Les hommes de la guerre d'Orient 11: Le prince du Montenegro

Chapter 3

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Le vladika vient s'asseoir au bout du banc. Un coussin rouge, entouré d'un galon d'or, distingue seul sa place de celle des autres sénateurs.

Le secrétaire du soviet, assis à la turque, tient une plume, une écritoire, et du papier sur ses genoux.

Maintenant que le vladika a prononcé la prière qui précède l'ouverture des débats, tous les sénateurs allument leur tchibouk.

Le vladika ouvre la séance par le discours suivant:

«Chers frères et chers fils,

«J'ai montré à Dieu mon cœur saignant des misères de mon peuple, et je lui ai demandé si nous devions souffrir plus longtemps les souffrances que les infidèles font endurer à nous et à nos frères.

«Le Seigneur m'a répondu: «Montre également ton cœur saignant à ceux qui sont chargés avec toi de veiller sur le sort de mes Tsernogorstes, que j'ai toujours les premiers devant ma face.»

«C'est pourquoi, chers frères et chers fils, je vous ai écrit: faites sangler vos ânes et vos mulets, et venez promptement me rejoindre dans la maison du soviet.

«Maintenant, examinons ensemble ce qu'il convient de faire.

«Quiconque dira le contraire aura menti: la sainte religion souffre et crie vers nous, parce qu'elle est la proie des infidèles. Serions-nous des hommes si nous la laissions souffrir plus longtemps.

«Il y a ici un ami de notre père qui m'a dit: «Vladika, mon maître, le maître de la Russie sainte, le tzar orthodoxe m'a ordonné de venir vers toi, et de te dire que les Tsernogorstes n'ont qu'à prendre leur fusil et à se mettre en campagne.

«Je leur fournirai de la poudre et des balles, ils auront des roubles, afin d'acheter de la viande sèche pour nourrir la femme et les enfants à la maison. Le moment est venu de chasser l'infidèle, et de faire manger aux corbeaux les fils du prophète.

«Qu'ils se lèvent donc mes braves Tsernogorstes, et pendant que mes vaillantes armées attaqueront Constantinople, que la montagne Noire lance ses enfants sur la frontière turque et qu'ils reviennent chargés de butin et de têtes.»

«Voilà ce que l'ami du tzar m'a dit de sa part, et moi je viens vous demander ce que vous voulez faire.»

Un sénateur, après avoir croisé ses jambes à la turque, sans doute afin de pouvoir parler plus commodément, prend la parole. Son discours dure une heure environ; mais le ton nazillard et la rapidité de prononciation de l'orateur, m'empêchent de le comprendre.

Le sénateur qui lui succède est un vieillard, dont le menton est orné d'une magnifique barbe blanche. Comme il parle avec une sage lenteur et qu'il s'interrompt de temps en temps pour lâcher une bouffée de la fumée de son tchibouk, je puis utiliser mes connaissances encore peu étendues en fait de langue tsernogorste, et je parviens à le comprendre.

Voici le résumé de ce discours.

«Le Monténégro doit écouter la parole de son ami et de son père le tzar de Russie. La religion lui fait une loi de le seconder s'il veut attaquer l'islamisme et en finir avec ces Turcs détestés. Tout Monténégrin doit être prêt à mourir pour l'orthodoxie.

«Puisque la Russie orthodoxe se lève, l'orthodoxe Monténégrin doit se lever aussi. Abandonnerons-nous la Russie sur le champ de bataille, et n'irons-nous pas préparer avec elle une grande curée de Turcs aux corbeaux?

«Insensé celui qui, au nom de l'intérêt, conseillerait d'agir ainsi, car la sainte Russie nous récompensera de l'avoir soutenue dans la bataille, et d'avoir brûlé la poudre pour elle.

«Quand le tzar orthodoxe régnera sur tous les souverains de l'Europe, comme cela doit être un jour, nous irons vers lui, et nous lui dirons, en embrassant ses genoux:

«Père, regarde du côté des montagnes tsernogorstes que baignent de tous côtés les flots de la mer Bleue. Nos bras sont fatigués, nos corps inondés de sueur; nous voudrions nous rafraîchir dans la vague profonde; mais on ne veut pas nous laisser approcher du rivage. Les habits blancs de l'Autriche sont là qui nous crient: N'avancez pas, ou nous ferons feu.

«Et le Tsernogore n'a que la pointe de ces rocs pour y essuyer son corps ruisselant, la mer Bleue lui est fermée.

«Le tzar écrira alors à l'empereur d'Autriche:

«Mon ami,

«Renvoyez vos habits blancs, et laissez la mer Bleue ouverte à mes bons Tsernogorstes, qui m'ont aidé à chasser le Turc.

«Donnez-leur Kataro la Blanche, qui appartenait à leurs ancêtres; donnez-leur tous les villages qui sont autour.

«Et nous aurons du sel en abondance, nous ne serons pas obligés de le payer aux habits blancs, et vous verrez engraisser nos bestiaux, et se gonfler le sein de nos jeunes filles.»

La profonde impression, produite par ce discours, ne se trahit pas par des applaudissements et des cris, mais par un mouvement de va-et-vient très-rapide imprimé à la tête des membres de l'assemblée.

Deux sénateurs parlent dans le même sens que le précédent.

Un quatrième orateur prend la parole. C'est le plus jeune membre du sénat. Je m'attends à des motions encore plus ardentes que celles que je viens d'entendre.

Le jeune sénateur, au contraire, conseille la prudence à ses confrères; il les engage à bien réfléchir avant d'attirer les maux de la guerre sur la tête de leurs concitoyens. Il ne dit pas que l'empereur de Russie ne soit pas un souverain très-puissant, mais peut-être n'aura-t-il pas autant de facilité qu'on le croit, à dominer tous les autres États, qui ne laisseront point disparaître la Turquie. L'orateur ajoute qu'il lui semble inutile pour le moment de se compromettre pour la Russie. On sera toujours à temps de prendre un parti. D'ailleurs les Turcs nous laissent tranquilles en ce moment, pourquoi irions-nous les attaquer? Maintenons la paix pour mener à bonne fin les utiles réformes entreprises au profit de la prospérité et de la civilisation de notre pays.

Il est très-évident que cette opinion est en grande minorité dans l'assemblée. Après ce discours, le vladika se lève, et, attendu que l'heure du deuxième repas, va bientôt sonner, il ajourne la réunion du sénat à quatre heures du soir.

XX.

13 mars. J'ai vu le vladika ce matin. Il m'a reçu avec sa bienveillance accoutumée. Il m'a paru plus triste qu'hier. Kovalevski sortait au moment où j'entrais chez Danilo. Je lui ai demandé la cause de sa préoccupation.

«Le soviet a prononcé, m'a-t-il répondu, à la presque unanimité. Il cède aux suggestions de la Russie, il veut faire la guerre, et je suis forcé de lui céder.

--Nul cependant n'oserait vous résister, si vous disiez non, votre pouvoir est sans borne.

--Vous vous trompez, répond tristement l'évêque, il y a des préjugés devant lesquels je suis forcé de m'incliner.

«Kovalevski est au fond le véritable souverain du Monténégro, la Russie règne ici bien plus encore que moi.

«Pendant longtemps encore la guerre, et surtout la guerre contre les Turcs sera la passion dominante dans ce pays. Il faut avoir été élevé à l'étranger, ou avoir beaucoup voyagé comme ce pauvre Shebievjt, que vous avez entendu hier au soviet, ou comme moi, pour comprendre quels résultats heureux la paix peut avoir, et quelle influence elle exerce sur la prospérité d'une nation; mais je ne puis lutter contre l'ignorance de mes compatriotes, elle m'entraîne, elle me déborde; je sens qu'il faut que je lui obéisse, si je ne veux pas me perdre.

«Que vont devenir mes écoles pendant la guerre; le sang va emporter le germe si laborieusement semé par mon oncle et par moi. Il a des moments, ajouta-t-il en soupirant, où je voudrais abdiquer et me retirer au fond d'un monastère du mont Athos.»

Je crus devoir le dissuader d'un projet si nuisible aux intérêts de son pays.

--Rassurez-vous, me dit-il, nous autres Tsernogorstes, nous ne pouvons pas vivre loin de notre patrie. Vous voyez bien ce domestique?»

Il me montrait le serviteur chargé d'allumer son tchibouk.

Il y a quelques années, mille familles, représentant plusieurs milliers de guerriers avaient consenti, moyennant une solde considérable, à émigrer dans le Caucase, où la Russie comptait les opposer aux Tcherkesses. Arrivés dans le pays, les guerriers monténégrins perdirent tout d'un coup leur énergie; ils étaient devenus lâches; ils désertaient en masse, ou succombaient à une langueur produite par la nostalgie.

Quelque temps avant de mourir, mon oncle, qui avait permis cette émigration, se désolait souvent en songeant qu'il avait envoyé tant de braves à la mort, lorsqu'il vit de sa fenêtre un homme se traînant sur le sentier qui conduit à Tsetinié.

Cet homme, succombant a la fatigue, tomba évanoui avant d'atteindre au plateau. Mon oncle envoya à son secours, et le fit transporter chez lui.

Dieu soit loué, s'écria le malade, j'ai revu _ma petite montagne Noire_ (_dogoritli Hevnoï_), je puis mourir.

Ce malade, aujourd'hui vivant et très-vivant, c'est mon porteur de tchibouk, qui avait supporté des fatigues et des privations dont le récit seul vous ferait frémir, pour revoir son pays.

Nous sommes ainsi faits, ajouta le vladika, on dirait qu'un charme magique nous attache à la montagne Noire.

XXI.

Le journal dont nous venons de citer des fragments explique assez bien les motifs qui ont poussé le vladika du Monténégro à prendre parti dans la guerre commencée entre l'empereur de Russie et la Porte ottomane.

Outre la communauté de religion, cause toujours si puissante de sympathie entre deux peuples, la Russie n'a négligé aucun moyen de rattacher à sa fortune le Monténégro et ses habitants. La plupart des chefs importants des _serdars_ monténégrins reçoivent des pensions de la Russie. Celle de Pierre II s'élevait à plus de 80 000 francs, et elle a été continuée à son successeur Danilo.

Le vladika Pierre Ier, fondateur de la dynastie actuelle, a inséré dans son testament une clause dans laquelle il recommande avant toutes choses à ses successeurs de vivre toujours en paix et en bonne intelligence avec la Russie.

Les deux neveux de Pierre II ont fait leurs études à Saint-Pétersbourg.

Le tzar envoie chaque année au Monténégro, pour les offrir gratuitement aux habitants, de nombreux navires chargés de blé d'Odessa.

Les _icones_ ou vases sacrés qui servent aux cérémonies du culte dans la chapelle épiscopale de Tsetinié sont un présent de l'impératrice de Russie.

Tout est russe au Monténégro, tout conspire à assurer la prépondérance russe dans ce pays que les autres États de l'Europe ont trop négligé jusqu'ici.

Aussi ne faut-il point s'étonner si d'une extrémité à l'autre de la montagne Noire, les habitants ont accueilli avec enthousiasme la proclamation suivante:

«Tsernogorstes!

«Le moment est venu de prendre les armes, et de jeter le fourreau de l'épée sur la route. Il faut que chaque homme mette la main sur son cœur, et dise: Il faut qu'il batte pour l'orthodoxie et pour la liberté.

«Il faut montrer que nous sommes les fils de ces vaillants Tsernogorstes qui ont défait trois armées de vizirs, et qui ont pris cinquante citadelles turques. Nous ferons voir que le Tsernogore n'a point dégénéré, et qu'il est toujours la terre des braves fils d'Ivo le Noir.

«Nous nous battrons jusqu'à la mort pour notre religion et pour notre indépendance; la récompense qui nous attend est au ciel.

«Dieu nous donnera la victoire. Fidèles Tsernogorstes, abordons d'un cœur franc l'ennemi, et ne craignons pas de nous jeter tête baissée au plus fort de la mêlée.»

«DANILO,

«_Archevêque du Tsernogore et des Berda, et de Skador et de toute la Primorée._»

(Signé du grand sceau, à l'aigle double, que le tsernovoïevitj Ivo portait sur son bouclier.)

XXII.

Les revenus du vladika se composent des fermes appelées _Ivan Begovina_, et qui furent établies par Ivo. Ses revenus s'élèvent à la somme de 130 000 francs.

Il reçoit des tributs volontaires de la part des Monténégrins, qui, après une expédition heureuse, rentrent chez eux chargés de butin.

Il prélève une part sur les pêches qui ont lieu sur le lac Skadar.

Tout cela lui constitue une liste civile qui, avec la pension qu'il touche de la Russie, ne s'élève pas à un demi-million.

Il se fait au Monténégro un commerce d'importation en eaux-de-vie de France, en aiguilles et en poudre de guerre. Dans ce pays, habité par des gens presque sans cesse en guerre, il n'y a qu'une seule fabrique de poudre dans la tribu des Rovtsi, et à peine en fabrique-t-elle assez pour la consommation de ses membres.

Les marchandises sont transportées au Monténégro à dos de mulet; souvent aussi il arrive que les femmes se chargent de ces transports. On rencontre souvent sur la route, entre Kataro et Tsetinié, ces infortunées créatures, accablées par un soleil ardent, sous les fardeaux qu'elles portent, moyennant un ou deux centimes la livre.

Un arbrisseau à feuilles arrondies, appelé en italien _scotano_, forme un des principaux objets d'exportation du pays. Il est d'un fréquent usage dans la teinture et dans la préparation du cuir.

On exporte aussi en quantités assez considérables des poissons séchés nommés _scoranze_, et le _caviar_, produit avec l'ovaire de ces poissons.

La _castradine_ ou viande de chèvre fumée, le miel, la cire, le suif, la laine, le bois à brûler, le gibier, complètent le tableau des exportations du Monténégro.

Pour remettre ces objets aux marchands, le montagnard est obligé de traverser les enceintes autrichiennes, où des garde-frontières le forcent à déposer les armes et ne le perdent pas un seul instant de vue pendant tout le temps qu'il met à conclure le marché.

XXIII.

Nous avons vu un portrait du vladika Danilo fait, il y a quelques mois, d'après nature, au moment où il venait de passer en revue les _serdars_. Il porte le costume demi-militaire, demi-sacerdotal, de vladika, et la croix du Melos-Obilin, ordre fondé par son prédécesseur.

Danilo a l'œil noir et profond, la physionomie douce et mélancolique, le front intelligent. Il administre son pays avec beaucoup d'habileté et de fermeté. Il va jouer un rôle militaire auquel il semble que rien jusqu'ici ne l'ait préparé. Il faut attendre pour le juger.