus. D'un autre côté, au cours des guerres de religion, beaucoup de _vrais_ nobles avaient vu leurs titres perdus ou brûlés, en sorte qu'ils étaient dans l'impossibilité de pouvoir établir _légalement_ la réalité et l'antiquité de leur noblesse. Dans de telles conditions une vérification des titres était une menace pour tous, anoblis et vrais nobles. Pour faire fléchir les gentilshommes huguenots obstinés, on imagina de faire de la vérification des _titres_ un moyen de conversion. À ce propos, Louvois écrit à l'intendant Foucault: «Le roi a fort approuvé _l'expédiant_ que vous proposez pour porter quelques familles des gentilshommes du Bas Poitou à se convertir. Je vous adresserai incessamment l'arrêt nécessaire pour ordonner de vérifier les abus qu'il y a eu dans la dernière recherche qui a été faite de la noblesse, _lequel sera général et ne portera point de distinction de religion_; duquel néanmoins l'intention de Sa Majesté est que vous ne vous serviez _qu'a l'égard de ceux de la religion prétendue réformée_, ne jugeant pas à propos que vous fassiez aucune recherche contre les gentilshommes catholiques.»
Louvois, après avoir prescrit Foucault de laisser en paix les _faux nobles catholiques_ du Poitou, ajoute, en ce qui concerne les gentilshommes huguenots: «Que, pour ceux dont la noblesse est _indiscutable_, il ne doit pas être difficile, en entrant dans le détail de leur conduite, de leur _faire appréhender une recherche de leur vie_, pour les porter _à prendre le parti de se convertir pour l'éviter_.»
Des instructions sont données au duc de Noailles pour procéder avec la même _impartialité_, à la vérification des titres des gentilshommes du Béarn, et Louvois, a soin d'ajouter, en ce qui concerne les _huguenots_, «à l'égard de ceux dont la noblesse est _bien établie_, il faut s'appliquer à voir ceux qui ont des démêlés avec eux dans les environs de leurs terres, ou à qui ils ont fait quelque violence, et, qu'en appuyant les uns contre eux, et, en faisant informer de tout ce qu'ils auront fait aux autres, on les portera mieux que de toute autre manière, à penser à eux. En un mot, Sa Majesté désire que l'on essaie, par tous les moyens, de leur persuader qu'ils ne doivent attendre aucun repos, ni douceur chez eux _tant qu'ils demeureront dans une religion qui déplaît à Sa Majesté_.» -- Les protestants, en présence de l'animosité des juges, de la malveillance active ou passive de l'administration qui les laissait exposés à toutes les violences et à tous les outrages, en étaient venus à tout supporter sans protestation ni résistance, si bien que le peuple avait donné le nom de _Patience de huguenot_ à une patience que rien ne pouvait lasser.
Quelles garanties avaient d'ailleurs les protestants pour leurs droits?
Était-ce tel ou tel texte de loi?
Mais que valait la loi, sous un régime qui avait pour base de jurisprudence si _veut le roi_, _si veut la loi?_
Quand il plut à Louis XIV de décréter que tout protestant qui tenterait de sortir du royaume sans permission serait condamné aux galères et aurait ses biens _confisqués_, il se trouva en face de cette difficulté _légale_ que la peine de la confiscation n'était pas admise dans plusieurs provinces. Le roi ne fut pas embarrassé pour si peu, il décréta qu'il _entendait_ que les biens des fugitifs fussent acquis; _même dans les pays où_, _par les lois et les coutumes_, _la confiscation n'avait pas lieu_.
Quand, par l'édit de révocation, il interdit, tout exercice _public_ du culte protestant, il inséra dans cet édit une clause portant que les réformés pourraient demeurer dans les villes et lieux qu'ils habitaient, y continuer leur commerce et jouir de leurs biens, _sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de religion_.
Néanmoins il ne craignit pas quelques années plus tard de rendre un édit par lequel il déclara passible des terribles peines portées contre les _relaps_ (c'est-à-dire contre les protestants qui après avoir abjuré étaient revenus à leur foi première), tout réformé qui, _ayant abjuré ou non_, aurait, étant malade, refusé de se laisser administrer les sacrements.
Et voici comment il motiva cette monstruosité légale frappant comme _relaps_ des gens qui n'avaient jamais changé de religion: «Le séjour que ceux qui ont été de la religion prétendue réformée, ou qui sont nés de parents religionnaires, ont fait dans notre royaume; depuis que nous avons aboli tout exercice _(public!)_ de ladite religion, _est une preuve plus que suffisante_ qu'ils ont embrassé la religion catholique, sans quoi ils n'y auraient pas été tolérés ni soufferts.»
Si les droits reconnus aux protestants par l'édit de Nantes ne pouvaient, comme on le voit, être assurés par un texte de loi sous ce régime du bon plaisir, on aurait pu penser du moins, qu'ils étaient garantis par _la parole du roi_ solennellement engagée à plusieurs reprises.
Mais cette parole valait moins encore qu'un texte de loi et l'intendant de Metz pouvait cyniquement répondre aux protestations des réformés, invoquant en faveur de leur liberté religieuse la parole du roi engagée lors de la réunion de Metz à la France: _le roi est maître de sa parole et de sa volonté_...
Louis XIV, en effet, donna bien des exemples de sa prétention_ malhonnête_ de rester maître de sa parole après l'avoir solennellement engagée.
En 1665, la guerre ayant été déclarée entre l'Angleterre et la Hollande, celle-ci invoquant les traités, réclame le secours des Français ses alliés.
Le comte d'Estrades écrit au roi: «C'est à Votre Majesté de voir si ses intérêts se rencontrent avec ceux de ces gens-ci, et s'il lui convient de les trouver occupés d'une guerre comme celle d'Angleterre, lorsqu'elle aura des prétentions à disputer dans leur voisinage. En ce cas, elle peut trouver les moyens de laisser aller le cours des affaires et _paraître pourtant faire ce à quoi l'oblige la foi des derniers traités_.» Sur quoi, le roi, digne élève des jésuites, répond qu'avant de remplir ses obligations, il veut attendre que les Hollandais aient éprouvé quelque revers, car ils ne sont pas encore assez pressés pour entendre aux conditions qu'il entend mettre à l'octroi de secours qu'il leur doit.
Malgré les engagements formels qu'il avait pris envers l'Espagne par le traité des Pyrénées, Louis XIV envoie au secours du Portugal Schomberg avec un corps d'armée; et quand l'Espagne se plaint de cette infraction aux traités, il oppose à ses réclamations cette assertion _mensongère_, que Schomberg est un libre condottiere dont les actes ne peuvent engager la responsabilité du roi de France.
Ce qui est plus curieux en cette affaire, c'est la justification de sa déloyale conduite qu'il présente ainsi dans ses mémoires:
«Les deux couronnes de France et d'Espagne sont dans un état de rivalité et d'inimitié permanentes que les traités peuvent couvrir mais ne sauraient jamais éteindre, quelques clauses _spécieuses_ qu'on y mette, d'union, d'amitié, de se procurer respectivement toutes sortes d'avantages.
«Le véritable sens que chacun entend fort bien de son côté, par l'expérience de tous les siècles, est qu'on s'abstiendra _au dehors_, de toute sorte d'hostilités et de toutes démonstrations _publiques_ de mauvaise volonté; car, pour les infractions _secrètes qui n'éclatent point_, _l'un les attend toujours de l'autre_, _et_, _ne promet le contraire_ qu'au même sens qu'on le lui promet.»
Quand, en 1666, Louis XIV affirmait à l'électeur de Brandebourg qu'il avait maintenu et maintiendrait ses sujets réformés dans tous les droits que leur avaient accordé les édits, il disait, pour donner plus de poids à son assertion et à sa promesse également _inexactes_: «C'est la règle que je me suis prescrite à moi-même, tant pour observer la justice, que pour leur témoigner la satisfaction que j'ai de leur obéissance et de leur zèle pour mon service depuis la dernière pacification de 1660.»
Il promettait _le contraire_ de ce qu'il avait l'intention de faire, il en était déjà aux infractions _secrètes_ qui n'éclatent point; il en vint plus tard aux démonstrations et aux hostilités publiques, à la révocation de l'édit de Nantes, et enfin aux mesures de violence les plus odieuses qu'on eût jamais vues.
Pour nous, habitués aux rigides principes de la morale du monde moderne, pour laquelle un chat est toujours un chat et Rollot toujours un fripon, nous sommes révoltés de ces cyniques et malhonnêtes pratiques de Louis XIV. Mais il ne faut pas oublier que la morale de l'ancien régime était basée sur ce commode axiome que _la fin justifie les moyens_, et l'on constate une absence de sens moral, tout aussi surprenante, chez les membres les plus distingués du clergé, de la magistrature et de l'administration aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Ainsi, par exemple, ceux qui voulaient, _sans violence_, ramener le royaume à l'unité religieuse tentèrent à maintes reprises d'amener la réunion des deux cultes, par une transaction consentie par une sorte de congrès entre catholiques et protestants.
Eh bien, tous ces projets de réunion dont le premier échoua presque au lendemain de la promulgation de l'édit de Nantes, et dont le dernier fut imaginé par l'intendant d'Aguesseau, à la veille de la révocation, tous ces projets reposaient sur la _fraude_ et pas un de leurs auteurs n'avait conscience de leur immoralité.
Il s'agissait toujours de faire figurer à l'assemblée projetée un certain nombre de ministres _gagnés à l'avance_, lesquels, moyennant certaines concessions de l'Église catholique, comme la suppression du culte des images, des prières pour les morts, etc., se seraient déclarés réunis à l'Église catholique.